‹ Un diplomate à Londres; lettres et notes, 1871-1877Chapitre 5 sur 7 · MA · texte numérisé non relu

MA

38 Ui\ DIPLOMATE A LONDRES.

geait, m'entretenant dans des angoisses qui se traduisaient par unvéritable sauve-qui-peut autour de moi. Le duc de Broglie vint me relever vers la fin d'avril ; il m'apportait, avec son approbation, les témoignages les plus explicites de la satisfaction du gouvernement. Le temps ne se prêtait pas aux allures sèches et gourmées de la diplomatie régulière. Dès mes débuts, M. Thiers et M. Jules Favre avaient senti, dans mes démarches et mon langage, un souffle patriotique qui était de circonstance.

Le duc ne devait pas rester longtemps à Londres ; le 6 mai, je reçus la pénible mission de lui annoncer la blessure de son fils, devant Paris (1). Il ne fut bientôt plus possible de lui en dissimuler la gravité, et il dut se décider à partir brusquement pour Versailles, le 20 mai. Son départ fut même si précipité qu'il s'excusa d'assister, ce jour-là, au banquet officiel du Foreign Office pour l'anniversaire de la naissance de la reine. Comme il était indispensable que la France y fût représentée, je dus m'y rendre afi*ublé de l'uniforme du duc de Broglie. La même voiture nous conduisit, moi au palais des Afiaires étrangères, à White-Hall, et lui à la gare de Charing-Cross. Il était fort triste, et je ne l'étais guère moins. Il me fallut bien du courage pour afironter, pour la première fois, dans ces circonstances et dans cet accoutrement, les regards et les observations du corps diplomatique.

J'avais jusqu'alors évité de me mêler à la société plus ou moins officielle; je me tenais justement à

(l) Le prince François de Broglie avait été grièvement blessé à l'attaque du fort d'Issy, le 5 mai.

Técart, attendant pour me produire que j'eusse autre chose à recueillir que des condoléances. Celte réserve, que justifiait par surcroît le malheur prochain dont Tétat de santé de mon père me menaçait, n'a pas nui à mon introduction dans le monde où je devais lentement conquérir ma place. Un représentant en deuil convenait à la France en deuil de deux provinces et de Télite de plusieurs générations.

Jamais le sentiment de mon isolement, de mon impuissance et de mon insuffisance ne pesait plus lourdement sur moi que lorsque je me rendais au Foreign Office pour conférer avec lord Granville. Les étrangers avaient perdu toute vergogne, les uns dans leur arrogance de parvenus, les autres dans leur aplatissement devant le plus fort. Je me souviens des pénibles réflexions que je faisais, attendant mon tour d'audience dans une salle qui donne sur la cour intérieure du Foreign Office, L'horloge qui sonnait, avec un impitoyable retentissement, les heures, les demies, les quarts, me semblait la voix de la destinée qui me criait : Place aux bien portants^ malheur aux vaincus ! place aux nations qui savent se gouverner, malheur aux peuples atteints de démence!...

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 21 mai 1871, dimanche soir.

... A sept heures, nous avons reçu le télégramme de Roger (1) annonçant Tentrée de nos soldats dans Paris. Mme de Staël m'a donné congé pour que je puisse annoncer la bonne nouvelle aux princes tous réunis, le dimanche, chez le comte de Paris. Fouette, cocher!... Tout le monde était là, en efifel, un peu surpris de mon arrivée. J'annonce de meilleures nouvelles du fils du duc de Broglie, et je remets au comte de Paris le télégramme sous son enveloppe. Le comte lit. Tu t'imagines Téclat : le messager de Marathon n'a pas été mieux accueilli ; on voulait m'embrasser et je me serais bien laissé faire, à condition de ne pas commencer par la vieille princesse de Salerne.

Je reviens au départ du duc. Il m'a laissé dans mon habit d'Arlequin, à la porte du Foreign, Je commence par te rassurer; j'étais le plus beau; cela ne fait pas, il est vrai, l'éloge des autres; mais me vois-tu, ainsi accoutré, au milieu de soixante diplomates et hauts dignitaires que je devrais tous connaître? Lord Granville ne m'écoute qu'à moitié; Odo Russell (2), plus Allemand que Français, doit m'accepter pour voisin à

(1) Comte de Pontécoulant, chef du cahinet de M. Jules Favre.

(2) Odo Russell, ambassadeur en Allemagne ; fait lord Ampthill en 1881, mort en 1884.

table; plus loin, Hamilton Seymour, le fin diplomate qui avait vu dans le jeu de Nicolas, en 1854. Les plats succèdent auK plats, toujours dans la vaisselle d'argent ; la musique de la garde va son train. Au dessert, on porte le toast le plus froidement comique à S. M. la reine. Le ministre répond par un toast aux souverains et chefs d'État amis et alliés qui sont si dignement représentés ici. On boit encore, mais le vin ne fait rien sortir de spirituel de tous ces uniformes. Après boire, j'attrape mon ami Brunow dans sa redingote d'argent; je le prends au mot quand il m'ofire de tout faire pour moi, et je le prie de me présenter aux vingt ministres ou ambassadeurs que je ne connais pas. Nous commençons par Bernstorff(l), air paterne de bon Allemand : il faut que je lui raconte comment le fils du duc a été blessé; quand il a su que c'était par les insurgés, il s'est écrié avec une bonne intention : « Je suis content que ce ne soit pas par nous, n J'ai fait ainsi une dizaine d'habits brodés, avec la même histoire.

Lady Granville est arrivée, toujours belle et gracieuse; puis la cohue a commencé; vers onze heures et demie, je me suis sauvé avec le prince Ladislas (2), pendant que la musique annonçait le prince de Galles par un God save thc Queen !

(i) Comte Bernstorff, ambassadeur d'AUemagnCf mort en 1873. (2) Prince L. Gzartorisky, né en 1828, marié à la princesse Marguerite, fille du duc de Nemours, mort en 1894.

Londres, 23 mai 1871.

Nous nous rassurons pour le cher blessé. Nous venons de passer une malinée délicieuse, Mme de Staël était elle-même transportée. J'ai amené Gounod. II a été étincelant. Il a fini par se mettre au piano : le troisième acte d'Othello, la symphonie avec chœurs; je ne sais plus s'il les a parlés ou joués. Un ré cloche à mon piano; comme il partait, voyant le plaisir qu'il nous avait fait, il est remonté pour me dire : (^ Faites réparer le ré avant que je revienne. »

Comment trouves-tu cette réponse de Saint-Saëns à la lettre de Gounod qui lui demandait de tenir Torgue : tt Accord en utj accord en solj c'est-à-dire accord parfait. » Tout cela a charmé et vraiment tourné la tête de Mme de Staël. C'est une sainte, n'en déplaise à Mgr Manning; elle m'édifie et me fait envie. Emporté par les affaires, en pleine activité d'esprit et de vie, je n'ai pas, comme elle, la pensée en Dieu ; mais je voudrais faire comme elle.

Londres, 25 mai 1871.

En une nuit, Paris effacé de la carte du monde (1) ! Il ne reste plus qu'à faire une patrie nouvelle; cherchons-lui un nom; sera-ce encore la France? Mais, pour une pareille œuvre, pour supporter de pareils malheurs, il faut des âmes vigoureuses, des forces vierges,

(1) On venait d'apprendre à Londres les incendies allumés par la Commune.

un patriotisme violent et audacieux. Je fais le procès de tous ceux qui sont responsables de nos malheurs. H faut savoir se retirer et faire place à la jeunesse, à la foi, qui seules peuvent nous sauver.

Roger m'a envoyé une série de télégrammes datés du mont Valérien; il y en a un d'une affreuse éloquence : et Je n'ose plus, dit le colonel Lokner, interroger rhorizon. » Un télégramme dit que le vieux Louvre serait sauvé; je sais que les tableaux sont à Brest; s'il nous reste encore la Sainte-Chapelle, avec Notre-Dame et les Invalides, on pourra refaire Paris...

Londres, 26 mai 1871.

