‹ Un diplomate à Londres; lettres et notes, 1871-1877Chapitre 4 sur 7 · EXTRAITS DES LETTRES PARTICULIERES DE M. GAVARD · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES LETTRES PARTICULIERES DE M. GAVARD

Londres, Glarendon-Hotel, 24 février 1871 .

Nous voici donc enfin dans un pays où il n'y a plus de Prussiens !.. . Traversée superbe... Je uo me suis couché que pour dormir... Pour être sincère, je dois avouer que personne n'avait le mal de mer. La conversation n'a guère langui ni jour ni nuit. En arrivant à Victoria-Station, j'ai reconnu, entre chien et loup, tout le personnel de l'ambassade. Depuis, nous n'avons pas cessé de conférer et de parler. Nous sommes sous la même clef; il n'y a pas une chambre vacante à Londres.

Londres, 26 février 1871.

Vous savez sans doute ce qu'il adviendra de la France, demain : une affreuse guerre ou une plus affreuse paix. Tout cela me paraît également impossible, et, cependant... ce sera l'une ou l'autre. Je suis ici, mais je suis encore plus avec vous.

Nous nous sommes évertués jour et nuit, depuis notre arrivée. Qu'avons-nous obtenu?... A coup sûr, un succès personnel pour le duc... Que vaudra la démarche qu'il a obtenue de lord Granville (1) ?

(1) Gomme il est dit plus haut, sur les instances du duc de Broglie, lord Granville, puis M. Gladstone, agirent sur TAIiemagne pour obtenir d'elle une réduction d'un milliard sur le. cbilTre àe notre rançon.

AWEE 1871 5

Hier, je suis allé à Morgan-Housc (1) : personne. Au retour, comme j'arrivais au chemin de Richmond, je me trouve nez à nez avec la duchesse de Chartres et la jeune princesse Marie (2) ; on a été bien heureux quand j'ai annoncé la visite du duc dans quelques jours et pris un rendez-vous pour une rencontre fortuite aujourd'hui.

... L'impression du duc de Broglie, après une longue conversation avec le comte de Paris, a été excellente. On avait cette famille sous la main; chaque membre est militairement et civilement distingué, d'un patriotisme irréprochable, et on les a chassés à coups de pied pour les remplacer par les artisans de notre honte et de notre ruine. Entente parfaite entre tous les membres de la famille; ils n'aspirent qu'à rentrer, comprennent toutes les nécessités; pas un sacrifice à la fausse popularité; aucune manœuvre ou intrigue : c'est admirable.

Londres, 28 février 1871.

Apprendre au coin du feu que sa maison est menacée à la fois par les Prussiens et par les assassins de la Bastille (3) ! Je ne sais à quel parti m'arrêter; je n'avais rien prévu de tout cela; je n'aurais cru ni à l'occupation prussienne ni à l'inertie de Vinoy devant l'émeute à moitié militaire...

(1) Résidence du duc de Chartres.

(2) S. A. K. madame la princesse Marie d'Orléans, maintenant princesse Waldemar de Danemark.

(3) Des bandits avaient poursuivi des sergents de ville et les avaient jetés dans le canal.

Nous sommes à l'ambassade; il faudrait quelque sécurité et quelque loisir pour mettre notre séjour à profit. Le duc de Broglie a débuté par un succès diplomatique, succès personnel, hélas ! mais qui peut devenir un commencement de réaction.

Tout le monde est ici atterré ; c'est par peur qu'on ne dit rien. Il n'y a plus d'Europe, plus de société de peuples, si on laisse ainsi la force aller jusqu'au bout. C'est la France tributaire et vassale que Ton constitue, et il faut courber la tête. Que faire à présent ? Jamais nous ne serons moins en état que maintenant de tenter le suprême effort de la délivrance.

Londres, 1*' mars 1871.

A cinq heures, nous ne savons rien de la journée (1) ; le duc pense que les rodomontades s'en iront en fumée à l'approche des Prussiens. Je ne crois pas non plus à une résistance ; mais il y a toujours le coup de pistolet qui donne le signal de tous les événements.

L'inquiétude est extrême ici. Le public anglais comprend, comme nous, que c'est une guerre perpétuelle qui commence. Il n'ose rien dire, mais il est mécontent du rôle qu'a joué son gouvernement.

Avant d'entrer au Parlement, je suis passé par Westminster. Tous ces morts réunis dans un lieu de repos et de culte, au centre de la cité, donnent une idée d'union et de patrie. Toutes les fois que j'apprécie quelque chose ici, c'est l'occasion d'un triste retour sur nous. A la Chambre, je prends place dans la tri-

(i) Entrée des Prussiens dans le bois de Boulogne.

bune diplomatique, mais je n'en suis pas plus avancé. Quelques membres de phrases par-ci par-là, voilà tout. C'étaient des jeunes colonels avec la raie au milieu de la tête qui parlaient pour défendre le /?2£rchas€(l); soit, il y a du pour et du contre; mais ce qui me frappe, Messieurs les Anglais, c'est que vous faites comme nous, au lendemain de Sadowa. Hâtezvous donc et tachez de faire mieux.

Hier, première visite au musée de Kensington. C'est vraiment très intéressant et très instructif : on y ferait toute son éducation; mais trop de peintures anglaiises. Cela commence par Gainsborough et Reynolds; je ne contredis pas, j'admire même souvent, malgré certains contrastes de couleurs qui me rappellent les rôtis à la confiture. Quant à l'école contemporaiue, de la pommade au sucre, en veux-tu en voilà, et la foule n'en sort pas; j'y ai pris littéralement mal au cœur... Pour me remettre, je me réfugie dans la salle des cartons de Raphaël : c'est large, c'est grand, c'est puissant, c'est profond ; on est devant un maître, on regarde, on écoute et on profite. Croirais-tu qu'ils n'ont pas trouve que ces sept cartons suffisaient à remplir une salle? Ils y ont ajouté des bahuts, des traverses couvertes de tableaux, enfin tout ce qu'ils ont pu pour gêner et détourner l'attention.

Avant dîner, comme je me promenais avec le duc, de loin, j'aperçois le duc de Gramont(2). Situation délicate entre mon ambassadeur et mon ancien mi-

(1) Achat des grades.

(2) MiDÎstre des affaires étrangères de l'Empire, au moment de la déclaration de guerre.

8 UN DIPLOMATE A LOXDRES.

Distrc : j*aî du attendre son salut, quoiqu'il m*en coûtât; il s'est exécuté in extremis, et j'ai salué après mon chef. En vérité, commentées malheureux peuventils survivre ?

Londres, 2 mars 1871.

