ANIMEE
Siitlicriand (jui ;i dii être plus hcllo encore que le palais qu'elle habite. I^e possesseur de tous ces trésors, quand il montait cet escalier (ju'un bataillon pourrait gravir de front devait aisément penser qu'un homme ne vaut pas un autre homme. Les grands appartemonts étaient l'ermés, on ne voyait donc pas les trois millions de peintures qu'ils contiennent; mais, à première vue, il y avait bien en bas pour cinq cent mille francs de croûtes, portraits, water-colours, lithographies ornées de cadres, sans doute de grande valeur, mais on n'y voyait pas bien et je n'ai fait que traverser pour airiver à minuit el demi chez M. Gladstone. Oîi allonsnous? C'était dimanche, et il y avait encore une vingtaine de personnes, il est vrai, tous diplomates (]).
EXTIIAITS DES XOTES.
LES NÉGOCFATIO.VS DU TRAITK DK COMMFIICK.
Le comte Bernard d'Harcourt arriva à Londres, le 7 juin, pour remplacer le duc de Hroglie. Il partit en congé le 1) août. Le lendemain matin, W. Ozenne survint avec les instructions du président pour Touverture, à Londres, de la négociation sur le traité de
(1) De juin à oct()l)rc, la corrcspondaiico fail (Ic'faiit. M. (îavard, ayant alors sa fumillc auj)rt's de lui, n'avait pas occasion de lui écrire. A partir du mois d'août, il fut surtout occupé, comme on va le voir, par la néjjociation du traité de commerce, affaire délicate qu'il n'avait pas perdue de vue depuis son arrivée à Londres,
commerce. Il avait été question de cette affaire dès la fin de 1871. M. Tliiers élait tourmenté de l'idée de s'affranchir des odieux traités de 1860 et, en môme temps, de créer les ressources dont il avait besoin pour payer les intérêts de notre rançon par un impôt sur les matières premières. Dès que la Chambre lui eut donné les pouvoirs nécessaires, il n'hésita pas «à s'en servir. Les traités furent dénoncés le 15 mars 1872, à un an de notification, c'est-à-dire, pour cesser leur effet au 15 mars 1873. Je n'entrerai dans le détail de la négociation qui s'ensuivit, (}ue dans la mesure nécessaire pour l'intelligence de la comédie qui se joua entre Londres et Paris, dans les mois d'août, septembre et octobre, et dont je fus un des principaux acteurs. Je dis comédie, parce que toutes nos peines, bien que couronnées de succès dans le moment, n'eurent pas de résultat, et parce que le jeu des personnages fait tout l'intérêt de cette action sans suites.
On n'avait d'abord aucune idée de m'y donner un rôle direct pas plus qu'au duc de Broglie; c'était l'affaire personnelle de M. Thiers. Tout autre que lui, dans sa pensée, élait incapable de la faire réussir, et il n'avait besoin que d'un instrumenta sa main et à sa dévotion. M. Ozenne arrivait donc à Londres comme une émanation directe du cerveau de M. Thiers, avec mission de passer par-dessus la tète de l'ambassadeur à Londres, comme du ministre des affaires étrangères à Paris.
Les instructions que M. Ozenne apportait étaient pleines d'illusions; on demandait à l'Angleterre de renouveler les traités de 1800, avec aggravation de certains droits, à titre de protection pour l'industrie
AXNEE 1872. 121
nationale, ci augmentation des taxes afFércntes à tous les produits faliriqués, à titre de compensation des droits sur les matières premièr<'s; on demandait de plus l'application immédiate du nouveau régime, sans attendrez l'expiration légale du traité en IS73.
Je connaissais bien mon terrain; je l'avais depuislongtemps étudié, et je savais ce que nous allions trouver dans le gouvernement anglais : une grande hoime volonté pour sauver les traités de \SCA) et en même temps pour nous permettre de relever nos finances, mais aussi la ferme résolution de ne pas se compromettre avec le Cohden Club et ses principes : voilà pour M. Gladstone. Lord Granville et sir Ch. Fortescue y ajoutaient une pensée politique. Le bon vouloir était moindre du cùté du chancelier de rÉcliiquier(J), ennemi en principe des traités de commerce, peu ami de la France, déterminé à ne prendre aucun engagement nouveau de nature à le gêner dans ses projets. Ouant au pays, il était en grande méfiance, convaincu (j ne toute proposition émanant de M.\I. Tliierset Pouyer-Quertier cachait un mauvais dessein. Xous n'avions guère pour nous que les armateurs des grands ports, désireux de reconcjuérir le traitement national en France pour les navires anglais faisant Fintercourse indirecte.
D'un autre coté, les affaires délicates que j'avais déjà eu à traiter dans mes précédentes gestions avaient établi, entre M. de Rémusat et moi, une correspondance régulière et une confiance réciproque. Je
(l) The H»''* R. Loup.
122 UM DIPLOMATE A LOMDRES
n'iiésitai donc pas à lui dire : c S'il s'agit, uon pas d'aholir, mais de saiiior les traités de 18G0 et les principes sur lesquels ils reposent, tout en facili-^ tant à notre gouvernement le recouvrement de ses impôts nouveaux; s'il s'agit, en un mot, de modifications purement fiscales, et si vous êtes disposé, en même temps, à aff'ranchir la marine anglaise du régime différentiel dont elle est la victime en ce moment, je vous garantis le succès. Si vous poursuivez des vues protectionnistes ouvertes ou déguisées, renoncez à la partie, v Je fus immédiatement d'accord avec M. de Rémusat; mais il fallut plus d'une dépêche et plus d'un voyage de M. Ozenne pour ramener le président à ces idées.
Au début, on trouva que je le prenais bien d'un peu haut pour un chargé d'affaires de rencontre; mais, avant la fin du mois, on me félicitait de la tournure nouvelle que j'avais donnée à la négociation. M. de Rémusat m'écrivait que le président était très frappé de ma correspondance officielle et privée et me témoignait sa satisfaction. A partir de ce moment, ce ne furent plus que félicitations, encouragements à aller de l'avant. J'ai eu certainement mon jour auprès de M. Thiers, pendant son séjour à Trouville; les échos m'en sont revenus de tous côtés; c'est moi qui empêchais la descente en France de l'Empereur; moi qui expédiais les navires de guerre de Sa Majesté sur les côtes de la Manche pour saluer le président, etc.; ce qui était plus vrai, c'est que je menais la négociation du traité. Après avoir obtenu qu'on retirerait toute prétention à un amendement protectionniste et qu'on restreindrait la négociation aux clauses purement fis-
ANIVKE 1872. 1-23
cales, j'entrepris de faire séparer la question tle princi])e de son application.
Je savais parlaitenicnt toute la peine qu'on aurait à s'entendre sur la détermination do ces taxes destinées à compenser seulement les droits sur les matières premières, surtout si Ton donnait aux intéressés le temps d'opiner; d'un autre coté, je ne me dissimulais pas le temps qu'il faudrait pour un semblable travail; or, avec le temps, c'était la matière même de la né<jociation qui nous échapj)ait. Plus nous approchions du IT) mars I87,'î, moins l'Anfjlelerre avait à nous concéder, puisque nous recouvrions notre pleine liberté à partir de cette époque. Je mis les pieds dans le |)lat, et j'exposai à M. de Rémusat (ju'il nous fallait un renouvellement du traité pour nous lier nous-n)émes, et a;issi pour l'effet moral en Europe, au point de vue de la politique générale comme de la polilicjue commerciale. Il est probable qu'on trouva mes raisons bonnes, car, apiès avoir consenti à la suspension des clauses protectionnistes, on consentit à la disjonction de la question de principe et de son application. Il fut eutcMulu (jue le traité consacrerait le principe des droits C()m[)ensateurs, réservant leur détermination aux décisions d'une commission mixte qui se réunirait à Paris dès la signature.
La négociation n'était pas engagée depuis un mois qu'on sentit la nécessité de me venir en aide et de donner plus de poids à mes paroles. Je fus officiellement désigné comme premier plénipotentiaire de la France, et mes pleins pouvoirs me furent adressés le 13 septembre, en même temps que ceux de 11. Ozenne.
