MALADIE ET MORT DU COMTE DE JARNAC
Je n'ai déjà plus qu'à raconter la fin de mon pauvre ambassadeur. Il souffrait, depuis le commencement de l'année, d'une crise d'asthme. Le docteur Vintras lui avait recommandé le repos, mais en vain. Courir à Brighton pour quarante-huit heures, c'est tout ce qu'il entendait par le repos. J'avais été très frappé de son épuisement au banquet de l'hôpital. On ne l'entendait plus après les dernières paroles de ses toasts pleins à^liumour^ vrais modèles du genre. La défaillance de sa voix avait toutefois contribué à donner un tour d'homélie à ses derniers mots sur l'hôpital et les souffrances d'ici-bas. Il était triste en sortant et me parla de mes affaires avec un véritable intérêt. Rien ne put
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le déterminer îi prendre les précaufions que sou état commandait. Le 17 mars, au soir, avant diuer, malgré un vil" retour du froid, il sortit, comme de coutume, saus paletot, pour faire le tour de la Serpentine. Quelques amis rattendaicnt pour dîner. Qui leur eût dit qu'ils le voyaient pour la dernière fois? Le lendemain, de grand matin, je fus réveillé par Vintras. Appelé dans la nuit auprès de Tambassadeur, il avait constaté un point pleurétique et ordonné trois sangsues pour diminuer la douleur locale et éviter les déchirements (juand il toussait. Il ne me dissimula pas que la combinaison de l'astlime avec la pleurésie donnait à la maladie une vraie gravité. On fut cependant, autour de lui, deux jours à se rendre compte de l'état des choses; on (ît force imprudeuces, ne voulant pas le croire malade.
Mon embarras était extrême. J'avais attendu sou ordre pour me rendre au lei:ee de la reine, le vendredi. Je m'étais décidé à écrire, le soir, au duc Decazespour le prévenir de la gravité du mal. J'avais à répoudre aux lettres qui m'arrivaient de tous cotés, parce que les journaux avaient répandu l'alarme. Je m'efforçais de faire bonne contenance entre la famille qui semblait en pleine sécurité et le médecin qui ne la partageait pas. Lue apparente amélioration s'était produite le 11); on annonçait qu'il se lèverait dès le lendemain... Le sentiment de ma responsabilité commençait à me peser. Je m'ouvris à la marquise d'Ely, envoyée par la reine. Quelques heures après, le dcoteur Jeûner se présenta, de la part de la reine, pour prendre des nouvelles du malade. C'est tout
ce que nous demandions, le docteur Vintras et moi.
Je vois encore ce petit homme sans yeux, brusque, pressé, entrer dans mon cabinet la montre à la main. Toutes les portes s'ouvrent au nom de la reine. Il ne tarde pas à revenir très animé; il s'en prend presque à moi de l'état où il a trouvé le malade. « C'est très grave; on ne plaisante pas avec pareille maladie. On m'a demandé quand le malade pourrait se lever, j'ai répondu : Demandez-moi plutôt si le malade pourra se relever jamais, v Là-dessus, il me donne un télégramme pour la reine et m'annonce qu'il reviendra bientôt. Il fait trois visites dans cette même journée. Trois visites de Jenner le même jour, c'était le plus effrayant symptôme.
J'écrivis à Paris, le lendemain 21 : « Le pauvre comte est bien mal. J'ai prévenu hier, par le télégraphe, le comte de Paris et la famille; j'ai redoublé, ce matin, après une nuit détestable. Le mal a gagné les poumons sous l'influence de la toux asthmatique. Jenner est venu, hier, deux fois, me laissant, à chaque fois, entre les mains un télégramme de plus en plus alarmant pour la reine. A cinq heures, il a demandé un médecin pour la nuit... Je vois dans cette grande infortune un terrible avertissement pour tous. Après une vie consacrée à une seule ambition, après avoir, pendant vingt-six ans, sacrifié cette légitime ambition à un devoir d'honneur, il arrive au but avec le bénéfice de sa longue abnégation qui tourne à sa plus grande gloire; il est ambassadeur enfin; il peut mettre au service de son pays son nom, l'autorité de sa vie passée, ses connaissances, son expérience, sa double
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position sociale en France et en Angleterre; il peut faire pour la France tout le bien dont il est capable; il commence à peine, et déjà il voit grandir à vue d'œil son crédit; puis, en quelques heures, ce succès mOme le tue. S'il était resté landlord irlandais, son asthme n'était rien. Hélas ! cpiand il a repris la direction de l'ambassade, il a oublié les vingt-six ans passés; il s'est cru le comte de Kohan-Chabot, comme aux beaux jours de ses discussions avec Palmerston... ^
J'ajoutais, dans une autre lettre, le '22 mars : c Le mal s'aggrave d'heure en heure... Je suis interrompu par le prince de Galles qui vient lui-même avec la princesse prendre des nouvelles. Hélas! toutes les grandeurs humaines n'y peuvent rien ! »
Le même jour, à onze heures du soir, j'écrivais : « Le comte de Jarnac est mort pendant que je donnais des nouvelles, devant la porte, au prince et à la princesse de (ialles. Il n'a prévu, à aucun moment, Tissue de sa maladie, et il a été surpris par la mort. Il a peniu connaissance dix minutes avant et s'est éteint sans soullVir. On n'a pas vu tout de suite que c'était fini. Oui, tout est fini; avis à ceux qui arrivent à leur but après une longue lutte, et à ceux qui désespèrent de n'y pas arriver. Que cette mort protestante, sans prière, sans un mot d'espérance, est froide! n
La nouvelle se répandit immédiatement dans la foule qui stationnait devant rh(Mel et gagna la ville. Je donnai avis, de mon C(Mé, à quelques personnages; tous accoururent ou écrivirent le soir même. Je revins à l'ambassade vers dix heures, je trouvai place nette et portes ouvertes, et j'arrivai tout droit à ce corps à
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peine refroidi : une lampe allumée dans un coin, mais personne en prière : il était protestant.
C'est moi qui ai passé la nuit près du corps de M. de Jarnac. J'ai dit tout ce que je pouvais de prières. J'ai eu tout le loisir de contempler, froide et sévère, cette tête que j'avais toujours vue souriante et bienveillante. Jusqu'au dernier moment, il avait gardé, avec ceux qui l'entouraient, la bienveillance enjouée qui lui était familière. La mort avait donné à son masque une belle et grave expression. Elle avait fait ressortir la marque de la volonté, à laquelle toute cette vie a été subordonnée; on aurait dit un vieux guerrier endormi sur une tombe. Les jambes se détendirent, un mouvement se produisit dans le corps. J'écrivis, pendant cette veillée, l'avis officiel suivant, que je devais adresser au ministre, de la mort de mon clief :
" J'ai la douleur de vous annoncer que le comte de Jarnac a succombé, ce soir à six heures, à la pleurésie dont il était atteint depuis jeudi dernier. Les nouvelles que je vous ai envoyées chaque jour par le télégraphe vous ont marqué les progrès du mal que ni les soins les plus tendres ni les efforts de la science n'ont pu conjurer. Dès que le bruit de la maladie de l'ambassadeur de France s'est répandu, la reine a manifesté le désir que son médecin pût visiter le malade et lui rendît compte de son état. Depuis ce moment, sir W. Jenner a suivi, d'heure en heure, le cours de la maladie, conjointement avec le docteur Vintras, informant directement la reine après chaque visite. Le prince et la princesse de Galles n'ont pas montré moins de sollicitude : Leurs Altesses Royales se trou-
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valent à la porto de l'amljassade, où elles éfaient venues elles-mêmes prendre des nouvelles, (juand le malade a succombé. La reine et la famille royale, en multipliant les témoiç^fnages de leur sympathie et de leur estime pour le comte de Jarnac, se sont faits, dans ce malheur, les interprètes du sentiment public. Il n'est pas un homme politique, pas un membre de la société à Londres, qui n'ait, ces jours-ci, inscrit son nom à l'ambassade. Un billet que je reçois de M. Disraeli montre bien l'impression qu'a produite la soudaine annonce de cette mort. Répondant à l'instant même à l'avis que je lui avais envoyé, le premier ministre m'écrit : ^ Votre terrible missive m'arrive au Parle- « ment. La tombe se ferme sur une amitié de quarante Cl ans. Uien n'égale la douleur que je ressens. « Il ne m'appartient pas de vous dire ce que la France perd avec le comte de Jarnac. Aux témoignages du sentiment général de ce pays je ne joindrai donc que l'expression des profonds et douloureux regrets que m'inspire la mort du chef éminent et bienveillant sous les ordres duquel j'ai eu l'honneur de servir pendant un temps malheureusement si court. »
La lettre que je reçus, le lendemain, de lord Derby, contenait un jugement qui mérite d'être noté : « Xous avons perdu, avec le comte de Jarnac, le plus parfait représentant de la France en Angleterre qu'il fût possible de concevoir. Sa connaissance intime des deux nations, combinée avec une inaltérable courtoisie et un tact accompli, lui donnaient une aptitude incomparable pour le poste élevé qu'il occupait; il s'était concilié l'estime et l'aflcction de tous ceux qui Tappro-
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chaient. Sa mort aussi soudaine que prématurée sera ressentie par tous comme une perte nationale... »
Je suis resté l'ami de la comtesse de Jarnac. Elle m'a donné un témoignage de sa confiance en me désignant au comte de Paris pour recevoir et garder, de son vivant, le dépôt de tous les papiers de son mari qui doivent à sa mort revenir au prince. Son intention, en constituant ce dépôt entre mes mains, a été que je prisse connaissance de toutes les pièces qui le composent, pour, au besoin, en faire l'usage que pourraient réclamer les intérêts de la famille à laquelle le comte de Jarnac a dévoué son existence. Ces pièces et correspondances remontent à son entrée dans la vie publique. Elles se rattachent aux affaires qu'il a traitées pour le compte de l'État et à celles qu'il a suivies au nom de la famille d'Orléans.
l'alerte de 1875
. . . J'ai pris la gestion de l'ambassade le 22 mars 1875, après la mort du comte de Jarnac. L'inquiétude qui commençait à se propager en Europe et surtout en France, depuis la note Perponcher du 3 février, sur l'affaire Duchesne, et les lettres pastorales des évêques belges, n'avait pas encore gagné l'Angleterre.
