IJ.\ DIPLOMATE A LO.\I)UKS
taire de l'ambassade d'Allcma^jno à Madrid qui revient avec des dépêches, baron de... Il vient en An[jleterre voir sa sœur. Il lui donne les renseignements les plus curieux et les plus précis sur TEspa^jne, puis, enfin, sur Bismarck et d'Arnim; c'est à crier : la ressemblance est parfaite. Il n'y a qu'un intime de Bismarck qui en puisse dire autant. Chemin faisant, au bateau, à la station, on le connaît et on lui serre la main. Le comte reçoit sa visite à Londres. 11 est autorisé par Bismarck à le mettre sur la voie d'une grande fabrication de faux billets de la bancjue russe. On peut se procurer le tout moyennant 500 livres sterling, pas de risques, on ne paye qu'après; pour cela, il suffit de les déposer chez un banquier qui ne lâchera que sur signature du comte. Comme le baron, premier secrétaire, est sur le point de partir, il emporte le chèque... et il part bien réellement comme il Ta dit. Tu comprends qu'il est un peu gênant, pour un ancien directeur de la police russe, d'avoir été joué de la sorte. Il a été vraiment naïf, et il trahit ainsi, malgré la liberté de son langage, l'ciTet que produit sur lui le nom de Bismarck employé à propos. Le piquant c'est qu'il est probable que c'est un agent de Bismarck qui, sur son ordre, lui aura donné cette leçon de modestie.
C'est pendant le diner qu'il nous contait cette mésaventure avec beaucoup de bonne gi'âce. Après, je suis allé le trouver et je lui ai dit : " Il n'y a qu'un homme qui puisse jouer cette comédie et il demeure à Clapham. — C'est précisément le nom de la station « , reprend le comte SchouvalofF. Je suis, pour ma part, convaincu que c'est un des agents de la compagnie de
AMMEE ISTi. -iOO
faussai l'cs intornalionaux exerçant depuis bien des anuées, (|ui a uiysliné rempercur, .\I. Tliiers, et (jui nous a fait des oliVes. Leurs fabricalious étaient Icllenieut pailailes et dénotaient une telle connaissance des choses, (ju'elles donnaient à supposer (pie les renseignements pour amorcer les poissons venaient de Berlin, ti Je vais mettre la police sur la piste -.i , rêpli(ju(» le comte. .le ne sais pas si, rétlexion l'aile, il n'aura pas peur(ju\)n finisse [)ar découvrir le voleur.
Il nous a ensuite raconté son voyage dans le Caucase avec l'empereur. Voyage de nuit, éclairage à giorno. Sur un parcours de vingt lieues, ou avait allumé les forêts à droite et à gauclie de la route. Il eu restait au narrateur comme le souvenir d'un cauchemar. Cela se comprend; puis des descriptions de l'escorte de trois cents cavaliers se précipitant à fond de train sur tous les chemins et enlevant, au passage, les plus belles femmes du pays qu'ils jetaient eu travers sur leur selle et rejetaient par terre sans plus de cérémonie, quand ils étaient fatigués, pour recommencer ensuite ce jeu de bague pendant toute la route, etc., etc. Il dit que c'est une folie d'avoir tant dépensé d'hommes et d'argent pour concjuérir un pays (|ui ne rapporte rien. Il se trompe : avant ciu(juante ans, (juand la Suisse sera tout à fait usée, ou ira voir les Circassiens jouer aux bagues avec les femmes. Il paraît qu'il y a, en outre, des glaciers tant qu'on eu veut.
Après diner, nous avons eu une conversation plus sérieuse. Il dit que l'Allemagne est moins forte qu'avant la guerre et que son unité est à la merci de la Russie. Il part de ce raisonnement (ju'il lui faut immobiliser au
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moins 400,000 hommes pour contoiiir TAlsace et la France. C'est vrai. Mais il est à craindre que TAllemagne ne soit tentée de nous achever pour nous empêcher d'être en état de lui immobiliser 400,000 hommes autour de Metz.
Je me souviens encore d'une bien bonne description d'un conseil municipal prussien. On se réunit dans une circonstance officielle. Le maire ou syndic aligne son monde. « N° 2, rentrez votre ventre ! N° 5, avancez! ■,? Enfin, quand on est bien aligné, le bras le long de la couture de la culotte, le conseil municipal se met au pas et on va délibérer.
Londres, 8 novembre 1874.
