A.W'KI': 1S
bon fidèle, c'est une nouvelle innovation. Dimanche dernier, c'éljiit le sacristain affiihlé (rune lévite, et maintenant, voilà qu'il faut se signer. «
Londres, 26jiiiivior 187'».
Rieti n'était moins j)révu, il y a huit jouis, que la dissolution du Parlement. Le terme de son existence était même éh>igné d'un an, et les circonstances au milieu dcs(juelles l'année vient de se renouveler ne faisaient pas suj)[)oser que le gouvernement libéral voulût l'anticiper.
L'annonce de la dissolution a donné le signal d'une déroute universelle. On ne voit que candidats affolés (jui traversent Londres, laissant derrière eux, sur les routes, femmes, enfants, bagages, pour arriver à temps dans leurs collèges. Les plus malheureux sont ceux qui courent après un collège, non moins malheureux sont les collèges qui courent après un candidat. L'événement montrera à quel parti cette confusion devra le plus nuire.
Le secret absolu dans lequel la dissolution a été pré[)arée (1), la soudaineté de la décision, la forme dans hujuclle le public en a été prévenu, tout concourt à donner à cette grave mesure le caractère d'un coup de parti. Il est d'ailleurs difficile de méconnaître (|ue l'intervention personnelle du Prrniirr accuse une fois
(l) .Apri's s'rlrc t'iitcndu avec lu reine. M (^iladstonc n'avait prévcMiu ses collè;{iies (jiie le 19 janvier, et, dès le lendemain, le pnl)lie avait ete inlornu' par son adresse anx eieelenrs de (îreen-
de plus des t(3ndances qui s'écartent sensiblement des Iradilions parlementaires anglaises pour se rapprocher de la conception démocratique de l'appel au peuple.
Dans les cercles libéraux comme dans les réunions conservatrices, on croit encore au succès du cabinet, tout en prévoyant des pertes sérieuses résultant des divisions qui s'accusent de plus en plus dans les rangs ministériels.
Londres, 3 février 1874.
Alléché par le souvenir des séances à sensation dont sir Ch. Dilke a jadis fait les frais au Parlement, je me suis attaché à ses pas pendant cette période électorale, un peu, je l'avoue, avec le sentiment de l'Anglais qui suivait les représentations de Van Amburg dans l'espoir de le voir, un jour, dévoré par ses lions. Mon mauvais sentiment, je me hâte de le dire, a été déçu; pas le plus petit scandale, pas un mot qui ne soit d'un loyal sujet de Sa Majesté, pas une proposition qui n'eût été aussi bien à sa place dans une adresse de M. Gladstone ; des dissertations sur toutes les réformes désirables ou non, une parole toujours sûre et facile, trop abondante, suivant moi, mais qui ne lasse jamais la patience de l'auditoire.
Hier soir, un grand meeting se réunissait à Chelsea. Mais d'abord, quelques mots d'explication sur l'élection du bourg de Chelsea. Cette circonscription compte 24,000 électeurs ; elle s'étend d'une extrémité à l'autre du West-End de Londres et nomme deux députés. Il
y a ivche polling-jdaceSj, c'cst-à-diro lieize ciulroits où Ton vote. Il laiil à chaque caiididal, dans chacune (le ces subdivisions, une a^jence centrale, ce qui comporte une maison louée à cet efi'et, et, dans cliacuue, un personnel d'employés et d'agents à tous les degrés, depuis le chef, qui ne reçoit pas moins de cinq à six mille francs, jusqu'à riiomme-alfiche qui se promène tout le jour avec le nom des candidats sur le ventre et sur le dos. On comprend que, pour partager les frais énormes d'une semblable élection, les candidats associent leur fortune. L'association va même au delà de la question financière, car il est évident que, dans l'élection de Chelsea, les deux « baronnets " associent également leur clientèle : sir Ch. Dilke amène à sa suite les radicaux extrêmes; sir Henry Hoarc gagne à la cause commune les voix des libéraux qui éprouvent le besoin de réformer, mais qui n'ont nulle envie de tuer la poule aux œufs d'or.
