VN F)1PL0MATI': A I,0\'DRES
approvisionnes, menés et ramenés à jour et lieure dits, après les fièvres et avant les pluies. Ce sont peutêtre les commissaires, qui venaient les derniers, qu'on aurait dû le plus applaudir. Les Lords et les Communes attendaient dans leurs tribunes; nous, sur le haut de notre voiture; le populaire, où il pouvait. Knfin, la reine a paru avec ses chevaux roses, ses magnifiques Horse-Guards et Broun : tout cela est classique, sauf peut-être le Highlander sur le siège.
Les troupes paraissent sortir de leurs bnrracks ; pas le plus petit Ashantee à la suite, pas Tombre d'un parasol. On n'a pas ménagé la récompense à sir Garnett-Wolseley : baronnet, général, quartier-maître sous les ordres du duc de Cambridge, 1,500 livres sterling de revenu, ordre de Saint-Michel, K.C.B., vote de reconnaissance des deux Chambres avec discours à Tenvi de Disraeli et de Gladstone. Comment tous les colonels essaimes dans la Greater Britannia n'engagent-ils pas, quand même, de semblables et aussi productives expéditions ?
Tout s'est passé avec une lente régularité. Des cheerings furieux éclataient quand la reine ou les troupes venaient à porlée du public ou des Chambres. La partie humoristique était réservée à la chèvre donnée par la reine au régiment dont c'est l'insigne. La chèvre de service était morte pendant la campagne et la nouvelle venue n'avait pas encore appris la discipline militaire; il fallait la traînei* ou la porter.
AMNKE 1874. is»
Londrrs, 1 1 auil 18TV.
Le duc (le Bisaccia me prie de prendre la présidence du banquet (I). Soit ! Je n'ai plus qu'une douzaine de jours poui" préparer mes improvisations et eliercher (jui me répondra. Trouver un mot (|ui ne soit pas l)anal pour chacun de mes toasis : la r(Mne, la royal fdDiibj, l'armée, les patrons de l'hôpital, remerciements. Ajoute le maréchal; ceci est nouveau, mais c'est le drapeau. Enfin, c'est comme le voya<je de CJiine, on est bien aise quand on l'a f lit.
Lord Ucrhy a bien plus de mouvement et d'espiit dans la conversation qu'on ne me l'avait dit. Comme je plaidais la cause de nos auteurs dramatiques : ti iUais si vous retirez aux auteurs au<]lais le théâtre français, que leur restera-t-il ? -i C'était assez joli et encourageant.
Londres, 17 avril 1874.
Funérailles de Livingstonc à Westminster. Beau spectacle (|ue ce corps rapporté du lond de l'Alrique par les natifs (|ui accompagnaient Livingstone ! Mais est-ce bien son corps? L'cuibaumement devait laisser à désirer. Heureusement, ayant eu aulrelois affaire avec un lion, il avait eu l'épaule démise [)ar un coup de croc, et, (mi la l'cmettant lui-même, il se l'était remise d'une manière si bizarre qu'on l'a reconnu à cette excentricité.
(1) Bauquct des OEiurcs de cliarité françaises.
100 UN DIPLOMATE A LOXDllES.
Il y avait aux funérailles un négrillon qui a enterré les entrailles du grand voyageur sous un arbre avec inscription sur Tarbre et prières de fa liturgie anglicane. Le reste va reposer sous le pavé de Wesimiuster, devant le monument de Pitt.
Le printemps vient d'éclater ce malin; les feuilles se pressent de rattraper le temps perdu. Il ferait bon être assis quelque part près d'un bois, avec accompagnement de loriots et autres chanteurs de la saison. Je n'accepte la ville que par un temps affreux.
Londres, 23 avril 1874.