Je me remue comme un diable depuis ce matin pour faire partir les pompiers de Londres. M. Gladstone ayant prononcé hier des paroles sympathiques, j'ai couru le remercier en même temps que sir Robert Peel (1) qui avait exécuté la Commune avec la vigueur ordinaire de sa parole. Je lui ait fait part de l'idée d'envoyer à Paris un détachement de làjire brigade de Londres avec ses pompes à vapeur. Voilà un gaillard qui ne manque pas d'entrain. Il nous en faudrait comme cela pour ramasser nos pauvres morceaux. Il n'y a pas d'exagération à dire que cette idée a pris feu et s'est répandue comme par l'électricité. Xous sautons en hansom jusqu'à la première^r^ brigade station; rendez-vous est donné au capitaine Shaw à mi-chemin pour nous retrouver plus vite; tout est arrêté, les

(1) Frère du Speaker actuel, fils ahié de sir Ro\iw\.^tfeV.

ordres, les avis transmis, le navire frété, M. Jules Favre prévenu en même temps que lord Granville... .

Londres, vendredi soir.

Contre-ordre, sous prétexte qu'on est maître de l'incendie. J*ai répondu en vain : « Qu'importe ! » En vain, j'ai gardé en poche le télégramme de mon ministre. Lord Lyons (1 ) avait été prévenu, et lord Granville m'a mandé au Foreign Office pour m'aviser du contre-ordre qu'il avait reçu et transmis. J'ai été mal accueilli quand j'ai apporté aux pompiers et aux volontaires l'ordre de stopper. Ils y allaient de bon cœur. Ils ne sont pas plus contrariés que moi. On manque une précieuse occasion de fraterniser.

Cette nuit du 23 au 24 mai, avec les lueurs lugubres qui s'élèvent de tous les points de Paris, me revient comme la nuit du 24 août 1572. Voilà les deux crimes que je rapproche.

Qu'est devenu notre cher curé ? Prions Dieu de nous le conserver.

EXTRAITS DES NOTES

... La Commune finie, je sentis l'opinion nous échapper, celle du moins de la presse, qui ne se con-

(1) Ambassadeur d'Angleterre en France, mort en 1887.

AXNEE 1871. 45

fond pas toujours avec TopiDion qui règne au fond des masses. Ce fut le moment des entraînements en faveur des communards que chaque marée jetait à la côte. On oubliait que le sang dont ils montraient les taches était celui de leurs victimes. 11 fut de mode de s'apitoyer sur le sort de ces misérables. Lady Burdett Coutts donnait le signal et prenait à sa charge une des premières bandes débarquées; elle eut même le courage, un jour, de me demander de les prendre à mon compte. Des souscriptions s'ouvraient dans les journaux. Rien ne donne mieux une idée de Thébétement de Topinion régnante en ce moment à Londres que celte question d'un lord, par courtoisie, c'est-à-dire 01s d'un pair : comme on lui parlait de la blessure du fils du duc de Broglie lors de la reprise de Paris, il demanda naïvement dans quels rangs il avait été blessé. Certes, le gouvernement anglais ne se laissait pas aller à de semblables défaillances, mais la réserve de lord Granville redoublait. Je crus avoir bien conseillé le gouvernement en l'engageant à ne pas introduire de réclamation inutile, à laisser la réaction de l'opinion se produire spontanément, et, s'il se décidait à une poursuite, à frapper le coup sur un scélérat illustre comme Félix Pyat. C'était l'avis du ministre de l'intérieur, M. Bruce (1), dont le cœur se levait devant cette inondation de fange sanglante et qui n'admettait pas que la protection de la loi pût s'étendre, sous prétexte de politique, aux plus exécrables assassins. Toutefois, en pareille matière, l'honneur de l'Angleterre

(1) Gréé baron Aberdare en 1873.

était à la merci des juges, et le gouvernement n^avait aucune envie de se compromettre par un généreux élan d'indignation. Le cabinet Gladstone-Gran ville n*a pas été plus vaillant devant Tagitation radicale en faveur de la Commune que devant le prestige, pour ne pas employer un autre mot, des victoires de TAllemagne.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 12 juin 1871.

Ce matin, le comte de Paris est venu faire sa visite officielle à l'Ambassade. Retenu par Tattente des couches de la princesse, il ne peut suivre son frère et ses oncles (1), mais il n'a pas voulu larder à venir prendre possession du droit qui lui est enfin rendu.

U est descendu d'un hansom, comme le plus simple mortel, sous une pluie battante. Je me suis précipité pour le recevoir; encore un peu et le portier refusait l'entrée à un visiteur si modeste. Tu vois que la scène ne prête guère à un tableau historique, genre Versailles.

L'acte était solennel cependant, délicat pour moi, il ne fallait pas faire dire au prince plus ou autre chose

(1) La Chambre avait abrogé les lois d*exil, M. Gavard avait eu rhonneur, quelques jours avant, de signer le passeport des autres princes.

qu'il ne lui convenait; il était surtout bien difficile de saisir la nuance exacte des termes, pleins de déférence, mais exclusivement respectueux, dans lesquels il s'exprimait à Tégard de M. Thiers. J'ai eu la bonne idée de prier le prince de prendre lui-même la plume, et il a écrit, sur ma table, la dépêche suivante :

ce Le comte de Paris est venu, samedi, à Albert- Gate-House. Il m'a dit que, l'Ambassade étant terriritoire national, il avait hâte d'en franchir le seuil. Sa visite avait, d'ailleurs, spécialement pour objet d'exprimer au représentant ofBciel de son pays la joie profonde que lui causait la décision par laquelle l'Assemblée nationale vient de lui ouvrir les portes d'une patrie qu'il n'a jamais cessé d'aimer par-dessus tout. Il m'a demandé tout particulièrement d'être l'interprète de ses sentiments auprès du chef du pouvoir exécutif et de lui transmettre l'assurance de son respect. »

La dépêche est partie, le soir même, avec la simple addition de S. A. R. Mgr, devant le nom du comte de Paris.

Londres, 15 juin 1871.

Beaucoup de compliments sur ma dépêche, de la part du duc de Broglie, comme de M. Jules Favre qui regrette cependant mon addition...

Londres, 27 juin 1871.

Hier soir, je suis entré au Parlement. Vous croyez, vous autres, que cela existe : pas du tout. J'ai tco^"^^

un individu qui gesticulait, faisait des manières, pour en réveiller un autre qui dormait au banc en face de lui. C'était le parti conservateur qui combattait cette grande innovation, le hallot bill (1), destiné à faire couler la démocratie à pleins bords dans cet imprudent pays. Rien ne me paraît plus contraire à Tesprit des institutions et aux mœurs anglaises. C'est la mise en suspicion du courage civique des électeurs, une étape vers le suffrage universel, voire même le vote des femmes.

Ils étaient quinze en tout. Vers neuf heures et demie, il est arrivé un renfort d'une vingtaine qui se sont tous mis à dormir; de temps en temps, un ronfleur fait : hear^ hear. L'orateur redouble et se tourne vers ce bienveillant auditeur. Puis, tout à coup, tous ces endormis sautent en l'air, tirant leur chapeau. Le préopinant vient de finir ; ils veulent placer leur speech pour s^en aller dormir dans leur lit. J'ai compris quMl n'y a que ceux qui veulent parler qui assistent à la séance.

Londres, 5 septembre 1871.

Un discours de M. Gladstone. En France, nous appellerions ce premier ministre un socialiste et nous n'aurions peut-être pas tort. Une nouvelle révolte de chevaux au camp d'Aldershot. Allons, si les Anglais ne savent plus attacher leurs chevaux, entrer dans la Tamise sans se mettre à la côte, ouvrir la bouche sans

(1) Scrutin secret.

crier sus aux riches, il y a maliërc à faire un nouveau livre sur TAngleterre...

