‹ Un diplomate à Londres;Chapitre 5 sur 16 · ANIMEE · texte numérisé non relu

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craprès leur capacité. Du département de la correspondaiice, j'ai passé à celui des coupons qu'on détache, vérifie, met en paquets; puis à la caisse : on ne la voit (jue (juand on est dedans : une maison à trois étages en fer, entourée de murs de neuf pieds. Je ne sais si les l'ondalions sont entourées d'eau comme celles de (juel(|ues autres forteresses monétaires de la Cité; une herse, une porte de fer vous séparent du monde des voleurs; il ne manque que le pont-levis. A la lueur du gaz, on visite ce mont-de-piété des tètes couronnées. Ku passant, une petite valise de cuir frappe mes yeux : le nom de M. Thiers est dessus ; eu grand stratégiste, il pense toujours à la retraite; je ne lui en fais pas un grief... Je suis parti très édifié et plein d'envie. Si l'on administrait ainsi les affaires de l'Ktat, nous n'en serions pas où nous voilà.

Londres, 16 février 1872.

Hier soir, nous sommes allés au Parlement, dans la belle salle des Lords. Bien qu'elle soit neuve, on y sent ranti(|ue. Il y a déjà un charme de souvenirs et un parfum d'aristocratie. Le marquis de Salishury a une belle voix, une élocution aisée et distinguée; il mesure ses effets à l'importance du débat; on sent qu'il pourrait faire bien plus; c'est un orateur. Le cabinet l'a échappé belle : il se croyait censuré par 8t) voix ; il a eu 2 voix de majorité. On ne peut pas le renverser. Ce sont ses fautes qui le sauvent. > Il nous a mis dans la fondrière, disait le marquis de Salishury,

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à lui (le nous en tirer. » Quand aurons-nous ce sens politi(fue?

J'ai fait visite à la baronne de Rotlischild. Modeste aisance, mais pas la moindre morgue de parvenus. J'ai rencontré M. Disraeli. Il n'a dit qu'un mot : comme on annonçait la réponse des Etats-Unis pour le mois de mars : ^<- Oui, pour les Ides de mars. » Mais quel vieux Juif peiut ! Il y avait encore Brunow qui me disait : t-- Ou bien Bismarck ne sait pas ce que c'est qu'un milliard, ou bien il n'a jamais pensé que vous pourriez vous libérer. ^^ Pas d'autre incident dans ma vie. Ce soir, nous allons entendre un sermon du cardinal Manning.

Londres, 24 février 1872.

Au sermon, à ]aL pro- Cathedra! de Kensiugton, j'ai été très frappé de l'élocution simple, sobre, digne, de l'archevêque : prédication purement évangélique. Puis, j'ai entendu, avec Vernon, un des principaux prédicateurs de la High Churchj le Rév. Body ; du poumon ; c'est un accent de combat, un peu trop soutenu; néanmoins une bonne prédication, pas un mot à reprendre. Invitation, d'ailleurs, en finissant, à venir communiquer nos objections dans la sacristie. J'ai été très fier, parce que je n'ai pas perdu un mot.

J'ai fini ma soirée chez ces excellentes gens; rien n'égale leur charité pour leur église, pour les pauvres et, en même temps, les voilà en campagne pour nous. Ils vont garnir la table du banquet (I) de lords et de

(1) Banquet annuel donné par le commerce français pour le s œuvres de charité.

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colonels, et douueroiit un dîner pour nous les faire connaître.

Toute la ville se couvre de constructions pour les actions de «jràces du 127 : on ne s'occupe ici (jue du thaulis(jivin(j (1).

Le l)an(jncl de lundi aura hien aussi son intérêt à cause du discours du duc de Bro^lie.

Loudres, âV février 1872.

Soirée intéressante, chez lady Waldegrave (2). Klle connaissait mes relations et a causé longtemps avec moi. C'est une personne bien habile et, sans en avoir l'air, elle m'a passé plusieurs avis précieux dont l'ambassade fera son profit. J'ai ensuite longtemps entretenu Fortescue de nos affaires. Avec les diplomates, nous avons disserté sur les plaisirs et les fatigues (|ui nous attendent mardi. Il y aura plus d'un million

(1) La maladie du prince de Galles avait été l'iini(|ue préoccupation d(î rAnjiletcrre, pondant jjlusicnrs semaines : on l'avait, réellement et ù bon droit, cru perdu. Celte épreuve réveilla au fond des cœurs des sentiments d'alfectiou qu'on lui a voués en dépit ou peut-èlrc même i\ cause de sesdélaiits; <|ran(l buveur, «{rand man<{eur, liommc de plaisir, besogneux , mais bon enlant, iranc An collier, et ne troublant ni la reine, ni les ministres, par son injjérence dans le gouvernement ou dans les partis. Lne grande cérémonie d'actions de grâces devait avoir lieu le 27 lévrier, à Saint-l'aul; jus(|u'au dernier moment on avait pu douter que la reine consentît à se déranger pour assister à cette fôte royale et nationale.