Ici, on commence à être fort gêné; l'évidence se fait : ce sont les Anglais qui payent, avec le sacrifice du traité de 1856, le service que la Russie a rendu à la Prusse. Il n'y a plus d'équilibre, il n'y a plus de garanties pour personne, avec une seconde Pologne et un fonds secret de cinq milliards dans la caisse de Frédéric-Bismarck et C'^ Cette réserve de guerre va épuiser les marchés européens. Il y a une grande position à tenir ici. Il ne s'agit plus de pleurer à la porte des gens; il ne faut pas inquiéter par des velléités intempestives; il faut attendre, laisser venir. Leduc y va de main de maître.

Londres, 5 mars 1871.

Un douloureux télégramme vient d'être affiché dans les cercles : Les Prussiens à Paris ! Les Prussiens jusque sur la place de la Concorde! Est-ce possible? Quoi! dès demain, vous seriez exposés à toutes les conséquences de cette barbare et inutile insulte, et je ne suis pas là! Je n'ose pas arrêter ma pensée sur vous.

Je ne doute pas que le néfaste traité ne soit signé; la seule chose à dire, c'est qu'il serait plus néfaste eacore qu'il ne le fût pas. Ce n'est pas un traité de

paix, mais un pacte avec la guerre perpétuelle, une de ces paix comme Napoléon en signait après chacune de ses victoires. Cela dure autant que la victoire, et, jusqu'à présent, la fortune a été changeante. Voilà donc le dernier mot de la théorie des nationalités avec laquelle on a commencé les guerres d'Italie, de Danemark et de France !... Pour en finir, on a arraché un pays du sein de sa mère, auquel il se cramponne, comme ma pauvre ville de Metz. Le sentiment de blâme est unanime ici ; il attend que les faits soient accomplis et qu'on n'y puisse plus rien, pour éclater avec violence. Il y a quatre mois que l'opinion nous revient chaque jour, à cause même de la folie de notre résistance et de la terreur qu'inspire l'ennemi. On est maintenant édifié sur le but de la guerre; ce pillage en gros et en détail, c'est ce qui émeut le plus ce pays du home et de la loi.

Nous sommes partis ce matin, après la messe, pour Richmond, en nous trompant de chemin de fer. A l'heure dite, nous étions cependant à table à Morgau- House (1). Les chevaux vont vite dans ce pays, et nous nous étions ravisés avant d'être à vingt lieues. Voyage à travers la campagne de Kew à Ham, terre admirablement peignée, arbres séculaires, toujours des cottages ou des maisons de brique jetés dans le même moule ; cela n'en finit plus et manque de vie et de pittoresque; pas de place perdue, et pas d'imagination non plus. Morgan-House est plus que simple d'aspect extérieurement, très agréable au dedans, et, du côté

(l) Gomme il a été dit, c'était la résidence dvy Olvjlc Ôl^ 0\«x\x«^.

duparc» vue sur un vaste green (l) avec magnifiques ruminants. Les prairies, avec de vieux chênes, c'est la magnificence de TAngleterre. La jeune duchesse de Chartres est toujours charmante; on se tait significativement sur les absents (2) ; la comtesse de Paris, très belle, très vive et très agréable, nous a quittés pour aller vérifier les comptes rendus du comité des secours.

Savais-tu qu'on a déjà réuni, en Angleterre, plus de quatorze millions pour nos blessés et autres victimes de la guerre?

Coup d'œil, en partant, à Orléans-House (3), puis à Bushy-Park (4) : des prés, des chênes comme il n'en pousse que dans les pays où la loi n'a pas été violée une seule fois depuis deux cents ans au moins.

Nous allons nous installer à l'ambassade : figuretoi une première loge au milieu d'un grand cirque ; amazones et gentlemen cavalcadent tout autour. Soit dit en passant, cette exhibition quotidienne , au sein même de la ville, de timides jeunes filles qui domptent des chevaux en montrant leur grâce, leur audace et en accusant les contours de leur personne, à première vue, c'est un exercice qui peut ouvrir l'appétit avant déjeuner, mais qui ne nous paraîtrait pas, à nous autres bourgeois, préparer suffisamment les jeunes personnes aux vertus du pot-au-feu.

(1) Pelouse.

(2) Les princes étaient alors à la Grave, chez le duc Decazes.

(3) Résidence du duc d'Aumale.

(4) Résidence du duc de Nemours.

ANXÉE 18*71. 11

Londres, 6 mars 1871.

... Samedi soir, au Foreign Office, A la suite d'une interminable queue de carriages, nous descendons au nouveau palais : bel escalier, il n*y a que cela; j'ai inutilement cherché les appartements ; deux ou trois pièces attenantes peuvent servir de vestiaire, lia scène se passe donc sur un double escalier de droite et de gauche; la foule monte, faisant un tableau à la Véronèse. Le prince de Galles, sur un palier latéral, regarde monter, avec un air badin; la princesse est intéressante, sympathique, avec la distinction que la souffrance donne à la beauté. Au bas de Tescalier, un charivari exécuté par des violons et des trompettes en uniforme. Me voici donc au milieu de Taristocratique société anglaise ; mais où sont les têles d'Holbein et les nobles personnages descendus des cadres de Van Dyck? Je cherche en vain. Notre société bourgeoise paye autant de mine. Pas une jolie femme, et cependant il ne manque pas, de par les rues, à pied ou à cheval, de teints éclatants, de cheveux d'or vrais ou faux. J'échange une poignée de main avec M. Gladstone; cela se donne ici comme une Légion d'honneur à Paris. Je suis plus frappé de l'expression un peu rude de la figure de M. Lowe (l), le chancelier. Guidés par Franqueville (2), nous arrivons au duc de Broglie,

(1) Robert Lowe, chancelier de TEchiquier, créé vicomte Sherbrooke en 1880, mort en 1892.

(2) Le comte de Franqueville , actuellement membre de l'Institut.

qui était un centre d'attention et A' attraction. Son double personnage fait sensation. On faisait circuler le mot de sa rencontre avec M. de BernstorJBT, Tambassa-

deur de Prusse : c'était à table, avant la réception; lady Stanley séparait seule les deux parties belligérantes et se montrait très préoccupée de ce qui se passerait après son départ, lors du pass wine, « Soyez sans crainte, je m'en tirerai », lui dit le duc; puis, aussitôt, s'adressant au barbare : « J'ai eu pendant si longtemps la douleur de voir des Prussiens établis chez moi, sans que je les en eusse priés (1), que je suis très heureux d'en rencontrer un, à une table amie, avec qui je puisse échanger des politesses. »

On se retire à minuit. Le lendemain, à sept heures, on est déjà debout pour aller entendre la messe aux Jésuites, dans une chapelle bien soignée, bien recueillie. Le culte s'y fait bien, le prêtre sait ce qu'il dit et ce qu'il veut; cela ne va pàs presto comme en Italie. Les fidèles sont bien là de propos délibéré; ils prient, ils communient dévotement : c'est un culte sérieux.