Je me mets en route vers deux heures, n'ayant pas d'église à visiter dans ce pays sans Dieu personnel et sans art; je passe par la National Gallery, et je me repose quelque temps devant mes chers Italiens; je m'amuse à comparer la madone du Corrège et celle de Raphaël. Quelques courses d'affaires : je constate^ en passant, que môme le préfet de police est in the country... Et les voleurs? Dans les administrations» comme le Board of trade^ il n'y a plus absolument personne, tous les employés sont sur le continent pour deux mois; il ne reste un portier que parce qu'on attead une communication que nous avons annoncée. Enfin j'arrive au club (l); c'est vraiment charmant de se trouver au milieu de tant de livres, de tous le& moyens d'occuper l'esprit et d'y être seul ! Voilà Grote„ Mommsen, les plus belles éditions de tous les classiques et tous les musées européens; seulement ils se neutralisent et je reste cloué sur place en contemplation...

J'ai conduit Denys (2) à Covent-Garden. C'est l'Opéra converti en salle de concert-promenade. Tu ne peux t'imaginer les inventions de l'art musical en ce pays : éteindre le gaz, le rallumer, tirer littéralement le canon, faire trépigner les chevaux sur le parquet, faire éclater des cris sauvages dans les différentes parties de la salle, transporter instantanément l'orchestre de la cave au grenier, c'est là la musique. Tout le monde

(1) Atheneum-GIub.

(2) Le baron Denys Gochin, maintenant député

est enchanté, et le chef d'orchestre croit avoir battu Wagner de plusieurs longueurs.

Londres, 20 septembre 1871.

En arrivant hier au club, il m'a été agréable d'y lire l'article de M. Guizot. J'ai retrouvé le vieux duc de Broglie, je l'ai entendu encore en lisant ses Notes biographiques. C'est un politique de l'école de saint Louis, et il méritait d'être son ministre. Le vieillard que j'ai connu et dont je vénère la mémoire est bien le jeune homme qui, à vingt ans, oubliait qu'il était le chef de la famille de Broglie ; il peut le dire, parce qu'on doit le croire...

Demain matin, je vais assister à la bataille de Dorking (1), en méditant ma dépêche commerciale. Ce nouveau sport fait fureur. A chaque instant on publie des suppléments de journaux pour donner des nouvelles de la bataille engagée; il y a des héros : nos voisins touchent d'emblée au suprême du ridicule.

Walmer-Castle (2), 27 septembre 1871.

Je ne comprends pas encore trop où je me trouve, parce que je suis arrivé de nuit. J'ai vu une herse, un

(1) C'étaient des manœuvres militaires faites pour répondre à une brochure intitulée la Bataille de Dor king. Dans cette brochure on supposait l'attaque d'une armée ennemie contre Londres et l'on racontait son succès.

(2) Résidence du comte Granvillc, Lord warden qf the cinque Ports.

pont-Ievis baissé, des murs énormes, des corridors les plus bizarres, des voûtes, enfin un donjon où je suis établi comme Fouquet ou Bolivar, sans comparaison au fond.

J'arrive à sept heures et demie ; on m'amène de détours en détours, tantôt montants et tantôt descendants, sans me bander les yeux toutefois, devant la châtelaine, étendue sur un canapé blanc, blanc sur blanc. Oh! la belle personne! Et qu'elle est aimable, malgré un peu de froideur qui convient à l'éclat de son teint! On me présente à sa mère, des yeux ensevelis sous les paupières; elle y voit cependant; puis l'excellente lady Georgiana Fullerton (1). On dîne sans la belle comtesse, qui reste étendue sur son sofa ; on cause de pas grand 'chose ; on se lève à la cérémonie sacramentelle du pass wine ; on revient au salon. Il faut que je raconte mes aventures de route, eh bien, soit! J'ai rencontré une lady et sa fille; nous avons eu un accident à la machine; la mère a été prise de curiosité, il a fallu aller voir, je les ai débarquées et embarquées ; nous nous sommes beaucoup mieux compris quand elles se sont mises à parler français ; elles sont descendues à la station avant Deal. — Voilà tous les esprits en campagne. Qui peut être cette lady? Il y a un mariage mardi dans le voisinage ; ces dames viennent pour le mariage. On cherche, on m'interroge, on me cross examine^ enfin, le signalement répond : c'est lady Vernon et sa fille.

Cependant le ministre des afiaires étrangères s'est

(i) Fille du premier comte Granville. Morte en 1885. Auteur de romans estimés.

remis à régenter le monde, il ouvre des boxes (1) et il envoie des télégrammes du fond de la pièce où nous causons. Il revient raconter spirituellement des histoires gaies; on voit qu'il en a Thabitude et qu'on a aussi Thabitude de Fécouter et de rire. Le silence se rétablit quand nous jouons aux échecs; il n'est plus interrompu que par le bruit des coups; la respiration s'arrête. Je débute comme une mazette; il faut croire que c'était une feinte : mon adversaire se laisse aller au mépris, je me réveille, et il serait foudroyé; mais un télégramme nous interrompt ; on me le passe : c'était bien lady Vernon, et voilà son remerciement pour M. Gavard. Quand lord Granville s'était retiré dans son coin, au lieu de régenter le monde, il avait écrit aux voisins : » M. G. présente ses hommages aux dames qu'il a secourues sur la route. » Ce trait te donne une idée exacte de l'amabilité de caractère de lord Granville et de sa sociabilité. Ensuite on se couche. Me voilà donc dans ma casemate. C'est une vraie arche de Noé. Il y a de tout : araignées, cousins... Le gite est cependant aussi propre, aussi confortable, aussi bien arrimé que possible.

Dimanche, — Premier luncheon avec toute sorte de choses, à neuf heures et demie. Je fais la connaissance de lady Vita (Victoria-Alberta), un démon avec des cheveux d'or; mon pauvre cœur n'y résiste pas, je crains qu'il ne devienne banal en ses engouements. Nous allons à la messe à Deal, les Fullerton et moi : une petite chapelle avec des soldats irlandais, mais un pauvre prêtre

(1) Boites.

qui joue à la grand*messe avec fous les simulacres du culte et qui veut retenir son monde aussi longtemps que l'église rivale.

En rentrant, je fais la connaissance du château, en pensant au pauvre père à chaque échappée de vue pittoresque, avec des murailles couvertes de lierre au premier plan, chevauchant les unes par-dessus les autres, des arbres qui s'y mêlent, des canons qui font leur trouée à travers les pierres, et la mer terminant rhorizon par un ruban d'argent. Les navires passent et repassent : c'est le plus grand chemin maritime connu. Dans mes excursions à travers les compartiments de ce gâteau de Savoie, de cette forteresse accommodée par un tapissier, je retrouve la belle comtesse couchée entre deux canons, humant la brise tant qu'elle peut; c'est une beauté hyperboréenne, elle ne fleurit que dans la pluie, le vent et le froid.

Sa pauvre mère. M" Campbell, est aveugle; je ne croyais qu'à une infirmité extérieure, mais non : pas un rayon de lumière depuis quinze ans. Elle a perdu la vue à faire des lectures nocturnes à son mari et, maintenant, elle est si adroite que j'ai déjeuné et dîné avec elle, je lui ai vu faire une partie d'échecs, sans me douter qu'elle fût aveugle.

Deuxième luncheon à deux heures, après quoi nous allons nous promener jusqu'aux falaises de Kingsdom. De temps eu temps, on aperçoit la France; entre elle et nous, les dangereux sables mouvants du détroit; on les reconnaît aux lames qui s'y brisent, puis, entre les sables et nous, une flotte immense. Je compte 120 vaisseaux. Cela me rappelle mes promenades le long du

Sund OU du détroit de Messine. Il y a sans doute ici plus de navires que devant Scylia, mais où est le soleil, où sont les oranges et ce je ne sais quoi qui grise, qui fait souvenir et qui rend agréablement triste? La petite personne nous accompagnait sur son poney ; rien de plus drôle que cette petite amazone, ne cessant pas de causer tout le temps, total : quatre ans et demi. Au retour, nous avons trouvé la belle comtesse toujours étendue entre ses canons; je lui ai tenu compagnie jusqu'à ce que le froid m'ait chassé. J'ai ensuite fait mat mon ministre pour tout de bon; je lui ai promis une revanche; puis bonsoir et au revoir.

Londres, 26 septembre 1871.