Je me suis fait expliquer, par la fille de ma propriétaire, la différence entre l'église d'en face et celle où elle va dans Piccadilly. On chante dans les deux ; il y a des vêtements sacerdotaux dans les deux; mais, en face, le prêtre se tourne vers l'autel pendant la consécration et là-bas vers le public. Elle n'a pu me dire le pourquoi! « En face, on fait le signe de la croix et on cache un chapelet sous son vêtement; ensuite, on dit tous ses secrets à de jeunes clergymen qui cherchent à s'introduire dans les familles; c'est horrible! Si c'étaient des prêtres comme les vôtres, cela ne me scandaliserait pas. 55 11 y a du vrai dans la réflexion de cette pauvrette.
En fait, les ritualistes se tournent vers l'autel, parce qu'ils croient qu'il se passe quelque chose sur l'autel et non pas seulement dans l'àme des spectateurs; ils
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croient au miracle, au mystère, à raclion divine (jiii s'exerce par le sacrement. Ils clierclienl à ètie chrétiens. Je reconnais qu'il est beaucoup plus facile, mais plus dangereux, de croire que tout se passe dans l'ànie des fidèles.
Puis(juc tu aimes les mots, voici une bonne citation de Pitt. Ce sont ses dernières paroles en public, à un bancjuet du lord- maire. On lui avait porté un toast comme au sauveur de la patrie. ^- \e dites pas qu'un homme a été le sauveur de l'Angleterre; elle s'est sauvée elle-même par ses efforts et elle a sauvé ses voisins par ses exemples. ^i Et il s'est assis. Tour être court, il n'eu a pas été moins éloquent.
Hat(icld-IIouse(i), 21 novembre 187V.
J'arrive, à cinq heures et demie, à Kinrj's cross station. Je trouve d'abord lord Carnarvon et je l'aide à expédier pour la Chine une dernière dépèche (jui arrivera pres(jue en même temps que nous à destination. A lïatficltl, une voilure nous attend à la slation et nous enlève par le même chemin montant, malaisé. Effet de lune sur le château éclairé à toutes les fenêtres. On entre par une salle des gardes avec quarante panoplies en faction, puis un grand hall entouré de livres, une cheminée avec des arbres qui brûlent. Je me trouve en pays de connaissances, dans le château d'I'llisabelh : c'est lord Lyons avec Sheflield, c'est lady Stafford \orthcote et sa seconde fille, et, enfin, la marquise et
(1) Rcsidcucc du marquis de Sulisbury.
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sa sœur. On passe dans une galerie qui a bien la longueur de la galerie des Glaces à Versailles.
Le marquis arrive de Londres avec sir Slafford IVorthcole. Nous montons dans nos chambres : escalier en bois avec des étages qui se compliquent; on croit qu'on y va rencontrer Jacques ^^ Ce restant du seizième siècle vous amène dans des chambres à petits carreaux, mais avec tout le confortable du dix-neuvième : grand feu, cabinets de toute espèce, y compris, — oui, — celui qu'on a tant de peine à trouver la nuit dans nos bicoques de France; cela donne envie d'être malade. Toutes mes affaires sont prêtes, je m'habille. Je retrouve heureusement Sheffield sur l'escalier; sans lui, j'errerais encore dans tous ces halls. Pour nous rendre à la salle à manger, nous passons par la tribune d'une chapelle intérieure. Enfin, nous voici à table dans la petite salle à manger; partout de vieilles boiseries. Excellent dîner. La bande du château nous souffle des airs pendant tout le repas. Au dessert, surviennent deux filles à côté du marquis, deux fils à côté de la marquise. L'un d'eux est lord Cranborne. Quand je pense que ce gamin de douze ans est héritier de ce château et de tant d'autres, le respect commence à me gagner. On finit le diner et nous voici encore dans d'autres salons ; partout du feu, de la lumière, tant d'espace, tout cela pour une dizaine de personnes. Il faudrait avoir l'esprit mai fait pour ne pas s'attacher à la vie en de pareilles conditions.
Dans un coin de ma chambre, le programme de la journée est affiché. Chapelle à neuf heures. Que feraije? Déjeuner à dix heures, puis chasse, puis dînera
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une heure, puis thé ù ciiKj heurtas, puis rctliuer à huit heures! Coinuieut pouvait-on vivre à hi chandelle dans ces immensités? On comprend qu'on y vit des revenants.