Hier soir, grand rassemblement au Foreign Office. Grand effet d'escalier. Tout le succès est pour notre ambassadrice et ses diamants. J'avais à propos propagé la nouvelle de notre prochain bal. On a déjà l'agrément du prince de Galles. Lady Derby est bien simple, bien aimable, lady Granville est toujours belle, mais la conversation ne va pas au delà d'une poignée de main. J'ai promené la petite Juive de lady Waldegrave. Elle l'avait envoyée dans le monde, sans doute avec un valet de pied. Puis j'ai découvert que je n'avais mis aucune décoration. Impardonnable ! Mais que vcux-tu, un orateur (1) ! N'oublie pas que je ne cesse de grommeler mes discours et que, dans ma maison, on doit me tenir pour fou ou ventriloque.
Je suis un peu gêné de mon dîner de dimanche chez Dilke. Pourvu que je n'y trouve pas Rochefort !
(1) Allusion aux discours que M. Gavard devait prononcer au banquet des OEuvres de charité françaises.
AIVNEE 187i. 191
!,oii(lrcs, 28 avril ISTV.
Succès complet (I)! Il y avait cent (juatrc-viufjts convives, et tous ont élé contents. Je crois la recelte très belle. Personne n'a nian((né.
(]'est vers neuf heures que l'action s'est engagée; on s'était mis à talile à se|)t. J'avais tous mes discours écrits en poche, mais je n'ai pas pensé à les en tirer, leur vue m'aurait tenté et troublé. Après que le toast master a t'ait charger les verres et annoncé d'une voix retentissanio, comme le tubamirum, que le chairman <illait parler, il a bien fallu so lever au milieu des cheers et promener sur l'assemblée un œil plus rassuré que la personne elle-même. Quelques mots pour excuser l'absence du duc, puis le loasl à la reine et aux princes. J'ai dit ces banalités avec assez d'aplomb, et le public a été agréablement surpris. Les cheers étaient de rigueur, quoi (|ue je pusse dire, et ils n'ont pas man(|ué. Après les trois hourrahs, nouvelle proclamation du master et me revoilà sur mes pieds : « Alilords et messieurs. » Cette fois, c'était pour la France et le maréchal. C'était mon toast, celui que j'ai imposé et j'ai bien fait ; il a réellement enlevé la salle. Je l'ai dit avec passion ; j'avais bien calculé mes termes. De tous cotés, mes fidèles m'ont fait des signes cabalistiques pour me dire le succès : i. A la France ! Au maréchal président de la Républi(jue ! Au soldat qui a bien mérité de la patrie sur tous les champs de ba-
(1) Il s'agit ioiijours du même buiKjuot
,02 UN DIPLOMATK A LONDRES.
taille î A Hiomme de bien à qui est échu ce rare honneur, au milieu des partis qui malheureusement nous divisent, de nous réunir tous dans un commun sentiment de respect, de gratitude et de confiance, au maréchal Mac-Malion ! « Là-dessus, un petit air de musique : la Fille du régiment! et me revoilà sur pied : Army and navy ! Un souvenir à Anson, ce vaillant colonel qui nous avait dit des paroles si cordiales Tan dernier et qui maintenant est allé demander à notre beau climat de Provence de lui rendre la santé; le compliment lui a été envoyé, séance tenante, par le télégraphe; un compliment et une plaisanterie sur lord Eliot que nous avions travesti, l'an dernier, en soldat; une grande politesse pour le général Ady, là présent; transition à l'expédition de Coomassie ; grands applaudissements et, pendant la musique, les amis accourent me dire toute sorte de choses; ils étaient réellement rassurés et satisfaits. Le général Ady a très sérieusement répondu ; il a parlé de la Crimée autour de laquelle j'avais tourné tout le temps sans la nommer; c'est une des difficultés de ma position; rien qui puisse déplaire à la Russie. Puis Véron(l) pour la marine et les flottes anglaises, qui ne combattront jamais que pour le droit et la civilisation. Triple salve. J'arrive à mon toast difficile, Yevcning toast : d'abord, il est le plus long et j'ai la prétention de sortir de la banalité et de donner des conseils. Mon début à effet a bien pris : la patrie, les sœurs de Charité, les leçons de la mère; allusion au duc de Broglie, puis
(1) Attaché militaire à l'ambassade, actucllemeDt amiral et sénateur.