Un mot sur l'affaire Duchesne que j'avais vue naître pendant mon séjour à Versailles et que je devais tenir comme finie. Un jour, c'était un dimanche, le vénérable archevêque de Paris, le cardinal Guibert, arriva
tout effaré à mon cabinet (1) et me communiqua une lettre qu'il venait de recevoir de Belgique. Elle était si[{née Duchesne, un individu qui oflVait d'assassiner le prince de Bismarck. Cette lettre présentait toutes les apparences d'une mystification, mais, comme eu pareille matière, nous ne pouvions prendre trop de précautions, je promis au cardinal de traiter la chose sérieusement et, le soir même, je communiquais la lettre au comte de Wesdehlen, le chargé d'affaires d'Allemagne. Au bout de quelques jours, il vint m'apporter les remerciements de son gouvernement qu'il me pria de transmettre au cardinal. Je ne me souviens pas également de ce qu'il me dit sur les résultats de l'enquête, mais l'impression qui m'est restée de notre conversation, c'est qu'on avait reconnu qu'il ne s'agissait que d'une mauvaise plaisanterie d'ivrogne.
AprèslanotePerponchrrau gouvernement belge, vint la note au gouvernement italien sur l'insuffisance de la loi des garanties, l'interdiction d'exporter des chevaux d'Allemagne et enfin un article menaçant du Post de Berlin du î) avril. Je ne m'occuperai pas des causes qui produisirent la panique du printemps sur le continent, je n'en relaterai que les conséquences en Angleterre. C'est le 8 avril que, pour la première fois, sans avoir reçu aucun avis du ministère, je crus utile de mettre la conversation avec lord Derby sur les premiers symptômes alarmants des dispositions de M. de Bismarck. Je trouvai une quiétude parfaite chez le chef du Fo-
(i) M. Gavard était alors chef du cabinet du duc de Broglie»
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reign Office. J'envoyai le compte rendu de ce premier entretien au duc Drcazes par lettre particulière écrite, sans minute, à l'Athencum , au sortir de Downing Street. Suivant mon habitude, j'envoyai au ministère, par dépêche, la substance de cette conversation. Voici,, d'après ce rapport du 8 avril, le langage de lord Derby :
« No news, good news (1). Je ne vois rien sur le continent qui puisse nous alarmer pour la^ conservation de la paix. Je puis vous répéter ce que je vous disais Tan dernier : je n'ai pas de crainte pour cette année; je ne parle, il est vrai, que pour cette année; mais c'est beaucoup dans l'état de l'Europe. Des deux notes qui vous ont si vivement préoccupé, l'une semble avoir disparu, car le gouvernement italien nie l'avoir reçue, l'autre n'aura pas de suite. C'est une simple menace de Bismarck à ses adversaires du dedans; il veut leur faire croire qu'il peut les atteindre partout; il a voulu, lui aussi, faire son encyclique. L'affaire qu'il s'est mise sur les bras avec l'Eglise catholique lui suffît... Pour bien comprendre ce qui se passe en Allemagne, il faut tenir compte de deux choses : la nation a la conscience, depuis ses succès, qu'elle inquiète tous ses voisins et elle est poursuivie de l'idée qu'ils s'apprêtent à se coaliser contre elle; elle voit la coalition partout et elle veut la conjurer. Il faut, d'un autre côté, faire, dans tout ce qui passe, la part du tempérament de Bismarck; il est devenu de plus en plus irritable, il ne sait plus maîtriser ses nerfs. On lui
(1) Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
prête donc souvent des calculs et des combinaisons, quand il cède seulement à un mouvement d'humeur. Telle est l'interdiction d'exporter les chevaux, mesure prise dans un moment de colère, qui ne fait tort qu'aux producteurs allemands. N'y voyez pas la preuve de préparatifs extraordinaires, ou d'une mise immédiate de l'armée allemande sur pied de guerre... 5 Passant enfin au projet de voyage de l'empereur Guillaume en Italie, lord Derby m'a dit que, « vu son Age et son état de santé, la renonciation à ce projet lui paraissait plus explicable que le projet lui-môme « .
La paix pour cette année, ou plutôt pour cette session, c'est à peu près le langage que m'avait tenu M. Gladstone, la veille des élections. Je constate qu'au mois d'avril, le ministère tory considérait l'état de l'Europe avec le même optimisme et sans plus de prévoyance que le cabinet qui l'avait précédé. La presse commençait cependant à s'émouvoir. L'entrevue de Venise entre l'empereur d'Autriche et le roi d'Italie, les témoignages d'amitié échangés entre les deux souverains, le dépit manifeste de l'Allemagne et la renonciation de l'empereur Guillaume à son projet de voyage en Italie, étaient fort remarqués à Londres par les hommes en petit nombre qui s'occupaient en ce moment de la politique étrangère.
Le 9, le baron Solvyns, ministre de Belgique, avec lequel j'ai fait toute cette campagne en compte àdemi, ainsi qu'avec le baron de Beust, ambassadeur d'Autriche, me prévint que lord Derby avait engagé son gouvernement à fortifier sa position, en examinant s'il n'y aurait pas moyen de donner satisfaction en une
certaine mesure à M. de Bismarck, au sujet de l'affaire Duchesne. Il reconnaissait, de son côté, Tinsuffisance de la loi belge qui ne protège pas les personnes résidant à Tétranger contre les menaces de mort émanant de son territoire.
Le 10, je constate Talarme générale dans la presse quotidienne et les revues hebdomadaires. Le Times, le Standard, le Telegraph, le Daily news luttent de vivacité dans l'expression de leur réprobation de la politique dont Tarticle du Post de Berlin donne la révélation. VEconomist croit que le coup est plutôt dirigé contre l'Autriche et l'Italie que contre laFrance. Cette idée fera son chemin.
Le 12 avril, nouvelle question au Parlement. Bien qu'elle provienne d'un membre irlandais, le premier ministre croit devoir répondre lui-même. M. Disraeli dit que la note adressée à la Belgique n'est qu'une remontrance amicale et non une menace et qu'il tient l'affaire pour réglée. Il termine toutefois par quelques mots de bravoure sur l'indépendance de la Belgique, si jamais elle était menacée.
A peine M. Disraeli venait-il de donner ces assurances pacifiques sur les relations de l'Allemagne avec la Belgique que le bruit se répand de l'envoi d'une troisième note au cabinet de Bruxelles. L'opinion, d'accord avec la presse, couvre la Belgique de son égide; je n'ai jamais douté, pour ma part, que l'Angleterre, quel que fût son gouvernement, ne laisserait pas porter la main sur la Belgique. En ce qui concerne la France, le Times exposait, en ce moment même, que notre impuissance à relever les défis de l'Aile-
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magne était une garantie de la paix européenne; le Standard se bornait à donner avis aux peuples ou aux hommes d'J'ltat, (juels qu'ils fussent, qui méditeraient la guerre, de ne pas compter trop complètement sur la prétendue indifférence de l'Angleterre.
Le lî), double question adressée au gouvernement : dans la Chambre des communes par un Irlandais; dans la Chambre haute par le pauvre comte Uussell, qui ne compte guère plus dans l'opinion qu'un Irlandais. Il ne sait plus ce qu'il dit, il n'entend plus ce qu'on lui répond, et continue à parler tout haut pendant qu'on lui parle. Après les explications ministérielles, lord (îranville, qui est bien aussi un peu sourd, vient lui crier un compte rendu quelconque à l'oreille. L'assemblée attend patiemment. Ces scènes qui se répètent trop souvent inspirent grand'pitié; la famille s'efforce en vain de les éviter. Lord Russell imprime quand il ne peut pas parler : on dirait le vieux magistrat des Plaideurs qui veut juger quand même. Ce qui est singulier c'est qu'aucun orateur sérieux ne prenne, ni à l'une ni à l'autre Chambre, la place de ces ombres. Quand lord Russell est absolument hors d'état devenir au Parlement, c'est lord Stratheden of Campbell qui prend la parole; rien ne donne une plus étrange idée de l'esprit politique de cette Chambre que de la voir écouter patiemment les paroles qui s'échappent, de minute en minute, au milieu des contorsions les plus pénibles, de la bouche de ce diplomate invalide : minute y uns, me disait un de mes voisins, comparant ces paroles vides et solennelles aux coups de canon d'un salut officiel. Quel que fut, d'ailleurs, l'auteur de la
question, le gouvernement n'a jamais manqué de profiter de roccasion, non pour y répondre, mais pour donner les explications qui lui convenaient. Il était après tout assez habile de se laisser interroger par un membre dont les paroles ne comptaient pas ; la réponse était moins embarrassante.
Les deux questions, ou du moins les deux réponses, ne portèrent que sur l'affaire belge. Jusqu'à présent, il n'entre pas dans l'esprit du gouvernement anglais qu'il y ait autre chose sur ou sous le tapis.
Aux Communes, M. Disraeli s'est trouvé appelé à exposer la conduite du cabinet qui a précédé le sien. Il a parlé d'une strong représentation adressée, en février 1874, par M. de Bismarck à la Belgique, au sujet de ce qu'il appelait la conspiration tramée dans ce pays par le parti ultramontain. Il n'a pas caché que l'ambassadeur d'Allemagne a demandé au gouvernement de la reine d'appuyer cette représentation à Bruxelles et qu'il a été poliment éconduit, avec expression du confiant espoir que le prince de Bismarck n'insisterait pas auprès du gouvernement belge pour lui faire franchir les limites dans lesquelles doit se tenir le gouvernement d'un pays catholique doté d'institutions libres. Le Premier ajouta qu'il n'avait pas été fait, depuis, de communication de même nature au gouvernement de la reine.