(2) Krances Uraliam, fdle de l'acteur. Mariie : 1° à un U'aldegrave illégitime; 2" au comte W aldegrave ; 3" à sir Harcourt ; 4" à ni"' CliicliestiT Fortescue, P' du Ijoard of Trade. .Morte en 18T1).

(l'àmes sur la roule. Tout Londres est couvert d'échafaudages en bois blanc, à une livre la place. Toute affaire, toute circulation seront interrompues. iVous n'avons pas idée d'un mouvement aussi universel de haut en bas.

Hier soir, à onze heures, nous arrivons chez lady Cork (1), femme du grand veneur; on ne parle pas mieux français. Grand hôtel, mais quel goût! Un seul détail : les glaces sont encadrées d'un feu d'artifice de sculptures; armes, fruits, fleurs, que sais-je encore? On a la curiosité d'approcher; c'est du cuir bouilli. Par-dessus tous les meubles et les portes, les bougies alignées comme des lampions; les salons sans sièges pour faire plus de place, et tout le monde debout pour en occuper moins. On arrive, on serre la main de la maîtresse de la maison, on se lient debout et voilà tout. On ne voit que le dos ou les épaules de la personne qui est devant soi ; tant mieux si elles sont belles ! 11 y a bien encore les soirées où l'on ne parvient pas à monter l'escalier. Les habiles se bornent à courir de porte en porte; on se pousse jusqu'à ce qu'on attrape le regard du reporter du Morning Post; cela fait, la coupe des plaisirs est épuisée.

Gladstone est survenu avec sa femme et sa fille. Comme je causais avec ce grand déchu de la faveur publique, notre conversation est interrompue par 1q flot qui nous pousse et nous nous trouvons en face d'une vieille fée : c'est la femme et amie dévouée de Disraeli, la vicomtesse Beaconsfield; à peinture, pein-

(1) Comtesse Cork, fille du marquis de Clanricardc.

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ture et demie. On cause comme les moilleiirs amis, après que les maris se sont ilécoclu', la veille, les traits les plus violents ou les plus mordants. Du reste, ici non plus, cela ne peut pas durer longtemps. Le malheureux Gladstone se débat comme un lion furieux sous les plaisanteries froides que lui décoche avec une face sépulcrale l'exécuteur du parti conservateur.

Aujourd'hui, nous avons tenté d'aller à Saint-Paul voir les préparatifs de l'enthousiasme public. Il a fallu tourner par derrière, malgré le repos du dimanche. Du bout de Piccadilly à Saint-Paul, foule compucle, les voitures enferrées les unes dans les autres, ou ne peut plus avimcer, elles y seront encore après-demain; tout cela pour regarder des planches et des échafaudages devant chaque maison. Jamais on n'a vu pareil mouvement national, pareil élan de tiilélité, pareil soulèvement des masses. C'est par millions qu'il faudra compter la foule.

Londres, 20 février 1872.

Ce soir donc, c'est-à-dire dans une heure, banquet, discours. Je suis sur que le duc (de Broglie) se tirera avec tact cl talent des difficultés de la parole publique en pareille circonstance (1). Demain, dès l'aurore,

(1) Le l)an(}iict do l'hôpital français riil lien, en offel, sons la présidence dn dnr de Brojjiic C'était la première Ibis (jn'nn ambassadeur de France assistait à cette cérémonie, t Sous i empire, dit AL (javard dans ses \otcs, les œuvres françaises de Londres, société de hienfaisance et hôpital, ainsi (pic les ('coles et l'asile fondés et dirijp's par les Sœurs de Charité de Leicester-Place, étaient à 1 index, parce que les princes d'Orléans leur avaient, dès

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pour la cérémonie du tltanksgiving , uniforme, voiture à huit ressorts, valets en grande livrée rouge, or et jaune, avec lampions. La République serait contente si elle nous voyait passer. C'est de me rencontrer à pareille fête qui m'étounera le plus. Il faut s'habituer à se voir sans rire en si noble compagnie et n'en pas perdre surtout l'habitude.

Londres, 27 février 1872.