a\'xi:e iHii. inî
roviiede nos œuvres de cliarilé, conseils pour l'entente. Il y a eu, un moment, un point d'or^jne ; comme je passais d'une (luivre h l'autre, je croyais avoir ouhliè quelque chose et, sentant que je me troublais, au lieu de battre l'eau, je me suis arrêté le temps de me remettre. Arrivé au bout : Je devrais avoir liui depuis longtemps, mais, si je m'arrêtais sans réclamer un souvenir pour les princes et princesses de la maison d'Orléans, vos murs mêmes parleraient pour m'accuser d'ingratitude... v Cette fin a provocjué des éclats d(> satisfaction. Ouf! j'ai fini. Voilà Wolowski qui porte ma santé, des compliments à tout casser, notre vieille amitié, |)uis les Alsaciens-Lorrains, le budget; heureusement, il était alfreusement enrhumé, sans quoi nous y serions encore. 0 surprise! Le master of the toasts annonce la réponse du chainnnu ; je croyaisavoir fini et n'avaisaucun papier en poche. J'ai répondu qu'on voyait bien (jue iU. Wolowski était venu dans une pensée de charité et l'avait voulu étendre jusqu'à moi, puis remerciement à l'assemblée. Tu comprends que je ne pouvais me lancer à sa suite sur l'Alsace- Lorraiue. Toast avec compliment crKIiot et encore deux ou trois.
A onze heures, je sautais dans mou biougham et je me faisais conduire chez Salisbury. Le bruit de monsuccès m'avait précédé; le duc de Hisaccia m'a paru sincèrement satisfait. — Foule. — Pluie de bougies. — Lady Derby me raconte le coullil du diner entre lacomtesse Marie Munster et la baronne Rothschild. Toujours la question des filles d'ambassadeur et des^ femmes de ministre. Salisbury avait eu rimprudence-
d'offrir le bras à la comtesse Munster. La question des ducs et des légitimés a seule soulevé de pareilles colères; il manque un Saint-Simon pour y donner de Tintérêl. J'ai rencontré une de mes jeunes amies, lady Ela Russcll : c'est la fille du duc de Bedford. Son père est Bedford,. elle est Hussell et son frère Tavistock. Retrouvez-vous donc!
Comme Wolowski connaît bien son Angleterre ! Il n'est venu passer que cinq ou six jours ici et il a apporté une panoplie de décorations.
Londres, 29 avril 1874.
Hier, dîner chez Dilke. Il y avait heureusement sir L. Malet, qui est tout à fait de mes amis. Comme, à la fin du dîner, on plaisantait la Bible, sa femme a levé la séance. Les singulières gens î Lady Dilke se dit torye, elle est plus âgée que son mari, encore agréable et parfaitement folle, (^'est une grande amie de Gambetta qui lui envoie des bouquets de roses; il paraît qu'il est très généreux ; c'est sans doute depuis la guerre; admiratrice de Schœlcher et toujours torye; amie de Mme Weldon, mais elle ne veut plus la voir, parce que celle-ci a fini par abuser de la permission de lui demander de l'argent. Il y avait aussi là un entrepreneur de théâtre, à moitié communard, qui disait des inconvenances sur mon ambassade et auquel j'ai été obligé de décliner ma qualité pour le rappeler à l'ordre. Dilke lui-même est, il paraît, un esprit très cultivé et il a du talent. On dit que, dans dix ans (il n'en a que
ANNÉE iS-ii. 1^^
trente), ce sera un clos chefs du rarli libéral. Tout est possible clans ce clrùlc de pays.
Loiulrcs, :K) avril 1S74.