A onze heures, York-House(2); c'est la France qui venait en la personne du duc de Broglie. Je crois que, de part et d'autre, on était heureux et ému. Le prince, toujours simple, mais parfaitement à sa place, inspirant confiance et sympathie, éprouvant lui-même ces sentiments; la jeune princesse enjouée : ménage uni et touchant; la jeune princesse Amélie (3) avec des

(i) Les Allemands avaient occupé le château de Broglie pendant la guerre.

(2) Habitation de Mgr le comte de Paris

(3) Maintenant reine de Portugal.

cheveux blonds, le portrait de son père enfant, vive et gentille; puis, le duc d'Orléans, un gros petit, avec des cheveux plus que blonds; il fait sa partie dans le tapage. De tous côtés, quand j'entre dans ces refuges des exilés, des images connues tirent mes yeux; partout des portraits, des figures aimées, des souvenirs, Fesquisse de la reine par Schefier, œuvre d'art partout appréciée; mais j'ai vu si vite que je ne puis m'arrêter longtemps à décrire.

Avant de déjeuner, nous visitons Orléans-House (1). On n'en a pas trop dit sur le bel emploi de la fortune du duc d'Aumale. La Stratonice, la Mort du duc de Guise, le Passage du gué et dix toiles hors ligne de Decamps, Marilhat, Fromentin, à côté de la Vierge de la maison d'Orléans et de l'épée du grand Condé. Il ne faut pas même essayer de regarder dans les vitrines ou lies rayons de la bibliothèque. C'est très noble et très beau, tout cela encadré dans un paysage anglais, une petite rivière rustique et modeste, la Tamise, puis du vert partout.

D'York-House à Bushy-Park (2) ; là , nous avons trouvé le prince, oui, le prince, avec toute la bonne grâce possible; mais le prince, le premier gentilhomme de France, Henri IV lui-même; c'est à croire qu'il est descendu de son cheval de bronze; seulement le Béarnais devait parler plus vite. Le prince s'exprime avec le plus grand sens, tous les mots à leur place, appréciations parfaitement justes et sûres, a C'est bien la république, dit-il, là où l'on voit les princes deman-

(1) Résidence du duc d'Aumale. Le prince était absent.

(2) Château de la couronne, habité par le duc de Ne\Skû>ax%«

der à siéger dans TAssemblée. « Ni plus ni moins; ce mot indique tout ce qu'il pense, la mesure de son légitimisme, et tout ce qu'il accepte... Il s'est souvenu de mon père, moi de ses exclamations quand il trouvait les lithographies du capitaine Gavard a admirables de vérité » . Que de choses depuis et où en serait la France aujourd'hui, si, un jour de gloire et de liberté, elle n'avait pas mis à la porte toute cette famille et, avec elle, le seul régime raisonnable! C'est le perpétuel refrain du duc de Broglie.

Londres, 10 mars 1871.

La journée s'est terminée, hier, chez lady Burdett Coutts (1). Bel hôtel sans doute, mais rien de trop pour la plus riche particulière du monde. C'est une grande Anglaise, pas très jeune, à l'accueil bienveillant. Dans les appartements, un pêle-mêle d'un caractère intime, où le bon goût ne domine pas. Je suis tombé sur un grand tableau présentant deux grosses jambes en l'air avec des bottes, incompréhensible et médiocre au point de vue de l'art (2). Pendant que je m'évertuais devant ce prodige, le concert mai'chait; grand succès pour un monsieur qui jouait de l'accordéon. Vois-tu ces deux bras se rapprochant avec expression, et, par-dessus, sa figure sur laquelle se traduisaient les sentiments qu'il communiquait à son soufflet. Je comprends qu'on joue de l'orgue de Barbarie, il ne s'agit que de tourner;

(1) Lady Burdett Coutts, créée baroness en 1871, héritière du grand banquier Coutts.

(2) Les beaux tableaux étaient à rexposition de Burlington.

mais acquérir du taleoL.. sur Taccordéon! C'était d'ailleurs très goûté et presque aussi applaudi qu'un trio glapissant : un enfant, avec voix de fausset, conduisait le charivari. Allons, ni musique ni peinture, faites de la banque et tâchez de refaire de la politique. Les affiches des journaux, couchées par terre, dans les rues, sous les roues des voitures, annoncent : Red fiaq in Paris. Je ne puis vraiment m'en tourmenter; il me semble qu'on n'a plus qu'à serrer la main pour que tout finisse.

Londres, 13 mars 1871.

Samedi, déjeuner à Morgan-House. J'ai échangé des récits du siège contre les aventures merveilleuses du prince de Joinville, à la fois prince et Fanfan la Tulipe. Ce n'est pas lui qui aurait passé la journée sous la tente, le 18 août(l). Les enfants, des fieurs partout, des chats, des chevaux, des chiens, un intérieur coquet avec tous les confortables anglais, unis au bon goût français, des souvenirs émouvants sur tous les murs, la duchesse charmante et contre laquelle je parie la validation des princes ou leur élection partout : je jette pêle-mêle mes souvenirs, arrangez-les.

Comme je sortais, je rencontre la colonie de Twickenham (2). On parle de la France, de ses périls, de son avenir. Tout en agitant ces graves questions, nous traversions \e% greens ({m conduisent à la Tamise, nous

(1) Allusion à Bazaine.

(2) Mgr le comte de Paris et sa famille

montions en bac» et le chien se jetait à Peau pour nous suivre.

Hier, dimanche, déjeuner à Bushy-Park : la princesse Marguerite est agréable; la comtesse d'Eu a une extraordinaire expression de bonté; le comte d'Eu lutte avec succès contre sa surdité; il est très au courant de tout : on voit que c'est un homme de mérite. Henri IV, je veux dire le duc de lVFemoui*s, m'a parlé à différentes reprises de mon père et du diagraphe ; il nous a promenés devant les portraits de sa famille, la collection du château d'Eu, avec des commentaires pleins d'intérêt.

Visite à l'Atheneum-Club. Impossible de vivre en Angleterre sans thé, bière, hansom et club.

Soit dit en passant, il est édifiant de voir comme la société anglaise s'occtipe de nos misères. Je reviens de Mansion-House, où le lord-maire présidait un comité de secours. Samedi, j'ai passé au siège du comité de la marquise de Lothian (1) : il y avait là une jeune fille accentuant agréablement le français et qui arrangeait les affaires de trois ou quatre pauvresses réfugiées de France. — Nous avons visité aujourd'hui la Tour. Le chapeau du cicérone officiel m'a bien frappé : on dirait le bourreau d'Anne de Boleyn.