Le temps était beau, la reine était venue, pas d'accident à ma connaissance. Rule Britannia! Dès l'aurore, nous étions sur pied, nous n'avons pas été trop hués en route, en traversant ces flots humains; et quels flots, en approchant de la Cité, aussi boueux que ceux de la Tamise ! Aucune populace ne ressemble à ce moh anglais; cela sent la misère. Elle est tout à la fois violente et humble sous les coups de la

l'origine, accordé leur concours actif et leur généreuse assistance. Cette abstention, d'ailleurs, répondait entièrement aux goûts et aux habitudes du personnel diplomatique impérial. Les représentants de la France, partant de cette idée, assez juste malheureusement, que le Françiis qui s'expatrie a de bonnes raisons pour ne pas rester chez lui, avaient pris pour règle de conduite d'ignorer à l'étranger la colonie française. Dès son arrivée à Londres, le duc de Broglie reprit l'ancienne tradition et montra le cliemin à ses successeurs en présidant avec éclat le banquet annuel de l'hôpital. Il y a beaucoup à dire sur cette institution qui n'est pas seulement une réclame au profit de ([uelques très braves gens, mais un moyen de les lirer de leur ornière en se mêlant à eux, de les encourager, de les éclairer, de les assister, de lis pousser en avant. C est ce que, pour ma part, je n'ai cessé de faire pendant mon séjour en Angleterre, et, si je n'ai pas réussi à faire mieux, c'est le temps qui m'a manqué. »

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police. liC haillon i*è;yjnc et clomine ; notre blouse nationale est inconnue eu An,'{lelerre ; au lieu de ce vêtement (jui cache tout, ce ne sont que des restes effilo(jués d'hahits qui laissent voir la saleté et la luidite du dessous. La foule qui craint d'être mobce remplissait les maisons couvertes d'inscriptions. Je n'ai jamais vu tant de tètes.

A onze heures, nous étions bien établis à Saint- Paul dans un courant d'air froid, un soufflet (pii nous a douchés jusqu'à deux heures. Kntin les cloches sonnent à toute volée, c'est-à-dire en manière de décharges d'artillerie; la reine arrive, elle entre, elle est accueillie par ce silence royal que commandent la sainteté du lieu et la majesté de la personne, un vrai silence, pas celui qui se fait naturellement dans le vide, mais le silence que fout vingt mille personnes eu suspendant leur respiration.

Toutes les royalties se rangent en file devant le public; la reine, grosse, courte, en toilette de promenade, l'air maussade; le prince a déjà recouvré sa figure de prospérité; la princesse toujours belle et louchante. Une musi(jue grave, un sermon pas trop long. \^ous sommes rentrés à temps pour aller voir, dans Hyde-Park, le retour du cortège royal au milieu des manifestations étourdissantes de la foule.

Revenons à notre soirée d'hier (I). Succès complet. Le duc de Broglie a obtenu l'accueil le plus sympathique, et, après son discours, cela a été de l'enthousiasuK». On a tout cassé quand il a parlé de ce pays

(1) Bauqiut des œuvres de bienfaisance française.

qui, depuis deux cents aus, n'a pas vu une fois la loi violée ni par le caprice d'un prince, ni par la violence de la multitude. Chacun de ses cinq toasts est une oeuvre d'art. Un premier résumé assez exact a paru au Times d'aujourd'hui. Le duc a tourné habilement la difficulté de M. Thiers, à l'aide du vase de Sèvres, envoyé pour la loterie ; puis il a trouvé moyen de parler du noble emploi que les princes d'Orléans faisaient des restes d'opulence que la spoliation leur avait laissés. Vernon était venu et avait amené le colonel Anson, qui a répondu avec beaucoup de tact et de chaleur au toast sur l'armée : nature loyale, simple et sympathique. Nous avions aussi un lord Eliott, ancien diplomate quoique jeune encore, Français pour la langue et la tournure d'esprit. Il a fort galamment porté la santé du duc.

Londres, mars 1872.

La cérémonie du levée m'a fort intéressé. J'ai vu défiler tous les diamants de l'Angleterre et des queues à rendre tous les paons jaloux. Le grand jour, puis le courant d'air entretenu avec soin au profit de Her gracions Majesty, n'étaient pas aussi favorables aux épaules nues et aux nez qui les surmontaient. La reine a été aussi aimable qu'elle a pu pour Bernstorf (1), et puis voilà ! On se perd en plongeons devant les royalties et, par une série de pas de côté, on revient, sans cesser de faire face à l'ennemi, se ranger en haie devant

(1) Gomle Bernstorf, ambassadeur d'Allemagne.