A la Chambre haute, autant qu'on peut comprendre lord John Russell, ce vétéran du libéralisme se présenta plutôt comme le champion du prince de Bismarck contre la pauvre petite Belgique. Lord Derby déclara qu'il tenait pour entièrement amicale la troi-
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sième communication qui venait d'ôtre faite à la Belgique; il s'efforça de calmer le beau feu de ro|)inion,en assurant la Chambre que la conclusion « de l'incident le laissait sans aucune inquiétude pour rinté^jrilé et Tindépendance de la Bel<jique ^î .
Le lendemain, lord Derby me confirma l'assurance qu'il n'avait relevé aucune expression comminatoire daus la note Perponchcr ; il m'avoua toutefois qu'il ne voyait pas très clair à travers les généralités où s'enveloppait la pensée du rédacteur. Il revint sur le conseil qu'il avait donné à Bruxelles de compléter la législation du pays, si elle n'offrait pas des garanties suffisautes aux étrangers. Je profilai de l'occasion pour lui demander s'il jugeait que la loi anglaise fût applicable au cas de Duchesne, ainsi que le pensait le vieux lord John Russell. Comme le prince de Bismarck semblait vouloir soulever une question d'intérêt général à propos de l'incident et se disposait, selon toute apparence, à s'adresser à d'autres gouvernements, je trouvais important de savoir si le gouvernement anglais se considérait comme hors de cause. Sans répondre à ma question, lord Derby me fit observer que l'Allemagne offrait spontanément une garantie de ses bonnes intentions, puisqu'elle proposait de soumettre sa propre législation à révision. Je n'ai pu m'empècher de lui dire qu'il serait toujours plus aisé de recourir aux tribunaux de Bruxelles qu'à ceux de Berlin en pareille matière, ce dont nous tombâmes d'accord.
X'ayant reçu aucune instruction de Paris, je n'osai pousser plus loin lord Derby et je demandai au duc Decazes s'il lui convenait que je continuasse à provo-
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quer les explications du cabinet de Londres. Sans attendre sa réponse, je repris la conversation au Foreign Office^ le 28 avril; je commençai pas admettre, avec lord Derby, que l'affaire belge était en voie d'apaisement, mais j'ajoutai qu'il n'en restait pas moins à savoir pourquoi ces notes, ces tentatives de toute sorte, ces articles de journaux, ces propos sciemment indiscrets qui semaient l'alarme en Europe. Lord Derby convint du mal que causait cette agitation, quel qu'en fût le motif. J'ajoutai alors que ces démarches singulières pourraient n'être faites que pour donner le change. A son tour, il me parla des armements de l'Allemagne dont ses correspondants lui dénonçaient l'accélération. A ma question : « Pourquoi ces armements précipités? « il répondit : a Vous savez que l'entrevue de Venise a causé un grand mécontentement à Berlin; l'irritation du prince de Bismarck a été très remarquée ; ce symptôme confirme l'opinion qui s'est accréditée parmi les hommes les plus en mesure de juger l'état des choses en Europe; ils pensent que l'orage qui semble menacer tantôt la France, tantôt la Belgique, fondra sur l'Autriche. Après l'avoir violemment rejetée de l'Allemagne, on lui reproche, maintenant, de rechercher ses alliances et le développement de son action en dehors de l'Allemagne. Il se fait un grand mouvement dans les populations des deux côtés. Je ne crois cependant pas à la guerre immédiate; je ne vous donne qu'une opinion. » La conversation a ensuite roulé sur l'armée allemande que lord Derby ne croit pas à l'épreuve d'une guerre prolongée. « Il y avait bien du mécontentement dans la landwehr^
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m'a-t-il dit, à la fin du siège de Paris, et si, vous aviez pu teuir quelque temps de plus, il y aurait eu des soulèvements, v II m'a ensuite pailé de la crainte d'une coalition qui paraît hanter l'esprit de M. de Bismarck. Je lui répondis que je trouvais cette préoccupation naturelle. Poursuivant sa pensée, il a ajouté (jue Xapoléon P' s'étonnait de voir renaître sans cesse la coalition européenne contre lui, (juand il ne cessait de la provoquer en menaçant ou eu écrasant ses voisins.
Je rapporte au long cette conversation qui a commencé par les craintes que les démarches de PAllemagne inspiraient à toute PEurope, et s'est terminée par le souvenir des coalitions qui ont amené la chute du premier Empire. En la transmettant à Paris, j'eus soin de mettre en garde le ministère contre toute conclusion prématurée sur les dispositions du gouvernement anglais. Je constatai seulement Pétat d'esprit du principal secrétaire d'Elat du gouvernement brilaniii(|ue, et, en même temps, son avis que l'Elat menacé n'était ni la France ni la Belgique, mais rAutriche. L'opinion de lord Derby se trouvait d'ailleurs développée dans un article qui avait paru, le samedi précédeul, dans le Sj)ectalor^ sous le titre : L'AllcnuKjne et rAutriche. Il L'Allemagne, disait le Spectatorj, sait qu'elle doit eu partie ses prodigieux succès à la diversion de Fllalie en 18(j(j et a l'incapacité du chef qui commandait l'armée française en 1870. Elle se préoccupe du danger que pourrait lui faire courir une coalition et croil (jue la seule manière de se prémunir contre ce péril est de développer suffisamment sou armée pour qu'elle puisse
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défier une coalition. Il entre dans les desseins de M. de Bismarck d'exploiter la crainte qu'inspire la résurrection de la France; mais il ne redoute pas sérieusement une agression de ce côté, tant que la France restera sans alliés. Il ne ferait, eu l'envahissant aujourd'hui, qu'ajouter une Pologne à son flanc occidental. Pour triompher de la Russie et s'emparer définitivement des provinces Baltiques, il faudrait une longue guerre qui offrirait à la France l'occasion et l'alliance dont elle a besoin. Reste l'Autriche. Le prince de Bismarck peut se flatter d'amener à l'empire, dans une marche rapide, dix millions d'Allemands, enchantés de partager sa fortune.L'Allemagne peut s'étendre de HambourgàTrieste, avant que les puissances voisines aient pu mettre leurs armées en campagne, et, quand l'empire aura pris ce développement, il n'aura plus de coalition à craindre. » Le rapprochement avec le langage de lord Derby est frappant. D'un autre côté, les considérations développées dans l'article sont loin d'être sans valeur; elles étaient justes en 1875; elles ne le sont pas moins en ]879(]). Le prince de Bismarck paraît poursuivre la même idée, mais il a habilement substitué, à l'occupation par les armes, l'assimilation par une savante politique. Il a fait entrer l'empereur d'Autriche dans l'Allemagne pour y prendre la place du margrave de Brandebourg dans l'ancienne Confédération; il s'est assuré que l'Autriche tiendrait désormais la Russie en échec avec la connivence de l'Angleterre; il n'a donc plus de coalition à craindre.
(1) C'est en 1879 que M. Gavard a écrit ces notes.
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Mes premières instructions m'arrivèrent le 30 avril, r/êlait une série d'extraits de la correspondance de notre ambassadeur à Berlin, se terminant parlcsétranges et volontaires aveux échappés au confident du prince de Bismarck, M. de Uadouitz. Je nTompressai de communiquer toutes ces pièces à lord Dorhy, sans commentaire. Je savais qu'il ne fallait pas essayer d'agir sur son esprit en pressant les arguments, et qu'il valait mieux, après l'avoir mis en présence des faits, le laisser en tirer les conséquences lui-même. Il s'en tint, pour le moment, à l'opinion que l'Autriche seule était menacée, tout en écartant la pensée d'une explosion immédiate. Il me fit remarquer que les approvisionnements militaires dont le cabinet de Berlin avait, dans ces derniers temps, hàlé la fourniture, venaient précisément de l'Autriche. Comme il insistait sur la salutaire influence que la Russie pouvait exercer en ce moment à Berlin, je répliquai : « Autant que l'Angleterre. " Dans le corps diplomatique, l'opinion du danger auquel l'Autriche était exposée avait fait son chemin ; quelques-uns prétendaient, au contraire, que la Turquie allait faire les frais d'une entente entre les trois puissances. Tous les esprits étaient aux champs.
Le (), un mot particulier du duc Decazes contenait le passage suivant : " Ilohcnlohe vient de me dire, avant de partir pour Munich, que M. de Bulou trouve (îontaut bien optimiste et que le gouvernement allemand est loin d'être entièrement convaincu du caractère inoll'cnsif de nos armements, -n Cette communication me persuada que le moment était venu de tout tenter pour faire sortir le gouvernement anglais de sa réserve.
242 UN DIPLOMATE A LOXDRES.
Fort de ma conviction, je courus chez lord Derby, je lui parlai avec une émotion qui n'était pas jouée; je croyais à un danger immédiat, et je m'imaginais réellement que je pouvais être utile à mon pays. Est-ce encore un effet de mon imagination, je crois avoir ému lord Derby et lui avoir fait partager le sentiment qui m'animait. Je vais rapporter ses paroles; il faudrait les compléter par l'accent et le regard.
Il me répondit d'abord que nos craintes, dans leur portée immédiate, n'étaient pas partagées par lord Odo Russell (1). D'après les renseignements qu'il recevait de cet ambassadeur, lord Derby se demandait encore si le prince de Bismarck voulait la guerre, ou s'il ne lui convenait pas de faire croire à tout le monde qu'il la voulait. Il persistait à penser d'ailleurs que, si le chancelier voulait la guerre, c'était contre l'Autriche que ses premiers coups seraient dirigés. lia avoué toutefois que la pensée secrète de cet homme, dont la volonté est sans contrôle, était un sujet de grande perplexité et que l'Europe se trouvait ramenée au temps où son sort était entre les mains du premier Napoléon. Ces paroles m'autorisaient à prévoir le cas où les premiers coups seraient dirigés contre nous : « Une semblable agression, dit lord Derby, soulèverait en Europe une indignation universelle, et ce sentiment ne serait ûulle part plus vif qu'eu Angleterre. L'Allemagne ellemême ne saurait braver un pareil soulèvement de l'opinion. « Comme je le pressais de s'expliquer sur la manière dont l'Angleterre témoignerait son sentiment :
(1) Lord Odo Russell était alors ambassadeur à Berlin.