Les affiches ambulantes, indépendamment de celles qui couvraient les murs, avaient annoncé tout le jour la grande réunion qui devait avoii" lieu .m (jnarli(>r général des candidats associés des deux fractions du parti ministériel. La nuit venue, tout le quartier paraissait eu fête. En dehors de la salle, le public qui n'avait pu entrer stationnait de\ant les transparents qui lui permettaient de contempler les propres traits des deux baronnets auxquels il était convié à donner ses suffrages. Au dedans, l,'200 personnes attendent les candidats, ce qui n'empêche pas 500 autres de s'insinuer •encore dans la salle; ce sont comme des flots de lave qui jaillissent de chaque porte; ils s'avancent d'une
174 Ui\ DIPLOMATE A LONUUKS.
manière insensible, mais irrésistible; les têtes montent les unes par-dessus les autres et s'accumulent jusqu'à la htiuteur de la galerie. Je vois encore la figure impassible d'un gros cocher de cah qui se laissait porter doucement par-dessus les bancs et les spectateurs qui les garnissaient. Au commencement de la séance, il était à l'entrée de la salle; à la fin, il était au milieu, reposant sur un sous-sol humain. Cette invasion ne se pratiquait pas sans bruit, sans quelques coups de poing, sans quelques interruptions de la séance. J'admirais cependant les mœurs parlementaires de cette cohue qui trouvait moyen d'entendre, et le talent des orateurs qui se faisaient écouter. Sir Ch. Dilke avait eu le bon esprit de se faire accompagner sur l'estrade par sa femme, Anglaise au nez à la Roxelane, le teint frais, l'œil vif, le sourire gracieux; il a pris place à la droite du chairman, sir Henry Hoare à gauche. Après l'introduction de rigueur du président, le premier des baronnets a pris la parole et l'a gardée pendant une grande heure, sans souffler ni hésiter une minute; pas un point, pas une virgule dans son discours. C'est à peine s'il laisse à l'auditoire le temps d'applaudir; il s'assied enfin, au milieu des acclamations et des applaudissements. Les chapeaux s'agitent et font le moulinet; les imprimés pleuvent de tous côtés.
Sir Henry Hoare lui succède, orateur moins disert, mais plus animé ; il paraît tantôt empoigner plus vivement son auditoire, tantôt le moins ménager. Quand il parle du troisième compétiteur, qui semble n'avoir introduit sa candidature que pour diviser le parti libéral, il soulève des hurlements comme ceux de la cage
AWEK 187 4. 1T:>
aux lions. Quchjiies protestations isolées, et aussitôt étouffées sous les liuées, se font entendre en faveur de ce malencontreux candidat. Mais l'assenihlée semble sur le point de se partager sérieusement quand sir H. lloare donne bravement son opinion sur la politique étrangère. Dans ses ditférentes adresses, M. Gladstone a réduit assez pauvrement la politique de l'Angleterre à la défense de ses intérêts insulaires. Sir Henry Iloare, relevant à sou lour la lacune qui paraît exister dans l'esprit de M. Gladstone sur l'action extérieure d'une grande nation, déclare que, pour un pays comme pour un individu, les intérêts sont inséparables de l'honneur. Qu(d(jues cris de <^ Vive Bismarck! v partent des extrémités de la salle; des applaudissements et des grognements leur répondent, mais il est visible que Taudiloirc est partagé, inquiet ; beaucoup se taisent. L'orateur reprend alors, et je résume à peu près sa péroraison : ^- Oui, messieurs, je suis pour la liberté des catlioli(jues, parce que je suis pour la liberté des protestants ; je suis pour que les pasteurs puissent enseigner et parler suivant leur conscience, parce que je veux pouvoir parler selon la mienne. Oui, messieurs, je suis pour la France, parce (ju'elle a été brutalement dépouillée; je suis contre ceux (|ui lui ont arraché l'Alsace et la Lorraine ; je suis contre l'homme qui veut emj)ècher ce grand pays de reprendre son rang parmi les nations et qui veut dicter des lois à la presse au delà même des frontières de l'Allemagne; je suis contre les meetings qui sympathisent avec les oppresseurs contre les opprimés, et, si ces déclarations devaient me fermer l'entrée du Parlement etm'enlever
176 LiV DIPLOMATE A LOIVDRES.
"VOS suffrages, je seraisfier de ne lesavoirpas mérités.» Ces courageuses et éloquentes paroles ont enlevé l'auditoire et l'orateur a été récompensé par des applaudissements qui l'ont suivi jusque dans la rue (I).