J'ai passé ma journée aujourd'hui à Shoburiness (1), au milieu des canons, de huit à cinq heures. Quel sabbat! C'était fort intéressant; train spécial; j'ai ma place près du général Storck, sous-secrétaire d'Etat de la guerre, qui présidait à la fête; un Anglais sans les préjugés du pays. Nos officiers ont très belle tenue; toutes les attentions sont pour eux, et particulièrement pour le colonel Berge (2) qui connaît Georges et l'a souvent vu à Metz. C'est un homme distingué. Nous avons tiré sur terre et sur mer, percé des cuirasses d'un mètre d'épaisseur, admiré l'affût Moncriffe : une pièce de 600 tonnes qui fait la culbute en l'air à tout coup et vient d'elle-même reprendre sa position. C'est vrai-

(1) A rembouchure de la Tamise, rive gauche.

(2) Baron Berge. Il a été commandant de corps d'armée

ment très joli; trop même sans doute pour être pratique. Nous avons eu de très beaux tirs à 1 ,800 mètres en mer. Si je n'avais craint d'être indiscret, j'aurais proposé d'éloigner ou de rapprocher le but de 500 mètres. On n'aurait sans doute pas eu d'aussi beaux résultats.

Londres, 27 septembre 1871.

Dieu nous préserve de la vieillesse solitaire ! J'ai visité ce malin plus de 700 vieillards sans enfants, sans affections autour d'eux. Ils ont le pain, le coucher, les soins nécessaires; c'est fort propre, mais c'est affreux. Avoir vécu tant d'années et n'avoir pas un foyer, ne pas laisser une espérance ici-bas, être réduit à ce qui reste de vous-même, à ses douleurs et à sa misère! M. Vernon [guardian de notre paroisse, Belgrave-square et Gros venor- square, la plus riche de Londres et comprenant 150,000 âmes) est venu me prendre ce matin et m'a conduit au workhouse des vieillards, hospice ou hôpital. Il y a aussi quelques enfants ramassés dans la rue; ils y restent peu, on les évacue au fur et à mesure sur les asiles de la campagne. L'établissement est considérable et bien tenu; pas une mauvaise odeur. Je n'en suis pas sorti cependant fort gai. J'ai pris rendez-vous pour visiter, la semaine prochaine, avec mon guardian , les workhouses des hommes valides. Voilà le grand problème social et économique; il faut concilier l'humanité avec assez de désagrément pour que les 150,000 habitants de la paroisse ne réclament pas l'asile du workhouse. J'au-

rais trouve celte visite moins triste si j'y avais rencontré les cornettes blanches des Sœurs de Charité, c'està-dire Tamour de Dieu, les volontaires de rameur divin, au lieu des salariés de Thumanité. On prie cependant; il y a une chapelle, mais on dirait aussi bien un réfectoire. Mon guardian ( 1 ) me plaît inGniment : c'est le beau-frère de ladyVernon du chemin de fer (2); rien n'égale son obligeance et la bonté de sa jeune femme. Ces Anglais m'étonnent : c'est une charité enragée, une passion pour la France, que nous ne pratiquons malheureusement pas tous.

Londres, 7 et 9 octobre 1871.

J'apprends que Léon Say (3) va venir banqueter à Mansion-House, le 18. Rien de plus opportun que cette visite, s'il ne me fallait pas de nouveau recommencer une campagne parce que M. Thiers veut décorer le lord-maire. On a oublié les désagréments de la première expédition qui ont amené un échange d'observations dans le Parlement. M. de Flavigny avait apporté une poignée de décorations à des Irlandais ayant bien mérité de la France pendant la guerre, mais pas aussi bien de l'Angleterre; trois d'entre eux étaient engagés dans le hoine rule. Lord Granville m'a su gré

(1) The Hon. William Vernon.fils cadet du deuxième lord Vernon, marié à Mlle Boileau, morte en 1881. Celle-ci était petitenièce de Boileau.

(2) Voy. plus haut la lettre du 27 septembre.

(3) M. Léon Say, alors préfet de la Seine, venait remercier les Anglais des secours envoyés en France pendant la guerre.

alors des efforts que j'ai faits pour éviter aux deux gouvernements de sérieux ennuis. Les noms malsonnants ont disparu, et je me souviens d'un billet anonyme que j'ai reçu pendant ces tripotages, me suggérant ridée de remplacer les décorations par china (1). C'était l'aimable lord qui me donnait cet avis discret et charitable. Cette fois, lord Granville consent à fermer les yeux, ce puisqu'il convient à mon gouvernement de donner à des sujets étrangers des décorations qu'ils ne seraient pas autorisés à porter )) .

Londres, 10 octobre 1871.

Mes amis m'ont conduit hier à l'église d'Eaton- Place, parée pour la fête de la moisson. La pauvre Mme Vernon s'était épuisée à orner une chaire avec des festons de fruits, de gerbes et d'inscriptions en grains de blé. Cela n'empêche pas que l'église avait l'air d'un parc à bestiaux, divisé en compartiments pour les bêtes.

J'ai vu, le soir, uue autre église que je ne désignerai que par le nom de son fondateur. M.- Bercsford Hope. Elle est assez bien construite dans le genre byzantin, mais l'ornement n'est pas heureux. Deux rangées de mirlitons colossaux me frappent d'abord : ce sont les orgues enrubannées; il ne manque que les devises. On chante faux, les hommes à droite, les femmes à gauche, mais on est bien fervent et bien recueilli dans cette église qu'on dirait catholique, car

(1) Porcelaines.

on n'a que ce mot à la bouche. Nous sommes dans les High Church. Il n'y a que le Pape qui les gêne.

Avant dinar, nous avons visité le bureau d'admission au IVorking-House de Westminster et le Working où on reçoit pour la nuit les gens sans asile. Imaginetoi d'abord toute une cour des miracles dont on ne peut se douter, derrière les grands bâtiments du quartier de Westminster. L'extrême misère est mitoyenne de l'extrême opulence. Tu n'avais vu que face» mais pile est derrière. Je ne puis pas dire que l'asile où on reçoit à la nuit soit séduisant : quatre-vingts lits répandus dans les chambres d'une masure; cependant c'est lavé, recrépi ; cela ne puait pas encore quand nous y sommes allés. On y couche sur un drap de cuir qui conserve moins les bêtes; avant de se coucher on prend un bain, on revêt une chemise; les vêtements restent dehors. On a un morceau de pain et une soupe à l'avoine. Le matin, avant de partir, il faut casser des pierres. Il parait que cette hospitalité est illimitée, la maison n'est pleine que l'hiver.

Londres, 15 octobre 1871.

Voici une manière de passer la nuit. Après une journée d'écriture, je tombe de fatigue sur mon roman de Jane Eyre; que c'est long ! Je veux profiter de la bonne impression et je me glisse dans mes draps, mais, bonsoir le sommeil; j'ai recours à la codéine. A peine les bons effets se font-ils sentir: Pan! pan!... C'est X... en cravate blanche : il faut un visa pour le prince de Leuchtenberg; un secrétaire attend à la

porte. Je signe et m'endors un peu. Pan! pan! C'est un télégramme. J'arrive comme cela à trois heures. Pan! pan! Autre télégramme qui m'amène à cinq heures.

Lettre de Say : nous ne nous quitterons que pour nous coucher. Visite au lord-maire qui nous prend en pension, à lord Granville qui approuve mon toast à la marquise de Lothian, car je parlerai! Me vois-tu par» lant? Et impossible d'être malade !

Londres, 18 octobre 1871.

La journée d'hier s'est fort bien passée. A neuf heures, j'étais chez Say, à Mansion-House. Premier repasà faire reculer Gargantua. La famille Dakin(l), au milieu d'une vaisselle d'or, de laquais en livrée, sous des lambris d'une splendeur historique; c'était assez amusant; de bonnes gens simples, de manières un peu communes. Puis visite des dépôts de police, marchés, écoles. C'est le Middle class school de Tabernacle road(\m m'a le plus intéressé. Onze cents enfants de six à seize ans; on les a fait défiler devant nous, militairement, au pas! Par le flanc gauche, drapeaux, fanfares; en notre honneur, la Marseillaise d'abord : soit, nous saluons; puis le Jeune et beau Danois. Il n'entre pas dans Tesprit de ce peuple conservateur qu'on change aussi de musique à chaque révolution.