AXWEE 18- 5. 24;i
'i Vous pouvez compter sur moi, m'a-t-il dit, vous pouvez compter que le gouvernement ne manquera pas à son devoir. Je vous donne à cet égard toutes les assurances que peut vous donner le ministre d'un souverain constitutionnel. • Cette déclaration m'a été faite à différentes reprises et sous différentes formes. J'en résume le sens dans la première partie de phrase que je cite; quant aux dernières paroles, elles sont littérales. Je fis observer à lord Derby qu'il y a des événements qu'on prévient en les prévoyant, et qu'il était temps que l'Angleterre fît savoir ce qu'elle pensait : 'Effectivement, m'a-t-il répondu, aussi ai-je déjà parlé au comte Munster. Je lui ai dit que nous ne prenions pas au sérieux les alarmes qu'on affecte en Allemagne au sujet des armements de la France, que tout le monde savait qu'il n'y avait rien à reprocher à votre gouvernement, que tout ce bruit ressemblait trop à un prétexte, et je ne lui ai pas dissimulé que je ne comprenais pas l'intérêt de son gouvernement à semer et entretenir l'inquiétude en Europe. i) Je parlai ensuite de la réunion des deux empereurs à Berlin ; lord Derby me déclara qu'il fondait grand espoir sur l'iulluence pacifique que la parole de l'empereur Alexandre était appelée à exercer, c Surtout, ajoutai-je, si elle est appuyée par des démonstrations des autres puissances qui ne sont pas directement intéressées à la paix, m Lord Derby me fit entendre qu'il comprenait bien la portée de cette réserve et me promit de me tenir au courant de ce qui serait fait. La conversation se termina par un examen de tous les mauvais desseins que le prince de Bismarck pouvait nourrir dans son àme
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contre la France et l'Europe. Je pris acte de tout ce qu'il m'avait dit, en le remerciant des bons sentiments qu'il m'avait témoignés à l'égard de la France et de son gouvernement.
Rendant compte de cet entretien par une lettre particulière, j'écrivais, le 7, au duc Decazes : ti Je n'ai pas l'illusion de croire que les paroles de lord Derby soient des garanties de concours effectif; ce sont tout au moins des témoignages qui ne nous ont pas été donnés en 1870; c'est Tautorisation et la promesse de tout dire ; c'est une ouverture à ne pas laisser tomber, si les choses s'aggravent. •»
Confirmation des dispositions de lord Derby dans un entretien avec le comte de Beust, auquel il ne parle que de nos justes inquiétudes, mais nullement des dangers dont l'Autriche serait menacée.
Le 8 , grand retentissement de la correspondance lancée dans le Times^ par Blowitz , sous la dictée du duc Decazes. Le leader du journal cherche à dissiper l'alarme répandue par ce coup de tam-tam. Encore un peu, il nous en donnerait la responsabilité; son langage répond à celui du comte Munster qui jette feu et flamme, dénonce nos armements et affirme que, lors de la paix, le comte de Bismarck aurait consenti à réduire l'indemnité contre des engagements sur l'effectif de nos armements. Le cardinal Manning me donne communication du mandement qu'il va lancer contre l'Allemagne et l'appel que les catholiques d'Angleterre adressent, par l'organe de leur clergé, aux catholiques du monde entier contre la persécution dont l'Eglise est l'objet en Allemagne. J'avoue que je
AW'EE 1875. 2 45
ne suis pas rassuré sur rcffet que cette manifestation peut produire en An^ilelerre.
\ous touchions évidemment au point où la crise devait, d'une manière ou d'une autre, sortir de l'état d'incubation, cl je me rendis, le 1) mai au soir, qui était un samedi, à la réception de lord Derby avec la ferme intention de provoquer de nouvelles explications. Il m'en épargna la peine. Dés qu'il m'eut aperçu, il vint à moi; le cercle s'élargit autour de nous par discrétion. Chacun avait compris la gravité de notre entrelien, surtout quand, après quelques minutes, il appela lord Lyons, qui assistait à la réception, pour répéter devant lui ce qu'il venait de me dire. Il me pria de répéter à mon gouvernement (jue ses inquiétudes étaient quant à présent dissipées. Il venait de recevoir de lord Odo Russell, en réponse à ses dernières instructions, un télégramme qui ne lui permettait pas de douter que le danger ne fût écarté. Il ajouta qu'il ne s'était pas contenté de cette garantie, et qu'il venait, ce soir môme, de l'inviter, par le télégraphe, à appuyer, par les plus énergiques déclarations, les conseils pacifiques de l'empereur de Russie. Il ne m'a pas dissimulé, en elfct, que l'action de la Russie avait été plus eillcace que celle de sou gouvernement dans cette crise. Il a ensuite voulu me démontrer qu'il n'en pouvait être autrement, la Russie étant en mesure d'appuyer par les armes ses représentations. Je n'ai pu m'empécher de lui répondre qu'il ne me paraissait pas tenir assez de compte de la marine de l'Angleterre, qui ne peut empêcher une guerre d'éclater, mais qui peut l'empêcher de se prolonger. Le comte Derby,
après être resté quelques instants pensif, a repris en me disant que Tagression contre la France, dans les conditions actuelles, aurait soulevé, dans le monde entier, une réprobation morale telle qu'elle aurait arrêté le chancelier de Tempire lui-même. Je lui ai fait observer que, jusqu'alors, la morale n'avait guère arrêté le prince de Bismarck. « Je m'exprime mal, m'a-t-il répondu, je veux parler d'une opinion générale qui montre à chacun le danger dont il est menacé et forme ces coalitions sous lesquelles le premier empereur a succombé malgré son génie. 55 Ce soir-là, j'étais maître du pavé au Foreign Office; chacun avait deviné le sens et compris l'intention de notre conférence sous les yeux du public.
Dès le surlendemain, le lundi 11 mai, lord Derby me donna lecture du télégramme qu'il venait de recevoir de Berlin. En voici la substance : Le prince de Bismarck vous remercie de vos bons offices, mais il dit qu'ils étaient inutiles et qu'il n'a pas songé à troubler la paix. « C'est la réponse, m'a dit lord Derby, aux instructions pressantes que j'avais envoyées samedi à lord Odo, pour qu'il joignît ses efforts à ceux de la Russie. Je sais que l'empereur Alexandre a fait entendre les mêmes conseils que nous et qu'il était décidé à parler énergiquement s'il était nécessaire. En résumé, toute crainte de conflit est écartée quant à présent, l'incident est terminé. Je ne crois pas, à vrai dire, que le prince de Bismarck ait songé à tenter une pareille guerre, mais il a voulu tâter l'opinion et il a sa réponse maintenant. « Lord Derby prononça ces derniers mois en les accentuant fortement.
Quelques heures plus tard, les mômes explications furent données au Parlement, au milieu des cheers de rassemblée qui témoigna, ainsi que la presse, par des signes évidents de satisfaction, la gravité des craintes qu'on avait fini par concevoir pour le maintien de la paix. La réprobation générale était non moins certaine que les craintes soulevées par les manœuvres du prince de Bismarck. Je terminai mon rapport du 1 1 mai par cette réflexion qui était juste et dans la mesure : « La semaine que nous venons de passer ne nous a peut-être pas fait courir plus de risques que les précédentes, mais l'Angleterre ne s'était pas rendu compte jusqu'à présent du danger qui menace la France et l'Europe. Les révélations de cette crise et les communications intimes qu'elle a amenées entre les gouvernements laisseront, je l'espère, quelque trace dans l'esprit des membres du cabinet. »
Le lendemain 12, la confirmation des bonnes nouvelles me vint de tous côtés. Lord Derby, d'abord, me pria tout exprès de venir le voir. Après m'avoir dit que les renseignements 1rs plus favorables à la paix lui venaient de partout, il prit un air diplomatique qui ne lui seyait pas du tout pour me révéler, en grande confidence, qu'il n'avait obtenu aucun concours de l'Autriche et qu'il n'y avait pas eu moyen de la faire parler à Berlin, sous le coup des appréhensions qu'elle éprouvait pour elle-même.
Ce fut ensuite le tour du comte Schouvalofl", arrivé l'avant-veille en passant par Berlin. Il commença par mecomrauniqueruu télégramme de l'empereur Alexandre, expédié ce même jour, au moment de quitter
248 UN DIPLOMATE A LOXDRES.
Berlin. Il disait à son ambassadeur, en termes exprès, qu'il partait complètement rassuré sur le maintien de la paix. Voici, d'après ma dépêche du 12 mai, ce que le comte Schouvaloffme dit dans le cours de cet entretien. Il considère tout danger de guerre comme écarté pour le moment, mais il ne m'a pas dissimulé que le même incident peut se reproduire au premier jour. Il a ensuite examiné quelle est la cause de ce danger permanent et où nous devons chercher notre garantie. ce Le danger, m'a-t-il dit, c'est l'idée fixe de Bismarck que la France se dispose à attaquer l'Allemagne, et, malheureusement, ce qui est plus grave, elle est partagée par de Mollke. Celui-ci croit que vous serez prêts en 1876, et que le moment sera d'autant plus favorable pour vous que vous aurez encore une classe de vieux soldats ayant fait la guerre ; le chancelier croit que vous voudrez attendre 1 877; mais ils sont d'accord pour penser qu'il faut vous prévenir. Ils prétendent que vous êtes les agresseurs d'après cette théorie, qui n'est pas nouvelle dans leur bouche, que le véritable agresseur est non celui qui attaque, mais celui qui rend la guerre nécessaire, et ils se proposent, pour résultat d\ine nouvelle campagne, une accablante indemnité avec une occupation prolongée ... La garantie de la paix , c'est que la Russie ne veut pas de la guerre. Elle s'opposerait à une agression aussi bien d'un côté que de l'autre. Vous savez ce que l'empereur avait dit au général Le Flô. J'étais chargé de le répéter à Berlin. J'ai vu le vieil empereur qui a paru d'abord fort étonné de nos inquiétudes. Il ne pensait vraiment pas que la guerre fût imminente, mais il était le seul aussi mal
ANXEE 1815. 249
informé à Berlin. Il n'a donc pas été difficile de l'amener où nous voulions, après qu'il a été averti. Quant à Bismarck, il sait qu'il ne peut ni attaquer la Russie, à cause de vous, ni vous, si la Russie s'y oppose. Je tiens donc la paix pour parfaitement assurée, malgré les alertes qui peuvent encore se produire, pour cette raison que la Russie ne veut pas la guerre et que ce n'est pas, de sa part, une disposition purement platonique. " Suit un examen des forces relatives des différentes puissances, concluant à l'impossibilité où l'Allemagne se trouve placée d'agir ni contre ni sans la Russie, ou tout au moins sans sa neutralité bienveillante, comme dans la dernière guerre. Il m'a ensuite parlé de la revanche. Il trouve naturel que le désir de recouvrer nos provinces perdues existe au fond de tout cœur français, mais il croit que nous ne pourrons jamais la provoquer et que nous devons attendre l'occasion qui s'offrira d'elle-même dans une complication européenne. C'est ainsi que l'annulation du traité de Paris a été obtenue en 1871 par la Russie sans coup férir, après quinze ans d'attente. Le comte Schouvaloff amena ensuite la conversation sur la Bclgi({ue, pour me dire qu'une opinion, répandue ii Berlin et partagée par des hommes très sérieux, était que Bismarck avait l'idée d'amener un état de choses qui lui permît d'offrir la Belgique à la France, dans l'espérance de nous désintéresser à ce prix de la revanche, .\lais il ajouta qu'il s'en était expliqué avec Bismarck, et que celui-ci avait désavoué la pensée qu'on lui prête.