C'était un grand honneur qu'on me faisait. M. de Uémusal me confia, un jour, qu'on élait venu lui dire que le gouvernement anglais s'attendait à ce qu'on envoyât un gros personnage, plus gros même que l'ambassadeur, pour signer. Il n'en était rien. Lord Granville, qui appréciait ma franchise et l'entrain avec lequel je menais l'affaire, était très aise de me donner un témoignage public de ses sentiments en signant avec moi le traité; il me l'a dit depuis et l'a répété publiquement. La difficulté était de signer avec M. Ozenne dont la position hiérarchique dans l'administration française n'était pas couverte parle caractère diplomatique; cependant lord Granville passa outre et il me fit la gracieuseté de me dire que c'était pour me ménager à moi-même la signature.
On ne se ferait pas une juste idée des difficultés, même matérielles, de la tâche que j'avais acceptée, si l'on oubliait que, dans les mois d'août, de septembre et d'octobre, il n'y a personne à Londres, surtout pas un ministre. A Londres, il est vrai, il me restait un intermédiaire merveilleux, M. Kennedy, que lord Granville avait désigné tout exprès. Je dois dire que c'est à ce choix, à 1 intelligence et à la bonne volonté de cet intermédiaire que nous fûmes principalement redevables du succès; mais cet utile intermédiaire n'empêchait pas la correspondance directe avec les membres du cabinet. Mes lettres poursuivaient lord Granville à Walmer-Castle, M. Gladstone à Hawarden, the H'''* Fortescue à Shewton-Mendip. Les réponses de M. Gladstone étaient nuageuses et aussi peu claires que ses rédactions de traités; celles de lord Granville
courtes, mais concluantes; quant à Fortcscue et lady Walilegrave, ils furent vérilahlemc^nt parfaits; je ne m'étais pas inutilement réclamé près d'eux du nom des princes d'Orléans pour gagner leur confiance.
Pendant que nous nous efforcions ainsi de nous mettre d'accord pour le renouvellement du pacte de 18()0, les trois empereurs se réunissaient à Berlin, et les représentants de rAn<jleterre n'avaient pas été plus que ceux de la France convoqués à cette entrevue. J'insistai beaucoup auprès de lord Granville, pour que les absents profitassent de l'occasion afin de s'entendre et de répli(|U('r par un rapproclirnient des deux nations sur le terrain des intérêts matériels, aux embrassades à buis clos (les trois potentats. Je fis aussi développer celle thèse dans les journaux qui eurent leur part dans la négociation. J'étais et je reste convaincu que, pour mener à bien une affaire en Angleterre, il faut, en même temps qu'on s'adresse au gouvernement, négocier directement avec l'opinion par la presse et par les membres du Parlement ondes cbambres de commerce, s'il s'agit d'affaires qui les concernent. ,\c n'ai jamais négligé ce moyen et m'en suis toujours bien trouvé, en 1872, comme plus lard, en 1875, avec le cabinet conservateur.
J'arrive à la période critique de l'affaire. La fin d'octobre approchait, il fallait aboutir; malheureusement, plus on approchait du terme, moins il y avait de neltelé dans la direction venue de Paris. C'était, au sein du conseil, des discussions d'autant plus vives qu'on n'osait pas aller au fond des choses et mettre le président en contradiction avec lui-même : il parais-
126 UN DIPLOMATE A LOMDUES.
sait oublier ce qu'il avait concédé dans Toriginc. Le pauvre M. Ozennc n'en pouvait plus; il me revenait complètement désemparé. Heureusement, mes letlres faisaient foi de ce qui avait été dit, et j'allais de Tavant, sans autre souci que de vaincre ou de périr.
Le 24 octobre, je jugeai que nous étions arrivés au moment psychologique. D'une part, M. Ozenne m'apportait de Paris Tordre de changer nos propositions, de reprendre la stipulation d'une durée fixe que nous avions jusqu'alors écartée, contrairement à mon avis. Il n'était plus temps de revenir sur nos pas, môme pour améliorer les conditions du contrat. J'avais pu m'apercevoir que lord Granville élait très ébranlé depuis qu'on s'était rendu compte, en Angleterre, que, avec ou sans traité, nous ne pourrions appliquer à l'Angleterre un régime différentiel, soit pour sa marine soit pour son commerce; j'avais été averti par une amie sûre (lady Waldegrave) qu'il fallait en finir promptement et ne pas fournir de prétexte pour rompre. C'est précisément ce que j'étais invité à faire, en venant proposer, au dernier moment, de remanier toute notre rédaction. On y aurait vu certainement plus de malice que nous n'en mettions, d'autant qu'il n'y en avait aucune. C'était qu'on ne se rendait pas compte que la garantie du traitement défaveur nous assurait par la voie indirecte, à cause du traité qui liait l'Angleterre à l'Autriche, la même durée qu'on voulait s'assurer par une stipulation directe. J'annonçai à Paris que j'ajournais la communication des propositions nouvelles, et je donnai ainsi les motifs de cet ajournement : « M. Gladstone a la prétention d'être
AIVIMEE 1812. 127
le clief (lu paili an frec trade depuis la dispariliou île Cohdeu ; il se considère comme le gardien des piincipes de libellé commerciale, non seulement en An«jlelerre, mais encore en d(diors. Il croit donc avoir fait un grand sacrifice eu donnant son adhésion à nos proj)ositionspoui*le prélèvement des droits compensateurs. Depuis (jiril a pris rengagement de les laisser percevoir, les adversaires du traité, des deux ccMés du détroit, n'ont rien épargné pour lui rendre plus pénible encore le sentiment de la responsabilité (jif il a encourue. Ils lui ont représenté que, sans le traité avec l'Angleterre, nous ne pouvions nous flatter d'aucun succès dans nos négociations avec les autres puissances, tandis (jue, si nous les abordons avec son adhésion, elles ne peuvent se montrer plus sévères gardiennes des principes du frce trade que l'Angleterre ; on lui a reproché son assentiment comme un acte de faiblesse et un abandon; on lui a dit, sous toutes les formes, que c'était lui (jui assurait le triomphe des idées économiques (jue M. Tliiers aurait inutilement essayé de faire prévaloir sans sa désertion. Enfin, j'ai lieu de croire que les ell'orts des gouvernements étrangers eux-mêmes entrent aussi pour (|uel(jue chose dans le ralentissement de la bonne volonté qui s'était manifestée d'une manière si sensible en notre faveur après le succès de l'emprunt et la réunion de IJerlin. .le crains (jue le ministère, manifestement inquiet de la responsabilité qu'il a prise en acceptant nos ouvertures, ne saisisse l'occasion (|iii lui est oflerte de s'en dégager, considérant comme un bon terrain parlementaire le sacrifice d'abord consenti par
lui, puis retiré devant une demande tardive. Aux yeux de tout le monde, Tentente est aujourd'hui accomplie; les termes en sont connus ; les deux gouvernements n'ont pas cherché à dissimuler plus longtemps leur accord. S'il n'y était pas donné suite, nous ne pourrions éviter un éclat, des publications, des récriminations fâcheuses qui exerceraient la plus mauvaise influence sur les relations des deux pays. L'opinion, qui se laisse diriger par les intérêts du commerce, se soulèverait aveuglément, et, au nom du libre-échange, le gouvernement et le public s'associeraient dans une regrettable hostilité contre la France et le gouvernement de M. Thiers. C'est afin de conjurer ce résultat que j'insiste pour un retour au projet auquel j'avais été autorisé, le 18 octobre, adonner notre adhésion. «
J'attendis tranquillement l'effet de ces observations. Les télégrammes commencèrent à arriver dans la nuit du 26. Le président annonce l'envoi de M. Amé; le ministre, l'envoi d'un courrier avec pli du président. Le jour ne m'apporte cependant, lundi, que les lamentations de M. de Rémusat, qui se demande si l'on n'aurait pas mieux fait de négocier à Paris. Je reJouble. A trois heures, télégramme du président en clair: « J'avais ordonné à M. Amé de partir hier soir; je suis très mécontent qu'il ait ajourné son départ. Dans des affaires aussi graves, on fait le sacrifice de ses affaires personnelles et on part coûte que coûte. « Puis il continue, en clair, en m'enjoignant de signer et de céder. Cette injonction, entremêlée de chiffres, se renouvelle plusieurs fois. Le gouvernement anglais était donc désormais fixé aussi bien que moi. A sept heures
du soir, le courrier arrive bou premier: note du président : " Si<jnez ! si«]nez ! n Lettre de M. de Kémusat, excellente, cordiale, nette : « Tirez-nous d'allaire à tout prix, l)on succès! Je m'associe de tout cœur à vos tourments d'esprit, n M. de Poutécoulant est également cliaryé de me dire qu'on compte sur moi pour sauver la négociation. M. Ame apparaît enfin à neuf heures; malles perdues, pas de place à l'Iiùtel ; pas plus au courant que M. Ozenue des télégrammes de la journée... Mon seul souci, à partir de ce moment, lut de ne pas signeriez 2 novembre, jour des Morts. AI. Ozenne était prêt à tout signer pour en finir; heureusement, M. Thiers entra dans mes scrupules; nous eûmes, d'ailleurs, bien dt' la peine à être prêts matériellement pour le 5. Il fallut qu'on travaillât au /'^o/r«y/i Office, un jour de dimanche, pour l'expédition des actes; cela ne s'était jamais vu, et le vénérable M. Mardi, chef du service spécial qui viola le repos du dimanche, étant mort quelques semaines après, on m'accusa d'être l'auteur de sa fin.