Je ne me vante pas de la façon dont j'ai été introduit dans la grande salle de la vestry de Clielsea. On m'avait fait entrer, à mon arrivée, dans un salon particulier où se réunissaient, en attendant l'heure, les candidats et leurs patrons. Le moment venu, il fallut donner le bras aux dames; il n'y en avait qu'une qui était lady Cil. Dilke, et, comme étranger de distinction, c'est à moi que revenait l'honneur de l'accompagner. Honneur imprévu! mon sang ne fit qu'un tour, mais il n'y avait pas à hésiter, et j'entrai le premier avec lady Dilke, accueilli par un tonnerre d'applaudissements xîomme je ne me flatte pas d'en provoquer un semblable dans le reste de ma vie. Les candidats et les patrons nous suivaient processionnellement. Les reporters à l'affût me visaient tous, cherchant mon nom pour le livrer, dès le lendemain matin, à toute l'Angleterre. Heureusement sir H, Hoare s'avisa du péril où j'étais et il parcourut les rangs de la presse en lui donnant le change sur mon identité. J'échappais ainsi à une mésaventure qui aurait bien pu mettre fin à ma carrière diplomatique, car, franchement, je n'étais pas à ma place sur l'estrade, au milieu des patrons de la candidature qui passait pour la plus hostile à la personne Toyale elle-même.
(1) tt II convient d'ajouter, dit M. Gavard dans ses Notes, que sir Charles Dilke fut seul élu ; il passa avec le candidat conservateur qui enleva 7 à 800 voix à sir H. Hoare à cause de sa coura-
A.WKE 187i. 177
Loudrcs, V février 18TV.
Hier, nous avions \l. Gladstone à dîner. Il attondail le rcsullat du scnilin (|iii venait d'avoir lieu à Grecnuicli. Grande tian(|iiillilé, soit (ju'il ne doutât |)as du succès, soit ad'ectalion de la rési^'ination du sa^je (|ui retourne à seschèiTS études, (l'est pour la dix-huitième fois (ju'il S(î présente devant les électeurs, et pour la dernière, m'a-t-il dit. Il était charmant, ou*, du moins, il a toujours l'art de me charmer, parce qu'il a l'esprit rempli de souvenirs et l'àme ouverte à tout. Nous avons examiné un peu toutes les réformes que les crochet ifiongers (I) promènent de meeting en meeting. Il incline sincèrement à tout ce (jui paraît généreux. Encore une fois, c'est un charmeur, peut-être pas très rassurant. Il a reçu, pendant la soirée, l'avis de la réélection de son (ils à une petite majorité. Quant à la sienne, il a recommandé (ju'on ne s'avisât pas de le réveiller pour lui apprendre le résultat. Son réveil n'a pas diï être agréahle; il a passé à une petite majorité et au <leuxième rang, et toutes les nouvelles du malin sont mauvaises pour le gouvernement.
La conversation s'est prolongée fort tard. Il m'a
tjciiso (Ic-clariilioii contre les coïKiiiètes de I;i Prusse. Klles lui procurèrent cependant une eonipensation ;i hujuelle il ne fut pas insensible. Son discours fut reproduit pur beaucoup de journaux <le Paris, ce (pii décida le comité du .lorkeif cluh à présenter une adresse fort honorable à l'ancien nieud)re pour Cdielsea, (]ui reste un des An<{lais les plus parisiens et les plus appréciés de toute la société éléj{ante. »
(1) Gens qui poussent à outrance àc'> idées soties ou absurdes.
