‹ Un diplomate à Londres;Chapitre 6 sur 16 · A IV NÉE · texte numérisé non relu

A IV NÉE

Miisunis, qui cherche à se faire bien venir à raml)assa(lc de France, m'a témoigné sa surprise de ne m'avoir pas rencontré. Je lui ai répondu : « Je ne puis m'élonner qu'on ait oublié le représentant de la France dans les invitations du banquet, puisqu'un banquet oa a bien oublié la France elle-même. «

Tant pis, c'est un mot, et les diplomates ne doivent pas passer pour en faire; mais je suis furieux contre le roi des IJel^jes.

Londres, 14 mai 1872

Hier soir, j'ai été présenté à l'impératrice-reine (1) : c'était en plein public, à Prussia-House. Foule de rois et de princes, cercle. Grand silence à mon apparition. La reine, belle parleuse, ne s'arrête pas, même pendant qu'on change son auditeur; le discours passe de l'un à l'autre, sans point ni virgule. Klle me témoigna le regret Irrs vif de n'avoir pas rencontré le duc de Broglie qu'elle désirait connaître depuis si longtemps; elle avait été tout exprès à Coppet. ^t Madame, je lui ferai part des regrets de Votre llajesté. » Puis elle se plaignit du mauvais temps et de la pluie. « Madame, la pluie calmera la mer pour le passage de Votre Majesté. » Ainsi finit ce mémorable entretien. C'était bien le cas de ne ne pas faire de mot, et je m'en suis tiré avec toute la bêtise voulue.

La seule chose amusante était une musique qui res-

(l) I/impératricc d'Allemagne était venue l'aire une visite en Angleterre.

semblait à un robinet lâché en bas de l'escalier. Goutte à goutte, une distillation de fausses notes.

Londres, 25 mai 1872.

.l'ai passé hier une journée noyé dans la verdure (1). Rien n'égale la fraîcheur, l'éclat, l'harmonie de ton de la campagne anglaise, surtout quand ce produit du brouillard brille sous un premier rayon du soleil qui revient enfin. Partout des arbres d'une vigueur et d'une vétusté extraordinaires, avec un magnifique étalage de branches, un tapis courant par-dessous, vert sur vert; cela monte et descend en croupes arrondies à perte de vue; la Tamise met une ligne d'argent au fond du tableau. Je n'étais qu'à 20 milles de Londres, je me suis cru à 200 lieues de sa fumée et de son bruit. Quel repos! et toutes sortes de chants d'oiseaux dans les branches et dans l'air, une symphonie pastorale, peu d'habitations et encore moins d'habitants. Une grande ferme de 20,000 francs de rente, qui marche tout seule; une locomobile fait toute la besogne; elle laboure, sème, fauche, coupe, hache, bat, rentre les récoltes; il n'y a qu'à changer un peu, de temps en temps, les accessoires et à laisser faire. Le fermier est un respectable gentilhomme avec un chapeau rond ; sa femme se tient dans son parloir, avec des fleurs dans sa jardinière devant la fenêtre, les envois de la circulating library sur la table; piano au fond, et des miss avec des incisives de rongeur. Je ne dis pas qu'un peu de chaume, un peu plus de pêle-mêle de poules fami-

(1) Visite à l'un des domaines de la comtesse Waldegrave.

lièrcs, (le bœufs attrlcs, un peu moins de correction et (le netteté partout n'auraient pas ajouté au piltorescjue. OIj ! qui me rendra la campagne rustique, où les l)ètes du bon Dieu sont cbez elles!

Mes botes, très agréables, sont réfugiés dans un pied-à-terre aufjuel ils ne peuvent donner que quelques jours dans Tannée : une rucbe composée de pièces et de morceaux, sans caractère ni ancienneté; un jardin coupé au basard au milieu de la prairie qui le conlinue à perte de vue. .l'ai trouvé là Hayward, le conteur breveté, l'intermédiaire de tous les bommes politiques, la providence des diplomates; IJeaulieu (J), (jui m'a lu les lettres bumoristi(|ues qu'il écrit pour amuser le prince de (îalles; lord Xorreys (2) et sa femme : le mari s'est converti pour l'épouser; puis, Bortbuick (3) du Aforning Posf : il a épousé une Clarendon, fine personne, l'esprit ouvert, cultivé, de l'agrément; un

Seymour, m. p l'oublie le reste de la table. J'ai

beaucoup causé avec Fortescue des princes, nos amis communs, dont les portraits remplissent sa campagne; \a S/nalali y est aussi. Il parait passablement ennuyé de la position du ministère. Les causeries des commissaires anglais mettent (iladstone ou flagrant délit d'assertions erronées. .Jamais on n'a vu pareilles maladresses en Angleterre et pareille disposition à continuer, (iladstone avait promis de rester et de veiller au grain : le voilà dans le pays de Galles.

(1) Ministre do Hel;{i(jiie.

(2) Futur coiiiic .Aldujjdon.