Je répondis au comte Schouvaloff qu'on ne pouvait prêter à un politique comme le prince de Bismarck
que des pensées sérieuses et que sa conduite à Fégard de la Belgique restait pour moi inexplicable. L'ambassadeur de Russie me dit que, lorsqu'on ne comprenait plus M. de Bismarck, il fallait chercher l'explication de sa conduite ou de ses propos dans la surexcitation de ses nerfs ou dans les cauchemars de ses nuits sans sommeil... En envoyant ce compte rendu au ministre, je lui rappelai que mon interlocuteur avait la parole aussi hardie qu'abondante, qu'il affectait de toucher sans réserve aux sujets les plus délicats et que je ne garantissais que son désir de me voir manquer à la discrétion que je lui avais promise.
Le 14-, lord Derby me prévint qu'il allait s'établir à Knoxi/sley (1) pour dix jours; il me fit observer que son départ témoignait de sa sécurité et me demanda de le tenir exactement au courant de ce qui pourrait se produire pendant son absence. « Vous savez, me dit-il, qu'à Berlin personne ne veut plus avoir médité la guerre. Le prince de Bismarck met tout sur le compte de M. de Moltke, auquel il ne fait pas tort ; mais, si réellement, comme il l'affirme, il n'y a jamais pensé lui-même, il a, en tout cas, beaucoup parlé... »
Je terminai ainsi ma dépêche de ce jour : « Peutêtre est-il utile, à l'issue de la crise actuelle, qui malheureusement n'est sans doute par la dernière, de constater le point où nous en sommes venus et, en même temps, celui où nous désirons reprendre l'échange de nos confidences avec le gouvernement anglais, si le danger conjuré aujourd'hui venait à renaître. C'est
(IJ Château de lord Derby dans le Lancashire.
ANXEE 1875. 251
sans doute parce que la Russie a refusé cette fois sa complicité que nous avons échappé à la guerre, mais il n'est pas moins certain que l'Angleterre a parlé à Berlin et ailleurs, en faveur de la paix... (Lettre de la reine à l'eFnpereiir Guillaume.) J'ai la confiance que ce n'est pas à moi seul que lord Derby a fait pressentir ces coalitions européennes issues du danger dont chaque Mtat se sent menacé et qui triomphent des empires même fondés sur le génie. En tout cas, je crois que nous avons grand intérêt à prendre acte de ce que l'Angleterre a fait pour le maintien de la paix; nous aurions peut-être même avantage à l'encourager par l'expression de notre reconnaissance dans la voie où elle est entrée. Le cabinet se montre très sensible aux témoignages qu'il a recueillis dans la presse sur sa bonne attitude dans cette affaire et dont mes collègues du corps diplomatique se font l'écho dans leurs conversations. Il serait bon que la presse françaiise n'oubliât pas de faire la part de l'Angleterre dans le résultat obtenu. ••
Le duc Decazes, dans une longue lettre datée du Li et qui ne m'arriva qu'avec un retard, répondit au désir que je lui avais exprimé. Elle contenait des remerciements à l'adresse de lord Derby et de M. Delane du Times, que j'avais aussi recommandé à sa gratitude. Il me chargeait de dire à lord Derby avec quel sentiment de reconnaissance nous avions accueilli la nouvelle de son intervention, etc., etc.
Je répondis le jour même, 15 mai : « Je suis enchanté des remerciements que vous m'autorisez à adresser en votre nom à lord Dorby. C'est tout ce que
252 UIV DIPLOMATE A LONDRES.
je désirais. Je vais lui envoyer à la campagne un extrait de votre lettre qui dit si hien et si juste ce qu'il faut. Les décevantes promesses dont vous me parlez ne sontelles pas déjà en germe dans le bruit que le comte Schouvaloff a eu le soin de recueillir à Berlin sur la Belgique ? Vous savez que j'ai répondu que je ne prêtais au prince que des idées sérieuses. Je me tiens très fort sur mes gardes avec ce brillant causeur qui n'inspire ici de confiance à personne. C'est particulièrement l'avis du duc de Cambridge. Voici ce que le duc me ^ disait avant-hier. « Quelle semaine nous venons de Cl passer! Il est convenu que c'est fini et que c'est la « Russie qui a sauvé la paix de l'Europe, mais je crois u que rien n'est fini et que tout recommencera au ce premier jour, et je ne compte pas plus sur la Russie Cl que sur les belles paroles de son ambassadeur. — ce Laissez-moi tout au moins compter sur l'Anglecc terre. — Il a repris alors avec une exclamation : ce Que puis-je vous dire de l'Angleterre ? Les tories ce sont au pouvoir, le danger est flagrant, tout le ce monde le reconnaît et on nous refuse l'argent sans ce lequel nous n'avons pas d'armée. ^ Lord Derby me répondit par lettre particulière datée
de Knowsley, le 17. ce Assurez le duc Decazes
que c'est pour moi et le gouvernement dont je suis membre, un double plaisir d'avoir fait ce qui était en notre pouvoir pour le maintien de la paix européenne et de l'avoir fait de concert et pour la nation française... Nous avions besoin de précaution et de prudence de tous les côtés pour éviter le renouvellement des dangers auxquels nous avons échappé, mais jamais, pour
ma part, je uc reconnaîtrai la prétendue nécessité d'une guerre européenne. Je pense (c'est mon opinion personnelle), que très peu de guerres ont été nécessaires et très peu justes... n
Cette lettre montre que lord Derby croyait bien avoir mérité les remerciements que je lui avais adressés. Nous verrons le cabinet entier s'enbardir après l'événement dans le sentiment et la reconnaissance de ce qu'il avait fait.
L'ailairc engagée vers le milieu d'avril et qui a toucbé à sa crise pendant la première semaine de mai, est maintenant terminée. Il ne s'agit plus que d'en suivre les conséquences. Cliacun l'envisage ou l'exploite à son point de vue. Le 22 mai, le comte Scbouvaloff se félicite de cette épreuve. Elle a montré à l'Angleterre et à la Russie ce que leur entente peut faire. Il ajoute qu'un service rendu en commun à la France a amené le résultat qui est l'objet de sa mission en Angleterre, le rapprocbement des deux gouvern(Miienls. Il décbire ou renie (ce n'est ni la première ni la dernière fois) le fameux testament de Pierre le Grand. Il proteste que son gouvernement n'a d'autre visée ou intérêt en Orient (jue de ne pas laisser établira Coustantinople une puissance qui puisse le gêner ou le menacer. Qui peut, suivant lui, mieux remplir ce programme que la Porte ?
Il me tardait de reprendre avec lord Derby, après l'événement, Técliange de nos impressions intimes et de voir jusqu'où il me suivrait dans son adbésion aux démonstrations de ma reconnaissance. L'occasion se présenta dès son retour, le 21). Il s'exprima d'abord dans les termes de sa lettre, et, comme il se laissait
aller à son scepticisme habituel sur l'inefficacilé des médiations en général, je Tarrôtai et lui demandai d'établir une distinction entre une médiation impartiale entre deux puissances qui sont en discussion sur un point douteux et une médiation inspirée par le sentiment profond du bon droit de Tune des parties et appuyée sur un cri unanime de réprobation contre les menaces de l'autre partie. Je lui fis observer qu'une semblable médiation engageait trop les puissances intervenantes pour rester sans conséquence d'une manière ou d'une autre. Lord Derby ne le contesta pas. La revue de la situation l'amena à se prononcer énergiquement, à l'occasion de la Belgique, contre toute atteinte portée, de l'étranger, à la liberté de la parole et de la presse dans un autre pays. Il parut très satisfait du contraste que j'établis, en finissant, entre l'attitude du gouvernement et de l'opinion, depuis la fin de la guerre, sous le ministère libéral et sous le cabinet conservateur : d'une part, l'opinion hésitante et l'extrême réserve du gouvernement ; de l'autre, le mouvement qui avait emporté l'opinion dans ces derniers jours, ainsi que l'encouragement et l'appui que nous avions trouvés auprès de son gouvernement. Lord Derby prit très bien ce compliment. Les circonstances qui suivirent l'aidèrent à ne pas l'oublier, et l'on verra, dans la suite de ces notes, comment il en vint en 1875 à grossir, plutôt qu'à diminuer, son intervention dans les affaires du continent. On verra de quel usage lui fut mon témoignage pour se justifier du reproche d'indécision, de pusillanimité et d'inaction sous lequel on l'accabla à sa sortie du cabinet.