178 l]\ DIPLOMATE A LOIVDRES.
même taut soil peu coDvcrti au vote des femmes, dont il est partisan, tout comme son rival le chef des conservateurs.
Londres, 6 février 1874.
Great r/lctory of the conservatives ! Two more in Westminster l C'est ce (ju'on crie dans les rues au moment où je t'écris. Déjà, ce matin, le gouvernement n'avait plus de majorité.
Je vais donc aller porter mes condoléances à lord Granville et me hâter de m'accréditer moi-même. Il y a force majeure. Demain, nous n'aurons peut-être plus de ministère et je me trouverai entre deux selles. Il est très probable que le cabinet va donner sa démission d'ici à cinq ou six jours, vers le 14. IVous verrons alors lord Derby aux affaires étrangères, M. Disraeli, premier ministre, avec les finances, etc.
Londres, 1-4 février 1874.
p Le résultat des élections est aujourd'hui connu. Il donne aux conservateurs une majorité de 350 voix contre 300. Leur avantage est d'autant plus grand qu'on compte dans la minorité, au nombre de quarante environ, les nouveaux élus de l'Irlande, qui ne représentent réellement que le soulèvement contre le maintien de l'union des trois royaumes.
La composition du nouveau cabinet est généralement approuvée. J'avoue ma surprise de l'assentiment que la substitution d'un parti à l'autre dans le
AMIVEE 18"4. no
^jouvornemcut rencontre à pou prrs indistinctement dans les organes et chez les représeutanis autorisés de toutes les opinions. Les fails accomplis sont acceptés par les conservateurs; ils n'ont aucune idée d'user du pouvoir (jui leur revient pour contester les réformes qu'ils ont combattues dans l'opposition, et leurs adversaires déclarent que, puis(|ue le pays ne se soucie pas de réformes nouvelles, il est naturel que le ministère des réformes se retire et fasse place au gouvernement qui répond au V(pu de la nation.
Le gouvernement nouveau ne trouvera pas moins de force dans la division de ses adversaires que dans l'union de son parti. La décomposition du parti libéral s'accuse de plus en plus. Il n'y a que Gladstone (jui ne sera pas commode ; s'il avait l'esprit ouvert â toutes les réformes quand il était au pouvoir, que sera-ce quand il sera dans l'opposition? N'étant plus obligé d'être homme d'Kt;it, il sera enfant et fou tout à son aise.
Le jour du scrutin de Cholsea, lady Dilkese promenait avec rubans jaunes et bouffettes même couleur à ses chevaux, c'est la couleur radicale; mais elle ne s'était pas aperçue qu'on lui avait placardé dans le dos de sa voilure l'affiche conservatrice : jjlufnp for Gordon .
Londres, 16 février 1874.
Je t'écris non pas à la lueur, mais à l'affreuse clarté de l'incendie qui dévorera peut-être tout un quartier avant le jour. Le panteaiiconj c'est-à-dire le principal dépôt de meubles, voitures, objets d'art, est brûlé;
180 LN DIPI-OMn'K .\ I.OXDHES.
Tépaissc muraille qui devait le prolc^jer contre la contagion des baraques du voisinage a sauvé les écuries de Fambassade du feu, sinon de Teau. Quand je suis arrivé, on déménageait tout par les fenêtres, on traînait sans fciçon les écjuipages d'apparat, on distribuait les chevaux dans les écuries plus éloignées. S'ils étaient à moi, ou si le cocher avait voulu m'écouter, ils seraient plus loin encore, car on ne peut jamais être assuré contre les retours offensifs de cet ennemi enragé qui ne s'arrête qu'où il lui plaît. Nous sommes maintenant protégés par l'immense cratère qui nous sépare. Le feu est dans le fond, mais, comme le mur a résisté, ce n'est plus qu'un brasier. Malheureusement la flamme a sauté la rue et voilà qu'elle s'étend de l'autre côté. D'affreuses langues de feu et de sang montent dans le ciel et, tout à coup, sous le souffle du vent, s'abattent et se précipitent sur les toits voisins. Nul ne peut savoir où elles s'arrêteront. Le feu civilisé lutte contre le feu révolté; tout autour on entend le piston des pompes à vapeur. La lutte se fait dans un grand silence, rien que le bruit des murs qui tombent et des sifflets de commandement. On aperçoit les pompiers qui s'approchent par les toits, en détournant leur visage, les malheureux habitants qui versent de l'eau sur leurs fenêtres et éteignent les commencements d'incendie. Les flammes se reflètent dans les carreaux de toutes les maisons en face du foyer. On ne sait si c'est le reflet ou déjà le feu. Le vent emporte avec la fumée, des masses de flammèches qui se répandent sur Wilton-Place, du côté de Grosvenor-Gardens. Tout Londres est accouru, une masse de filles, de marchands
AiMMEE 187 4. 181
(rhiiîlres ou d'oran/jos, de niiisicieus, c'était une foire tout autour de Tcuceiufe lornu'e par la police. Alaiuteuaut, le inoh va se coucher, et je reste, tète à tète, daus mon observatoire, avec le feu. La fumée in'empèclie de voir s'il s'éloiyne de nous.