(3) IJiirounet eu 1880 et ui. p. lijuly IJorlhuiik était née Lister, nièce du comte Clarendon."

Londres, 28 mai 1872.

La journée crhier (J) a été fort belle, mais il n'y a rien qui réjouisse le cœur à voir la société sens dessus dessous. C'est le jour de fête de tous les sens. On vend beaucoup de faux nez et de fausses barbes à l'usage des ivrognes de circonstance qui gardent quelque vergogne. On boit, on mange à deux joues pleines. Le grand luxe est de mettre une nappe sur sa voiture, de s'attabler et de s'empifrer devant les meurt-de-faim. Ceux-ci ramassent et volent les miettes. L'espace laissé libre par les voitures et les chevaux est rempli dé bâtons et de flèches qui se promènent dans l'air; tant pis si vous tombez dans un de ces jeux nationaux. Pour le fusil, on a obtenu qu'on tirerait dans un grand tube; il y a moins de mérite à atteindre le but, mais c'est moins dangereux. Je ne parle pas des chevaux et du jeu. Perché à la hauteur d'un troisième étage, sur le toit de la grande tribune, je n'ai vu que l'ensemble, mais l'espace était encore plus grand que la foule. Dans cette description un peu courte du derhtj day, n'oublions pas des myriades de tentes à ciel ouvert qui couvrent la plaine et le hill (2) : ce sont des chiffons attachés à quatre baguettes et qui volent au vent; à côté, tout ce que la boue de Londres nourrit de plus sale et de plus déguenillé, qui dit à tout venant : Accomodation, venj yood accomodation. C'est le triomphe de la pudibonde Angleterre. Rien à dire quand on

(1) La course annuelle du derby.

(2) Monticule.

entre dans Tenceiote convenue, juste entre quatre tables servies sur les toits des voitures.

Au retour, c'était une immense soûlerie que nous avons laissée derrière nous, eu partant avant la fin.

Londres, 2 juin 1872.

Je crois (jue le traité de Washington est à l'eau et le ministère au l'ond de Teau ; mais comment enleronl-ils un autre? M. Disraeli dit juste (juand il compare M. Gladstone et ses collè<[ues qu'il voit en face de lui, au banc des ministres, à une chaîne de volcans dont les cratères sont éteints. Aucune hâte, d'ailleurs, de l'autre coté. Lord Derby déclare formellement (jueses amis et lui attendent (jue le mouvement (jui se fait dans le pays soit plus prononcé, et qu'ils n'entendent pas se mettre à la merci des radicaux et faire leurs affaires pour se maintenir au ministère. Quel dommage qu'il ait une si lourde et singulière prestance, une parole si embarrassée et si peu ailée ! On se représente bien ainsi un country-gentleman, mais le fils de lord Derby! Son programme d'opposition patiente, effective, plaît beaucoup moins aux conservateurs qu'aux membres du parti au pouvoir.

M. Gladstone inquiète les uns par les hardiesses de^ son esprit, les élans de sou cœur ou les imprudences de sou langage; il mécontente les autres par la hauteur ou la maladresse de ses procédés et les abus de pouvoir dans les(juels il païaît se complaire. .l'ajoute que, toutes les fois que je l'entends, je suis sous le charme de cette parole facile, riche, ondulante, de cet

organe liarinonieux, de celle belle et claire prononciation, de cette élocution et de ce regard mobile qui suit, cberche et surveille chacun des auditeurs, sans permettre que son attention échappe un moment; mais j'ai bien du mal à suivre sa pensée à travers tous ses méandres, ses incidents, ses obscurités; je me demande parfois s'il la comprend toujours lui-même.

Hier soir, le diner des uniformes (1). Le mien entre le ministre du shah de Perse, qui m'a beaucoup amusé en me prouvant qu'avec le service obligatoire et les poor rates (taxes des pauvres) en Angleterre, l'Occident se faisait musulman, et le général Cust, Chamberlain^ vieillard fort agréable, plein de sympathie pour la France et appréciant à leur juste valeur le comte de Paris et le duc d'Aumale. Une musique d'Offenbach à grand renfort de pistons brochait sur notre conversation. Dîner assez court. La belle lady Castalia est ensuite apparue dans tout son éclat et sa grâce, et on a établi le courant d'air nécessaire à ses épaules nues. Pendant la soirée, le comte Bernstorf m'a honoré de sa recherche et il m'a expliqué toutes ses croix dont une que Bismarck n'a pas. Un ami du Foreign m'a montré un escalier dérobé, par lequel j'ai pu m'échapper, le grand escalier étant occupé par les colonnes d'assaut de la foule. J'ai pu ainsi gagner Slafford-House, chez le duc de Sutherland, un peu avant minuit.

Ah! quel escalier! Je n'ai pas eu le temps de me faire un jugement sur l'architecture, mais quel vaisseau! c'est plus que royal. Avec cela une duchesse de

(1) Dîner chez lord Granville.

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