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Dans la soirée du l2D mai, une uouvelle (juestion du comte Russell, tout aussi inintelligente que les précédentes, donna à lord Deihy l'occasion de produire, devant le public, les déclarations que la ilijjlomatie avait recueillies dans le secret du cabinet. Voici comment j'appréciais, le lendemain, la séance dont j'avais r(>ndu compte, la veille, par le télégraphe : -Si les paroles de lord Derby ne nous apprennent rien à nousmêmes, elles mettent néanmoins au grand jour les déclarations que nous avons recueillies dans le secret du cabinet. Ou ne peut plus nier désormais l'existence du danger que le Times n'a pas pas exagéré dans cette correspondance de Paris ((ui a fait tant de bruit ; on ne peut nier davantage les paroles menaçantes dont l'ambassadeur d'Allemagne s'est lui-même fait l'écho à Londres. D'un autre cùté, le sentiment de l'Angleterre sur l'agression projetée, son opinion sur le caractère purement défensif de nos armements, son intervention auprès de la puissance qui a provoqué l'alarme européenne, l'initiative que le cabinet de Londres a prise auprès de la Russie, sou action commune avec ce gouvernement, sont constatés; les dangers de l'avenir sont également prévus; l'intention du gouvernement anglais de ne pas assister aux événements en spectateur indidérent est marquée dans les derniers mots de lord Derby, accueillis par une approbation unanime... J'attache une sérieuse importance à la publicité que lord Derby vient de donner aux sentiments et aux démarches du cabinet de Londres. Pendant la succession des incidents de ces dernières semaines, les effets n'ont par cessé de dépasser en
256 VN DIPLOMATE A LOXDRES.
importance les causes qui les ont produits. Quand lord Derby nous a, pour la première fois, fait part de ses inquiétudes, en assignant aux mauvais desseins de rAllemagne un autre objet que la France, il ne prévoyait pas la démarche que lord Odo Russell serait amené à faire d'accord avec la Russie. Le remerciement du prince de Bismarck, qui ne dissimulait pas suffisamment une pointe d'ironie, a provoqué la fine mais sarcastique réponse de M. Disraeli, quand il a été interpellé au sujet du discours du comte Munster au National club. Ce discours, qui, en lui-même, n'était qu'une maladresse, a emprunté aux circonstances les proportions d'un incident sérieux. Le retentissement des paroles de lord Derby contribuera à entretenir le sentiment public et à grossir après coup l'importance de cette première démarche de l'Angleterre en faveur de la justice et de la paix. ■>)
Chacun s'enhardissait après l'événement; je n'y voyais aucun mal. Je ne croyais pas non plus utile d'approfondir la cause de l'assentiment unanime donné au langage de lord Derby. Si la défense de l'équilibre européen comptait de sérieux partisans sur les bancs où siégeaient les restes du torysme anglais, nul doute que les clieers des partisans de la paix à tout prix ne se mêlassent aux siens. Les radicaux applaudissaient au danger écarté, à l'affaire terminée. Elle se serait terminée, comme en 1871, par une nouvelle amputation de la France , qu'ils auraient encore applaudi.
Le danger passé, lord Derby devint de plus en plus expansif. Il me dit, le 4 Juin : ci Je crois réellement
que notre inlervcnlion a coutribiié au iiiainlion de la paix, et je crois aussi, quoi qu'on en dise ailleurs, que le (langer était grand, o Je l'interrogeai sur les garanties que l'avenir nous présentait contre le retour d'un pareil danger : u Le vieil empereur, me ré[)()ndit-il, ne veut plus de guerre, nuiis nous avons vu (|u'il n'était pas au courant de ce qui se tramait autour de lui. Le prince de Bismarck la veut, et il est pressé de la faire du vivant de l'empereur (iuillaume. I^e prince impérial est un homme juste, pas du tout hellicjucux, mais il est poursuivi de l'idée (ju'il faut mettre la dernière main à l'unité allemande par la médiatisation des Etats qui conservent encore une apparence d'autonomie, et il croit qu'on ne peut arriver à ce résultat que par une guerre étrangère. Pour le présent, il s'agit de ne pas laisser circonvenir l'esprit du vieil empereur. L'Angleterre a des moyens de lui faire parvenir la vérité, et vous savez (lu'elle en a usé. Pour le prince impérial, c'est plus difficile, puisque, malgré son antipathie contre la 'pierre, il arrive aux mêmes conclusions que Bismarck. L'Angleterre s'est entendue, dans cette dernière crise, avec la Kussie et aussi avec ritalie. Il est probable que nous continuerons à nous entendre avec la Russie, tant qu'Alexandre vivra. Il aspire au rùle de pacificateur de l'Europe, il ne rêve pas la conquête de Conslantinoplc; il faut croire que sa sagesse l'emportera sur les aspirations du peuple russe ci sur les perfides excitations du dehors, mais après lui ! )^ Lord Derby me confirma ensuite (jue l'Autriche n'avait rien fait. Est-ce par simple timidité, ou par secret espoir de s'entendre avec TAllemagne?
25H U.\ DlPLOM\Ti: A LOXDRES
Je me suis I)ieii gardé de prévoir les conséquences auxquelles la conduite honorable de rAujjlelerre pouvait fentraîner, mais les journaux ne gardèrent pas la même réserve. Le Standard^ le Post, la Pall mail Gazette, la Fortnûjhthj, le Spectator et quelques or^jaues du radicalisme, posèrent hardiment la question et le Spectator la résolut en disant : " Il est désormais du devoir de l'Angleterre de rester de garde pour maintenir la balance des pouvoirs sur le continent, et de garde en uniforme, non en habit bourgeois, o
J'ai continué la conversation sur ce pied d'intime confiance, avec lord Derby, jusqu'au jour où l'arrivée du nouvel ambassadeur, le marquisd'Harcourt(25juiu), mit fin à ma gestion. L'intim.ité qui s'établit entre le premier secrétaire d'Etat et moi, pendant cette crise, lui a survécu; elle a survécu même à sa participation au gouvernement. Je sais que j'ai fait de grands progrès dans sa confiance en ne cherchant pas à voir M. Disraeli pendant cette crise. Il me sut gré de m'en remettre à lui, et de lui éviter la difficulté de concerter avec le premier ministre le langage à tenir. On m'avait donné le conseil d'en agir ainsi , l'événement m'a prouvé qu'il était bon!
Le duc Decazes m'écrivit la lettre suivante :
2^ juin, — et Mon oncle partira demain par Boulogne. Je me suis chargé de vous l'annoncer. Je tenais, en cette occasion, à vous dire combien nous avons apprécié la sagesse, la prudence et aussi l'efficacité de votre action.
" Vous avez plus que personne déploré le long silence de l'Angleterre; il était juste que vous assistiez
AlVIVEE 1875. 259
à son glorieux réveil, car vous pouvez en réclamer votre part. »
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 7 avril 1875.
Ce qui m'a certainement le plus frappé dans mon expédition (1), ce sont ces mouchoirs qu'on agitait aux fenêtres du plus loin qu'on apercevait le train du prince de Galles, ces cris de tout ce qui pouvait crier. Xous arrivons à Chatliam par la pluie ; rien qu'un parapluie pour abriter les dorures de Hylandt et les miennes; 4 kilomètres à travers la foule et dans la houe, l'épée sous le bras, le pantalon galonné retroussé; nous sommes hués par une double haie de 30,000 âmes, mais notre collègue le Schah encore plus. Après cette odyssée, nous atteignons enfin le Stand A ; le seuil franchi, nous redevenons des princes. Je comprends d'abord peu de chose au grand mur contre lequel nous nous pressons; la réflexion me fait voir que c'est la quille de VAlexandra.
A l'heure dite le canon gronde, les princes et les princesses arrivent, l'archevêque de Cantorbéry dit une prière; mais la marée n'est pas encore à son heure; les Altesses Royales elles-mêmes doivent l'attendre.
(1) M. Gavard avait été invité à assister ù Cliulhani au lancement d'un navire.
Enfin la marraine (1) presse nn ressort; la bouteille de Champagne couverte de fleurs va se briser sur la proue. De grands coups retentissent à droite et à gauche; on dirait des détonations, ce sont des entraves de bois qui sautent sous les maillets. La masse se met insensiblement en mouvement, la fumée s'élève derrière elle, les explosions redoublent, c'est une épouvantable fusillade. On n'a plus besoin de prier les chevaux de frise de sauter; ils se brisent tout seuls, comme des allumettes, sous cette masse qui descend. Elle se précipite. La vue se dégage et, avant qu'on ait eu le temps d'y penser, on aperçoit V Alexandra qui nage tranquillement à 300 mètres de la cale. Cris et canonnades, marche solennelle vers l'amirauté, entre une haie de volontaires et de marins, et toujours dans la boue. On arrive, le bras aux dames. Repas sous une jolie tente rouge et blanche, pas trop de courants d'air, musique, toasts, discours du prince. On se lève, on fume; le prince me fait d'agréables compliments. On nous offre place dans le train royal, il n'y a pas de temps à perdre : course furibonde à travers la foule et dans la boue. Nous arrivons bons premiers, Bylandt, Ransès et moi. Schenk trop tard; en vrai Yankee, il veut monter quand même; les gardes du chemin l'arrachent de la portière, et il trouve, pour se consoler, Musurus, le Grec, et le reste des naufragés du corps diplomatique.
(1) Princesse de Galles.
ANXEE 1873. 261
Londres, 22 avril 1875.
J'étais assis, hier, au dîner du Foreign Office, à la droite de lord Derhy, après le duc de Cleveland, qui n'est pas pauvre, et à côté de la marquise d'Exeler qui m'a dil qu'elle avait le plus beau château d'Angleterre; puis la comtesse de Galloway, terres immenses en Ecosse, château avec vue sur la mer de trois côtés; en face, le duc de X^orfolk avec plus de 200, 000 livres sterling de revenu; un peu plus loin, lord Ellcsmere, successeur du ducde Hridgeuater, avec quatre Raphaël oubliés dans un hôlel abandonné; puis Allie Meyer de Uothschild avec plus de millions en dot que je n'ai de pence dans ma poche; enfin, seulement, M. Disraeli, le premier ministre. Je ne parle pas des diamanls qui scintillaient sous les lumières et se réfléchissaient dans les plats d'argent. Une musique militaire ronflante aidait à la conversation. J'oubliais le duc de Cambridge entrant avec le God save the queen. En passant, j'ai demandé à ma voisine la fortune du duc de Bedford : plus de 300,000 livres sterling de rente, soit 7,500,000 francs, et lord Uerby, un peu moins, entre 2 et 300,000 livres sterling.