Mercredi matin, 16 mars 1871.

Il neige à gros flocons, giboulées de mars; il ne pourra pas, en tout cas, faire plus mauvais à Oxford.

(1) G. -H. Mahonesa, fille du comte de Shrewsbury, marquise douairière en 1870; morte en 1877

AXNEE 1871. 17

Nous partons quand même; comment contremauder un rector magnijicus et un luncheon qui nous attendent?

Jeudi matin.

Hier, la journée a été superbe et bien remplie.

Une heuce un quart de chemin de fer. La campagne anglaise se déroule grand train devant nous ; des prairies, la Tamise coulant à pleins bords, des ondulations de terrain qui donnent du pittoresque; à proprement parler, ce sont des vallonnements naturels ; beaucoup de gros vieux arbres ; personne dans les champs ; des machines à vapeur qui labourent; la fumée des locomobiles qui monte au-dessus des fermes; toujours le charbon. Que serait l'Angleterre sans le charbon qui centuple sa population, et sans le détroit qui la garantit des brigands? De loin en loin, des maisons rouges. Oxford ! Comme il avait neigé, les prairies étaient blanches, mais, comme le soleil se levait, il faisait fondre la neige, excepté à Tombre des arbres; de là le spectacle singulier de tous les arbres avec leurs branches dénudées, dessinés en blanc sur le tapis vert des prés. Mais ne perdons pas de temps. Nous tombons en plein moyen âge. Peut-être, aux Indes, trouverait-on une ville sainte ayant aussi complètement conservé sa spécialité. Ce sont toutes les fondations pieuses à partir du treizième et du quatorzième siècle, surprises par la Réforme qui les a sécularisées, mais en les maintenant : singulière combinaison de Tesprit d'indépendance et de conservation de ce ça^%. V^^'s. ^Kv-

fices et leurs dotations sont restés. Les édifices font ce qu'ils peuvent pour tenir autant que les institutions; mais la pierre anglaise se délite affreusement; je ne sais qui partira le premier. Toutes les constructions ont donc un aspect complètement ruiné qui ne nuit pas au pittoresque; des lierres grimpent partout, la rouille colore les murs, des pierres manquent; cela donne tout de suite du caractère et dissimule quelques banalités.

L'ensemble est étonnant : vingt collèges dans une ville de médiocre importance, et rien que les collèges, chapelle, abbaye, jardins, bibliothèques, halls et leurs dépendances; toutes ces constructions dans le genre gothique anglais, mais d'une époque où il était naturel. Il y a des coups d'œil charmants, rien de très en hauteur, mais en surface; cela s'étend indéfiniment, beaucoup d'espace. Les rues sont comme on les voit dans les villes du moyen âge, au théâtre; on n'y rencontre que de^Jellows^ ou tutors, ou rectors^ ou chancellors; les titres sont à l'infini; chaque collège a les siens; ce qui est uniforme, c'est le petit carré noir horizontal qui se dandine par-dessus leur calotte. Cette coiffure originale est obligatoire, même pour les élèves at the dark (1), afin qu'on puisse les reconnaître et les traduire, en cas de bruit, devant les autorités universitaires, dont ils sont exclusivement justiciables. Ils ne font pas grand bruit toutefois, d'abord parce qu'ils ne sont que douze cents (nous en ferions tenir vingt mille dans Oxford, à la française) ; puis ce sont des enfants de

(1) Le soir.

bonne famille ; il ne faut pas moins de cinq à six mille francs pour passer six mois, ou sept à peine, à Oxford. Les étudiants anglais ne sont pas bien à plaindre. Il faut paraître à la chapelle à huit beures; puis ce sont des leçons jusqu'à deux heures, et alors, boating for ever! Au Cannot! On court en veste à la Tamise et the races commencent; quelques étudiants sont à cheval. Il parait qu'il y en a, en tout, une trentaine qui travaillent et se disputent les grades et les bénéfices; car il y a collèges d'élèves et collèges de fellows. Autant que j'en puis juger, ce sont de bons canonicats. Moyennant le célibat, un grade universitaire, une faveur du fondateur, on vient manger dans quelque collège d'Oxford une bonne prébende sans rien faire. Il y a tel collège où l'on parcourt l'abbaye, le parc, la bibliothèque, sans jamais rencontrer personne ; mais où sont les élèves? Il n'y en a point; àeuxjellows seulement; il y a place pour deux régiments. Ailleurs, au New Collège (neiVf mais bisaïeul de notre Pont-Neuf), 70 élèves; j*en supposais un millier. Ces jeunes gens y vivent donc largement, à leur aise, avec toute l'indépendance possible, autant de dépense qu'il leur convient, de l'espace à revendre ; chacun est quelque chose et coûte cher à sa famille et à la chose publique.

C'est le New Collège que j'ai le mieux vu, parce que nous y sommes revenus pour le luncheon. IVFous allons, d'après un itinéraire tracé par le Dean de Westminster et sur un terrain préparé par ses recommandations, de collège en collège et de rector magnijicus en librarian ou vice-chancellor. La toque du New Collège^ j'ignore le titre de ce bienfaiteur de rhumanllé, ^'feV^xvV^^^^^

que le vice-chancellor ouhlmi de nous faire rompre le pain, est venu nous reprendreà la porte inhospitalière, de ce dernier, interrompant son luncheon dont il nous offrait le partage. Nous y allons gaiement. C'était bien un peu téméraire d'inviter comme celas^ns préparation quatre affamés, — j'aurais pu avoir faim ; — mais pas du tout ; il y avait de quoi repaître un peloton d'assiégés. Lui-même, notre bienfaiteur, prend, sur un buffet, assiettes, verres, argenterie : it Voulez-vous du mouton, du veau, du bœuf, du jambon? « En voilà des réserves homériques : il n'y a qu'à couper. Puis un gros gâleau, également pas pressé de se faire manger à jour fixe, mais excellent avec du cumin, de la bière, du sherry. On est parfaitement repu en un clin d'œil et touché de cette hospitalité simple et canonique.