Londres, samedi 15 février i874,
Jo te renvoie au récit du Timcs^ qui paraît beaucoup mieux renseijjné (jue moi, bien que je fusse sur place. On assure qu'il y a des collections in;ipprèciables perdues, lùivoyez donc vos tableaux en Angleterre pour les sauver des pêlroleurs! Il y avait une collection de Wallace et plusieurs autr(îs, dit-on, venues de France. Ou parle de 75 millions de perte, \oiis avons eu là un beau feu de joie !
(iladstone annonce qu'il retourne à ses chères éludes et expose déjà une réfutation en trois points du livre de Strauss, mais, en attendant, il ne se presse pas de se retirer.
Londres, 18 (évricr 187V.
Je l'écris dans la salle d'attente de lord Granville, à (jui je viens de rendre visite pour picndre congé (1). Je regrette bien sincèrement les rapports que j'ai eus avec lui. Je doute qu'avec tout autre ministre j'eusse réussi à me faire la position que j'ai ici. Il m'a dit qu'il espérait (juc nous nous verrions mainlenant plus
(1) Lord (jrauvdlc quittait le ministère par suite des ciectious.
182 L\ DIJ'LO.MATK A LO\DUES.
souvent cl m'a raconté riiistoirc d'un ambassadeur trop pressé de lâcher les ministres tombés.
Londres, 21 février 1874.
Les nouveaux ministres reviennent de Windsor avec le sac, les sceaux, les clefs, les bâtons, tous les accessoires d'un cabinet. On est très content des choix... Il ne tient qu'à eux de vivre longtemps. Espérons que Derby((l))va comprendre qu'il y a autre chose à faire, dans l'état de l'Europe, que de continuer la politique de Palmerslon. J'aurai bien du mal à me créer des relations dans ce nouveau monde; je fais ce que je peux.
Londres, 25 février 1874.
Pour procéder par ordre, je suis donc allé, hier, en uniforme, au Foreign Office. Premier incident : l'ambassadeur d'Allemagne était venu en j)ékin ; i\ fait demander s'il a le temps d'aller mettre son uniforme; réponse : ^^ Oui » . Cela étonne un peu, et il va le revêtir. L'appel nominal commence ensuite, et voilà mon tour avant tous les ministres : nouvel étonnement. Enfin, lord Derby me retient pendant vingt minutes au lieu de cinq : troisième point d'interrogation. Je crois que le hasard et un peu de maladresse ou d'oubli out fait la chose. Néanmoins j'aime mieux que ces petits incidents soient à notre prolit qu'à notre préjudice.