Le 5, le traité fut signé au Fore'ujn Ofjicc, à trois heures. Lord Granville accompagna sa signature de toutes sortes de paroles gracieuses et d'une lettre officielle dans la(|uelle il soulignait les intentions amicales qui avaient décidé son gouvernement à accepter ce pacte nouveau.
« Pour les uns, disais-je à M. de Hémusat, ce sont les traités de 18()0 renouvelés et survivant à l'Kmpire; pour les autres, c'est la possibilité (rappli(jiier Li loi sur les matières premières. » J'envoyai, le jour même, une dépêche qui a fourni au ministre son exposéJes
130 Ui\ DIPLOMATK A LONDRES
motifs. Je lui écrivis de nouveau, à sa demande, pour lui donner des arguments contre les adversaires du traité : a II importe que le gouvernement ne se méprenne pas sur la valeur du sacrifice que le gouvernement de la reine a cru nous faire; elle est, en effet, la mesure de la bonne volonté qu'il nous témoigne en souscrivant à nos propositions et que lord Granvillc exprime d'une manière si peu douteuse en m'écrivant : « Je puis vous assurer que le gouvernement de la reine a donne, par son consentement, la preuve la plus grave « qui soit possible de son sincère désir, dans l'esprit Cl d'amitié qui l'anime envers la France, de lui venir « en aide dans les circonstances présentes. )3 Nous n'avons aucun intérêt à amoindrir un semblable témoignage. ))
M. de Rémusatne se méprenait pas sur la portée de la démarche de l'Angleterre; j'en trouvai la preuve dans la lettre qu'il m'écrivit le 7 novembre, c J'ai reçu, aujourd'hui même, le texte du traité et votre dépêche du 6... Je vous félicite de la mise à fin d'une œuvre à laquelle vous avez pris une grande part... Le zèle et l'habileté que vous avez apportés dans cette négociation difficile ont été remarqués par le Président de la République qui m'a chargé de vous en exprimer sa haute satisfaction. Pour moi, je vous dirais malaisément quel prix j'attache au service considérable que vous venez de rendre à l'Etat. » La suite élait un développement de l'importance commerciale et politique, etc., etc.
Ma tache était finie, ma consigne levée; j'avais hâte de retourner à Paris, où l'on m'appelait pour les questions d'application.
ARIIVKE 1872. 131
Celle uégociation a élé répocuic de ma plus haute faveur auprès de M. Tliiers. Il clianlail si hautcnieut mes louanges, un peu pour faire enrager mes chefs, qu'on me crut un moment appelé aux plus hautes destinées; toute radministralion française se inetlait à ma disposition. Mon crédit l'ut jugé tel par \I. de Hémusat, (pril me (it, à différentes reprises, venir à Paris pour tenir tête à son terrible ami qui ne souffrait que difficilement ou plutôt n'entendait pas la contradiction. Il s'aj'issait de l'application du traité du 5 novembre. M. Tliiers s'obstinait à interpréter une des clauses essentielles contrairement à toutes les déclarations, soit des ministres à la tribune, soit de ses négociateurs en Angleterre. On discutait à Versailles dans une sorte de conseil spécial auquel j'assistais. M. de Rémusat me cédait la parole et m'encourageait par des coups de coude à aller de l'avant. In jour que je devenais trop pressant, un régiment de cavalerie survint bien à propos; M. Tliiers ouvrit la fenêtre et nous le (U passer en revue à distance ; ainsi Unit la discussion. Une autre fois, comme je parlais avec convie! ion et pièces de conviction, il se leva et alla chercher dans son cabinet une boîte de chocolat; il revint, m'en remplit la bouche, et la discussion fut close encore une fois.
Je crois bien que le courage avec lequel je défendais mes opinions ne lui déplaisait pas, d'autant que je ne négligeais aucun moyen pour racheter ma franchise professionnelle par des compliments (jui m'étaient d'autant plus faciles qu'ils étaient sincères. Quand la conversation devenait gênante et touchait à des sujets de politique intérieure, ou à des personnes sur le
compte (lesquelles nous ne nous entendions aucunement, je me souvenais du coup du régiment, et, à mon tour, j'ouvrais la fenêtre aux militerlana . Je n'avais que le premier mot à dire, après quoi il n'y avait plus qu'à écouter, et, vraiment c'était tout plaisir. J'appris ainsi, un soir, toutes les transformations de l'armée romaine; j'avais toujours cru qu'il n'y en avait eu qu'une seule et la même de Romulus jusqu'à la fin ; mais il y en a eu plusieurs; l'armée romaine a passé par des transformations aussi radicales que l'armée française depuis qu'il y en a une, et, à l'appui de cette thèse fort vraisemblable, M. Thiers abondait en arguments. De l'armée de Marius ou de César, nous passâmes à Marins, à César, à Pompée. « César était un ignorant, il ne savait rien de l'art de la guerre, mais il avait le génie ! Ah ! le génie, cela supplée à tout. » Des anciens, nous arrivâmes aux modernes, c Le plus complet des hommes de guerre, c'est Turenne. Il réunit toutes les parties. Quant à Napoléon, lui aussi, c'est le génie que la Providence n'a allumé que deux fois dans le cerveau d'un homme de guerre. Nos ennemis, qu'ont-ils pour eux? La prévoyance. Le général de Moltke, c'est la prévoyance universelle, mais ce n'est pas le génie. Si nous avions à choisir cependant entre la prévoyance et le génie? » Après quelque hésitation, M. Thiers se prononça pour la prévoyance universelle ; peut-être pensait-il bien un peu à lui-même eu rendant le verdict. Cette dissertation fut merveilleuse de détails, agrémentée de mots vifs et saisissants. Elle me revint en mémoire, à quelque temps de là, comme j'entendais M. Jules Simon développer son éloquent plai-
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doyer contre la conslitiition du pouvoir du niarrchal. L'orateur s'élevant aux cousidérations générales et traçant le portrait héroïque de Thomme de guerre, pour en accabler le vaincu de Sedan, je reconnus et la pensée et les mots mêmes, et j'avertis mon voisin (lu'il allait parler de Turenne. M. Jules Simon avait au moins aussi bonne mémoire (|ue moi. Les longs feux de la batterie deMontretout me tirèrent une autre fois d'affaire. Comme la conversation s'engageait sur un terrain où je ne voulais pas suivre le présiilent, il m'était beaucoup plus agréable d'acquiescer à la démonstration du progrès qu'il avait fait faire à la tactique de l'artillerie. Je me souviens surtout d'une vive description (|u'il fit de l'obus, cette mine toute chargée qui se promène à travers les airs pour aller éclater à point nommé, etc., etc. Mais mon dessein n'est pas de ramasser ici les bribes que j'ai pu recueillir de cette parole intarissable et toujours nourrie de faits et d'aperçus; j'ai simplement voulu marquer mes rapports avec M. Thiers.
A la suite de la signature du traité du 5 novembre, il me conféra la croix de commandeur et me renvoya à Londres avec mon même grade. Je n'en demandais pas plus. J'ai bien servi la politique do M. Thiers à l'étranger ; j'ai contribué à lui procurer un succès moral dont il ne pouvait se passer à la fin de 1872, après l'éclat donné à cette tentative de rapprochement avec l'Angleterre ; je l'ai aidé à prévenir, au moment de l'ouverture de sa campagne économique, un insuccès à Londres, qui ne lui aurait même pas laissé le temps de ménager une retraite en bon ordre pour ses projets
financiers. Je lui ai donc été utile; il a reconnu mes services par un fémoigna<je officiel de sa satisfaction. J'ai regretté que nos relations ne pussent pas continuer sur le même pied, mais je n'ai jamais eu seulement l'idée qu'elles dussent m'engager à le suivre dans une voie politique qui n'était pas la mienne, qui ne l'avait pas été auparavant et qui ne l'est pas devenue.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 14 septembre 1872.