Trêve de collèges maintenant; nous prenons un car^ riage qui nous conduit, par un beau froid, à Blenheim (1); c'était le château qui s'appelait Woodslock avant d'avoir été donné au plus avide et au plus pillard des vainqueurs. Il avait cependant quelque chose de Mars, celui-là. Le premier coup d'œil nous a arraché en chœur un cri d'admiration : lac, prairies, futaies, vallons, troupeau de daims, c'est splendide; j'évite de parler du château, il est immense, il fait bien son effet dans le paysage à distance, mais, à mesure qu'on approche, c'est ridicule ; néanmoins c'est grand comme un palais royal de premier ordre. Par toutes les fenêtres une vue digne de Louis XIV; à l'intérieur, quelques salles immenses et des tableaux que je n'ai pas

{\) Château du duc de Marlborough.

eu le temps de voir en détail, mais un Raphaël première manière, la Vierge, VEvfant et deux Saints/ il me paraît très authentique, très beau. Il faut battre en retraite sans remporter. Un monument à la mémoire de Marlborough me fait faire un triste retour sur le magnifique monument du maréchal de Saxe, à Strasbourg. Nous traversons le parc en mettant les biches en fuite et en chassant les lièvres à coups de pied ; les corbeaux nous coassent un air de départ, et nous revenons à Oxford pour diner dans le magnifique hall du Randolf Inn, grand comme une gare de chemin de fer. A minuit, nous nous couchons.

Londres, 19 mars. Dimanche, 5 heures, 1871.

Journée afifreuse; nous n'avons qu'un mot de Pontécoulant (1). Les seuls télégrammes qui aient passé semblent annoncer qu'il y a bataille aujourd'hui (2). Je voulais partir ce soir; le duc (de Broglie) me relient, ne sachant s'il n'ira pas prendre place à l'Assemblée. Que faire? J'ai passé ma journée avec le commandant Robert Le Fort (3), arrivé hier. Partirons-nous ensemble ? Y a-l-il moyen d'arriver jusqu'à vous ? Il m'était réservé de souffrir encore d'un supplice nouveau : vous savoir en danger et hésitera tenter de vous rejoindre. Je ne puis que vous recommander tous à Dieu, en ce

(1) Comte de Pontécoulant, chef du cabinet de M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères.

(2) Le 18 mars, avait commencé, à Paris, la sédition qui devait aboutir à la Commune.

(3) Mgr le duc de Chartres

moment. Georges est auprès de vous, c'est mon seul argument pour me retenir ici.

EXTRAITS DES NOTES

Le matin du 19 mars, le duc de Chartres vint

me trouver et me demanda ce que nous ferions, le duc de Broglie et moi, si les dépêches de la journée confirmaient celles de la nuit. « Nous partirions iî , lui répondis-je; et en efiet, nous traversions le détroit, Tambassadeur et moi, dans la nuit du 19 au 20. La mer était absolument calme, mais il régnait un brouillard si épais que le commandant du navire, ne trouvant plus son chemin, avait fait stopper ; la cloche et le sifflet d'alarme signalaient notre présence à travers les ténèbres de la nuit et du brouillard. Un voyageur qui se tenait sur le pont, enveloppé d'une peau de bique, vint à moi et me glissa un mot à l'oreille, puis disparut en me marquant son désir d'en rester là dans notre reconnaissance. C'était Robert Le Fort, qui retournait à son poste de soldat.

Je n'ai pas à le suivre dans ce pénible voyage; je n'en ai parlé que pour relever une généreuse imprudence de ce prince, militaire avant tout. Son devoir public finissait avec la guerre étrangère; les plus évidentes raisons politiques se joignaient aux douces insinuations de son cœur de père et d'époux pour lui commander de rester à son cher et charmant foyer; il partit

néanmoins, et il fallut les pressantes instances, voire même les injonctions de ses amis, pour le faire retourner en Angleterre. J'en parle sciemment, car c'est sur moi qu'éclata l'orage, quand je vins annoncer à MM. d'Haussonville et Bocher que le duc de Chartres attendait, dans une retraite à moi connue, aux environs de Versailles, leur avis sur ce qu'il avait à faire... Le prince m'écrivit, en repartant pour l'Angleterre, la lettre qui suit :

s Mantes, 24 mars 1871.

ce Cher Monsieur,

tt Le télégraphe ne m'a rien apporté. Votre billet de mardi soir m'est arrivé ce matin. J'obéis, et demain je serai chez ma femme. J'abandonne tous mes projets, les mesures que j'avais prises pour me mettre dans les rangs de la garde nationale de l'ordre, la course que j'ai faite à Paris, le soir de l'affaire de la place Vendôme; tout est inutile. Du moment que je puis gêner des vues ultérieures, je n'ai qu'à m'incliner. Du reste, ne croyez pas que je m'apitoie sur ma situation; toute âme française, tout cœur généreux, tout officier qui a encore conservé le sentiment de l'honneur, n'a pas aujourd'hui le temps de penser à lui-même, et l'affreux état dans lequel il voit son pays suffit pour empoisonner tout le temps qu'il pourrait consacrer à la réflexion, pour rendre amer tout repos, pour enlever tout charme à la vie pastorale que je vais mener.

tt L'expérience des cinq journées que je viens de passer à me promener par ici et dans tous les en^W^yss!^

de Paris, me prouve que je puis personDellement faire tout ce que je veux; aussi, c'est seulement le respect pour Tavis de mes amis qui me fait partir et rompre la chaîne si laborieusement construite depuis six mois entre mon pays et moi. Je reste pourtant toujours à leur disposition. J'ai les moyens de servir, et si Ton me fait dire que Ton me conseille de prendre part à la lutte, six jours après je serai à un poste de danger sous un nouveau harnais dont on ne se doute pas.

Cl Pardon de vous avoir encore parlé de moi. Merci d'avoir pris la peine de m'écrire. Veuillez recevoir l'assurance de ma sincère amitié. ))

Je relève encore dans mon souvenir l'impression que j'éprouvai en arrivant à Versailles. Tout ce qui constituait, ou à peu près, le gouvernement de la France était réuni à l'hôtel des Réservoirs, autour de tables qui se prolongeaient sans fin, où chacun prenait place comme et quand il pouvait, dans le plus étrange pêlemêle de députés, de généraux, de ministres, de femmes élégantes. Celles-ci donnaient le ton à l'assemblée. On riait, on plaisantait, on criait, on faisait de l'esprit, on buvait avec le plus grand entrain. Rien ne ressemblait moins à l'équipage d'un radeau après le naufrage. Je pensais malgré moi à ces prisons si folâtres où le plus noble sang de la France attendait, sous la Convention, la comparution devant le tribunal révolutionnaire.

Je n'ai pas l'intention d'entrer ici dans le détail de mon séjour partagé entre Versailles, Paris, Courbevoie, du 20 mars au 2 avril. Je note seulement le départ

de ma famille de Paris. C'était le lendemain du massacre de la place Vendôme; il n'y avait plus à hésiter, il fallait en finir. Un passage pour les voitures restait encore ouvert à travers la barricade de la porte Maillot. Mon pauvre père, déjà bien malade, traversa dans la Victoria que M. d'Haussonville avait oubliée dans Paris et que, bien heureusement pour le propriétaire de la voilure, je réquisitionnai sans me gêner. C'était le mot et c'était l'usage du temps. J'avais réquisitionné de même à Versailles la maison de mon ami Ëydin, dans laquelle j'ai logé ma famille, le duc de Broglie et quelques-uns des siens.

