‹ Un diplomate à Londres;Chapitre 4 sur 16 · AX\1:K 1S · texte numérisé non relu

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sa lal)le dans un coin de la vaste sallo à niangor ; elle se douhlo et se triple par Tadjonction des tahles voisines. On parle beaucoup et Ton rit assez haut dans ce coin privilé;]ié (jui s'appelle le Hnywnrd corner. Le dîner s'y prolon^'je au delà de Tlieure où les voisins silencieux disparaissent; les propos grossissenl, le ton s'élève à mesure que l'heure s'avance ; la niénioire de l'aimahle et passionné vieillard est toujours inéj)uisahle, mais il devient de moins en moins indulj|ent pour ceux (jui, dans le courant de sa vie, se sont trouvés sur son chemin littéraire, et il soumet à une épreuve de plus en plus rude les oreilles des Anglais, toujours chastes en lieu public. La conversation ou plutôt la dissertation commence par la littérature et l'histoire, par les souvenirs et les anecdotes parlementaires et p()lili(jues ; mais elle perd de sa dignité à mesure que les bouteilles se vident; le surnaturel y est aussi peu respecté sur le trône que sur l'autel; il devient gênant de faire chorus et agréable de gagner la porte. Si, le dîner (ini, on prolonge sa lecture dans le silence et la solitude de la vaste et lumineuse salle du premier étage, on peut apercevoir encore à minuit rinlatigable vieillard remuant les livres et cherchant leur 7)1 0 elle ; je ne jurerais pas, cependant, qu'à l'exemple de quebjues-uns des rares hôtes, après dîner, il n'ait goûté quel(|ues instants d'un sommeil réparateur, voire même troublé le silence du temple par ses ronflemeuls. Il faut s'y faire, on dort partout et on ronfle partout en Angleterre, à la condition cependant de ne pas empêcher les autres de s'entendre. J'ai vu quelquefois le secrétaire du club obligé d'in-

tervenir pour rappeler un ronfleur à Tordre ou du moins à la mesure.

C'est pendant les jours d'abandon, de solitude et de spleen que le séjour à TAtheneum était pour moi d'une particulière douceur. Qu'on s'imagine un dimanche à Londres : le brouillard envahit même les chambres et il pleut en même temps; la ville est morte. Je gagne le club sans rencontrer âme qui vive; il est lui-même désert; je suis loin de tout; je ne puis même pas envoyer ma pensée aux miens par la poste. Je m'installe alors à une table retirée de la bibliothèque; je me livre à l'àpre sentiment de ma solitude et de mon isolement. Que de réflexions m'ont traversé l'esprit pendant que mes yeux se fixaient machinalement, soit sur le Nelson que j'apercevais au haut de la colonne de Trafalgar, par-dessus les toits, soit sur le buste de Pope sur la console en face de moi ! J'ai souvent passé ainsi des heures sans fixer ma pensée, la laissant courir par les chemins du retour au domicile, ou par les rayons de la bibliothèque. Que de fois j'ai catalogué les trésors qui m'entouraient sans me décider à faire un choix, attendant que le hasard ou l'inspiration d'en haut me vinssent en aide, et, ce choix fait, je noyais mon souci dans mon livre. Il m'est alors souvent arrivé de m'acharner à ma tâche volontaire, jusqu'à oublier la marche du temps ; l'heure du dîner était passée, que je tournais encore les pages; mes yeux n'en pouvaient plus que je voulais encore lire; finalement, les longues heures de la journée solitaire se trouvaient trop courtes; j'avais si bien tué le temps que j'avais perdu le sentiment des

nécessités de la vie et que je rentrais me coucher eu ajournant mon dîucr. La rage d'apprendre (|uelque chose avait succédé à la jouissance un peu maladive du sentiment du vide autour de moi.

AIVi\r^E 1872

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 6 janvier 1872.