Londres, 20 avril 1875.
Dîner chez M. Bailey Cochraue... \ous avons causé de cette scandaleuse mission des deux rcvivialisteSj Sankey et Moody, deux purs Yankees. L'un chante, vend son orgue et sa musique, l'autre convertit
262 UIV DIPLOMATE A LOiXDUES.
pécheurs et pécheresses. Après la séance, on donne des consultations sans musique. Les salles ordinaires des conférences ne suffisaient plus. C'est maintenant à rOpéra qu'on se réunit pendant le jour et qu'on se rencontre avec le Seigneur. Il parle quand il lui plaît; il choisit le sujet qui lui convient; c'est tanlot l'un, tantôt l'autre qui se lève, illuminé, annonçant qu'il voit le Seigneur. Après chaque séance, Sankey télégraphie à New-York à son entrepreneur. Tant d'orgues vendues, tant d'àmes sauvées !
Londres, 27 avril 1875.
J'ai couru, hier soir, à l'Opéra pour entendre Sankey et Moody. Comme il n'y avait que des doublures, j'ai trouvé aisément place. Il paraît qu'il n'y a que la musique de Sankey qui fasse rencontrer le Seigneur. Un joli blond ouvrait, en sa place, les voies célestes et édifiait l'assemblée par sa gesticulation pieuse. Il commandait tantôt le chant et tantôt la prière.
Au signal du chant, une spmsterj ce que nous appelons une vieille demoiselle, monte à l'orgue, entonne d'un air dévot et tout le monde chante. Mon voisin de droite était venu évidemment pour faire entendre ses notes hautes, celui de gauche pour triompher à la fin des strophes avec sa basse chantante ; mais il y en avait aussi qui étaient réellement venus à l'Opéra pour chercher le Seigneur. Après la musique, voilà que chacun se met à déclamer ses prières; l'ennui et le sommeil gagnent l'assemblée; aucun miracle ne se
AXIVKE 1873. 263
produit, le jeune homme blouJ se Iiàtc de lever la séance. Il n'y a qu'un Dieu et un \Ioody.
Avant-hier, je causais avec Kinnaird (m. p., héritier présomptif d'une pairie) dans un des couloirs de la Chambre haute ; nous avions, l'un et l'autre, le chapeau sur la tète. Le manjuis de Lansdowne vient à passer également avec son chapeau : c'est un tout jeune homme. Kinnaird lui dit bonjour et commence conversation chapeau bas, sans (jue le marquis fasse mine de s'exposer au moindre rhume en se découvrant.
Londres, 13 mai 1875.
Le toast du comte Munster commence à faire du bruit. Il a eu l'imprudence d'accepter une invitation au National Club; c'est un club de maniaques qui se réunissent pour manger du prêtre catholique. Un peu ému de ce qu'il entendait dire, autour de lui, sur la politique de M. de Bismarck, il a prononcé son panégyrique et a pris, comme un témoignage de la sympathie nationale, les applaudissements que cette troupe de fous a donnés à la glorification du KuUurkampf et à ses déclamations contre les hommes noirs. Encouragé par les cris qu'il soulevait, il s'est laissé aller à proposer la politique du chancelier comme exemple à l'Angleterre, en joignant à ses conseils des insinuations alarmantes sur la situation de l'Irlande.
Londres, 21 mai 1875.
La députation irlandaise ayant provoqué devant la Chambre une explication sur les devoirs des ambassadeurs, le débat est venu hier devant le Parlement. C'est AI. Disraeli qui a répondu à l'interpellation du membre irlandais. Tout en reconnaissant qu'il n'est pas d'usage que les ambassadeurs aillent faire des discours politiques dans les réunions publiques, il s'est empressé d'ajouter qu'il était trop partisan de la liberté de la parole pour se plaindre de l'innovation qui venait d'être faite. Passant ensuite à l'objet même des observations du comte Munster, il lui a prêté gratuitement l'intention de faire un voyage en Irlande, et il a exprimé l'espoir qu'il pourrait se convaincre, chemin faisant, qu'il n'y avait aucune analogie entre la situation des sujets catholiques de l'empereur d'Allemagne et celle des sujets de la reine. Je ne sais si le comte Munster a saisi la portée du trait, mais il s'en va partout protestant qu'il n'a jamais songé à faire ce voyage.
Conversation bien intéressante, avec lord Derby, sur les chances de l'avenir. Me parlant des derniers événements, il m'a dit qu'il avait bien vu mon émotion sous mes paroles et qu'il avait compris que je pensais ce que je disais.
Oui, tout est fini. Munster, me rencontrant au Foreign^ il y ^ quelques jours, m'a pris dans ses bras, me certifiant les intentions pacifiques de son gouvernement.
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EXTRAITS DES \OTES
Le journal de la vie que j'ai menée pendant les mois de mai et de juin aurait cet intérêt de montrer tout ce qu'on peut avec les vingt-quatre heures d'une journée. Les plaisirs du malin, de la journée, du soir, do la nuit ne m'ont pas moins occupé que les affaires ellesmêmes, et, en définitive, les dîners, les parties de la Il saison 1) , ce sont encore les affaires pour un diplomate qui veut avoir l'oreille et l'œil partout. Ce qui compliquait mon existence de plaisirs et d'affaires, c'était la préparation de la vente de charité de Leicester-Square pour les OEuvres françaises. A la mort du comte de Jarnac, tout m'était tombé sur les bras ; il a fallu me procurer, en France, des objets à vendre; en Angleterre, des vendeuses et des acheteurs. Je n'ai jamais rien fait de |)lus fort que cela. Les boutiques établies à l'ambassade ont été bondées, les dames les plus élégantes de la société anglaise, protestantes et catholiques indistinctement, se sont faites marchandes ; l'émulation s'est établie entre elles; les dames du corps diplomatique et celles de l'ambassade se sont mises de la partie avec rage, mes amis de la société avec un vrai dévouement. La foule est accourue; les royalties ont fait des acquisitions, comme tout le monde d'ailleurs. La duchesse d'Edimbourg est venue en personne, et je puis témoigner qu'elle et le duc se montrèrent très généreux. Elle fut de plus parfaitement gracieuse pour la France
et son représentant. Bref, la vente fut un grand succès social et financier. Ma position a profité du premier et les malheureux du second, car la vente a produit près de 60,000 francs, et il en est resté près de 52,000 aux OEuvres. Ces chiffres n'ont plus été atteints.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 25 octobre 1875.
J'ai fait route avec Beust. Voici un renseignement pour Klaczko : le comte de Beust, étant encore au service de la Saxe, a été chargé, par l'empereur d'Autriche, tout de suite après Sadowa, d'une mission auprès de l'empereur Napoléon. Il lui a demandé, non de déclarer la guerre à la Prusse, mais d'envoyer le camp de Chàlons à la frontière et d'imposer sa médiation. Il a trouvé l'empereur dans un état complet de prostration morale et matérielle. Il n'a pu tirer autre chose de lui que ces mots sans cesse répétés : '^ Je n'ai pas d'armée. Je ne puis rien faire. «
Théâtre avec Auslin Lee. Veux-tu un drame à truc? On voit un prisonnier qui perce un mur; puis le mur se retourne, le prisonnier est dehors; une lune électrique l'attendait à la sortie, mais le traître aussi ; heureusement, il lui saute sur la tête; néanmoins, il est bien tué une ou deux fois, mais il ressuscite autant de fois, et le fénian, car c'en est un, s'embrasse, dans
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Tapolliéose final , avec un officier de la reine. Ou «jàclic, dans cette féerie, une scène qui pourrait produire fjraud effet. C'est un IVake irlajulais : le mort, exposé dans sa misérable habitation; une vieille sorcière improvise, en riionncur de sa mémoire, une complainte divisée en slropiics; le chœur des femmes, des parents et des voisins, répond à l'anlislrophe, en levant les bras au ciel avec des lamcnlatious et des chants. Malheureusement, au moment où la sorcière tourne la tète, le mort vide le pot de bière qu'elle s'était fait apporter. 11 paraît que, dans la réalité, on renouvelle un peu trop les consommations dans les IVake irlandais. Cela nuit à la majesté de la cérémonie.
Londres, 10 novembre 1875.
Dans la Cité, bancjuct de London Tavern. Les commissaires de la bibliothèque de Guildhall m'avaient invité comme tous les ans. Très favorablement accueilli dès le début, j'ai été acclamé quand j'ai parlé du Journal of the 'proccedinij of thc common council : '^ Il commence en l'année 1 485 et ne s'arrête qu'à votre séance d'hier. Il est beau de pouvoir suivre, à travers les siècles et pendant (jualre cents ans, les délibéralions ininterrompues de votre parlement municipal qui, sous tous les régimes, a su conserver le dépôt de ses libertés et qui n'a jamais tenté d'en abuser pour empiéter sur les droits de la nation... " J'avais mis dans le mille.
Il y avait bien cent cinquante personnes, membres de la corporation, docteurs, hommes de lettres et ar-
listes. Le chairman^ jjrand commissionDaire en vins de Champagne, m'a porté un toast fort gracieux comme représentant du corps diplomatique, et il y a joint un éloge du comte de Jarnac. Après quoi mu- ■ sique : quatre messieurs qui chantent ensemble sans 1 accompagnement; c'était à moitié religieux, mais pas 1 sans mérite. Mon tour est venu : je n'avais pas prévu l'éloge de M. de Jarnac, et j'ai du commencer par quelques paroles émues en son souvenir; j'ai attrapé ensuite l'improvisation que j'avais en poche. J'avais un vieux voisin qui ne buvait que de l'eau; c'est un des propagateurs du mouvement pour la tempérance, ce qu'on appelle un teetotaler ^ explique ce nom qui pourra! Il a fourni le scénario comique, mélangeant le sublime au plaisant et finissant son toast par un verre d'eau. Plusieurs verres renversés lui répondaient en signe de ralliement, mais l'assemblée est demeurée fidèle amgood bombars.