Manœuvres de la plaine de Salisbury. Nouveau sport militaire. On joue au soldat depuis l'école jusqu'au champ de manœuvre sur lequel M. Cardwell (1) vient d'amener tant bien que mal 30,000 hommes. Le fait capital, c'est la présence de ce ministre bourgeois, aujourd'hui chef effectif de l'armée, cherchant sa place à côté du prince qui en est le chef officiel, supportant avec une patience tout anglaise les petites avanies que ne lui épargnent ni les princes ni les représentants de l'aristocratie militaire. La présence de ce ministre signifie que l'armée appartient aujourd'hui k l'Etat, que les privilèges de l'organisation aristocratique ont fait place à la règle commune, les traditions routi-
(1) Vicomte Cardwell en 1874, alors secrétaire d'Etat pour la guerre.
AMIVEE 1872. 135
niôrcs aux réformes commandées par les conditions nouvelles de Tart de la guerre. Je me «jarde de comparer M. (larduell à Louvois, ni les timides essais de l'un aux grandes créations de l'autre; il est tout au moins cerlain (jue le miuistrc de la guerre d'Angleterre s'inspire, dans sa lulte contre l'aristocratie qu'il dépossède de ses apanages militaires, des souvenirs du réformateur de l'arnH'e française, et que le rappro- €hement, je le sais, (juand il lui est présenté sous la forme d'une délicate allusion, est loin de lui déplaire. Cela nous porte loin du temps où il était permis à une mère de dédaigner un ordre honorifique conféré à son fils, parce qu'il se donnait au mérite.
Londres, 25 octobre 1872.
S'il y avait (juehju'un à Londres, on parlerait de la dernière mésaventure de l'Angleterre dans Tadaire de l'ile San-Juan (I). A Genève, on avait soumis les Anglais au trihut; à IJerliu, on leur prend un morceau de cliair vive.
Le Tùnrs disait hier : u Après tout, si nous perdons l'ile qui commande à toutes les possessions anglaises <le la côte du Pacifique, c'est une garnison d'économisée, w Ils pourront faire heaucou|) d'économies de ce fjenre, avant peu, au Canada et ailleurs.
(1) Sentence arbitrale de l'empereur d'Allemagne en faveur des Ktats-lnis, dans l'aflaire de l'île San-Jnan. Les conscMjuences étaient «{raves pour la Colombie et pour l'accès de l'océan Pacifique, (j'élait le résultat de la loi de Al. Gladstone dans la panacée universelle de l'arbitrage.
136 UIV DIPLOMATE A LONDRES,
Hier, on annonçait Tcntrée des Russes à Khiva et leur approche de l'Inde anglaise. « Tant mieux, dit le Times, au lieu d'un voisin barbare et turbulent, nous allons avoir un voisin civilisé et les rapports qu'on entretient avec une grande nalion. «
Hier, dîner très intéressant au cercle. Nous avions fait table commune avec Hayvvard, Sumner (J), le célèbre Sumner du Sénat américain, et Kinglake (2), retour de Berlin. Sumner citait par cœur et déclamait les passages de tous les grands orateurs anglais. Hayward le poussait, rétablissait chaque mot, récitait à son tour et ajoutait : « Je les ai entendus, Canniug, Peel, Plunkett, et le premier de tous, Brougham. »
Londres, 10 novembre 1872.
Hier, banquet à Guildhall. Tu connais cette salle immense. On était reçu dans la nouvelle bibliothèque, autre vaisseau de la même dimension. Entre deux rangs d'yeux avides, il faut s'avancer jusqu'au pied du trône où siègent le roi de pique et sa reine (3). Ce n'est qu'en allant prendre ma place, parmi les hauts dignitaires, que je me suis aperçu que tout le monde était eu uniforme, excepté moi. Heureusement que l'autre républicain, le chargé d'affaires des Etats-Unis, était aussi habit noir que moi. Mœurs républicaines, simplicité antique : j'espère que ce sera une bonne note auprès de Barthélémy Saint-Hilaire. En fait, per-
(1) Charles Sumner, sénateur, grand orateur.
(2) Kinglake, auteur de Y Histoire de la guerre en Crimée.
(3) Lord-maire et niairesse.
AXMEE 1S7-2. 137
sonne ne s'en est aperçu au milieu de cette cohue de 1,200 couvives. La trompette sonne, c'est un ministre qui arrive au parvis; les sonneries répondent de salle en salle jusqu'au pied du trône. Dommage qu'elles soient aussi fausses. Knlin (iraiiville paraît avec la belle (lastalia, ruisselante de diamants. La procession s'ébranle, nous arrivons à la salle du festin remplie de tables. 11 faut en faire le tour, comme on passe devant tous les rangs à la revue. \ous avons rencontré, cliemin faisant, un ministre de Honduras et l^spagnol. Je commence donc à respirer plus librement; sans eux, c'était à moi de parler comme le plus ancien des chargés d'affaires.
X^ous trouvons enfin nos assiettes. Toute la cour prend place; le maître des toasts monte à la tribune derrière le lord-maire; les écnyers, shérifs, massiers, chapelains, à droite et à gauche. On dit un Benedicite ou ce que vous voudrez; c'est un sans-façon un peu commercial, il vaut mieux n'en pas parler. On prend pLice en face de quelques vieux poulets froids, c'est le fond et le meilleur; pour ne pas revenir sur la chair, c'est le seul plat dont on ose manger. La fête commence à sept heures, God save tJic (juecn : malheureusement, une musique insignifiante. Il aurait fallu un orchestre prussien, la musicjue de Parlow et des grands sons à la Wagner. L'effet de la salle n'en est pas moins magnifique avec Gog et Xlagog, les vieux vitraux, le plafond à arceaux, l'éclairage rutilant, les statues géantes en marbre de Pitt et autres colonnes de l'histoire d'Angleterre.
Il y a deux chaires en velours cramoisi ; je me
138 UN DIPLOMATE A LONDUKS.
demandais ce qui pouvait bien s'y passer, (|uand deux cuisiniers de Kahelais y sout monlés avec des coutelas terribles. On leur apporte des bœufs entiers, et les voilà abattant des trancbes pantagruéliques avec une vraie rage. Je crois bien que c'étaient des bœufs de carton, car je n'en ai rien vu venir jusqu'à nous. L'effet était du deruier pittoresque.
Les discours commencent. Mylords, ladles and gentlemen, ckarge your glasses! Les toasts se succèdent, on casse beaucoup de noisettes et on fait partir des pétards au fond de la salle oii on n'entend rien, mais où on se fait entendre. Après les toasts, les burrahs, sur le signal et au bâton du toast master. Les fanfares précèdent et suivent, et se répètent de la table d'bonneur au zénitb de la salle en face où est perché l'orchestre. Toutes les classes et institutions de la société anglaise sont passées en revue dans les toasts, et les bénéficiaires se tiennent debout pendant qu'on les encense. C'est assez drôle à voir quand toutes les perruques de laine se lèvent avec leurs robes rouges. Nous y avons passé également, « Messieurs du corps diplomatique •>•) , mais nous avons oublié de nous lever, mon corépublicain, le Belge, l'Espagnol et Honduras. Ce maladroit a répondu après s'être beaucoup défendu. Il a récité une tartine d'une heure, improvisée depuis des années; il y a joint je ne sais quel panégyrique de Gladstone; enfin, il a mis les pieds dans le plat. Un shérif, qui était derrière moi, a dit un mot profond : « Il serait mieux accueilli s'il pouvait simplement annoncer à l'assemblée que Honduras va payer sa dette ! ->■)
AMNEE 1872. 139
Tout (langer n'élait pas passé pour moi, ol mon cœur s'est mis à battre singulièrement (juantl (îrauvillc est arrivé au traité de commerce, c'était son morceau de résistance, et il a commencé très gracieusement par désiguer the viost distimjuishrd diplomat avec le(|uel il avait signé le traité quatre jours auparavant. Cheers. C'est écrit dans le journal. Ce sont mes voisines, les demoiselles Dakin, mon corèpuMicain et mou Espagnol, qui ont fait le bruit; enfin, c'est écrit, et, si ou reproduit le discours dans les journaux français, qu'on n'oublie pas les applaudissements ! J'ai salué, mais quelle venette ! C'est à peine si j'écoutais ce que lord Granville débitait, préparant ma réponse, lleureuseim^nt, le slierif n'est pas venu me demander si je voulais relever le hint (l), et je commence à me remettre de mon alerte.