J'avais compté faire reposer ma famille à Courbevoie, chez notre respectable amie Mme Larnac, avant de gagner Versailles; son repos fut vite troublé par l'occupation des communards. Il me fallut, dès le surlendemain, organiser un nouvel enlèvement. J'arrivai cette fois de Versailles, avec le coupé d'un autre ami, M. Hennequin. Comme je passais devant le poste de communards établi à la tête du pont de Neuilly, des gamins crièrent : ce A l'eau ! n et j'aurais bien pu en effet terminer ma course dans la Seine, si je n'avais, par une heureuse inspiration, demandé mou chemin, que je connaissais fort bien, à l'individu même qui me semblait le plus mal disposé. Il s'empressa de le montrer au cocher, et personne n'eut plus l'idée de nous arrêter. La triste garnison de Courbevoie passa sa nuit à battre le rappel, à sonner l'alarme et surtout à boire. Au point du jour, ils étaient tous abrutis par le sommeil et le vin, et ma famille effectua son départ sans difficulté. Notre joie fut grande toutefois q^uand uûv3>&

atteignîmes la première sentinelle avancée de Tarmée de Versailles, un garde municipal, entre Puteaux et Saint-Cloud.

A titre de renseignement historique, je note ici la sécurité complète que les officiers de la bande qui occupait Courbevoie me témoignèrent au sujet du mont Valérien. Comme je leur faisais observer qu'ils étaient sous le feu de ses canons, ils me répondirent qu'ils avaient leurs intelligences dans la place.

Le duc de Broglie ne pouvant repartir immédiatement pour Londres, il fut décidé que je le précéderais pour prendre le service de l'ambassade, et je partis en efiet, le l" avril, avec des lettres qui m'accréditaient comme chargé d'affaires.

Je quittai Versailles de grand matin, avec les premiers régiments reconstitués qui allaient, dès le lendemain, ouvrir le feu contre la Commune, à Asnières et à Courbevoie, sous le commandement du général Montaudon. Il me fallut passer par Saint-Germain et Pontoise, longeant la zone visitée par les obus des insurgés, pour gagner Crcil. Le 3, j'arrivais à Londres.

A partir du commencement d'avril jusqu'aux derniers jours de 1871, j'ai été presque constamment chargé de l'ambassade, sauf pendant les courts séjours que le duc de Broglie fit à Londres, en mars, mai, juil* let et novembre. Confiné jusqu'alors dans les bureaux et les travaux spéciaux de la Direction commerciale aux Affaires étrangères, je débutais tout à la fois dans la représentation de la France à l'étranger et dans le maniement des affaires politiques. Ne possédant par

moi-même rien de ce qui peut donner une notoriété diplomatique, ou tout au moins y suppléer, je me trouvais de plus représenter une nation vaincue, écrasée, dont l'existence était devenue un problème, un gouvernement accablé par les désastres et les charges de la guerre et de Tinvasion suivie des horreurs de la plus honteuse guerre civile.

Les Anglais étaient très disposes à nous prendre en pitié. Ils nous avaient donné la mesure de leur sympathie en envoyant des secours et des provisions aux affamés de Paris et des campagnes désolées par la guerre. Le gouvernement s'était associé à ce mouvement par les timides observations qu'il avait présentées aux vaiqueurs sur le chiffre de la rançon qu'ils exigeaient de nous. Mais personne n'était alors tenté de pousser plus loin l'imprudence de la compassion. La crainte de l'Allemagne dominait la situation ; on parlait bas quand on prononçait le nom de Bismarck, et l'on en était arrivé, à force de bonne volonté, à se convaincre qu'il rétablissait l'équilibre en Europe.

Les sanglantes convulsions de Paris ne laissaient pas que d'inquiéter un peu nos voisins pour euxmêmes, à cause de l'exemple; aussi étaient-ils franchement pressés de voir finir la lutte, et ils n'imaginaient pas de moyen plus expéditif pour rétablir l'ordre en France que la restauration de l'empereur, redevenu leur hôte, avec l'aide des Allemands campés autour de Paris et dominant la ville au moyen des forts qu'ils occupaient. Ils n'avaient aucun scrupule de nous condamner à cette honte suprême. Pleins de mépris pour le régime impérial, ils n'eu épro\i\ai^\i\. ^^'^

moins pour le régime de la dictature de Tours ou de Bordeaux, et ils ne cachaient pas que, dans leur pensée, le peuple des plébiscites impériaux et de la Révolution du 4 septembre n'avait pas le droit de se montrer difficile sur les conditions de son gouvernement. S'ils nous souhaitaient le retour à l'empire, c'est qu'ils ne nous jugeaient ni dignes de la liberté, ni capables d'en porter le poids.

De là, la grande popularité du vaincu de Sedan à son arrivée en Angleterre. La foule se pressait sur son passage pour lui faire ovation; la police était obligée d'intervenir pour protéger les grilles de son habitation de Chislehurst contre l'invasion de ses partisans enthousiastes; la reine donnait l'exemple et elle avait été la première à rendre, par ses visites empressées, un hommage public au malheur du souverain dont elle avait accepté l'hospitalité ; les princes anglais, le corps diplomatique, luttaient d'émulation dans ces témoignages extérieurs de respect et de déférence. Certes, tout n'était pas pour la personne de l'empereur et pour son régime, dans la faveur qui l'accueillait. Pour beaucoup de naïfs, c'était encore la France, et ils croyaient rendre hommage à nos malheurs en saluant ou en acclamant leur auteur. J'en ai eu plus tard la preuve, quand les musiques plus ou moins officielles jouaient le Jeune et beau Danois, pour faire honneur aux représentants de la république. Il faut aussi faire la part de l'engouement irréfléchi de l'Angleterre pour toute nouveauté; la gloire, comme la honte, agit sur la foule. Toute notoriété y est d'abord la bienvenue et y fait prime. Les Anglais sont bien le plusjobard des peuples.

AXNEE 1871. 2î>

Toujours esf-il qu'à mon arrivée en Angleterre, la France était pour les Anglais, voire même pour le gouvernement, plutôt à Chislelnirst qu'ailleurs, et son représentant était encore plutôt le marquis de la Valette que ma très obscure et très triste personne. Cette idée était bien aussi partagée par la plupart des agents que Tempire avait nommés, et je la retrouvais à Londres, jusque dans l'ambassade, où bien d'autres errements à redresser m'attendaient.