Decazes félicite le duc de Hisaccia du bal i\n\\ va donner, et il a raison. La situation est chan;|ée ici; tout le monde cherche à se faire inviter, et, malgré soi. on finit par croire à Texislence d'un pays quand on sollicite les faveurs de son refrésenlant. Tous les princes viendront au bal; il y aura deux soupers assis dans les régions supérieures de rhùlel. de manière a diviser les augustes personnages et à ne pas les iaire se manger entre eux.
Une remarque que je fais, en roulant dans le monde ici, c'est la grossièreté— le mot n'est pas trop fort quand il s'agit des jeunes gens — des hommes dans les rapports avec les femmes. Le monde est renversé : comme les hommes ont tout, la fortune et les titres, et les femmes rien, ce sont les femmes qui courent après les hommes, et ceux-ci, en prenant tout à fait à leur aise, les traitent comme des êtres inférieurs.
Londres, 7 mai 187V.
\ous sommes absorbés par les préparalifs de notre fête. Le plus grave c est qu'on dit la duchesse de Cambridge mourante, alors bonsoir les princes. Morier, le ministre d'Angleterre à Munich, me dil que, si elle fait cela, elle prouvera qu'elle ne sait pas vivre. Le mot a déjà pu servir ailleurs. La rage est toujours aux
196 UIV DIPLOMATK A LOIVDUKS.
invitations, et, on attendant, los invitations plcuvcnt sur nous-mêmes, mais gare dessous, quand tout espoir sera perdu. On me demande ce que je ne puis obtenir, on me remercie de ce que je n'ai pas fait. Hier soir, les invitées narguaient celles qui ne Tétaient pas. Un bal, c'est de la haute diplomatie : les chevaux du duc et ses invitations font plus que lui et moi.
Londres, 9 mai 187 V.
C'était une féerie : des princes, des fleurs, des livrées, des diamants, des émeraudes, des perles, des duchesses, des lumières, de la musique comme dans les Mille et une nuits. Féerie pantagruélique aussi. Quand je voyais les cinq cents personnes monter successivement à Tassaut d'un souper qui a fini par un déjeuner au grand soleil et qui a tenu bon jusqu'à six heures du matin, je croyais voir monter, par l'autre escalier, des troupeaux de bœufs et de cochons qui venaient s'engouffrer dans ces petites bouches anglaises! J'ai lâché la partie à quatre heures. Les oiseaux et les coqs chantaient. On n'entendait que les derniers sons de l'orchestre ; cet air du matin me faisait penser à la campagne.
Le succès a été complet. L'ambassade avait disparu sous les fleurs. Les hottes accrochées sur tous les murs, — brevet d'invention du duc — faisaient merveille, et elles feront le tour des maisons de I^ondres où l'on ne craindra pas de dépenser des guiuées. L'arrivage des princes a commencé, dès onze heures, par le duc d'Edimbourg. On se précipite au bas de l'escalier pour
AMVK K 1814. 10"
lo recevoir. \Um admiralion pour mon amie X... m'a fail oiiMior les princes. Quelles pirouetles, (|uelle aisance! elle est née pour accompa'jner ; c'était un poisson dans l'eau. Môme cérémonie pour chacun des princes, y compris le duc de Xemours; celui-ci «diarmé et de son diner(l) et de la l'èle; il est i-eslé jus(|u'a trois heures et demie, dansant avec les Ruijaltles. La duchesse d'Iùlimbour;], vraiment jolie et touvhdutc, comme on dit dans c(^ J^'^ys. KHe était en rou^^e et la duchesse de Hisaccia en blanc; c'étaient peut-élrc les plus belles personnes. Beaucoup de monde, mais il n'en aurait pas Tallu moins; toutes les duchesses disponibles avec leurs diamants. Le collier Iluccleugh m'a fait découvrir cette bonne vieille dame que j'avais oubliée. Que faisais-je au milieu de toutes ces beautés ou royautés? Je me rendais utile aulant que je j)ouvais. J'ai d'abord soigné lady Derby; puis j'ai promené sa (ille, la comtesse (iallowîiy, une très agréable personne (|ui a du reinar(juer (jue je la tiouvais charmante; ensuite, la duchesse de IJedford, et ses filles sur lesquelles je veillais pendant que la mère soupait. A une heure, souper de quarante-huit couverts à l'étage au-dessus. Grande dii'licullé pour y amener les personnes choisies et écarter les autres. Il y a eu des grincements de dents, mais tout le monde a fini par être servi. ïwi belle Castalia (2), toujours simple et bonne enfant, riait des niistake de mes invitations successives et de la satisfaction que mes erreurs avaient causée à son mari ; nous avions eu toute une corres-
(1) Il ;i\ail (Iliic l'avaiil-ii'ille ù l'ambassade.