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lui pour voir défiler lo menu peuple des pairs et barons d'Angleterre. C'est un devoir sérieux pour tous; c'est un grand jour pour beaucoup (jui datent, de celte présentation, leur existence sociale. Au premier qui s'est mis à genoux pour baiser la main j'ai bien été un peu suffoqué, et, quand une lady a terminé sa révérence par le même boni mage, cela m'a gêné encore plus; puis, (juand la reine a baisé les jeunes filles présentées pour la première ibis, je me suis demandé ce qu'il adviendrait si la reine était un roi ; maissuis-jc bien sur que tout s'est passé ainsi?

Londres, 3 mars 1872.

Grand dîner, bier, cbez les Rotbscbild : autant de luxe que de bon goût, c'est rare dans ce pays. Nous avions le duc de Cambridge (1); il a causé (|uel(jue temps avec moi : bonnes paroles sur l'armée française qu'on a souvent engagée à 1 contre 3, puis il m'a cité ce mot de Bugeaud sur l'infanterie anglaise : tt Hcu~ reusement i\v\e\\c n'est pas nombreuse, i^ J'ai repris : 'i Malheureusement d , et nous avons été les meilleurs amis (lu monde.

On a fortement mangé et bu des vins exquis. Meyer de R. me demandait à la fin quel était, suivant moi, le meilleur morceau.

(1) Feld-raaréchai, commandant en chef, né en 1819.

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Londres, 14 mars 1872.

Je me suis fait porter sur la liste des grands personnages qui ont paru chez M. Gladstone el chez lady Margaret Beaumont. Je n'ai fait qu'entrer et sortir, et j'ai ramassé, chez Gladstone, le pauvre Musurus qui s'est laissé choir et s'est cassé le bras en trois endroits. Je l'ai mis eu voiture avec un médecin, Cliez lady Margaret, j'ai retrouvé le même personnel venant se faire inscrire comme moi.

Tout à l'heure levce... La reine était plus gracieuse que de coutume pour nous. Elle a demandé au duc de Broglie des nouvelles de son fils. Sa fille était assez belle. La duchesse de Sutherland (1), couverte de diamants, soutenait bien l'éclat du jour. Ici encore, le corps diplomatique s'est épaté : celte fois c'était un brillant Hongrois. S'est-il perdu dans ses bottes, son sabre ou son attila! Enfin, il a fait patatras, et événement.

Londres, 16 mars 1872.

Le duc de Broglie pleure, les sanglots l'étouffent quand il veut parler de Cochin (2). Celui-ci avait déjà tant fait et cependant si peu ! On en attendait tant qu'on oublie qu'il laisse une vie bien remplie, mais beaucoup de déceptions, une mauvaise chance qui lui a

(1) Anne, de son fait comtesse de Gromartie , duchesse de Sutlierliuid.

(?) AI Augustin Cochin, mort préfet de Versailles.

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fermé toutes les voies. Lui aussi, il a été enlevé avant riicurc, après Moutalenibert et Perreyve, et le P. Ga- Iry, et le P. Caplier, après tous ceux qui pouvaient ramener les esprits élevés à la religion. Quels sont les desseins de Dieu sur notre mallieureux pays? Quels qu'ils soient, il faut s'incliner et |)rier. Vois-tu le pauvre duc, avec la mort dans l'àme, obligé de préparer la fête de demain (I) et de partir mardi pour Windsor, au lieu de prendre le chemin du cimetière, à la suite du corps de son ami?

I*our le dîner, il avait fallu, d'heure en heure, suppléer aux renonçants; pas un Anglais un peu sévère qui consente à faire travailler ses chevaux le dimanche, même pour meet une Royal Hiyhness.

Londres, 18 mars 1872.

Nous avons eu, hier, notre représentation à grand orchestre ("2) : cela a fort bien réussi. Le duc de Cambridge est descendu à l'iieure dite sur le tapis rouge tendu à travers le trottoir; les livrées rouges, que Louis XIV ou Babiu nous auraient enviées, faisaient la haie à partir du perron; les gens du prince écartaient la foule avec leurs cannes appuyées au mur (je ne garantis pas ce détail, mais il est dans le cérémonial). Honneur au maître des cérémonies (jui a réussi à faire prendre à chacun sa place à table (ceci est pour moi); honneur au cuisinier qui a fait merveille, ci Quel plai-

(!) Ii(Mliic (le Bro<{lie recevait le lendemain à dîner le duc de Ginil»rid;{c.

(2) Le dîner à l'ambassade.