J'ai ensuite conduit Say chez lord Granville, toujours très aimable, mais rien de bon pour notre traité.

(1) Sir Thomas Dakin, lord-maire en 1871.

Mon préfet va parler ce soir et nous donner caution ; il est le chef du parti libre-échangiste à la Chambre; très favorablement accueilli ici, on le croira plus que nous, Cest notre dernière carte.

Visite à Thôpital français, à Téglise, aux Sœurs. Tous ces braves gens enchantés, jamais on n^avait pensé à eux. On ne peut être plus intéressante que notre jeune supérieure se reconnaissant avec Say.

Nouveau repas intime de quarante personnes. La table pliait sous le poids de Tor et des victuailles. Quels gouffres que de pareils estomacs!... Le lord-maire portait sa croix au col. On admirait le modèle de feu notre Hôtel de ville. Puis, après le dîner, qui a duré de sept heures et demie à dix heures et demie, — c'est le cas de dire comme Montalembert : c^ Etonnezvous de la puissance de TAngleterre, elle est patiente! » — un jeune clergyman est venu roucouler des chansons d'amour.

Londres, 19 octobre 1871.

J'ai dit!... j'ai dit jusqu'au bout et sans perdre le fil, voire même avec chaleur; ce n'est pas plus difficile que cela; il est vrai que j'étais bien tranquille, personne ne me comprenait et personne ne m'écoutait. La scène se passe à la cour du roi et de la reine de pique ou de cœur(l). Le roi, la reine, arrivent bras dessus, bras dessous, leurs grands officiers tout autour.

(1) M. Gavard donne ce nom au lord-maire et à sa femme à cause de leurs costumes de cérémonie.

l'un portant Tépée, Tautre ne portant rien, puis, un mélange de musique, de prières, de discours, de bruits de noisettes cassées, dans une salle magniGque. Enfin, après les heures de ripaille, les heures encore do discours; le toast niaster succédait au chapelain, sur le tabouret, derrière le lord-maire, et commandait la cérémonie. Il faudrait reproduire les intonations, la solennité du geste et de toute la personne. Au milieu de tout cela, j'ai parlé. Voici la fin de mon toast :

(i Je veux parler aussi de ces nobles dames qui se sont réunies pour secourir les familles françaises réfugiées à Londres. Elles leur ont procuré du pain, des vêtements, du travail, des asiles, et, quand les asiles ouverts n'ont plus suffi pour les recevoir, elles les ont recueillies, vous le savez, dans leurs propres maisons; elles leur ont donné plus que l'assistance matérielle, quelque chose de plus précieux encore pour des malheureux chassés de leur pays; elles leur ont donné des consolations et des encouragements, elles leur ont tendu la main, elles les ont fait asseoir à leur foyer comme des amis. Je tiens à les remercier hautement et du plus profond de mon cœur. Je vous demande donc, milord maire, la permission de proposer deux toasts : A la femme généreuse qui a institué à Londres le comité des dames pour l'assistance des familles françaises réfugiées, qui l'a dirigé pendant ces longs mois de la guerre avec une sollicitude que rien n'a rebutée, avec un dévouement sans bornes, à Mme la marquise de Lothian, aux augustes personnes et aux nobles dames qui ont partagé ses travaux! Aux membres du comité de secours pour les paysans et le& c^^i-

62 LX DIPLOMATK A LONDRES.

tivateurs français, et à leur président, lord Vernon ! » Ce matin, je suis retourné à Mansiou-House pour voir le roi de pique rendre la justice, au milieu de son appareil royal, dans la pièce voisine de sa chambre à coucher; puis, après avoir jugé, il est aller présider son parlement : deux cents memhres, des aldermen et des shérifs, et tous en perruque, en hallebarde, avec épée et des coups de marteau et des sheers. Discours de Say, réponses et acclamations, tout cela s'est fort bien passé. En sortant, on nous a montré la première charte constatant les libertés de la Cité, un bout de parchemin de Guillaume le Conquérant, et, depuis, ce n'est que la continuation. Visite du plus grand intérêt.

Londres, 20 octobre 1871.

La journée s'est terminée avec autant d'intérêt qu'elle avait commencé. A six heures, je suis venu prendre Say; on était encore à table, encore un petit festin, encore quelques petits semblants de toasts, et j'en ai fait un à mon tour. On a fait circuler la coupe d'amour : on se lève, on tient le couvercle pendant que votre voisin boit debout en face de vous; on échange un compliment, tant mieux si c'est avec une jolie voisine, et on continue la cérémonie en se retournant.

Après dîner, nous sommes allés à la Jire brigade station. Après avoir visité l'établissement, les machines qui chauffent, les chevaux attelés, les hommes toujours prenant leur élan, et tout cela fourré dans un

de ces espaces dont les Anglais triomphent par des miracles d'aménagement, le signal est donné; nous tenons la montre à la main; hommes, chevaux, machine se précipitent; ils partent ventre à terre dans la ruelle noire et pavée, ils sont de retour du bout de la rue, total deux minutes et demie. Mon compliment au capitaine Shaw. Il nous emmène alors par une pluie battante avec les quatre misses Dakin, pataugeant dans la boue, l'obscurité, à travers toutes les choses innommables qui remplissent les ruelles de la Cité pendant la nuit. On arrive à la Tamise; un hoat qui chauffe toujours nous attend; nous enjambons et voilà les jets d'eau qui partent de tous les côtés et font bouillonner la Tamise jusqu'au milieu. Il faut avoir bien de la bonne volonté pour brûler en ce pays. La mise en scène était excellente ; c'était à Tendroit où les ponts se croisent, se traversent; les trains vont, viennent avec des bruits terribles; la nuit est noire, la pluie tombe; c'était fort pittoresque. Les misses Dakin auraient mieux aimé la voiture. Elle nous attendait, en effet, avec les quatre lanternes et les domestiques à cannes, et c'est ainsi qu'on a conduit Say à la gare.

J'ai fini ma soirée chez les Vernon. Rien n'égale la vivacité, la gentillesse, la franchise, la gaieté de leur amie (1), la femme du colonel Anson, M. P., un officier qui a fait la guerre de Crimée, a Et pourquoi aimez-vous donc tant les Français? lui demandais-je. — Je ne sais pas. Ah ! parce qu'ils sont malheureux. Pourtant, non; je les aimais déjà avant. )? Elle revient

(1) Amélie-Marie, fille de Tévêque de Saint- Albans, veuve en 1875, remariée en 1881, au ducd'Argyll. morte evil%^^.

de Strasbourg où elle est allée tout bonnement pour encourager les bien pensants et narguer les Prussiens.

Londres, 23 octobre 1871.

J'ai reçu cette nuit le télégramme suivant : a Compliment pour votre toast. — Broglib. )) Mes amies d'Angleterre sont contentes aussi.

Je reprends mon journal. Samedi, avec les Vernon, au théâtre de Haymarket : The Rivais. Sans la compagnie de l'aimable M" Anson, je me serais endormi. La dramaturgie de Sberidan me paraît puérile, les acteurs grossiers et le public inepte dans ses admirations. II faut croire que les beautés m'échappent. Il N'avez-vous pas remarqué ma bague? « me dit ma voisine. — « Si fait, les couleurs sont un peu vives. — Voyez. » Et je vois en effet un écusson aux trois couleurs avec France brochant sur Alsace-Lorraine. Elle l'avait achetée à Strasbourg.