Après le dîner, trop d'espace pour la conversation. On se promène par groupes et on ne se retrouve pas. Les i'emmes et les enfants finissent par s'attrouper autour de Stalford Xorthcote, qui ne prêche pas comme au I^irlement, mais conte des histoires ou plutôt des dialogues comiques. Je perds tout, ou à peu près, et ne puis suivre.
Hîitfu'Id, 21 novembre 18T4.
L'n dernier beau jour d'automne en plein paysage anglais. J'ai suivi, tout le jour, la chasse à travers les fougères, m'arrètant en admiration devant les chênes piéhist()ri(|ues. La (în de Tannée a jauni leur chevelure. Le soleil verse de l'or sur les fonds de paysage. J'étais plus à la nalurc qu'aux faisans. Xous étions partagés en deux bandes marchant l'une contre l'autre; cela s'est terminé par un massacre géin'Mal. Les trois membres du cabinet y ont pris leur part, le marquis de Salisbury un peu rêveur... Je suivais Shenîeld, (]ui est de première force, cela me suffisait. Je n'éprouve aucun besoin de verser le sang, même des bêtes.
On avait commencé la journée par la prière à la chapelle, les hntes dans la galerie ilu |)i-emier, la famille et la maison en bas; le chapelain a dit les prières; on a chanté un psaume, l'oigue accompagnait. A dix heures, ou se réunit pour déjeuner. J'étais près de
Lyons, toujours bienveillant. Quelques loisins sont arrivés hotlés pour la chasse. Il n'y a pas eu place pour grande causerie dans la journée.
A notre retour, le château se dessinait en noir sur un ciel parfaitement pur; c'était bien grand. Je n'essaye pas de te rien décrire, c'est trop compliqué. Chemin faisant, nous avions rencontré le chicot de chêne d'Elisabeth, dûment mastiqué et encadré. C'est sous ce chêne qu'on lui a appris que la mort de sa très chère sœur la faisait reine. Nous étions trois, dont un des premiers pairs d'Angleterre, et nous nous sommes ou plutôt j'ai demandé qui de nous serait roi. J'ai conclu que c'était encore moi qui avais le plus de chances. C'est ce qui fait la différence entre cel heureux pays et notre malheureux sol révolutionnaire.
Hatfield, 22 novcnjbre 1874.
Superbe gelée blanche, beaucoup de ciel et d'espace devant ma fenêtre. Hier soir, les Jarnac sont arrivés.
On dîne dans la grande salle à manger avec tribune au premier étage. J'avais pour voisin un tout jeune homme à qui j'ai demandé s'il était à une université : c'est un membre du Parlement, très jeune de fait et ne cherchant pas à farder son âge, neveu du marquis, M. Balfour (J), je crois. A la fm du diner, lord Cranborne est venu s'asseoir entre nous. Je l'ai retenu au juiss wine et il y a fait honneur. « Moi, m'a-t-il dit, je
(1) The R. H''''' A, J. Balfour, premier lord de la Trésorerie sous le dernier ministère et actuellement leader du parti conservateur à la Chambre des communes.
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serai ambassadeur, mon frère sera ^'jénéral, l'autre, amiral, le dernier, évêque. o Après dîner, j'ai causé avec la jeune mathématicienne : cette entant, avec son franc regaid et sa vive intelligence, me plaît beaucoup. Slallbrd Xortlicotc a recommencé ses dialogues du Devonshire ; c'est trop long; puis il a fait des tours de cartes. Je n'ai pas recueilli grande conversation à (jreviller (I), comme dit la marcjuise de Salisbury.
J'ai fait, ce malin, une bien belle promenade à travers la gelée blanche; fougères et branches sont frappées à blanc; du soleil par-dessus. Nous avons trouvé tout le monde à table au retour pour le premier déjeuner, ensuite office. Il est une heure, on va se remettre à table, iv suis déjà hors de combat pour avoir avalé, ce matin, un bout d'aile de faisan. Surtout ne recopies pas mes lettres. Il n'y a rien (|ui vaille.
(1) Aliusiou aux Mémoires de Greiillc.
ANi\ÉE 1875
EXTRAITS DES LETTRES
Woburn-Abbcy (1), 3 janvier 1875.