Il fallut d'abord arrêter le courant des dépenses qui se faisaient pour le compte de toutes les administrations au, nom de la patrie en danger, en vertu des pouvoirs plus ou moins réguliers donnés pendant la guerre. Il fallut arrêter ces frais, et régulariser, pendant qu'il était temps encore, la justification des payements effectués. L'ambassade, prise au dépourvu, avait patriotiquement accepté, sous le coup de la nécessité, la cliarge d'une comptabilité à laquelle rien ne l'avait préparée, et dont elle n'avait pu préjuger d'avance l'étendue; niais, la guerre finie, il fallait se hâter de rentrer dans les voies régulières. Le concours de mes camarades ne me fit pas défaut. La tâche n'en fut pas moins lourde. Des procès, dont l'issue justifia la promptitude des résolutions prises dès les premiers jours de mon arrivée, terminèrent plus tard cette pénible liquidation

30 U\ DIPLOMATE A LOXDRES

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, jeudi 6 avril 1871.

Les journaux qui surviennent pendant que je t'écris m'apprennent le commencement des pillages dans Paris, nos églises saccagées, notre cher curé arrêté (1). Il y a un déchaînement général ici contre les temporisations de M. Thicrs, qui va laisser répandre le sang innocent pour éviter Teffusion du sang impur et pour ne pas rester face à face avec la majorité delà Chambre et la France furieuse. J'aime mieux croire qu'il attend l'arrivée de nouvelles divisions, mais l'attente est affreuse et la satisfaction que j'éprouve en pensant que je vous ai enlevés à ce foyer de crimes ne me rend pas indifférent aux dangers de ceux qui ont dû y rester... Notre cher curé d'abord : il est vrai qu'il ne serait pas fâché personnellement de souffrir le martyre quand la croix est foulée aux pieds.

Croirais-tu que le prince de Joinville a failli, il y a quelques jours, se réveiller dans Paris? Endormi, il avait franchi la dernière station avant la gare Saint- Lazare, il a du sauter en route sur la voie.

Je prends des leçons pour parler anglais. Imagine un train de grande vitesse : c'est une phrase; il y a vingt wagons, et on n'en aperçoit qu'un. Ce n'est pas commode à saisir au vol !

(1) L'abbé Deguerry, curé de la Madeleine.

Londres, 8 avril 1871.

Hier, j'ai échangé quelques paroles avec les directeurs du Foreign Office et les ministres étrangers; rencontres assez curieuses : on se tàte, on s'observe. Ou je me trompe fort, ou ils sont restés convaincus qu'ils avaient affaire à un bon jeune homme. Le Turc, à qui Ton avait sans doute tenu quelques propos an sujet des relations de l'ambassade avec Twickenham, m'a fait une profession «ic foi orléaniste. J'ai saisi l'occasion pour dire : « Que Dieu préserve les princes d'un pareil fardeau en pareil temps ! Je les aime trop personnellement pour le leur souhaiter. Il n'y a, d'ailleurs, que la république qui puisse faire les journées de Juin en 1848, ou le siège de Paris en 1871. «

Cette partie d'échecs qu'il faut jouer tout le jour est assez amusante au début. Ce sera un passage original en ma vie. Si je ne vous savais à Versailles, si bien entourés, que je serais en peine !

18 avril 1871.

J'ai reçu du comte de Paris une lettre qui me félicite du grand succès obtenu par mon chef (1) : u On a trouvé enfin en lui un orateur politique. Je m'en réjouis bien sincèrement. Je m'en réjouis d'autant plus que j'appréhendais ce début qui devait nécessairement être brillant pour répondre à l'attention générale. C'est

(1) Le duc de Broglie, rapporteur d'une loi sur les délits de presse, avait pris la parole, le 14 avril, pour soutenir un amendement donnant à la loi une portée plus libérale.

parfait, et je suis surtout heureux de le voir attacher son nom à une mesure libérale adoptée en pareille circonstance. C'est tout à fait nouveau dans notre histoire parlementaire, et cela me donne grand espoir. »

J'avais tenu à me montrer à un raout donné par le lord-maire à Mansion-House. Malgré la rigueur des temps et l'humilité qui nous est commandée, j'avais eu quelque satisfaction à représenter mon malheureux pays dans le palais de la Cité. Un beau hall avec des colonnes corinthiennes et des vitraux gothiques; la musique de la garde de Paris, réfugiée à Londres après le cataclysme du 18; le lord-maire et le s/ierifavec leurs musiques, la vaisselle d'or qui n'a jamais été pillée; beaucoup d'Anglais sans chapeau, d'Anglaises avec des robesà queue. J'avais fait mon entrée avec des very gladei des poignées de main au lord-maire, à sa femme, à ses filles, à tout ce qui se présentait; Franqueville faisait les honneurs de ma personne. Lesseps s'est trouvé là juste à propos pour me fournir un incident comique. Il me prend pour un autre et m'amène à sa femme; celle-ci, d'abord un peu étonnée, se récrie sur ma barbe qu'elle ne connaissait pas. Je lui réponds que c'est le siège qui l'a fait pousser; ce raisonnement achève de la convaincre. Au bout de quelque temps, Lesseps, qui commence à se méfier, me rejoint et, pour réparer son erreur; me demande si je suis avec Mme X. For shame! J'ai bien fait rire Mme de Staël en lui racontant cette histoire.

Décidément Montaudon (1) a du bon. Les journaux

(1) Général Montaudon, depuis chef de corps d'armée et député.

de Londres me demandent son portrait et udc note. C'est le héros du jour. Tout est retourné ici. C'est comme cela : les insurgés aux gémonies puisqu'ils sont vaincus! J'espère bien que leur compte va être réglé les armes à la main. Il est trop tard pour admettre une capitulation. Il faut punir.

Londres, 21 avril 1871

Le matiu, vers six heures, je descends les escaliers au grand scandale de toutes \eshousemaids, accroupies sur les marches ou devant les foyers qu'elles font reluire; tout cela se sauve à mon aspect, comme des grenouilles qui sautent dans l'eau. L'infériorité des femmes de service, leur humilité, je ne dis pas seulement devant le maître, mais devant tous les mâles de la maison, est une des choses qui me choquent le plus. J'arrive au cabinet ducal entouré de grandes armoires de chêne, une espèce de hall sombre avec deux larges fenêtres devant lesquelles les amazones défilent au petit galop à partir de neuf heures, puis les horse guards qui passent et repassent, et les grenadiers, habillés de blanc comme des marmitons, avec deux pibrocks. Tout cela juste à l'horizon, presque au-dessus du rayon visuel, comme dans un aquarium. A huit heures, les journaux; à huit heures et demie, le courrier, ta lettre : c'est le meilleur moment de la journée; d'heure en heure, les télégrammes; quand c'est Jules Favre, l'intérêt redouble; puis le personnel, les visites, la sortie.