Hier, j'ai diné à la villa des Rothschild, du côté de Kew, je ne sais pas le nom... Diner de surprise : il n'y avait que la famille, mais quelle poularde! Rien qu'une poularde, mais tout le règne animal et végétal dans la sauce. Le lorJ-maire se serait léché les doigts. J'ai admiré les estomacs qui peuvent faire face à de pareils menus soir et matin. Quelles capacités!... Il y a cependant une grande simplicité, au milieu de ce luxe d'ameublement et de cette chair insensée. C'est Alfred, le fils, qui va prendre le vin à la cave. Il est vrai que cette cave, c'est comme le trésor du grand Frédéric. Il en avait tiré un laffittc et un sherry qu'on ne boit

AIVNÉE 1871. 63

qu'à la villa de Lionel de Rothschild. Il parait que les vins de cette campagne doivent une supériorité incontestable à Timmobilité dont ils jouissentdans cette cave isolée comme un observatoire. Tu comprends qu'on a bien fait de me prévenir.

Loodrcs, 29 octobre 1871.

Les brouillards de Londres ! On comprend qu'il y ait occasion à drames et à mauvais coups. Il a fallu gagner l'Ambassade à travers un brouillard tellement noir, qu'à partir de Piccadilly on ne marchait plus qu'au pas et avec de grands cris. J'étais allé voir M. Gladstone, comme il revenait de Greenwich, où il a parlé devant quinze cents personnes. Il n'avait plus de voix. Il a eu un grand succès, mais je ne crois pas à la durée de son ministère; je vois grandir l'homme de la situation, M. Disraeli. Gladstone a une fort belle tète, une belle parole, mais, dans son intérêt comme dans celui de l'Angleterre, il a assez dit et assez fait quant à présent.

Je ne perds pas de vue mon oeuvre. Il s'agit de fonder une sorte de Clearing-House de la charité française à Londres. Tu ne sais ce que c'est? Écoute : je veux fonder un comité qui réunira toutes les œuvres qui ne se connaissent pas : l'hôpital, le bureau de bienfaisance, les Sœurs, l'église de Leicester, l'ambassade, le consulat et, pour commencer, une vente qui nous donnera beaucoup d'argent.

Nous sommes allés, avec nos jeunes amis, au théâtre du prince de Galles. Salle assez élégante, çre&(\;^^ x^xs.

saloD. Pièce stupide, de simples plagiats, sans art, mais d'excellents acteurs; tout cela grossier; pas d'indécences comme chez nous, mais des trivialités, des inconvenances que nous ne supporterions pas ; un père ignoble sur la scène. Rendre la paternité et la vieillesse repoussantes et ridicules, non, nous ne ferions pas cela; nous raccourcirions les jupes, oui. Ils ne savent pas s'arrêter dans la charge, ils tombent tout de suite dans la bestialité. Néanmoins cela m'a fort intéressé, voire même amusé. J'ai assez bien compris.

Londres, 10 décembre 1871 .

La vie parait reprendre (1); depuis deux jours, les bulletins cessent de sonner le glas ; ils parlent ce soir d'un état plus favorable. L'espoir revient; néanmoins l'inquiétude reste générale. L'Angleterre s'aperçoit qu'elle n'a pas encore entièrement secoué le préjugé monarchique. Les journaux ne parlent plus que de la maladie et arrêtent toute autre discussion. La foule stationne autour de Marlborough-House (2), attendant les télégrammes. Les bulletins sont affichés presque d'heure en heure dans toutes les parties de la ville, et le zèle des particuliers y ajoute les copies manuscrites. Si le pauvre prince se tire d'afiaire, cela profitera à l'Angleterre et à lui-même.

(1) Le prince de Galles avait la fièvre typhoïde à Sandrigham.

(2) Palais du prince de Galles à Londres.

Londres, 19 décembre 1871.

Prince of Wales sauvé !

Lord Granville m'invite à la fortune du pot. Il ajoute le mot d'Arnal : « Peut-être aimeriez-vous mieux que je ne vous traite pas en ami. îî Dîner excellent, intéressant : Goschen (1), Hartington (2), Reeve (3).

J'ai conduit hier mon jeune ami dîner au club (4) dont je lui ai montré les mystères, les détours et tous les raffinements; après quoi j'ai eu, ou du moins on m'a suggéré, la fatale idée de le mener à l'Alhambra. La salle est belle sans doute, grande, bien éclairée ou plutôt illuminée; quant au contenu, fais un mélange de soi-disant colonels de horse guards remplaçant les ouvreuses, de filles dans la salle et sur la scène, cellesci tout à fait nues, d'acrobates qui volent dans l'air, d'épileptiques dont le public encourage les attaques par ses applaudissements, de charivari brutal, une vraie cacophonie de tous les bruits les plus stridents accumulés, enfin, au milieu de tout cela, le Godsave the Queen qu'on écoute debout et chapeau bas. Est-ce l'enfance de l'art ou sa décrépitude? On en arrive littéralement à représenter des scènes d'épi lepsie avec accompagnement de musique. Il faut avoir vu cela pour n'y pas revenir.

(1) Right Hon. Goschen, né en 1831 ; conseiller privé en 1865, premier lord de 1* Amirauté en 1871.

(2) R. Hon. Spencer Gompton Gavendish, marquis de Hartington, fils aîné du duc Devonshire, alors chief secretary pour Tirlande.

(3) Henry Reeve, Registrer of the Privy Gouncil, membre associé de rinstitut, directeur de la Revue d'Edimbourg.

(4) Saint-James Glub.

68 U\ DIPLOMATE A LOXDRES.

Londres, 22 décembre 1871.

Nous arrivons, hier, à la station de North Camp^ vers onze heures (1) ; un magnifique dragon se précipite avec un pli; c'est plus loin, à l'autre station, que notre staff (2) nous attend; et, en effet, voici des chevaux en mains, des lanciers et un brillant officier qui nous vient tendre la main en français. On se presse de monter à cheval, parce que le train était en retard et que les troupes sont sous les armes depuis dix heures et demie.

Nous gagnons au grand trot Timmense champ de manœuvres : un brouillard suffisant pour harmoniser les seconds plans, pas assez pour empêcher de voir. Comme le lerrain est accidenté, coupé de bruyères, de petits bois et de monticules, des vedettes nous attendent, de distance en distance, nous donnent la direction et se précipitent pour annoncer notre arrivée. Sous le brouillard, nous découvrons une ligne noire : c'est un régiment de cavalerie, aux casques et reflets rouges ; nous reconnaissons les dragons. Les cavaliers qui nous avaient annoncés reviennent au galop; voici le lieutenant général sir Hope Grant avec ses chevrons de Crimée, de Tlnde, de la Chine. La rencontre a lieu en avant de nos états-majors qui ont la politesse de ne rire que sous cape. Nous nous dirigeons, après échange de poignées de main, vers les troupes rangées en bataille ;

(1) Il s'agissait d'assister à une revue au camp d'Aldershot.

(2) État-major.

AMNËE 1871. 69

les étendards au vent et le God save nous saluent. Nous passons devant les fronts, on me présente successivement les généraux; j'examine, je m'arrête avec une attention qui est la politesse des grands hommes : ici, une lance en bambou; là, un nouveau ou un ancien canon ; un sac nouveau qui partage la charge entre le dos et les reins, une botte à Fessai. Je ne crains pas de m'assurer si la barbe est bien faite; cette observation me pose tout de suite parmi les fanatiques de Tanciennc ordonnance.

A leur tour, les troupes défilent; il y avait sept mille hommes; je ne garantis pas qu'ils aient tous Tâge viril : belle tenue, qui tourne à la raideur automatique; chevaux d'artillerie superbes. J'étais à côté du général entouré de la foule respectueuse, la musique en face. Les officiers saluent; ma foi, je fais la révérence, puisqu'ils m'avaient été présentés. Il eût été plus militaire de garder son chapeau, mais je suis un président de la République, n'oublie pas cela. Le général fait repasser la cavalerie au trot, pour que je puisse remarquer l'ensemble dans les allures. C'est parfait; mais je remarque peu d'officiers; la moitié est en congé; on ne se gêne pas beaucoup en Angleterre; pourvu qu'ils reviennent le jour de bataille ou de grandes manœuvres, le reste du temps, ils sont sur le continent.