(2) I-ady (liaiivillc.
198 UN DIPLOMATK A LOX'DRKS.
pondance qui avait donné à Granvillo lo plaisir de décocher des petits billets drôles. Lord Vernon et sa fille, mon ami Wood (J) et lady Agnès, puis Mme Holford et Eveline ; je me suis occupé tout le temps de cette jeune fille si candide et si naïvement contente. Lady Rosamund Cliurcliill, le nez au vent, bien gracieuse et contente de plaire à tout le monde, plus aimable que sa mère, la duchesse de illarlborough. Lady Barington que j'ai retrouvée, personne distinguée et qui a dû être bien jolie. Puis les beautés, miss Gérard, Mme Murietta, incendiée de la nuit d'avant, tout perdu, excepté la robe qu'elle portait; cela ne Ta pas empêchée de danser vaillamment jusqu'après l'alouette. Et je viens à l'instant d'apercevoir toutes ces belles dames réparant au petit galop ces fatigues de la nuit (2).
Londres, llmiai 1874.
L'empereur de Russie n'est arrivé qu'hier soir par suite d'un retard peut-être volontaire. On dit qu'il n'aime pas beaucoup aller là où il est trop attendu. Demain, nous ne savons pas encore si le peopJe fait partie du corps diplomatique reçu par le tsar; puis faudra-t-il mettre breeches (culottes) au bal à Stafford- House? Voilà nos préoccupations. Il est vraiment singulier de changer tant de fois de culottes pendant que, chez nous, on change peut-être de gouvernement et qu'on est exposé à en représenter un qui n'en portera pas du tout.
(1) Maintenant lord Halifax.
(2) Promenade du matin à Rotten-row.
AWKE 187 4. 199
Londres, Ifiniai ISTV.
Luc journée ;i sensation. A midi, drparl à (jualrc lanternes pour IJuckin^liani-Palace. Le corps iliploniatique se range en colonne, sentant les coudes à gauche, cluujue cliet" de mission en t(Me de son hataillon. Après (juel(|ue attente», Tempercurfl) entre tout raide, suivi de IJrunnow, (|ui .irrive coiunie il peut. S'il pouvait encore vieillir, il aurait vieilli de dix ans depuis hier.
Belle contenance : gracieusetés pourMusurus; froideur mar(|uée pour le comte de lîeust; amitiés et poignées de main pour le comte Munster, en lamille avec Tambassade (rAlIemagne, reconnaissant clia(|uc secrétaire; bienveillance seulement pour notre ambassadeur, explications ;i demi-voix sur une visite nécessaire h. (lliisleliurst, paroles gracieuses pour le maréchal, puis, en s'éloignant, mais, cette fois, de manière à être entendu de tous : ^ Surtout dites-lui que je suis pour l'ordre, i? C'était trop souligné et, bien (pie le duc fut, autant et plus (|u'un autre, pour Tordre, il a été un peu olliisqué de cette parole qui ne man(|uera pas de retentissement en FiUrope. .Lai remar(jué, dans la suite de cette revue, la dureté de l'empereur pour le pauvre Hruuuou. Il est vrai que celui-ci l'a laissé s'échouer plus (jue de raison, dans son voyage autour du corps diplomatique, devant le représentant du Xicaragua (jui jouit d'une assez pauvre réputation. Passant par-
(l) Alcxjiiulre IL
200 UM DIPLOMATE A LOXDUKS.
dessus son ambassadeur, l'empereur no s'adressait pour ses renseignements qu'au comte Schouvaloff, qui le suivait.