Je reviens de l'ouverture du Parlement. La chose s'est passée tout bourgeoisement. Il n'y avait que le lord chancelier et les commissaires en perruques et manteaux, en tout quinze pairs présents. Un vieux maître des cérémonies va officiellement ouvrir Técluse parlementaire et les députés arrivent tumultueusement à la barre, se pressant derrière le Speaker en perruque, seul grave et solennel. C'est toujours le mélange du tragique et du bouffon, du rituel et du plus étrange laisser aller. Le discours, lu à grand'peine par le chancelier qui ânonne, dit aussi peu de choses que possible.

Hier, soirée parlementaire chez M. Gladstone. Les membres du cabinet y avaient dîné en uniforme. Après dîner, lecture du discours de la Reine et envoi aux membres de l'opposition, réunis, à la même heure, autour de la table de M. Disraeli. Cela, c'est bien le fairflay. La maison assez agréable; quelques œuvres d'art. Les bougies, placées en haut des buffets et des

hil)Iiolliè(jiiCS, liront soiiIps un peu étonné. Je rommonco à savoir me retouinor dans un salon ollicicl anglais et à mettre un nom sur une fi<jurc.

Londres, ISjiuivicr IS72.

Londres commence îi revivre : on ouvre les fenêtres, les voitures sortent, on lance quelcjucs invitations. Hier, j'ai fait une course dans la Cité : c'est la partie de la ville qui m'afjrée le plus; là sont la vie et le caractère du pays. Il faut voir la Cité, les rues, les haiHiues, par les ténèbres du jour et au milieu de la lièvre des affaires; hiouillard, bousculade, ;jàchis, embarras de voitures dans la rue; c'est horrible à voir, à sentir et à entendre; puis, dans les ruelles qui aboutissent aux grands collecteurs, ces maisons de banque à travers lesquelles tout l'or du monde roule dans une seule journée sans qu'il s'égare en route un seul shilling.

Je suis allé rendre visite au vieux baron (1) dans son den (2) de Saint Switliins' lane. Il ne faut pas chercher l'olTice du baron sur une des grandes artères bien en vue. Lue longue ruelle, dans laquelle un piéton peut à peine se croiser avec une voiture, vous conduit à un vieil hùlel obscur et solide. La ruelle est de Venise; l'hùtel, pour la solidité et l'aspect inhospitalier sur la rue, est de Florence. Le baron, qui vient y passer ses journées, appartient bien aussi à l'arislocralie d'argent qui a fait la grandeur de ces deux

(1) lîiiron Lionel de Ilotlischild.

(2) Caverne

villes. Tous les jours, il est assis à sa table, de onze heures à sept heures. Pas de chaises autour de lui pour les visiteurs : cela coupe court aux longs entretiens, à moins qu'on ne prenne le parti de s'asseoir sur la table, comme je l'ai fait. Trois ou quatre bureaux sont occupés, à droite et à gauche, par ses fils. La paralysie des jambes, qui le fixe sur sa chaise à roulettes, contraste avec le mouvement de cet esprit qui interrompt sa conversation pour comparer, de minute en minute, tous les cours d'Europe et donner des ordres. La figure est fine, mais l'impression qu'elle laisse est celle de quelque chose d'inexorable comme un calcul exact. Comme je le remerciais de l'indemnité que le chemin de fer m'a accordée pour mon sac perdu : '^ Oui, m'a-l-il dit, on vous a rendu 300 francs. ^ Il a retrouvé ce chiffre au milieu des milliards qu'il a remués depuis.

Un de ses fils, après m'avoir offert un verre de sherry, m'a fait visiter l'établissement. Quelle tenue ! Un grand hall, avec cinquante à soixante employés qui dépouillent la correspondance, tous actifs et silencieux. Personne ne communique avec son voisin. Pas de chef ou du moins pas d'autre chef que le baron ou le fils de service qui ouvre les lettres et envoie directement le travail. Bien qu'il y ait un département français, pas un Français dans la maison; beaucoup d'Allemands; cette préférence n'est pas affaire de sentiment; il faut que le Français soit d'un rendement moins sûr. Les employés sont admis pour la vie, quand ils ont franchi la porte ; ils commencent à 2,000 francs, mais pas de limite ensuite; leur traitement augmente

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