Cela a duré ainsi jusqu'à onze beures. Quel grand peuple ! Les principaux bonneurs ont été pour le nouveau lord cbancelier ; puis pour lord Granville: sa femme ne lui nuit pas.
Je te fais grâce de la coupe d'amour et du bassin d'eau de roses, du vrai or : tu connais tout cela.
(1) Allusion.
EXTRAITS DES LETTRES
Londres, 16 février 1873.
La nuit même de mon arrivée, nous avons eu au Parlement une séance historique. Aux Communes, discours de M. Gladstone de trois heures, tandis que, dans la salle en face, lord Selborne tenait l'Assemblée attentive pendant le même temps. Aux Communes, Gladstone exposait avec un art et une science infinis sou projet de réforme pour Téducatiou en Irlande : belle question, progrès libéral. Il est probable qu'il succombera avec elle. Il le sait, mais il veut finir sur une belle affaire et surtout la léguer à ses successeurs.
Londres, 27 février 1873.
La neige tombe : il y en a un demi-pied à terre et bien plus dans le ciel. Voilà le temps qui convient aux jérémiades de Longfellow... Il est dur pour les pauvres gens qui n'ont pas un manteau de fourrure et qui doivent payer leur charbon 50 shillings, quand,
Tan dernier, il valait 25 shillings et, l'année prccédenle, 15.
La vieille duchesse douairière de Cleveland (I) est une bonne originale. Je suis arrivé exactement à huit heures; une minute après, le diner élait sur la lahle ; mais les convives ne sont venus (pie les uns après les antres. liC dîner était humoristique; la duchesse, (jui ne voit pas bien, me demande ce qu'on sert, et moi je ne sais si c'est de la viande, des légumes, du poisson : c'était de la mie an beurre noir et le tout à l'avenant. A la lin, elle a réclamé un instrument particulier pour couper des pommes. Lady Henlinck était là avec sa fille, très belle, des yeux bleus, des cheveux blonds. II y avait aussi mon jeune ami, lord IJeresford, du 9" lanciers, un régiment où je suis en faveur. Après la cérémonie du pass wine, la duchesse nous lit prévenir ((u'il élait temps de rentrer au salon. Tout se fait à l'heure et à la baguette.
Je 'me suis dépêché d'entreprendre ma belle voisine; j'avais hàle de savoir ce que c'est (ju'une miss blanche, blonde, grande et bien habillée. Klle était arrivée, le matin môme, de la campagne, et avait hâte d'y retourner pour continuer les chasses. Trois fois la semaine tout au moins, on est en selle souvent de neuf heures du matin jusqu'à la nuit, quand on s'amuse beaucoup. On prend rarement le renard ; l'alTaire est d'aller vite et de tout franchir. Son père met à sa disposition huit chevaux qu'elle monte indistinctement. Il y a toujours de soixante à quatre-vingts personnes au
(1) Duchesse douairière de Glcvcland, née en 1792.
r(;iulcz-vous. Quand le leuard esl lancé, tout cola se précipite sans s'occuper du loisin, et Ton passe partout le plus naturellement du monde. La pluie est le meilleur temps. Des accidents, il n'y en a pas; il est plus facile qu'on ne pense de franchir haies, fossés, murs. Ainsi, l'autre jour, elle avait sauté un fossé un peu large, quand le renard a fait un retour; comme elle revenait, elle a aperçu sa petite sœur de onze ans qui l'avait suivie et qui avait repassé l'obstacle en sens inverse tout comme elle. Il lui est cependant arrivé une aventure qui a fait quelque bruit. Il y a deux mois, elle revenait avec son père et ils traversaient une plaine inondée, les chevaux ayant de l'eau jusqu'au poitrail. Tout à coup, le sien disparaît dans un fossé, elle dessous. Comme elle sait nager, elle s'en tire et gagne un endroit où elle n'a plus d'eau que jusqu'au menton. Son père saute à bas de son cheval et la rejoint ; mais les voilà échoués, impossible de démarrer; pendant qu'un ami va chercher du secours, un de leurs chevaux se débat et se noie sous leurs yeux ; des trains de chemin de fer passent en vue, ils appellent en vain ; enfin le secours arrive avec des cordes ; on les tire dehors, après trois quarts d'heure de bain froid au mois de décembre. Le soir, elle est revenue au salon aussi blanche et rose que jamais; et, le surlendemain, elle était à cheval sans un rhume. Pendant qu'elle me faisait ce récit, qui l'intéressait autant que moi, j'ai surpris quelques regards significatifs de la mère; j'ai compris que je dérangeais quelque chose et je me suis hâté de céder la place au lieutenant, qui est évidemment un cousin à épouser. Décidément je m'informe-
AMMKK 1K73. U3
rai, avant d'aller causer avec les miss an<jlaises, si Ton se réunit pour s'amuser ou pour affaires sérieuses. Je ne sais ce qu'ils pouvaient se dire, mais, de temps en temps, mon lieutenant se mettait à siffler le plus naturellement du monde, comme s'il était à l'écurie. Tout cela fort original.
Londres, 28 février J873.
Le drapeau royal flotte sur Buckingliam (1). Evénement à Londres. Je me suis livré à beaucoup de réllexions en traversant le parc et en voyant celte foule superstitieuse (jui attendait l'cxiiibiliou de la personne sacrée. C'est le surnaturel en politique : c'est ce qui sauve de la révolution perpétuelle.
Londres, 2 mars 1873.
Hier soir, je suis allé chez le Speaker. Un très bel liotel à l'air vieux, le long de la Tamise, dépendant du palais du Parlement. Les deiix principales pièces contiennent les portraits de tous les Speakers^, depuis que le Parlement s'est réuni pour la première fois. J'ai admiré sincèrement cette continuation, non interrompue, témoignage du respect de la loi et de la liberté. Quelques membres du Parlement me donnent rendez-vous pour demain, le premier grand débat sur l'Université. Le n^nistère est très ébranlé. Il y a quinze jours, tout le monde applaudissait le discours
(1) Palais de la reine.
144 UN DIPLOMATK A LO\DKES
de Gladstone. Maintenant, personne ne veut la loi. Les protestants se refusent a partager leurs revenus avec les catholiques; les catholiques ne veulent rien partager avec les protestants et dennandent le tout, et les spectateurs de sanjj-froid ne comprennent rien à une transaction qui mécontente tout le monde et d'ahord ceux qui en profiteraient.
Londres, 31 mars 1873.
Fort agréable dîner (1), pas trop nombreux, dans une maison à moitié déménagée. J'ai fait la connaissance de M. Motley, ancien ministre des Etats-Unis, que son successeur fait un peu regretter. C'est un écrivain et un homme de bonnes manières, qui ne se plaît pas beaucoup dans sa grande république; aussi est-il en Europe depuis dix-neuf ans. Il a une fille, européenne comme lui ; elle était ma voisine, causant agréablement, ni bien ni mal au physique. De Tautre côté, j'avais un Campbell (2) qui m'a hardiment parlé du temps où il était dans le commerce des vins, à Bordeaux, puis des thés, à Liverpool ; maintenant il est partner dans une grande maison de banque de la Cité. C'est le propre frère du marquis de Lorne. Sa femme est fort jolie ; quand il m'a présenté, après (iîner, elle m'a fait une petite moue peu engageante; puis, dans le courant de la conversation, elle s'est aperçue que
(1) Chez lord Granville.
(2) Lord Archibald Campbell, fils du huitième duc d'Argyll, partner dans la banque Coutts and C*', marié en 1869 à miss Callander.
j'étais (le l'ambassade; sa (ijjiire a changé tout à coup; ces succès-là flattent toujours... J'avais pour second voisin le inaïquis de Kipon (I), i'ort a^jiéahle, peu enclin aux rélonnes radicales, (juoi(|ue membre du cabinet réformateur. (]e (|ui me plaît dans tous ces ministres, e'esl leur simplicité. Tout le monde s'apprête à partir pour le congé de I*à(|ues.