EXTRAITS DES NOTES
Ma mère et ma sœur m'ayant rejoint, les lettres me manquent pour parler des dernières fêtes de l'ambassade, notamment d'un bal improvisé à Ascott, au lieu et place du prince de Galles. Du jour au lendemain, on fit T/enir en poste fleurs, luminaires, musiciens, \/aletaille, souper et même un plancher pour la salle de bal. On ne parla pas moins, dans le moment, d'une certaine réception des volontaires, retour du Havre, auxquels Tambassadeur consentit à distribuer des médailles au milieu de flots de vin de Champagne. Ils étaient tous accourus avec armes et femmes. A partir de ce moment, le duc ne put plus sortir de l'ambassade qu'au milieu d'une foule qui s'assemblait autour des voitures pour attendre sa sortie... Généreux, loyal, plus que loyal, chevaleresque, plus que chevaleresque, le duc de Bisaccia, à mon grand regret, voulut accompagner la duchesse pour le Grand- Prix de Paris. Il partit ambassadeur et revint sans ambassade.
Le comte de Jarnac fut nommé à la place du duc de Bisaccia. Sous la monarchie de Juillet, en qualité de premier secrétaire et de chargé d'aflaires, il avait eu déjà, à Londres, un rôle diplomatique important. Sa
Tioininalion mo faisait passer d'un rùle aclit' à celui de cin(|ui('nio roue do carrosse. Je connaissais tous les inconvénients et les dangrrs de cett(; silualion; je n'avais cependant pas hésité à opiner pour le choix du comte de Jarnac; je m'étais l'ait un devoir d'écrire ou de parler dans ce sens au ministère, chaque l'ois que la succession s'était ouverte dej)uis mon arrivée en Angleterre. C'était, tout au moins pour le service puhlic, le choix le plus heureux (|u'ou pût faire. Le comte de Jarnac, à vrai dire, était né diplomate; on ne lui connaît pas, dans sa vie, d'autre maîtresse (|ue sa carrière. Il s'est marié, il a recueilli par succession la charge d'une terre considérahle en Irlande, il a eu des succès littéraires; il n'a jamais été que diplomate.
Je comptais tout d'ahord sur mes ahsences pour ménager les dillicultés de ma position. Je ramenai ma mère et ma sœur en France, le 3 septemhrc» J87i. De retour à Londres, le 15 novembre, je vins encore passer à Paris le mois de février 1875. Je n'ai donc séjourné à Londres que trois mois au plus avec le comte de Jarnac. S'ils ne furent pas absolument sans nuage, ma loyauté, d'une part, la grande bienveillance de mon chef, de l'autre, et aussi son intelligence supérieure, les dissi|)èrent aussi vite qu'ils s'élaient foimés.
M. de Jarnac portail un peu de susceptibilité et d'inquiétude dans ses relations oflicielles. Je voyais poindre quel(|ue tension dans ses rapports avec lord Deiby, et son imagination lui en créait dans ses i*apports avec le ministère français. Dans quelle inquiétude je l'ai vu j)our avoir osé marquer, dans sa