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sir, me disait udc vieille fourchette diplomatique, de pouvoir ainsi manger pendant deux heures à la française! 15 Au dessert, des fraises qui n'avaient pas coûté moins de 350 francs. Mais la merveille la plus rare, c'était notre jeune princesse (1), ruisselante de diamants, recevant, parfaitement à son aise, comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie, les hommages de l'Altesse royale, à droite, et du premier ministre, à gauche; elle a fait tête toute la soirée à une charge à fond de tout le corps diplomatique, avec autant de bonne grâce que de modestie; un petit air penché en saluant ne nuisait pas. Le moins heureux n'était pas l'ambassadeur, qui en oubliait son chagrin et qui convenait que c'était plaisir d'avoir à présenter un aussi joli bijou. Pe^'sonne n'a manqué à l'appel, pas même l'ambassadcUir d'Allemagne ; c'est l'appel qui avait fait défaut pour quelques-uns. Enfin, succès complet; on

en parlera et cela ne nuira pas à notre position

Quant à moi, je n'ai cessé de présenter, pendant toute la soirée, des personnes dont je ne connaissais pas le nom (2).

Londres, 22 mars 1872.

Neige en masse, brouillard épais; il gèle et dégèle en même temps; c'est affreux, mais cela n'arrête per-

(1) Aille d'Armaillé, princesse de Broglie.

(2) Aussitôt après cette fête, M. le duc de Broglie quitta Londres et rentra en France. II était dès lors résohi à donner sa démission pour se consacrer tout entier à ses devoirs de député. M. Gavard se trouva ainsi de nouveau chargé de gérer l'ambassade ; celte gestion dura du 24 mars au 7 juin 1872.

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snnnc. Londres émigro par toiitos les voies de transport sur Putuey et les bords de la Tamise (I). A partir de Haminersinith, on ne voit, sur tout le parcours, à droite et à gauche, qu'une Iiaie de parapluies et des champs de voilures, les unes dételées, les chevaux abrités sous les estrades, les autres gardant chevaux et voyageurs (jui attendent impassibles sous la neige. A grand peine et grâce au policeman à cheval qui bouscule tout sur le passage de notre carrosse privilégié, nous gagnons Tlie Cedars; c'est la propriété de M. Philips, brasseur, au but même de la course. Le drapeau tricolore, qui Hotte à C(Mé de ceux de la reine, du prince de Galles et du Danemark, annonçait aux populations notre arrivée. Habitation (|ui s'elforce d'être élégante, en tout cas fort confortable et riche; des dames, des swells (2); on mange pour passer le temps. On mange ici aussi naturellement qu'on tourne ses pouces ailleurs. L'attente dure deux heures : on boit et on mange pendant deux heures pour se préparer au lunchcon final. Des nègres, dont le teint n'est pas à l'épreuve de la pluie, font des parades musicales et épileptiques. La foule oublie, en riant de son gros rire, toutes les épreuves de l'attente. La neige tombe toujours. Mais tout à coup, chacun se pousse, on serre les rangs; le signal a été donné à 4 milles de là, je brave à mon tour les frimas et je grimpe sur le mur du jardin. Un bruit lointain de marée montante se fait entendre; il grossit, il approche; les chapeaux s'agi-

(1) Il s'a«{issait d'assister à la course de bateaux entre Tiiuiversité d'OxIonl et celle de Cambridge.

(2) Mlé<]aiits à outrance.

104 UIV DIPLOMATE A LOXDRES.

ieni au loin sur les cslacades et sur les bateaux accotés. Je ne vois rien encore, si ce n'est des pi.f^jeons qu'on lance; ils montent et emportent tout droit les nouvelles de 400, de 300, de 200 mètres avant le but, aux quatre coins de l'Angleterre, voire même d(; Greater Britannia, car les mires (1) attendent. Enfin, voici Je premier équipage; il me semble bien apercevoir une petite ligne bleu clair sur l'eau, c'est Cambridge. Le bleu foncé le suit à trois longueurs; il regagne évidemment l'avance perdue. Le crew (2) d'Oxford avait été désorganisé, il y a quelques jours, par la maladie d'un de ses rameurs qui a dû être remplacé par un bomme non entraîné ; aussi parie-t-on deux contre un pour Cambridge. En effet, le bleu clair arrive le premier; il en est temps : il n'y avait plus qu'une longueur. Cris, fanfares, pigeons dans tous les sens. Mais, attention sur l'eau ! Voici venir d'autre coureurs plus formidables ; c'est la City qui arrive la première, en tête de la flottille à vapeur; vingt navires la suivent, sifflant, fumant, lâchant la vapeur pour tâcher de ne pas écraser les frêles esquifs. Déjà les vainqueurs rei/ienuent au milieu d'acclamations enragées ; il est vrai que les vaincus bleu foncé qui les suivent ne sont pas moins acclamés. Un magnifique lancheon attendait, chez notre hôte, vainqueurs et vaincus.