Erreur de croire que les richesses du clergé font sa force, c'est le contraire. Quand il est riche, il devient une proie à dévorer et, pour trouver prétexte à le dévorer, on change un mot à son credo et on l'oblige à choisir entre sa foi et ses biens, ou même, sans lui laisser le choix, on le dépouille el on le pend à un arbre de son parc, comme c'est arrivé au dernier abbé de Woburn. On me montre, au passage, c Farbre de l'abbé » . Si l'on m'avait dit qu'il se balançait encore au bout de la branche, je l'aurais cru, tant j'avais l'imagination frappée par ce vaste domaine, ces allées séculaires que je traversais pour la première fois au clair de lune. Rien ne m'a paru changé au cloître avec sa cour quadrangulaire et la galerie toat autour. L'immense bâtiment est partagé en vastes cellules. J'en
(1) Résidence du duc de Bedford. Henri VIII a nommé Russell baron en 1538 et lui a donné l'abbaye de Tavislock. Edouard VI Ta créé comte de Redford en 1550 et lui a donné Woburn. Le ducbé date de 1694.
habite une avec un lit à haldacjuiii. V eu avait-il déjà, il y a trois cents ans, quand des moines priaient et étudiaient ici, quand ils venaient y chercher le ciel? Cette môme cloche (jui m'annonce le dîner les appelait à matines et à laudes. Méliez-vous un peu de mes premières impressions avec la lune pour nréclairer; il n'en restera peut être rien demain matin.
U ohurn-Ahbey, V janvier 187.').
J'avais décidément un peu trop d'imagiuation liier soir. Il ne reste rien de l'ancienne abbaye des IJéuédictius. C'est de propos délibéré qu'on a reconstruit ici un chàleau au fond d'un trou, dans le goût de l'Escurial, tout aussi «jai... Singulière idée d'avoir enfoui ce chàteau-mouastère entre des glacis qui l'entourent et arrivent pres(jue à la hauteur des toits. Les terrassements sont tout préparés pour en faire un fort à la Vauban; de la grandeur dans l'ensemble et par Tenscmble, mais sans art. Le château est enveloppé, d'un C(Mé, par d'immenses communs eu demi-cercle, écuries, manèges, jeu de paume, mais ces bàlimenls ferment l'horizon. A l'intérieur, une vaste cour carrée avec de l'herbe, mais rien qui inspire la gaieté; d'interminables galeries avec portraits enveloppent cette cour. En résumé, c'est sévère, monotone et triste.
Je suis entré, hier soir, sans m'en douter, par le premier étage, et, comme nous étions descendus pour diner, je croyais que la table était mise dans les caveaux du couvent; erreur, on dînait dans une salle à manger du rez-de-chaussée. Le château étant cou-
218 UIV DIPLOMATE A LO\DRES.
struit sur une pente, il y a la différence d'un étage, d'un côté à Tautre. On passe son temps, dans cette immensité, à émigrer de pièce en pièce, de quartier en quartier, pour utiliser un peu l'espace. Le danger est de se perdre dans les corridors glacés, sans lin, qui se ressemblent tous, et de tourner indéfiniment en passant devant la porte qu'on cherche, jusqu'à ce qu'on ait appris à se guider d'après les portraits suspendus au mur de la galerie intérieure. On se tient généralement dans la lihrary, au milieu de vieux livres que j'ai beaucoup feuilletés, à la poursuite de l'histoire des Russell. Elle se confond avec l'histoire d'Angleterre depuis Henri VIII. Malheureusement, l'origine de toutes ces admirables fortunes est toujours la même : confiscations de biens d'Eglises et donations royales, souvent aussi pendaison du dernier abbé, comme à Woburn.
On dîne, chaque jour, dans une salle à manger différente. Hier, c'était en bas, sous les yeux de dix personnages en pied de Van Dyck. Tenue ordinaire, rien que la vaisselle plate qui éblouit en réfléchissant les lumières du centre de la salle, et le service, ou du moins une infiniment petite partie du service gros bleu de Sèvres, cadeau diplomatique offert au duc de Bedford, à l'occasion du traité de 17G3. Après le dîner et le vin, nous remontons de galerie en galerie dans un beau salon d'une hauteur de deux étages avec un magnifique portrait de Reynolds au-dessus de la cheminée; c'est une marquise de Tavistock. Parmi les Uussell, on est Tavistock en attendant la couronne et le nom ducal de Bedford. Comme nous étions en
famille, la soirée finit en lemps convenable, après quelques conversations et quehjues coups de queue de billard dans la galerie voisine.