202 UIV DIPLOMATE A LOXDRES.
correspondance particulière, une nuance entre ses appréciations et celles du duc Decazes sur la nature des relations à entretenir avec le cabinet de M. Disraeli! Il avait entrepris de renouer Talliance intime. Dans ses procédés, dans ses illusions, il y avait peutêtre un peu trop de réminiscence du passé; il y avait bien aussi un peu de suranné dans le tour de ses dépêches officielles, dans Timportance qu'il attachait à toutes choses, mais il faut dire qu'il considérait la dépêche officielle comme nn mal nécessaire; il me reprochait amicalement de tout dire dans la mienne; il prétendait qu'on devait se tenir assuré que tout mot dangereux à répéter arrivait par dépêche, comme par la voie la plus sûre, à l'oreille qui ne devait pas l'entendre. Aussi, à force de se méfier de la correspondance officielle , n'y mettait-il guère que des rogatons ou des théories générales qui ne se comprenaient plus guère; il prenait sa revanche dans sa correspondance particulière, d'une activité , d'une exactitude sans égales. Le courage, celui qui consiste à contredire un ministre, n'y manquait pas. Avec ses formes doucereuses, M. de Jarnac savait, quand sa conscience parlait, résister même aux princes auxquels il avait dévoué sa vie. Personne ne ménageait plus que lui l'opinion constituée eu autorité, mais il y avait un abîme entre ses ménagements et la complaisance. Sous l'aménité des formes, c'était un caractère, capable, au besoin, d'emportement. Je me souviens de l'avoir vu, dans les derniers jours de sa vie, aux prises avec un article des Débats ^ dans lequel John Lemoinne disait spirituellement tout juste ce qu'il fallait pour nous
aliéner les dispositions du gouiernemenl anglais. Dans sa lé<jitime colère, il s'oublia coinplèlenienl; il criait, il trépignait; encore un peu, il eût exécuté sur ma personne cet incorrigible goguenard.
EXTRAITS DES LETTRES
liOiidrcs, 9 octoln'c 187V.
J'ai rencoiilié le comte SchouvalotT (1) au thé de la comtesse. Il m'a l'air surtout préoccupé de s'émanciper de toute complaisance pour l'Allemagne et les Allemands. II est assez brusquement tombé sur Bismarck, à propos de d'Arnim ; il ne croit pas aux pièces délournées, c'est purement une vengeance et un coup, — j'allais dire : de Jarnac, — pour le détruire dans l'opinion de l'empereur et se dél)arrasser d'un successeur possible. 11 a ensuite critiqué ses collègues de Prusse à Londres, passés et présents. Xe sachant si je n'avais pas affaire à un agent provocateur, je me suis mis à dire du bien de Munster. Ce n'est donc pas un diplomate de l'école de Brunnow. Il fait, du reste, galamment les honneurs de son prédécesseur.
Aujourd'hui, rien qu'une visite à la bonne Georgina ['2). Elle m'a dit (|ue c'est la conversion du marquis de Kipon au catholicisme qui a rendu Gladstone
(1) II venait d'rtre nommé ambassadeur de Russie. Mort eu
(2j Lady G. Fullerton
20i UN DIPLOMATE A LONDRES.
enragé et lui a fait écrire son pamphlet où il jette l'injure à la face des catholiques, en s'aliénant fous les défenseurs de TEglise établie. Il a Tair d'avoir juré de se brouiller avec tout son parti.
Londres, 26 octobre 1874.
Ce matin, comme je partais pour la messe, arrive Guillaume Guizot. Il venait m'emprunler une chemise, ayant, cette nuit, perdu son bagage en route. Il a déjeuné chez Jarnac, et nous avons passé une bonne partie de la journée à causer uniquement de son père. Il serait à désirer que tous les fils sussent garder ainsi la mémoire de leur père.
Je croyais entendre M. Guizot lui-même quand son fils me répétait ses discours... Il m'a raconté les derniers moments de son père. Celui-ci dormait beaucoup et se plaignait de son sommeil. «Je m'endors, disait-il, je lutte en vain contre le sommeil éternel, mais je ne soufTre pas ! o Quand il n'a plus pu lire, il se souvenait et récitait des vers qu'il trouvait dans le répertoire inépuisable de sa mémoire; mais, quand une suite venait à lui manquer, il s'inquiétait, répétant le dernier vers indéfiniment; pour le tirer de peine, il fallait retrouver le fil, et on appelait Guillaume Guizot qui continuait immédiatement. La veille de sa mort, il s'était arrêté sur un vers dont je ne suis pas sur, quelque chose comme ceci :
Il avait le cœur grand, l'esprit beau... Le roi...
et impossible de passer outre. On appelle Guillaume