Londres, 13 avril 1873.
Le comte de Heust m'a présenté à lady U illiam (2), mère des trois liussell : duc de Uedlord (3) ; lord Arthur m. p. (i) ; lord Odo (5), ambassadeur. J'y suis venu un [)eu comme le berger qui veut interroger le sphinx, incertain du sort qui l'attend. Tout ce qui se Halte de causer à Londres aspire à défiler devant elle; tous ne sont pas admis, et, s'il y a peu d'ap[)elés, il y a encore moins d'élus; n'y revient pas qui veut. Hcust y place ses calembours du jour et les met en circulation. Est-ce à titre de compère (ju'il m'y a amené?
Lady William Kussell a, malgré ses quatre-vingts ans, une tète remarquable, de l'autorité dans la parole; elle a beaucoup vu, a gardé des souvenirs très j)résents et des idées arrêtées sur toutes choses. Femme de ministre en Portugal, à Berlin, au congrès de
(1) Comte (le (jroy, rrér marquis de Ripon en 1871, vice-roi de t'Indc en 188i), catholique.
(2) Klisaheth Kawdou, morte en 1874.
(;î) F. C. Ilastinjjs Uussell, 9'" Duke of liedford, né en 1819, mort en 1892.
(4) Lord Arthur Russell, m. p., mort eu 1892.
(5) Odo Kussell, créé baron Ampthill en 1881, mort eu 1884.
146 UIV DIPLOMATE A LOXDHKS
Vienne, elle a connu toute l'Europe. Klle hahite dans un grand fouillis de livres et d'objets d'art de toute provenance ; on croit traverser les couloirs d'une salle de vente pour arriver au coin de son feu, où elle demeure dans son fauteuil, impotente depuis dix ans, couchée tout le jour, ne se levant que pour recevoir. Ce soir, le duc de Bedford était de service, car lady William ne reste jamais sans un de ses fils. Le duc n'a aucun des attributs que nous prêtons à un des ducs les plus titrés et les plus riches d'Angleterre; il est simple, courtois, bonhomme en apparence... Il était pauvre avant la mort de son cousin, un peu fou, dont il administrait les biens et auquel il portait des poupées pour l'amuser. Ce cousin s'était peut-être marié secrètement? Qui pouvait savoir?
Londres, 17 avril 1873.
J'ai passé une partie de ma journée à la Court of common pleas. En voyant ces quatre perruques avec soupape au-dessus de la tête, je gémissais tout le temps de n'avoir pas les crayons de Georges. L'un d'eux surtout, quelle tête ! John Bull tout craché sous une perruque. Mais, en même temps, tous ces gens ont un caractère. J'ai pris là une parfaite leçon d'anglais sans cachet, et j'y retournerai souvent, en alternant mes plaisirs de chambre en chambre. Les quatre principales cours d'appel sont à Westminster même; on entre par le grand hall.
AWKE 187 3. 147
Londres, 21 avril 1873.
Diner chez les Uotlischilcl, un de ces dîners oii Ton l)oit de For licjnide. Pour la table, mes impressions se résument en un poulet soutflé à la Zin<]ara ; vieille connaissance que j'ai visée dès le commencement de notre séance. Cela n'a pas duré moins de deux heures et demie sans relâche. J'avais eu la précaution de me pourvoir, comme voisin, de mon vieil ami, Hamilton Seymour; lorce histoires et mots diplomatiques ont fait passer le temps.
En revenant au salon, nous avons trouvé un jeune fjentilhomme qui nous a chanté des houffonneries dans toutes les langues; comme il n'a pas de fortune, m'a-t'on dit, ou le paye. Puis, après, un autre lils de lord est venu imiter les acteurs : M"" Chaumont, beaucoup trop bien à mon sens. Ces enfants d'Israël ont maintenant des lords pour épouser leurs filles et les amuser! Du reste, fort aimables gens et fort charitables. Je dis ( haritables à cause de M""* Lionel de Rothschild. Je sais qu'elle donne plus que son argent, qui n'a pas de valeur pour elle; elle donne sa peine. Elle s'occupe de notre bazar; elle m'a présenté à une catholique, miss (iérard; voilà que je la connaissais : une vendeuse de plus.
Londres, 30 avril 1.S73.
Je t'écris dans la salle d'attente de lord Granville, après avoir causé avec le doyen de la diplomatie euro-
148 UN DIPLOMATE A LOXDUKS.
péenne. On ne lire pas grand'chose de ce brave Bninnow : quelques petits coups de patte, mais si légèrement indiqués qu'il faut deviner la méchanceté... Il m'a donné cependant un bon conseil ou avis ; il venait de s'inscrire chez le roi des Belges, à Buckingham, et je vais en faire autant. Il faut, auparavant, que je voie lord Granville et que je lui fasse partager ma confiance sur l'état des affaires en France (1). J'ai passé ma soirée, hier, à déchiffrer un télégramme qui m'infusait la confiance que je dois répandre autour de moi, cela va sans dire, et j'avais été au-devant des instructions présidentielles ; j'avais écrit, dès hier, dans ce sens à M. de Rémusat. Je me rencontre dans mes arguments avec ceux du président ; je voudrais être aussi assuré de nous rencontrer dans nos conclusions.
Cham a envoyé une bonne aquarelle pour le bazar. Un Chiffonnier ivre : '^ Dire que, sans ces gredins de Versaillais, c'est moi qui serais ambassadeur à Londres ! r> Sujet de circonstance. Il a des chances maintenant.
Londres, lundi 5 mai 1873.
Voici comment les choses se passent quand un successeur des ducs et pairs qui représentaient autrefois la France à l'étranger, va présenter ses devoirs à un roi qui est en passage (2). Au moment où il ouvre son
(1) M. Barodct venait d'être nommé député de Paris et la situation était devenue très tendue entre l'Assemblée nationale et M. Thiers.
(2) M. Gavard devait se présenter chez le roi des Belges, de passage à Londres.
AXMKE 1873. 149
parapluie pour «jagner un fiacre, un élé^jant coupé s'arrôle à sa porte, c'est son tailleur. Impossible de refuser à M. Cook l'honneur de vous sauver des eaux et de vous conduire à IJuckinghani Palace. Xous n'en dirons rien à la reine ni à \X. Chemin faisant, le tailleur me donne cinq livres pour le bazar (I) et m'annonce que sa femme ira y faire ses emplettes. Je débarque ; je trouve Solvyus (2) qui m'attend dans un premier salon et, tout de suite, me voici en présence de Sa Majesté Belge : grand nez, grande barbe, parler traînant. J'ai bientùtaidé à la conversation : traité de commerce, personnel de l'ambassade, élection, traversée. Ici, un mot : la reine dit qu'un peu de mal de mer sert à faire apprécier le bonheur du débarquement sur l'une ou l'autre rive. Je réponds machinalement : C'est un petit purgatoire avant d'entrer en paradis. L(* roi a la trop grande politesse de comprendre et de préciser le mot en me disant qu'il est presque exact. J'ai trouvé moyen de lui donner des nouvelles du comte de Paris. Après quoi, n'ayant plus mon tailleur à la porto, j'ai repris mon parapluie et je suis rentré sous une averse. Et qu'on dise encore que l'avènement de la nouvelle couche sociale n'est pas accompli !
J'ai passé ma journée au procès Tichborne. Kst-il possible (ju'une pareille entreprise soit tolérée et qu'on use encore des mois et la vie de tant d'hommes distingués à échanger des passes à propos d'une pareille affaire? C'est un simple prétexte à spéculations et paris. On a lancé le Tichborne comme on lance un renard,
(1) V^ento rtii profit des OEiivres françaises a Londres.
(2) Baron Solvyus, minisire de Bcl{ji({nc, mort en 1893.
150 VX DIPLOMATK A LOIVDUES.
sans comparaison cependant; c'est à un éléphant qu'il ressemble. On a été obligé de pratiquer un rond dans la table devant laquelle il est assis, découpant des petits papiers et tressant des paniers. Il n'y a de comparable à pareil scandale que la puanteur du lieu. La foule anglaise a une odeur de misère concentrée que nous ne rencontrons pas en France, même parmi les électeurs de Barodet.
Londres, 8 mai 1873.