Westonbirt-House (1), 14 novembre 1875.
Brouillard et pluie au départ, cela ne fait que redoubler en route. On ne voit rien que le perpétuel miroir des eaux. Il faut croire que tout le pays est inondé, de Londres à Tetbury. Mais l'affaire est de ne pas manquer la station; pluie torrentielle, impossible de rien distinguer ni de mettre le nez dehors. Pas un garde ne se dérange. J'ai eu la chance cependant de descendre à ma station et de trouver la porte. Je n'ai
(1) Château de M. Holford.
rencontré (|if une petite fille (|iii pleurait et (jiie j'ai emmenée, ne sachant ce qu'elle bara,^jouinait. Elle voulait retourner à Tetbury et le cocher l'a prise auprès (le lui. Pendant dix milles, rien (jue la pluie battante. J'ai deviné la petite ville de Tethuiy avec quehjues toits pointus et des fenêtres dans le style de la Kenaissauce. Après avoir roulé une heure et demie, j'arrive au parc, puis au château. Il me semble que c'est un palais. On n'en habite qu'un coiu.
Mes deux jeunes amies en longues robes à volants. Après le dîner, Evy me joue du Gounod et la sonate qu'ils appellent ici moon lijht ; puis la mère, avec son répertoire italien et son contralto qu'elle manie avec tant d'art. C'est exquis. M. Holford m'a d'abord parlé de sa meute de quarante épagneuls, puis nous avons causé ^oor rates ^ scJiool hoard, en anglais s'il vous plaît, et me voici dans ma chambre. Le vent fait rage autour du grand château. Je vais me plonger dans un lit pour quinze personnes, établi dans une chambre à l'avenant.
Dimanche.
La tempête n'a cessé de faire rage toute la nuit et des avalanches d'eau se précipitent sur le château; cependant il tient bon. Je n'ai encore pu en sortir que pour aller en voiture à Malmesbury. C'est une petite ville à six milles d'ici, oîi je suis allé chercher une messe dans une petite chapelle de bois, tout contre les splendides ruines de l'ancienne abbaye dans laquelle les anglicans se sont taillé une chapelle. Ces
petites villes anglaises sans fabriques ont leur charme. Les ruines de l'abbaye, avec des lierres, des arcs brisés et de très vieilles sculptures, ont un beau caractère. Puis, j'ai eu le loisir de voir la campagne. C'est un pays (\.Q fox hunting, des prairies avec des haies qu'on peut franchir ; partout des barrières qu'on peut lever. Il ne faudrait pas toutefois s'aventurer dans les terres autrement qu'à cheval, à la suite d'un renard; mais alors tout est permis. Singulier peuple adonné au culte du renard; on l'adore six jours de la semaine, mais, le septième, on l'extermine et on s'extermine pour cela : plus rien de sacré, l'église perd son droit d'asile ; le liome lui-même n'est pas respecté, et on tue le renard à l'autel ou devant le foyer, dùl-on entrer par le toit. Le duc de Beaufort, qui habite Balminton, près d'ici, chasse tous les jours, et si, demain, le temps le permet, j'irai voir, à six milles, le départ des habits rouges, des amazones, des chiens et des chevaux. Quand je dis : si la tempête le permet, il s'agit de moi, car, pour les autres, c'est le moindre de leurs soucis. Je n'ai pas perdu mon temps au château, depuis ce matin. Tantôt M'°' Holford, tantôt Evy m'ont promené dans ce palais qui dépassera en magnificence celui que vous connaissez. Un Att/Zhautde trois étages, des serres, quelque chose comme les grands appartements de Louis XIV. La pièce la plus originale est tout entière peinte par M'"" Holford, un genre de fantaisie bizarre entre le paysage à la Delacroix et la faïence de Rouen. Quand la mère s'assoit, c'est la fille qui me guide, marchant devant, avec ses longues nattes, son chàle jeté sur l'épaule à la mode des pay-
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sannes romaines. Elle est bien gracieuse et semble avoir pris des forces; cepeutlant, en y regardant bien, on craint de voir au travers. AJinnie est un peu souffrante et se montre peu. La vieille mère est bien distinguée; on comprend d'où vient lu distinction de ses Biles.
Luodi.
Soleil radieux. AUcluin! puis votre lettre de samedi. La terre est frisée, poudrée à blanc. Je me suis dépècbé d'aller reconnaître les lieux. C'est un palais entouré de jardins, avec des eaux, des fabriques, une arclii lecture comme à Versailles et d'un très bel effet décoratif, puis le parc, verdure sans fin, avec des grands arbres en bouquet, qui continue ses ondulations je ne sais jusqu'où.
Lacbasseî Je puis tout à fait dire que j'ai cliassé avec l'équipage du duc de lîeaufort. C'était tout comme. A dix lieures et demie, je suis parti en voiture avec mes deux petites amies et leur bonne grand'mère. Xous avons gagné le meet à six milles, dans le parc d'un voisin. Comme nous approcbions, on aper cevait, à travers cliamps, par-ci par-là, un monsieur en liabit bleu, boutons d'or, cliapeau rond, culotte blancbe, puis, par les chemins, poneys chaises, victorias, enfin tous les enfants et ouvriers des champs, tous se dirigeant vers le meet. Xous y trouvons déjà bon nombre de gentlemen, puis des fermiers qui n'ont pas les moins bons chevaux. Les amis du duc ont seuls sou uniforme; quelques habits rouges des
chasses voisines. Derrière les cavaliers qui attendent, les fjrooms avec les chevaux de réserve pour la seconde partie de la journée. Les dames de l'équipage ont un plastron blanc sur leur amazone. L'équipage arrive enfin. Un premier whip ^ devant, en vert, tous les chiens la queue en l'air; le deuxième wliip^ c'est le maître des chiens, mais c'est aussi le marquis de Worcester, le fils du duc, qui mène lui-même les chiens. Les cavaliers viennent dire bonjour à chaque voiture. Le duc de Beaufort, qui a cédé la direction à son fils, se plaint de l'absence de beaucoup de chasseurs qui ont craint les terrains défoncés par la pluie. Une des amazones, dame d'honneur de la princesse de Galles, vient échanger des compliments.
Le signal est donné, la colonne s'ébranle, en route vers le bois où l'on compte lever un renard. C'est un escadron pêle-mêle de cent cinquante cavaliers, de toutes couleurs, gentlemen, fermiers, ladies, girls et presque bébés. Une vraie foule court à travers champs : gamins, soldats en habit rouge, paysans, chacun veut suivre à sa manière. Notre voiture prend une route de côté. Nous voyons la colonne s'arrêter à la lisière du bois, attendant la voix des chiens qui le fouillent. Beaucoup de retardataires rejoignent à travers champs; d'autres observent à distance, dans l'espérance de reprendre la tête si le renard retourne. Quelle chance! Ils viennent à nous. Voilà les chiens et un troupeau de bœufs en déroute, pêle-mêle avec eux. Ils coupent la route à deux cents pas devant nous. La charge arrive, elle se rue derrière nous sur une barrière qui est mise en pièces sous les pieds des chevaux. Comme nous
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occupons la route, on se jette à droite et à ^'jauclic, dans les fossés, d'autres prennent tout de suite leur parti et sautent la liaie, à coniuiencer par deux petites filles de douze à quinze ans. On arrive à la seconde trace de l'autre côté des champs. L'escadron se disperse parce (|ue les chiens ont perdu la piste! On hésite, on cherche, on franchit la seconde haie; voilà un hahit rouge par terre, mais il est déjà remonté quand je m'en aperçois. Une ou deux femmes sautent p;ir la trouée, puis le torrent disparaît.
Et cela recommencera demain et après, et toujours les mêmes cavaliers, cinq fois cette semaine ; le mar({uis de UOrcesler n'y manquera pas une fois pendant quatre mois; après quoi, il retournera à son ré^jiment. C'est évidemment plus ([u'un passe-temps, c'est une passion, c'est une institution nationale. Du haut en has, tout le monde partage celte passion, à commencer par les braves gens dont on brise les clôtures, sur les turnips (I) desquels on fait trépigner cent cinquante chevaux, et toute cette population qui court à pied en criant et trouve moyeu d'arriver sans chevaux. La nuit tombe comme j'écris : c'est à peine si lâchasse finit, et chacun revient, ajoutant G, 7 ou 8 milles à ceux qu'on a galopes dans la journée à travers les champs inondés, par-dessus les murs, les haies elles barrières. Je dois dire que, quand j'ai vu ce dépari et cette charge, j'aurais eu grande envie de m'en mettre. Je comprends bien l'entraînement ; cependant, tous les jours, pendant quatre mois, c'est raide !
(1) Xavets.
Après le luncheon, mes amies me conduisent en poney chaise à l;i maison du garde, à travers les merveilles du parc. Ici, des serres sans fin, puis un lac, une sauvagerie, des rochers accumulés, il paraît qu'ils sont tout fraîchement apportés; le lac est creusé d'hier. Nous arrivons, en écrasant les faisans, jusqu'au coltago du garde-chef. Une meute de trente épagneuls à jambes courtes pour faire sauter les lapins, des amours ! Tout cela est si beau et si bien tenu que, au milieu de la campagne, on perd le sentiment de la nature; la main de l'homme est partout, bien qu'on ne l'y voie pas lui-même. Je suis revenu à pied, accompagnant M""* Holford dans sa chaise tirée par un poney.
Je m'arrête faute d'espace et de temps, mais pas faute de matière.
EXTRAITS DES NOTES
J'eus à gérer l'ambassade pendant quelque temps, en novembre et décembre. Je prenais le service dans la plus complète ignorance de ce qu'il pouvait convenir de dire à Londres. Les circonstances n'étaient cependant pas indifférentes ; les rapports se tendaient visiblement entre le cabinet conservateur et la Russie. Tout indiquait que l'Angleterre en avait fini avec la doctrine du laisser aller en matière de politique étrangère et qu'elle s'apprêtait à donner un signe de vie ou plutôt de résurrection en Orient. Il m'en coûtait beau-