Nous ne pouvions nous attarder, et nous voici lancés dans cette débâcle de véhicules à un, à deux, à trois, à quatre, à cinq chevaux. Nos privilèges ne pouvaient rien contre un regular hlock.W faut prendre patience.

(1) Fils électriques.

(2) L'équipage.

Dans nos oreilles, la Ironipelte d'un cocher tromnibus à quatre qui charme ses loisirs par des sons à faire hurler les chiens; un cocher de four whceler (fiacre), lype idéal avec sa face rubiconde, lâche des paroles sentencieuses avec une ma<]ni(ique impassibilité sous la nci<je fondante; un autre personnage profite de Tauditoire pour réclamer a radical rc formation of Parliament! et je distiu'pie aux intonations d'un quatrième qu'il prêche sa religion. Je dois dire qu'on n'avait pas renié ses couleurs et que le bleu foncé d'Oxford n'avait pas dispaiii des fouets, des boutonnières, des chapeaux. Du haut en bas, tout le monde prend part à ce jeu ; les plus misérables s'y portent avec autant de passion que les heureux de la terre qui vont voir lutter leurs fils ou l(*s représentants et les héritiers de leurs anciennes rivalités de grands seigneurs universitaires. Ce n'est pas seulement dans ses luttes politiques, c'est aussi dans ses jeux, dans ses passions nationales, que la société anglaise se divise, comme on l'a dit, non par tranches horizontales, mais par sections verticales.

Londres, 23 mars 1872.

SirCh.Dilke (I), devant rcnouveli r son atlacjue contre la liste civile de la reine, j'ai iroiivè / ail house (2) au Parlement (3). Les membres refluaient jusqu'à la

(1) In (les deux représenlants de (iliclsea.

(2) (ili mihre pleine.

(3) u Les séanees du Parlemeiil j)en(l;int la session, écrit M. (iavard dans ses \otes, firent proinpternent partie Acf> habitudes de ma vie. Aussi exact que si j'avais été relancé à domicile

galerie diplomatique, où ils ne se (iistin;:jnaient de la foule plus polie de leurs hôtes que par le privilège du chapeau sur la tête et des : Hearl hearl ou autres marques de leurs sentiments. La réciproque est vraie, et j'ai déjà occupé les galeries supérieures réservées aux MM. PP. (1), mais toujours chapeau bas.

Dilke a eu tout le loisir de dire ce qu'il pensait ; il a parlé une heure et demie sans une pause, sans un soupir, sans un point d'orgue, sans un hélas ! ou un holà ! de la Chambre. Elle a laissé à M. Gladstone le soin de lui témoigner son sentiment. La placidité avec laquelle le chef du cabinet avait passé, dans l'intervalle de la session, sur les attaques dirigées contre la couronne, par le membre de Chelsea, devant les ouvriers de Newcastle, n^était plus de mise après la maladie du prince de Galles et les éclatantes manifestations du loyalisme national. M. Gladstone a donc trouvé des flots d'éloquence pour confondre l'imprudent agresseur du trône, démontrer les erreurs commises dans ses additions par le soi-disant instructeur du peuple, et faire ressortir enfin le contraste de ce compte par sous et deniers et de cet appel aux plus petites passions avec la grandeur de l'institution dont il était seul à méconnaître les services. La Chambre a été plus loin dans son improbation ; elle a, chose rare, manqué de patience. Quand M. Oberon Herbert (2), frère de lord Carnar-

par le whip d'un des partis, je ne manquais pas d'accourir, soit avant, soit après le dîner, quand le compte rendu affiché sur les murs du club annonçait une discussion intéressante. »

(1) Membres du Parlement.

(2) Fils du troisième comte de Carnarvon.

1011, s'est levé pour soutenir la motion de sirCli. Dilke, elle s'est refusée à l'entendre. La scène a été parfaitement comi(jue; ou a lutté, pendant plus d'une heure, avec une obstination égale de part et d'autre. A peine \\. Herbert a-t-il eu lancé le mot sacramentel de ; « M. Speaker v (jue les cris de : Divlde! Division! division' — comme nous dirions Aux voix! — s'élèvent de toutes parts. Mesurant dès lors ses forces et les ménageant pour la longueur du combat qu'il engage, l'orateur ne lanci' plus ses paroles que syllabe après syllabe; chacune soulève une tempête de cris divers; mais, comme on ne peut crier toujours sans perdre haleine, (|uand les crieurs respirent, l'impassible lutteur, les mains dans les poches, leur donne en pâture une nouvelle syllabe, et le tumulte recommence; les plus jeunes soutenant seuls la partie, les cris d'animaux deviennent bientôt dominants dans le chœur.