Il faut se bâter de se lever, le lendemain, pour arriver au déjeuner. Après quelque circumnavigation, je finis par trouver la salle à manger du premier break- Jast. C'est la salle des vingl-(|ualre Canalctti peints pour la place. Le soleil était de la partie, car Tbiver semble passé; il se jouait sur le Canal Grande, le liialtOj San Marco et tutti quanti. II se complaisait à faire valoir les contours arrondis de deux mécbants vases de Sèvres, valeur 250,000 francs.
Après déjeuner, je visite, avec le duc, les appartements réservés aux Royalties ; beaucoup de portraits bistoriques, trois ou quatre Van Dyck, des Reynolds, des Gainsboroiigb ; on ne sort guère de la famille. Voici toute celle d'un précédent duc. Kn me la montrant, le duc actuel a soin de dire : ^ Celui-ci était le fils aîné; beureusement il est mort jeune, car c'était un joueur. ^ Cet • beureusement " est profond dans la boucbe d'un béritier. Le duc me repasse à lord Artbur avec qui je visite un peu les deliors. Le parc est taillé dans le grand, [)rairies sans fin, vieux arbres. Troupeaux de daims, perdreaux, sous le cbàteau. La faim et la crainte des renards rapprocbent les animaux dom(>sliques des lieux babités. Ici, le renard règne et gouverne. Il mange impunément les petits cygnes, les couvées, les œufs, jusqu'aux oiseaux en cage. Ou porte jflainte au seigneur voisin; rien n'y fait : le larron privilégié ne peut mourir que de la dent de la meute.
Dans une première tournée, ce matin , avec lord Russell, j'ai visité la galerie des sculptures, quelques antiques avec trop de copies et de sculptures anglaises. Dans un coin, un temple pour Fox. Le buste est au milieu d'une rotonde. J'en ai rencontré plusieurs semblables dans les manoirs wighs. Le pauvre Fox suait beaucoup à cause du dégel. On croirait que tout va fondre dans ce bas-fond. Par une galerie couverte qui entoure presque tout le château, nous sommes arrivés à une dairyy laiterie chinoise, mais je renonce à en parler; j'ai froid rien que d'y penser, tant tout suintait.
Au luncheon^ je fais nécessairement scandale par mon abstinence. On avait déjà remarqué mon grignotage du matin. Que dire, si ce n'est qu'à l'heure du dîner je ne suis pas encore parvenu à digérer mes miettes du déjeuner. C'est dommage de ne pas faire honneur au repas dont le chef m'a offert le menu dans ma visite à son empire : un vaste hall à deux étages d'élévation; c'est la cuisine ou plutôt le laboratoire. Feu de bois, feu de charbons, feu de gaz, pas une odeur, pas une grossièreté inutile; mais il faut pénétrer au delà, dans le cabinet attenant, pour trouver, au milieu de ses livres, M. X..., artiste français qui a mis, pour la première fois, la main à la casserole en 1821, comme Napoléon mourait à Sainte-Hélène. Ce brave homme parle du siècle avec l'accent de la mélancolie, de l'art qui s'en va; il se réchauffe un peu en me disant qu'il a été assez heureux pour trouver et réaliser la réduction du champignon. — <•'• Plaît-il ? — Oui, la purée de champignon v , et, cela disant, il jetait
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les yeux sur les papiers qui couvraient sa table, sans doute la formule al<jél)rique.
Visite au cabinet des porcelaines. Le service offert par Louis XV, tout en fameux bleu de Sèvres, se compose de trois à quatre cents pièces. Après le lunclieon, visite deserres sans nombre. Il y eu a une pour clia(jue mois de rannée; la pècbe et le raisin mûrissent ainsi, sans interruption, du 1" janvier à la Saint-Sylvestre. La ferme, splendeur de propreté : du beau lait jaune à pleines vasques, du lait encore cliaud et mousseux à pleins tonneaux. Ce n'est que la consommation du cbàteau. Il y a aussi de grands ateliers où le duc a entrepris de faire tout le matériel que réclament l'établissement et Tcntretien de ses fermes. Il m'a confié que les salaires du personnel de ses cbàteaux et de son administration s'élèvent à 250,000 francs par an. La fortune s'est amusée en prodiguant ainsi, d'un coup de baguette, duché, marquisat, estâtes, plus de six millions de revenus en terre, un quart de Londres en nue propriété, à ce petit personnage qui n'a nulle envie de changer ses habitudes par égard pour sa fortune. Il reste, au milieu de ces splendeurs, tel qu'il était auparavant, simple cadet d'une grande famille, réduit à la portion congrue, administrateur des biens dont il n'a hérité que par un concours de circonstances imprévues. Il est resté simple, sobre, parfaitement original et indépendant, au milieu de ce luxe dont il n'a pas le droit de se défaire et qu'il livre a ses IkMcs ; son fils est aussi modeste, aussi muet à table (ju'avant d'être le marquis de Tavistock. Il a deux filles. On remarque l'aînée au soin qu'elle prend de passer
inaperçue; elle a une dot cependant, et le second fils, lord Herbrand(l), aura aussi un estate. « Si Ton vous dit que je suis un avare, m'avait dit le duc, répondez que j'ai économisé de belles dots pour mes filles et acquis un estate pour mon cadet. « Les jeunes filles sont plus simples de goût et de mise que toutes les nohodies de Londres. Elles n'ont jamais été sur le continent! Elles ne montent pas à cheval!