Quant à lord Derby, on ne peut en trop dire sur la
[i) Lord Derby occupail le ministère des affaires étrangères dans le nouveau cabinet formé par M. Disraeli.
gaucherie de son abord. 11 se précipile sur une paire de ganls qu'il n'a pas mise et (|u'il tient à la main pour vous rec(îvoir, avec un balancement c.vcentricjue, un salut forcé. On s'assoit et on cause ; il s'est vite mis à l'aise, le français lui vient couramment avec quelques impropriétés, mais enfin cela marche sans hésitation. Je n'ai pas essayé de le loiver sur la politique éfranjjère à la(juelle il ne venait pas volontiers, mais je l'ai poussé sui* les alfaires intérieures. Klanl en confiance et sur son sujet, il a parlé volontiers et longtemps, trop longtemps pour les camarades qui attendaient. En somme, je crois qu'un membre de l'ancien cabinet ne m'aurait pas tenu un autre langage. Il m'a parlé de la retraite momentanée de Gladstone, de ses motifs, de la nécessité qu'un gouvernement ne se perj)étue pas au pouvoir, pour que ses membres puissent voir l'autre coté des questions. Il a passé en revue majorité et minorité, puis il a formulé son a\is sur la nouvelle Chambre : elle est un j)eu vieille, fort riche, très respectable ; elle sera un peu ennuyeuse faute de jeunesse. Je lui ai dit que sa définition me faisait envie. Il est plus rassuré que moi sur Fintervenlion des Unionistes. Je l'ai (juitté en prenant rendez-vous pour mou chef demain avant le drawing rooni.
Londres, 21 mars ISTIt-.
C'est bien vide une journée dans laquelle ou n'a rien de mieux à faire que des visites, et quand FKternel vous dira : Qu'avcz-vous fait? et qu'on n'aura à répondre que : Des visites !
M. Gladstone sortait do chez la haronessde Rothschild quand j'y suis venu. Il se plaint de l'ingratitude des Irlandais, et il n'a pas tort, ou, du moins, il a eu le tort de compter sur de pareilles gens. Il attend le jugement de l'histoire, mais il exaspère ses partisans en ne leur disant pas ce qu'il veut faire. C'est comme quand il était au pouvoir. Restera-t-il après Pâques? Une dame qui était là a eu l'indiscrétion spirituelle de le lui demander- Il a répondu par un de ces mots vagues dont il a le secret. A peine était-il soiti que Disraeli est arrivé, toujours comme le spectre de Macbeth. J'ai eu l'avantage de le rencontrer. Il ne me reconnaît ni en uniforme ni en bourgeois. Il s'est efforcé d'être aimable quand on m'a nommé et m'a parlé en bons termes de mon chef que je lui avais présenté hier. Crois-tu qu'un premier ministre aurait tant de loisir chez nous ?
J'ai encore vu lord Sydney, le Chamberlain sortant, — nous sommes amis intimes maintenant, — lord Lennox etBeust, toujours chez la baroness. Comme elle m'offrait un gâteau, elle s'arrête, n'osant l'appeler par son nom : c'était un Bismarck; de là des mots avec Beust que c'était un feu d'artifice... c^ Mangez-en donc! — Mais non, vous savez que je ne suis pas pour la revanche. — Ne craignez pas de l'entamer; il l'est déjà. Voyez donc sa couleur, il a mauvais teint, etc. w Comme tu penses, ce n'était pas moi qui tirais sur le Bismarck-pudding.
AMNEE 18-4. 185
Londres, 2() mars 1874.
Dîner hier chez le inarijuis de Salishiiry ( I ). V^aste Iiùlol à luoiliccii t'( nstructioQ ; par de lon^js vestibules, on parvient aux apparlenieiits, intimes sans doiile. Le dîner l'était, en oll'el. liord Salishury, iiliysiononiie bienveillante, regard 1res donx, ensemble fort modeste, me ra|)pelant, par sa grande taille et sa forl(» tète pencliéesous \c poids dn cerveau, le pauvre Verdet. Voilà ce l'oublieux et ironique orateur! Il me plaît à première vue. \ous avons eu la conversation la plus intéressante sur les institutions anglaises. Chose étrange pour lin homme de cette contlilion et de ce talent, il laisse son interlocuteur placer son mot. J'ai profité de la permission pour lui faire une comparaison de l'Angleterre avec ses divisions sociales et hiérarchi(|ues, à un navire réparti en compartimenis étanches. \ous avons passé à l'Inde, et il m'a fort bien expli(}ué l'exportation du blé pendant la famine. La mar(juise n'est pas jeune, elle paraît intelligente, fort bienveillante aussi, fort torye, pas trop rassurée sur l'avenir depuis le quiiKjuennat conservateur. J'ai causé longuement avec lord Cai'uarvon (:2) : nous avons dissiMMé sur les trade unions (jue j'ai attaquées un peu vivement et
(1) H. A. 'i'all)()t (îascoijjnc (^ccil, d'abord viscoiint (iraiihorn. ne (Ml I8'Î0, marie en 1850 à la llllo aînée de sir .\iultM-soii, troisième mar(|iiis do Salisbury en 1868. Il laisail partie du nouieau cal)inct.