Le Speaker assiste tristement à ce match, aucjuel l'usage ne lui permet pas de mettre fin. Quand les interrupteurs s'aperçurent que l'avantage resterait forcément à l'adversaire qui ménageait si bien ses ressources, ils eurent recours aux diverses ruses légales en usage. Tout à coup un membre se lève et dit, avec le plus grand sang-froid, qu'il croit que la Chambre n'est pas en nombre ; il lui est permis d'affirmer qu'il n'y a pas 40 membres présents, (juand il y eu a plus de 500 qui étouffent et font entendre au loin, sous les parois de Westminster, leurs formidables grognements. N'importe, il faut vérifier, l'usage l'exige. Le Speaker se lève et commence à compter avec son chapeau; mais, o miracle! le vide s'est fait, tout le monde

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a disparu; est-ce par les portes, est-ce sous les bancs? Néanmoins, la question est douteuse, et il faut compter régulièrement. Grâce au gouvernement qui ne pouvait quitter son banc, les 40 y sont. La foule reparaît comme par résurrection, et la bataille recommence. Au bout de quelques minutes, on a recours au même expédient; la partie avait été mal jouée la première fois, on espère mieux réussir à la seconde épreuve. Vain espoir! les 40 se trouvent encore. Dès lors, la victoire est assurée à ce parleur indomptable; il ne s'agit plus que de le priver des avantat^es qu'il attend de la publicité donnée à ses paroles. Il se trouve donc un membre pour faire remarquer au Speaker que des étrangers se sont introduits dans la salle; et, en effet, le Speciker qui, jusqu'à présent, ne s'était pas aperçu de notre présence dans la galerie et de celle des journalistes au-dessus de sa tête, nous fait prier de sortir. Les dames, plus heureuses que nous, ont l'avantage de rester parce qu'elles ne sont pas dans la salle dont un grillage les sépare. Grâce à cette heureuse et transparente fiction, elles demeurent; et c'est, sans doute, par elles que le public a su, ce matin, l'issue de cette lutte homérique d'un contre tous; il est vrai que ce lutteur avait pour lui le droit.

Londres, 2 avril 1872.

L'absence de tous les ministres et de tous mes intermédiaires m'obligea me croiser les bras. Quel préjugé de croire que l'Angleterre est un pays d'affaires ! Ce sont des ruraux qui viennent en ville bâcler les affaires

publiques dans riiitorvallo de leurs chasses et de leurs S])oriinfjs, Ils n'out ici qu'un pied-à-terre et, quand ils sont en ville, ils ne se préoccupent que de chauffer la machine pour aller plus vite et retourner plus tôt à leurs plaisirs champêtres. Aussi faut-il voir comme les affaires publicjues se font!

Voici un mot de mon chancelier, digne de Thisloire. Comme je venais de réduire une dépense : '^ Vous créez là un mauvais précédent; c'est une économie. «

Nous avons passé la journée au Cristal Palace. C'est le temple de la vulgarité, le pêle-mêle le plus grossier, la négation de toute idée d'art et de goût. On a écrémé les chefs-d'œuvre du monde entier pour faire l'assemblage le plus écœurant; de plus, et pour que cela reluise, ou les lave au moins une fois l'an. On a si bien encombré le vaisseau le plus gigantesque qu'on se croit au bazar de Mme Tusseau. C'était un 2^cople day ; b^ peuple élaitvenu, en effet, y manger; il paraît qu'il mange mieux là qu'ailleurs. Le public est digne du palais. Que la race est laide, les jours de fête, quand le fond saxon vient à la surface ! Ma jeune amie s'est fort amusée de tout cela et surtout d'une ménagerie que nous avons rencontrée entre l'Alhambra et un temple égyptien. Une panthère noire et un beau lion qui avaient envie de manger un chameau, leur voisin, ont fait notre admiration.

Londres, i2 avril 1872.