Avis à ceux qui croient qu'on a ici la liberté de tout faire. Je me proposais, ce soir, d'aller au Court theater. Porte close. Lord Sydney, grand chambellan, ayant assisté à la représentation d'hier soir, a trouvé qu'elle était malsaine et il a interdit le spectacle. Un aimable mime avait eu l'audace de singer Gladstone et Lowe. Le portrait de Gladstone était fort réussi, d'après ce qu'on m'en a dit. On le représentait recevant une ambassade de Chine qui vient lui demander l'Ecosse. Le premier ministre réfléchit, puis il trouve qu'il y a trois réponses à faire : la première, c'est de céder tout de suite l'Ecosse ; la seconde, c'est d'attendre un peu et de finir par céder; la troisième, et ce parti est celui auquel il s'arrête, c'est de désigner un arbitre. C'est fort bien attrapé.
Drawing room : Deux heures de diamants et de traînes de toutes les couleurs. C'est, après tout, un beau spectacle que le défilé de tant de millions sterling et parfois de fort belles personnes. La plus agréable était lady Archibald Campbell, femme du fils du
AXIVKE 1873. 151
duc d'ArgylI, hicu jolie et bien mise. Solvyns m'a conté quehjuos mots : « L'Anglelcrre est un pays où le u" 2 va chez le n° 1 , pour s'en vanter chez le n" 3. «
Londres, *.) mai 1S73.
Une nouvelle élection conservatrice à Bath. C'est un avertissement. On n'en peut pas trop tirer une preuve ici, où les élections partielles sont toujours contre le pouvoir. Le pays a envie de souffler un peu, et de plus les conservateurs se sont puissamment organisés. Ah! si nous pouvions faire ce qu'ils font ici : journaux, associations de toute sorte, parties de plaisir, enregistrement des électeurs: on s'occupe de l'électeur à toute heure, on est sans cesse en communication avec lui, publique dans les meetings, privée dans les associations, les clubs d'ouvriers, etc.
Je termine ma lettre dans la Cité. J'ai d'abord fiiit une longue station au school hoard. Je continue à recueillir d'utiles renseignements sur l'éducation primaire à Londres. J'ai ensuite tourné et retourné, pendant deux heures, dans les ruelles à millions de la Cité. C'est un étrange spectacle que cette fourmilière. On y a torturé l'espace, sans pitié pour le regard, l'àme ou l'imagination des habitants; partout la pierre noire, avec la place strictement nécessaire pour la circulation des fourmis dont on neutralise le regard et tous les sens, sauf celui de l'argent.
152 U\' DIPLOMATK A I.OXDUES.
Londres, V] mai 1873.
Une intéressanle journée. La baroness (1) m'avait donne rendez-vous à son école juive de Wliitechapel. Il faut, pour s'y rendre, cheminer par les ruelles de l'East-End; c'est là qu'on peut aller étudier les phénomènes de la génération spontanée et de la germination des infusoires dans la décomposition des corps organiques. Un peu ému des saletés du chemin, j'arrive à l'école, et d'abord, à la cuisine pour les pauvres malades juifs, une véritable école de propreté, — jamais il n'a été plus vrai de dire : une perle dans un fumier, bien qu'on nous y ait servi un déjeuner fort ragoûtant. Dans les écoles, j'ai eu le plaisir de voir 2,800 petits Juifs des deux sexes et de tous les pays. Je les aurais presque tous reconnus au visage; cela fait honneur à la pureté de la race en tous pays et malgré toutes les fortunes, car ce ne sont qu'enfants de pauvres. Ils entrent dans les écoles à trois ans, voire même à deux ans, tout nus; et ils en sortent, de onze à treize, vêtus, lisant et écrivant fort bien l'anglais, et déchiffrant riiébreu. Cependant, ce que j'admire plus encore que l'école, qui fait merveille, c'est la générosité qui fait vivre l'école. Le plus difficile à trouver n'est pas l'école, c'est Simone (2). Le manager de l'établissement, instituteur endurci, orgueilleux comme un Satan, ne paraissait pas de cet avis, quand il me disait : " Dans mes six classes, rien
(1) Baronne de Rothschild.
(2) Alkision au conte de Musset.
AXM:!-: 18-3. 153
cjiie par la parole, d'animaux je fais des lioiiimes; je donne aux embryons (ju'on m'apporte un corps et une âme. » Et, en ell'et, d'une année à l'autre, en allant de front, on peut suivre les progrès de la propreté, du vêtement, de l'intelligence, de l'instruction.
Comme on interrogeait les fillettes siii* la géographie, une de ces petites sorcières a répondu (jue le Rhin sépare la France de l'Allemagne. Hélas!
Aime de Kolliscliild m'a envoyé un monde de jolis lots. Elle a la charité ingénieuse.
Londres, 14 mai 1873,
La reine n'assistera sans doute pas à son concert de ce soir. Elle était venue l'autre jour pour son levée, auquel elle a présidé pendant une demi-heure, puis elle est allée à l'exposition voir faire une omelette et entendre une leçon sur l'omelette. Les Anglais se sont aperçus que c'est la grande supériorité de la France, et ils cherchent sérieusement maintenant à nous l'enlever; associations, meetings, cours publics, encouragements de la reine, articles de journaux... Heureux peuple !
Hier, dans la journée, tout Londres, dix mille voilures au parc, pour voir passer les quarante mailcoaches qui faisaient un shotv{\) pour la reine des Uelges.
(1) Parade.
l.-)4 U\ DIPLOMATE A LOXDUKS.
Londres, 19 mai 1873.
Hier soir, je suis allé au Court-Tiieatre avec Co- Dolly(l). D'abord une pièce réellcmeut primitive. C'est l'enfance de l'art. Tout arrive à propos. On dirait que c'est fait exprès. Des décors très soignés, un jardin au bord de la Tamise, à Twickeaham; c'est bien cela, l'enseigne même du public house voisin est exacte; on y est; de l'herbe jusque sur la rampe, on en mangerait; et des pâquerettes dans l'herbe, on eu cueillerait; et encore des pâquerettes sur le pré de la colline en face. Pendant que le dialogue marche, le soleil marche aussi, il se lève et se couche; la lune se lève à son tour et se reflète sur la Tamise, et le chantre des nuits se fait enteniire; c'est charmant, mais que devient la pièce? Je l'ai oubliée. Voilà l'art dramatique! Tout dans l'accessoire et en dehors de la question. Il est plus facile de faire manœuvrer le soleil et la lune et de faire chanter les oiseaux que de faire parler les personnages et de les animer de la passion qui remue le spectateur.
Le spectacle se termine par la farce de Happy land : charge politique un peu grossièrement touchée, mais le caractère des hommes est assez bien indiqué dans cette arlequinade.
J'oublie encore une grande ressource de l'auteur dramatique dans ce pays, ce sont les verres tantôt rouges, tantôt bleus, tantôt verts, qu'on met devant les lampes de la rampe.
(i) Général Gonolly, attaché militaire à Paris, mort en 1885.
AWKE \H-i-i. 15r>
Londres. 20 mai 1873.
Hier, nous avons terminé notre vente (1) avec [jrand succès. \()us aurons 1,000 livres. Xous ferons donc vivre r^'uvrc de sœur Lucie, sinon sonir Lucie. Pauvre sainte fille! Il n\ a plus rien à ses mains que la peau, et cependant (juelle activité! Le tumulte fini, la i'oule [)(irtie, les cornettes sortent de tous les côtés, ramassant, empaquetant, les bonnes fourmis travailleuses. \^otrc vente aux enchères a été faite par un colonel M... Il n'y a (|ue les Anglais pour avoir ce calme, cet aplomi) devant le public. Le voilà tout de suite sur Testrade, au son de la cloche. C'était fort comicjue...
liai à la cour. Toujours la même cérémonie avec les chambellans à verge. Le God save tlie qurcn à propos de tout... i\Iusi(|ue endormante. Vers une heure, je dormais littéralement debout et j'avais ])eur de me laisser choir tout d'un coup.
Loiulri's, 2V mai JST'Î.
Comme je reçois le Times à sept heures et demie, j'avais lu le discours du duc (de Broglie) avant bien des Parisiens. La question me parait bien posée, la majorité bien ralliée, et, maintenant, midi, \\. Thiers a déjà (ini de parler (2). Inutile donc de conjecturer, il faut attendre l'événement. Il me revient en mémoire
(1) Vcutc pour les OEiivrcs françaises à Londres.