(2) (Jiialriènic comte Ciruarvon , secrétaire d'I'^lat pour les colonies.
186 UIV DIPF-OMATE A LO AID RE S.
qu'il n'a guère défeûducs. Avec lord Euslachc Cecil (1), secrétaire pour la fruerre, nous avons parle de l'armée anglaise; il prétend avoir soixante mille hommes disponibles; je ne crois pas même à trente mille; il n'y avait à Coomassie que mil e blancs tout au plus, etc. Les deux fillettes de la maison : c'est toujours la tête et les attributs de l'intelligence qui dominent. Je comprends pourquoi on dit qu'il n'y a que des hommes dans cette famille.
Londres, 29 mars 1874.
Il y avait, hier, chez le duc de Bedford, lord Cardwell (2), qui tenait la première place, et M. Gladstone qui ne venait qu'après son compère. C'était un peu froid. J'avais pour voisin Frédéric Peel (3), le loliip des libéraux ; il m'a expliqué l'organisation de son staff [A). Tout un personnel prêt à sauter en hansom au premier signal. Chaque membre est tenu, quand il sort de chez lui, de dire où on pourra le trouver. Si une discussion s'engage ou une division s'annonce qu'on n'avait pas prévue, les sonnettes du Parlement et les télégrammes dans les clubs ne suffisent pas ; on court après les suspects et on les ramène. La discipline est très sévère! Après dîner, j'ai entrepris Gladstone. Il part demain pour trois mois et après-
(1) Fils du deuxième marquis de Salisbury.
(2) Ministre de la guerre jusqu'en 1874, créé alors vicomte Cardwell.
(3) Honorable Frédéric Peel, maintenant président de la Chambre des communes.
(4) État-major.
ANNKE 1H"4. l«~
demain il reprend la pliimo ; il a un Iravail tout pirt sur Homère, la Troade, etc. Il est prohahle (|uc cela uc vaudra pas mieux (juc ce qu'il a déjà écrit. Il loue sa maison à Londres. Cette retraite a sa dignité. Que ne suis-je un croque-notes, un préparateur de mémoires! Ces conversations avec les personnages liistori(iues de l'Angleterre seraient sans prix. Il m'a dit (|ue la session se passerait sans discussion et (|ue tout irait ainsi tant que l'Angleterre ne demanderait rien de plus. On avait parlé auparavant du mouvement des ouvriers de la campagne. Le duc de Hedlord me paraissait goûter médiocrement les considérations vagues de son ancien ministre, qui n'est pas propriétaire et aspire à redevenir tlie peojûca Wdliam. Ce (|ui me frappe, dans cet homme d'Ltat décliu, c'est combien il est sensible à ce (ju'il appelle l'ingratitude populaire. Il me semble, quant à moi, que, si j'avais fait autant de réformes que Gladstone, la reconnaissance du public est la dernière chose à IjKjuelle je penserais.
Londres, -U mars 187V.
Départ à dix heures pour Windsor. La Heine passe en revue les troupes, retour de la guerre des Ashantees. Entrée à une heure sur le gazon royal avec notre poste à la Daumont et les classiques chapeaux gris des postillons. L'armée c'est I,'2()0 hommes. Il \\iiw faut pas plus pour aller brûler une ville de bambous sous l'équateur. Le grand mérite c'est d'axoir compté si juste le nombre d'Anglais nécessaire, de les avoir