Hier, j'ai écrit longuement au ministre après mon entretien avec lord Granville. Je me suis rabattu au

Parlement où m'a diverti le spectacle des divisions. Quand la Chambre est en comité, pas de Speaker, la masse est sous la table, pas de longs discours, on vote souvent. Tout un côté crie : aie; l'autre répond ensuite : no, avec d'autant plus de force qu'il est en minorité. Comme on conteste régulièrement le résultat, les aies sortent par un bout, les nos par l'autre, puis les tcllers (1) reviennent, saluent, et je crois bien qu'ils annoncent ensemble le résultat.

Londres, 25 avril 1872.

Hier, à quatre heures, nous nous sommes mis en route, en costume d'entre chien et loup, habit noir, cravate de couleur, pantalon rayé, mais orders and décorations, dames en toilette à l'avenant. On se rend à Buckingham Palace (2) : deux ou trois cents invités, une sélect partij. Musique en livrée à droite : c'est le Conservatoire, ou quelque chose d'équivalent; il peut bien jouer ce qu'il veut, personne pour l'écouter ; puis, dans le salon du centre, ténor sentimental, piano, Mme Schumann, la famille royale assise, en ordre hiérarchique; personne n'a l'idée de rire. Vastes buffets dans une ou deux salles attenantes : l'air est dévorant dans ce pays, il faut dévorer pour se défendre.

La reine passe entre les rangs de ses sujets; le long usage de la royauté lui a donné un air de dignité, mais il a fait plus que la nature. On s'incline un peu comme

(1) Ceux qui comptent.

(2) Palais de la reine.

à l'église; clic s'arrctc et dislribuc des paroles qui se trausnicltent de génération en génération. Kl le a tendu la main, non pas à moi, — ce serait un événement de plus dans Fliistoire, — mais, avec un empressement marqué, à une pagode qui était à cùlé de moi ; je croyais voir un vieux rajah de l'Inde; c'était la vicomtesse IJeaconsfield. Derrière elle, LotJiair , Conninysbij , tlie Jew (1), Dizzy (2), toujours sépulcral sous les restes de son vieux costume déjeune Angleterre; il y a du clinquant oriental dans cette apparence fardée. II n'est pas drôle (juand il ne larde pas Gladstone.

Le dernier effort de l'art, après ou plutôt entre les deux musiques, c'est l'enlrée de deux pifferari écossais, avec double ou triple galoubet. Ils soufflent indéfiniment, et ce sont des gaillards (jui ont du souffle. Ils vont et viennent à grands pas égaux et soufflent toujours. C'était à mourir.

Nous allons avoir la visite de la reine de Prusse, la semaine prochaine : pénible présentation.

Londres, 2 mai 1872.

Le télégraphe nous apprend que .\L d'Harcourt est nommé (3).

Le colonel Anson est au plus mal : rupture d'un vaisseau dans la poitrine; il me semble qu'il y a peu

(1) Ili'ros ik's romans ilo M. Disraeli.

(2) Dizzy, surnom do M. Disraeli.

(3) Le i\\\c de Brojjlie avait donné sa démission d'ambassadonr ; il était remplacé par le comte Bernard d'IIarconrt, de la brandie ducale.

de chances de le sauver. C'est le plus galant homme que j'aie encore rencontré en Angleterre. Il m'est on ne peut plus sympathique. Mme Vernon ne quitte pas son amie. Vernon s'obstine à emmciier sa femme pêcher en Norvège : « Les courants d'air, c'est si bon pour les poitrines délicates. «

Hier soir, prima sera, c'est-à-dire à onze heures, chez lady Jersey, fille de sir Robert Peel. J'y ai rencontré une lady qui arrange proprement mes connaissances, celle qui a chanté et celle qui a dansé. ''^ Qui voit-on chez elle? Rien que de la canaille, pas un tory. — J'y ai vu lord Derby. — Vous appelez cela un tory? » Du reste, drôle de personne qui revient de Rome sans édification, furieuse de n'avoir vu que la société piémoutaise. On pourrait causer dans ce salon si l'on avait le temps d'y panser, mais il faut se hâter de partir en interrompant ses phrases, pour aller chez Gladstone.

Londres, 9 mai 1872.

Le roi des Belges a présidé le banquet du Royal literary fund. Il s'est acquitté de cette tâche, nouvelle pour un souverain, avec beaucoup de bonne grâce et aux applaudissements d'une assistance aristocratique et lettrée, doublement flattée des compliments qu'elle recevait d'une bouche royale et dans sa propre langue. La fondation du royaume de Belgique a nécessairement défrayé les compliments et félicitations qu'on a échangés; mais le nom même de la France ne figure ni dans la dissertation de M. Disraeli, ni dans la réponse du petit-fils de Louis-Philippe.

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