Woburn-Abbey, 5 janvier 1875.
Ce matin j'ai visité, avec le duc, les écoles, les cottages loués aux ouvriers, à raison de 1 shilling 3 pence par semaine. Le dernier mot de ces splendides charités est le workhouse entretenu par l'union de 16 paroisses réunies : maison de secours et hospice. Ce refuge est le minimum garanti, dans sa détresse ou sa vieillesse, à tout habitant de l'Angleterre, quoi qu'il ait fait ou n'ait pas fait. Il faut que les ou le propriétaire du comté payent le nécessaire pour entretenir les pauvres tant qu'il s'en présente. Ce sont les besoins des pauvres qui règlent les sacrifices, — principe dangereux partout ailleurs, — mais que dire ici? La maison est plus qu'à moitié vide.
Au luncheon^ nous avions trois radicah du voisinage, l'un à lunettes, avec incisives saillantes, un vrai rongeur; l'autre, le révérend, insinuant, un vrai renard; je crois bien que ce n'est pas faute d'envie qu'ils ne dépècent pas His Grâce. Comme le duc est
(1) Actuellement duc de Bedford.
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libéral, il faut bien qu'il les écoute et les iiébergc.
J'ai lu, ce matin, riiistoirc de Henri V'III dans un in-folio. C'est l'endroit pour une pareille lecture. Quel scélérat, avec des agréments naturels, et ([uels scélérats autour de lui, pour favoriser ses grossières et hypocrites passions! Je crois vraiment que nous valons mieux que cela. L'histoire de ses femmes serait du dernier comique, si chacune ne se terminait dans le sang. Dans la journée, je suis allé voir les chasseurs ; c'est toujours et partout le même massacre de faisans aux beaux plumages et de lièvres qui pleurent! Quel dommage que ce plaisir soit si cruel ! J'ai failli tuer le renard! Si l'on n'avait relevé mon fusil, c'en était fait du crédit des Bedford dans le comté.
Ce soir, on dînait de nouveau dans la salle à manger des Van Dyck : Van Dyck à droite, à gauche, en face; vaisselle» d'or sur les dressoirs dont un plat de HenvenutoCellini. Après dîner, on se tient d'abord dans le salon où se trouve le beau portrait de Reynolds. On est entre deux cheminées immenses, pris entre deux feux; ils sont si terribles que, malgré la distance qui les sépare, on ne peut tenir dans l'intervalle et on s'écoule petit à petit dans la galerie latérale où se trouvent le thé, le billard, le whist, chacun devant un foyer infernal. Sous une vitrine, la canne de Charles I".
Londres, 8 janvier 1875.
J'ai accompagné Borthuick au bureau du Morning Post. J'ai assisté, jusqu'à une heure, à la fabrication du
224 UN DIPLOMATE A LOXDRES.
journal. C'est une merveille d'organisation. Tout se fait tranquillement; plus de cent compositeurs à l'œuvre. On leur livre le journal à trois heures, et, une demi-heure après, c'est imprimé. Les articles arrivent tout faits de tous les côtés. Chacun a sa tâche marquée. Il y a, au centre, un directeur qui ne touche pas à la plume. C'est un personnage riche; il était candidat aux dernières élections. On comprend qu'il soit bien payé. Chaque compositeur reçoit environ dix francs par jour. Organisation, division du travail, plenty ofmonexj, voilà le secret.
EXTRAITS DES NOTES