Après quoi, la bataille commence, les éclaireurs en avant. Nous gagnons une hauteur déjà occupée par l'artillerie. Horizon superbe d'étendue. Les premiers coups de canon partent dans notre dos et nous surprennent agréablement. Les crépitements de la fusil-

lade réveillent Técho d'un bois en face de nous au delà de la rivière. Noire première ligne se déploie tout entière en tirailleurs; la seconde s'avance, appuyant à gauche, la réserve derrière. La fusillade redouble. Nous nous retirons en bon ordre; Tartillerie descend un raidillon âpre, les timoniers, sur leur derrière, font une glissade avec Ja pièce sur les reins; les officiers partent au galop sur la pente abrupte couverte d'ajoncs et de bruyères. Nous nous replions sur une seconde position bien choisie. La cavalerie embusquée sort de derrière un mamelon et s'avance à travers la plaine; à trois cents mètres, les hussards et les lanciers prennent le galop de charge et arrivent sur l'ennemi. Ordre défectueux, une bousculade au centre, des ailes à jour ; Tabsence des officiers se fait sentir. Voici heureusement les dragons en seconde ligne ; la charge est meilleure; l'ennemi se replie, notre droite avance et le déborde. Avec un courage admirable, nous nous portons partout au feu; nous rencontrons le général sous un nuage de fumée; la victoire esta nous; la nuit tombe. Cease the fire (1) ! Les troupes se massent et reviennent avec fanfares nationales, la Belle-Hélène, les Pompiers de Nanterre ! Cela me serre le cœur et me fait penser aux tristes retraites de nos pauvres soldats.

Je reviens avec le général, qui veut absolument me faire dire que le duc de Broglie est pour la royauté. Il est contre les communistes et leurs complices ou leurs dupes... On arrive au mess du 9* Queen's royal Lan-

(1) Cessez le feu.

cers; pied-à-lerre ; mon compagnon ne s'aperçoit pas que le lancier qui se précipite pour le débarrasser de son cheval est un officier; on le lui présente un instant après , c'est lord Beresford (1) !

Au mess, le repas est un peu trop indien ou anglais, maisTaccueil est cordial; ces messieurs ne nous quittent que dans le train de retour.

Londres, 28 décembre 1871.

Il y a, à Londres, le boxing day. C'est la bataille du lendemain de Noël ; mais il y a le jour de Noël luimême, et je ne dis rien de trop en parlant de ses saturnales. Tous les journaux du matin font des articles d'une colonne et demie pour recommander aux Anglais de ne pas se donner trop d'indigestions. C'est le jour de la viande.

Hier soir, nous sommes allés au Lyceum Theater^ dans le Strand. Toujours la même grossièreté dans l'exécution, la même exagération dans le jeu et les cris, la même indécence matérielle remplaçant la plaisanterie égrillade. Absence complète de tout ce qui fait l'art dramatique, pas de conception, pas de suite, pas de vraisemblance. Tout cela est aussi discordant que les couleurs qu'ils rassemblent dans leurs toilettes ou les engins de gueule qu'ils combinent dans une même assiette. Dans Bells, d'après le roman de Chatrian, ils trouvent moyen, à la faveur d'un rêve représenté sur la scène, de faire assister à l'assassinat, à la

(1) Lord Beresford, W. Leslie De-la-Poer, fils du marquis de Waterford.

72 rx DIPLOMATE A LOXDRES.

mort de la YÎctîme, à Tagonie, non sans hurlement da ré¥eor, pois ils le font moorir ane seconde fois sur la scène à son ré¥eil, en n*épargnant pas des détails qui sont, sai^aDt moi, des horreurs et des sacrilèges.

Après cela, une pièce poor rire, d*après Pickwick^ UD roman de Dickens : ce sont des caricatures qui s^écartent tellement de la réalité quelles ne me font pas rire. Une caricature n*est drôle qu*à la condition de ressembler au modèle; il faut qu*on sente encore rhomme dessous pour qu^on ait envie de rire. Les auteurs et acteurs ont Fidée de représenter une sorte de flibustier qui enlève une vieille fille, sous les traits d*un pickpocket pur et simple, vêtu comme un mendiant, sans chemise, avec Thabit noir ramassé au coin d*uDe rue. Ce n'est pas dans ce costume que les chevaliers d'industrie se produisent et réussissent. Tout cela est trop gros pour moi.

J*ai toujours oublié de te raconter la singulière aventure qui m'arriva comme je visitais la coulisse d*un des théâtres de Uhite-Chapel; c'était le moment où il fallait représenter la foule sur la scène et Ton s'était avisé qne la meilleure manière de la représenter naturellement était de donner une poussée au public mélangé et au personnel de rétablissement qui encombrait la coulisse. C'est ainsi que j'ai traversé la scène en courant, représentant au naturel un de ces runs familiers aux sociétés de pickpockets qui exploitent les foules de Londres.

Londres, 30 décembre 1871.

Nous avons passé une nuit d'un triste intérêt dans les bas fonds de Londres. Vernoa nous a accompagnés. La partie a commencé par un Hiner où nous avons tous figuré en goujats. Je crois bien qu'avec mon brûlegueule à la boutonnière en guise de fleur, j'avais le pompon.

Voici le compte rendu de notre excursion :

De Belgrave-Square à White-Chapel la route est longue, pas assez pour le contraste de ces deux parties du monde. Vous connaissez le quartier de Londres où 100,000 francs de rente ne constituent qu'une modeste aisance ; venez avec moi dans celui où Ton trouve un gîte pour la nuit à 3 pence et un logement pour la semaine à 15 pence.

Il fait nuit; trois quarts d'beure de voyage grand train à travers des rues sombres, sans fin, toujours les mêmes, nous ramènent au milieu du bruit et de la lumière. Nous sommes dans le quartier de l'extrême misère et de l'extrême débauche. Notre rendez-vous était à la station de police ; un individu, dont un coup de poing venait de casser le nez et dont un policeman débarbouillait la figure ensanglantée, nous donne un avant-goût du pays où nous entrons. Nous visitons les cabanons de la police; ici, c'est un homme ivre étendu sur un plan incliné, habilement préparé pour conjurer les conséquences du désordre de son être; là, quelques misérables confortablement séquestrés qui passeront dans les vingt-quatre heures devant le ma^v9Ax^\.«\^^^v"^

messieurs d'un comme il faut parfait nous emmènent pour nous diriger et nous protéger dans notre excursion à travers les cercles de Tenfer.

Un théâtre est à la porte ; pas moins de trois mille spectateurs de toute couleur et de toute odeur sont enfermés dans une salle de papier mâché qui n'attend qu'une allumette égarée sous un pied pour faire un bel autodafé! Moyennant 3 pence par tête, on est admis à jouir, pendant deux ou trois heures, de pantalonnades qui ne sont ni plus ni moins brutales que celles qu'on nous sert pour 10 shillings sur les théâtres les mieux hantés. Nous avons ainsi visité, pendant le cours de notre soirée j usqu'à onze heures, quatre ou cinq ihéèiires on music-halls , en en négligeant plus encore» tous remplis; partout l'entrepreneur fait fortune. Les misérables de White-Chapel ont leur argent de poche. Ils ont aussi le goût des arts. Voici une halle ou une grange où l'on montre des figures de cire, à l'instar de Mme Tussaut, et où l'on magnétise ; on y voit, à côté de la reine et du prince de Galles, les criminels et les malfaiteurs du jour; il suffit, pour se tenir au courant» de passer la perruque de Cavour à Benedetti, ou de Napoléon III à Guillaume. Mais comment vit tout ce monde-là? De la porte du théâtre, nous gagnons, par des ruelles obscures, où le pied s'égare plus d'une fois dans des vides afireux, les quartiers des lodginghouses.