(2) Il s'ajjit du deltat à la suite diuiucl M. 'l'Iiiers a quitté le pouvoir.
150 IJIV DIPLOMATE A I.OXDRKS.
les conclusions de mon dernier entretien avec M. Guizot. « Quand M. Tliiers sera au pied du mur, il cédera. « Et puisque nous en sommes aux mots, Cocliio m'en citait un de M. Thiers, lui disant que le duc de Broglie était le seul auquel il permît une complète indépendance.
Hier, j'ai promené mon inquiétude au Salon anglais. Une affreuse platitude : que de temps et de couleurs perdus! Quelques portraits frais, une Miss Dorothy fort simple, mais bien traitée et élégante, puis plus rien. En général, un assez bon sentiment de ce qui est marin. D'après le public, on comprend les artistes. Il ne s'attache qu'an sujet, et si le sujet est sensationnal ou moral, il est satisfait et marque sa satisfaction par une note sur son livret, qu'il consulte au moins autant que le tableau. Une peinture accomplie, c'est une peinture à deux compartiments : d'un côté, des enfants avant l'école; de l'autre, les mêmes après l'école : les uns sales, maigres, en haillons; les autres propres, gros, gras, convenablement vêtus; au-dessous : des inscriptions bibliques; au-dessus : ]00,000 enfants à Londres sans écoles! Pour ces gens consciencieux, c'est le dernier mot de l'art, à moins qu'on ne puisse leur présenter un petit oignon si bien peint qu'il ferait pleurer. Pas de nu, pas de dessin, ni sang ni vie dans les figures; quand les toiles n'ont pas les pâles couleurs, les couleurs y sont en révolte les unes contre les autres; la composition généralement enfantine, jamais d'air autour ou derrière les personnages. Le grand artiste qui livre ses portraits par faveur à 50, voire même 75,000 francs s'il y ajoute un pot de fleurs,
AWKE 1873. 1^"J
excelle à roprodiiiro les figures en ciro hlancho, onca- (Irées daus (les robes tapageuses, et personne no surpasse notre compatriote Tissot pour les coller sur un i'ond de paravent. Ou aime ici le détail, le particulier, les brins d'herbes, les fleurs des prés, les feuilles des arbres, mais on comprend moins la forêt, le ()ré, l'ensemble, ridée simple, la pensée ou relfet dominant, ce je ne sais quoi au-dessus du modèle; c'est chose à peu près inconnue partout, je le sais bien, mais plus encore ici que chez nous. Pas de statuaire, c'est peutêtre la faute du climat, soit! Une Bacchante j^nnta- ???èr^deCarpeaux brille singulièrement dans ce désert, et une terre cuite simple et louchanle dans sa réalité, la Mère et CEnfant, encore d'un Français. Connaissezvous \I. Dalou, en France?
Et maintenant il faut nous promener ce soir de réceptions en réceptions pour le Blrtli day de la reine, sans savoir au juste qui ou quoi nous représentons.
Londres, 25 mai 1873.
Hier, j'ai commencé à prendre courage avec le compte rendu du discours de M. Thiers. Je ne craignais qu'un enjôlement. A six heures, Rothschild m'a donné le cours de la bourse, qui ne signifiait pas grand'chose. Au Forei(ju Office, à minuit, lord Granville est venu me dire : '^ Thiers est battu par W voix! ^^
J'étais arrivé vers onze heures, représentant du gouvernement de M. Thiers, et j'avais répondu à lord Granville que je devais croire que tout allait bien pour mon gouvernement. Je me suis attardé le plus pos-
158 UIV I)IF»I.OMATK A I.O\F)RES.
sihlc pour avoir dos nouvelles, et, vers minuit et demi, j'ai appris, en elFet , de la bouche du même lord Granville, (juc je ne représentais plus le même gouvernement qu'en entrant au Foreign Office, ou, du moins, que M. Thiers était battu et avait donué sa démission. Je lui ai répondu imperturbablement que j'avais lieu de croire que tout allait bien pour le gouvernement que je servais. Personne n'est plus disposé à saisir le côté comique des nécessités et des banalités d'une situation officielle ^ et nous sommes partis ensemble d'un éclat de rire qui n'avait rien d'officiel.
Ce matin, V Observer m'apprend la nomination de Mac Mahon, et, tout à l'heure, j'ai vu le moment où la bonne lady G. Fullerton allait m'embrasser.
Londres, 26 mai, 4 heures.
Retour du levée. Ou est généralement tout surpris d'apprendre que Paris n'est pas à sac. Si j'avais été mon chef, j'aurais évité de me montrer aujourd'hui, surtout ne sachant que répondre aux questions.
(Après le 24 mai, M. Gavard fut désigné par ^I. le duc de Broglie pour être son clief de cabinet. II revint au mois de décembre à Loudres quand le duc quitta le «linistère des affaires étrangères pour devenir ministre de l'intérieur. Le comte d Harcourt n'était plus ambassadeur ; le duc de Bisaccia l'avait remplacé.)
Londres, 10 décembre 1873.
Excellente traversée. Tout le temps sur la passerelle,
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aidant le capilaiiio de mes conseils; froid pêiirlianl dans le chemin de Dover-Cliatam ; dark foij en arrivant à Londres; à sa taille, je reconnais cependant, à travers le brouillard, l'ami I)nlreil{l); ou se hèle; un hansom nous conduit en tâtonnant à Alhertgate, et me voilà minisire de France à Londres. Quel contraste! Avant-hier, à Versailles, au centre de tout. Aujourd'hui, au hoiil d'uu m, en plein silence et brouillard. J'y ai déjà lenu autrefois, pourquoi n'y tiendrais-je pas aujourd'hui? VX puis, ce milieu humide, silencieux, calmant, est bon pour mes nerfs.
Londres, 11 décembre 1873.
L'homme ne vil pas que de brouillard, c'est grand dommage en ce pays. Je m'en arrange, cependant.
La ville est déserte : personne au Foreirjn Office, personne nulle part; Beust, qui se désespère de n'avoir pas le nouvel ambassadeur à son dîner; Bylaudt (2), toujours aimable; Solvyns, retour d'Italie, au milieu de ses déballages, plein d'enthousiasme pour ses colis. Lord Stanhope vient pleurer Bazaine; son grand argument, c'est la lettre de Frédéric-Charles. Kn vérité, voulez-vous (|ue le vainqueur déclare que le vaincu n'était qu'un drôle (jui a livré ses drapeaux par trahisou? Brunnou, à me revoir, pleure des larmes de joie. Il m'a raconté (jue je devais mou succès ici à lord (Iranville, qu'il avait réellement de l'amitié pour moi, et
(1) M. Bernard Dutrcil, alors secrétaire d ambassade, mainteuaut séuateur, remplaçait M. Gavard comme chef de cabinet.
(2) Comte de Bylaudt, ministre de Hollande, mort eu 1893.
que c'est pour cela qiril m'avait facilité toutes choses. Je suis frappé des progrès que le duc de IJroglie a faits ici dans Topinion.
Londres, 15 décembre 1873.
Beaucoup de diplomates, tout le corps diplomatique, cela peut être réuni dans un salon sans faire le bonheur de la vie. Je n'éprouve jamais tant de découragement que dans ces réunions de famille. Hier soir, c'était en Suède; bien peu manquaient à l'appel; ils y viennent comme des loups affamés, mais ils n'y apportent pas grand'chose. Mieux vaut un grand feu de charbon, une bonne lumière de lampe, les volets fermés et le sentiment que le froid et le brouillard rôdent derrière.
Hier, grande stupeur! Comme je passais devant la Cour des appels, j'entre pour me faire l'oreille au dialecte anglais, que vois-je? Les mêmes juges sous leurs perruques, les mêmes jurés dans la boîte, le même Tichborne et le même ventre encastré dans la même table qu'il y a sept mois !
J'ai dîné dans le Hayward corner. Vers neuf heures et demie, notre ami était tout à fait gris. Je suis resté en tête à tête avec un antiquaire plus de sang-froid. Nous avons engagé une conversation sur une lettre inconnue de Pompée que nous avions retrouvée à la bibliothèque, dans une édition rare des papiers de Salluste. Ce sont les distractions des vieux célibataires. Il est vrai que la lettre ne signifie rien du tout.