Demain, je dîne, tout seul de mon espèce, chez locA

34 UN DIPLOMANE A LONDRES.

Granville (1). Pourvu que mes voisins parlent français ! Ce même Granville m'a joué hier un tour qui aurait pu gêner. A midi, il convoque le duc pour trois heures, afin d'échanger les ratifications de la convention sur la mer iVoire. Je réponds au porteur, par un billet écrit sur le coin d'une table, que le duc est absent, etc. Le soir, le protocole m'arrive avec mon billet tout au long. Je ne sais quel efiet il produira en Europe ; mais quant à moi, il m'a fait froid. Heureusement il est correct.

Londres, 24 avril 1871.

Hier, j'ai dîné chez lord Granville; bel hôtel vraiment élégant, mais ce qui vaut encore mieux, une femme charmante (2), très belle, très élégante, parlant français avec une petite pointe d'accent, tout juste ce qu'il faut pour colorer son langage. J'ai été successivement présenté à tous les convives; impossible d'attraper au vol le nom d'aucun d'entre eux. Ils parlaient tous français plus ou moins; j'étais humilié de ne pouvoir leur rendre un mot dans leur langue. On passe à table et je me trouve à la droite de lady Granville : je ne suis pas encore fait à tant d'honneur. Le dîner bon, avec quelques originalités, comme un plat au fromage, pour finir, après la glace. Au dessert, les femmes se lèvent; je me disposais à suivre ma belle voisine ; mais pas du tout, il faut rester à faire passer

(1) Q, LevesoD Gowcr, comte Granville, né en 1815, ministre des affaires étrangères; mort en 1891.

(2) Gastalia Gampbell, se^^^femme du comte Granville.

et repasser deux carafons de vin qui font le tour de la table. Cela n'a duré heureusement qu'une demi-heure, et à dix heures nous sommes rentrés au salon.

Bonne conversation avec Brunow (1) : « L'Angleterre vous aime. — Elle croit donc que notre gouvernement en a pour plus d'un quart d'heure w , lui ai-je répondu. Quelques jours avant, il m'avait dit : et L'Angleterre serait bien disposée, si vous durez plus d'un quart d'heure. »

Londres, 18 mai 1871.

J'ai rejoint le duc (do Broglie) chez les Rothschild (2). Lieux magnifiques; voilà de Tor bien appliqué, un luxe de haut et bon goût. D'abord l'escalier avec trois étages de colonnes, uu spacieux vaisseau, une lumière tombant d'en haut, à souhait pour un Guardi et des fleurs comme il n'en eût jamais rêvé. Un beau parvis vous amène dans un salon qui trouve moyen d'être horriblement sterling et exquis; de vieilles tentures de France, soie brodée du dix-huitième siècle; quelques tableaux de maîtres, del Sarto, Murillo, Greuze, tout juste assez pour orner sans faire galerie; on est bien dans un salon. Quelques femmes : Mme Alphonse (3), beauté d'un caractère étrange; il y a là de la race de Jacob; la duchesse de Manchester (4), une beauté comme il en faut dans les cours qui aiment à s'amuser ;

(1) Baron de Brunow, ambassadeur de Russie, mort en 1875

(2) Baron Lionel de Rothschild (chef de la maison de banque), mort en 1879.

(3) Baronne A. de Rothschild, fille du baron Lionel.

(4) Comtesse Louise d'Alten, mariée en 1852 au duc de Manchester, remariée au duc de Devonshire.

36 URf DIPLOMATE A LOXDRES

la belle lady Granville; la comtesse de Flandre (1), bien royale; si tu savais le latin, je dirais : Incessu patuit dea; elle n'est pas plus grande qu'il ne faut, mais elle ne se rapetisse pas. J'en ai fini avec les beautés du salon. Places-y encore la baronne (2), puis son mari, dans une chaise à roulettes. Eli bien, j'ai trouvé le moyen de saluer cbacuu; il est vrai que le duc m'a diablement tendu la perche.

Nous avons visité ensemble, guidés par le Post master general(3), le Central Office des télégraphes : cinq ceots jeunes filles, tontes ayant lu le matin un roman et fait leur thé; ce ne sont pas des ouvrières. Tout cela transmettait des paroles aux quatre coins du monde, avec des mouvements de trépidation fiévreuse et parlant quand même. C'est la foire aux paroles. Nous étions accompagnés dans notre visite par un petit personnage bien simple, un peu gréîe, boiteux, ayant l'air de descendre d'un clergyman plutôt que d'une race illustre; c'était cependant le dernier rejeton des ducs de Norfolk (4).

Londres, 19 mai 1871.

Nous avons organisé notre cérémonie pour Saint- Cloud (5). Gouuod était venu avec le curé. Ah! le

(1) Marie, princesse de Hohenzollern, mariée au comte de Flandre.

(2) Baronne de Rothschild, morte en 1884.

(3) William Monsell, créé lord Emly en 1874.

(4) Quinzième duc de Norfolk, H. Fitz Alan Howard, premier duc d'Angleterre, comte Marshal héréditaire, né en 1847.

(5) Concert pour venir en aide au curé de la ville de Saint- Gloud, incendiée en 1871.

drôle d'homme, toujours à moitié dans les nuages. Nous aurons sermon, salut, concert, exposition de ruines. Ce matin, j'ai obtenu Tautorisation de Tarchevêque(l) : belle tête, grand air, figure ascétique et de race; il m'a ravi...

J'ai aperçu la reine en voiture. Comme de juste, l'Écossais Brown était sur le siège de derrière. Elle allait à une nouvelle statue colossale du prince Albert, statue portée sur d'autres statues. Il doit être bien gêné de ce piédestal, car il était homme comme il faut, gêné encore plus du temple qu'on lui élève juste en face d'Albert-Hall : temple, kiosque, pagode, fantaisie byzantine. Il y a de quoi rendre jaloux Wellington, qui n'a que deux statues, l'une avec un tricorne, l'autre, à l'autre bout du parc, avec une épée pour tout vêtement.

En même temps, la liquidation sociale va son train ; le ministère n'est qu'un syndicat; il lâche tout. Il y a quelques jours, Gladstone ne cachait pas ses sympathies pour le vote des femmes; puis, un autre ministre lâche presque l'Eglise établie. On arrache, l'un après l'autre, tous les pilotis de la grande île.

EXTRAITS DES NOTES

Pendant que je m'escrimais avec toutes ces difficultés, la lutte sanglante s'engageait à Paris et se prolon-

(i) Henri Edward Manning, archevêque de Westminster en 1865: cardinal en 1875, mort en 1892.

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