Pour 3 pence, on peut trouver à reposer sa tête pour la nuit. Ici, les hommes seuls sont admis; là, les femmes seules; un peu plus loin, on loge tout le monde : le ménage, les enfants et le chien. On entre

d'abord dans une espèce de salle commune avec un grand feu devant lequel les uns pansent leurs plaies, les autres font griller leurs harengs. Assis autour des tables, les uns mangent, les autres jouent aux cartes, quelques-uns lisent un journal, quelques femmes travaillent. Le personnel est généralement repoussant; le gin, la misère, la saleté, le vice, ont stigmatisé leurs visages; c'est surtout la plus belle partie de Tespèce humaine qui soulève le plus le cœur. Le tenue cependant est meilleure que dans la cour des Miracles : des gentlemen peuvent impunément venir promener leur curiosité au milieu de ces misères : on les salue et on leur (lit bonsoir, sans doute un peu à cause de Tinspecteur de police, connu de tous, qui les accompagne. A son tour il les connaît tous, et en franchissant rentrée du houge, il a soin de vous dire : « Ici, ce sont des ouvriers; ici, des vagabonds; ici, des voleurs de la pire espèce; voilà un tel qui sort du bagne, un tel qu'on n'a pas pu encore prendre en flagrant délit. îj

Chacun de ces lodging-houses a sa clientèle; il y en a même d'honorables. Nous en avons visité un dans lequel, chaque nuit, 300 ouvriers viennent chercher asile; sur la quantité, plus des deux tiers sont des habitués. Ils n'ont pas, il est vrai, le droit d'apporter autre chose dans le dortoir que leurs habits ; mais un tiroir fermé, qui leur est réservé dans un magasin spécial, leur permet de devenir propriétaires, et contribue grandement à leur supériorité sur les nomades qui partent le matin sans esprit de retour.

Il y a, à Londres, quatorze mille de ces lodginghouses qui reçoivent chaque nuit 30^000 k^VvsXaxiX.^.

Grâce à la surveillance de la police, si la salle commune est infecte, les dortoirs sont relativement propres, les murs rigoureusement blanchis, la ventilation bien assurée. Chaque lit a un matelas réglementaire et, dans les établissements à A pence, un drap; voire même qu'il est couvert dMnscriptions; on n'en pourrait pas emporter un morceau large comme les deux mains sans emporter Tavis que ledit morceau a été volé à tel lodging-house. Il parait que le propriétaire de ces refuges, dont il est généralement Thôte permanent, n'y perd ni ses draps ni son temps. On nous a montré Tun d'eux qui, après dix-huit ans d'hospitalité exercée à raison de 3 pence la nuit, est devenu propriétaire d'une agréable campagne et se dispose à céder sa clientèle de gueux, moyennant 3,000 livres.

Comme notre visite avait lieu le surlendemain de Noël, toutes ces salles, même les moins édifiantes par la composition de leur personnel, étaient couvertes, du: haut en bas de leurs murs, de houx, de branchages, d'ornements en papier. Ces festons entouraient des inscriptions toutes chrétiennes, et la politique ne s'y mêlait que par les bénédictions demandées à Dieu pour la reine, le prince de Galles et les ministres. Le propriétaire et sa femme ont même leur part dans ces pieuses invocations. Dans un des plus affreux bouges, nous avons eu la curiosité de demander qui avait présidé à cette ornementation et en avait fait les frais; la dépense s'élevait à 50 francs environ ; le propriétaire avait contribué pour 27 francs; les mendiants, vaga- Jbonds^ marchands de la rue et voleurs qui composaient

la coQipagaic avaient contribué de leurs deniers pour le reste. Il demeure donc encore quelque chose de l'Anglais dans cette lie sociale. Mais nous n'avons pas touché au fond ; le vice et la misère ont encore des révélations à nous faire.

Nous redescendons par des rues désertes où Ton ne rencontre que quelques échappés des public-houses, hommes ou femmes, également ivres; nous nous dirigeons vers la Tamise, dans le quartier de Saint-Georges in the East, Il est près de minuit. Nous arrivons à des ruelles qui s'animent et que des portes eutre-bàillées éclairent. Ici, Ton boit, Ton danse; les pavillons de toutes couleurs nous avertissent que nous sommes dans le quartier des matelots. On pousse la porte, et Ton voit au comptoir une personne d'apparence modeste; la police, qui nous accompagne, nous assure qu'elle est sans reproche; on ne lui laisse sa licence qu'à ce prix. Elle nous montre le chemin d^une salle de danse où les plus effroyables échantillons de l'espèce féminine attendaient l'invitation à la valse. Ce soir-là, on dansait peu, c'était vendredi; le marin, dans tous les pays, n'a plus rien la veille de sa paye hebdomadaire. Souvent la musique seule continuait ses ébats à notre entrée; c'étaient les établissements auxquels la permission de faire danser avait été retirée, parce que la danse y avait dégénéré en d'autres divertissements.

Nous avons pris un peu de repos dans un de ces établissements en présence d'un sauvage qui avalait du feu à notre intention çt le restituait en mirlitons qui sortaient de sa fournaise intestine. Qu'allions-nous donc voir encore? Je vous fais grâce de la visitai \savïw \:^^\3i\\a*

OÙ se retirent les chorégraphes de V Aigle de Prusse ou du Mangeur de feu ^ quand la porte de la maison est fermée sur eux et sur leurs compagnes.

Il était une heure du matin; que pouvait-il donc nous rester encore à voir ? Nos guides reprennent leur marche : nous nous perdons dans un dédale de rues sombres, toujours les mêmes. La hauteur des maisons et des étages est singulièrement réduite, mais c'est toujours cette triste boîte carrée avec des trous, qui, de Baker-Street à Saint-Georges in the East, représente tout TefTort du génie des architectes anglais. Les squares sont remplacés par des impasses étroites dans lesquelles on pénètre par des couloirs obscurs. Nous nous avançons dans ces ténèbres suspectes ; devant une masure ruinée, notre guide appelle; une voix lui répond de Tintérieur ; nous franchissons une porte et nous nous hissons avec les pieds et les mains sur une sorte d'échelle qui nous amène à un taudis. Une forte et singulière odeur qui se mêle à la puanteur naturelle du lieu, nous prend à la gorge en entrant. Nous ne pénétrons, du reste, qu'à tour de rôle, car la place n'est pas grande, à côté d'un grabat qui occupe presque tout l'espace. A la lueur d'une sorte de veilleuse, nous apercevons comme les colonnes d'un ancien lit, mais elles tombent de droite et de gauche, et ne semblent être restées là que pour témoigner du désordre et de la misère du lieu. Près de la veilleuse, sur quelques haillons, est une vieille femme fumant une cigarette et, à côté d'elle, contre le mur, un homme roulé dans ce qui fut un drap : sa tête, ce qui paraît de son costume, révèlent un inà]gëne du pays qui produit l'opium. Il a l'œil ouvert

sans nous jjoiv; ses traits ont l'expression de la complète béatitude ; il ne donne un signe de vie que pour respirer bruyamment, faisant comprendre à son hôtesse qu'il veut encore fumer; elle prépare avec soin un instrument en bambou; elle lui en met une extrémité dans la bouche et fait brûler Topium à l'autre bout, en l'approchant de la flamme de son lumignon. L'Indien aspire une ou deux bouffées et retombe dans une nouvelle extase. La vieille femme se prépare une pipe à son tour; elle aspire également quelques bouffées qu'elle supporte mieux que l'Indien, qui est un débutant. La malheureuse nous dit qu'elle est, depuis vingt ans, une victime du vice qui est maintenant son gagne-pain. L'opium la tue, mais elle allume encore son calumet en nous parlant. « Quel âge lui donnezvous? — Soixante ans. — Non, elle en a à peine trente-cinq, i?

Dans la maison voisine, nous voyons une lumière allumée dans une auge; un Chinois, pur Chinois, mais revêtu de haillons anglais, et mettant la langue chrétienne au service de sa corruption orientale, nous attendait couché sur un divan! A côté de lui, un plateau chinois, un lumignon, la pipe de bambou et différentes doses d'opium depuis 3 pence. Ce misérable donne à fumer à de plus misérables encore que lui. Il y a là un asile ouvert toute la nuit où, pour quelques pence, on peut venir partager son extase et rêver le paradis de Confucius ou le royaume des fées, au milieu de la plus hideuse saleté.

Les fumeurs d'opium ne forment qu'un chapitre bizarre dans les annales de la misère de LwAx^'^*'^

90 ex DIPLOMATE A LOKDRES.

amose les carieax et il prête aux romanciers. Tournons la page, et noas rentrons dans le chapitre de la misère pure, de la faim, du froid et sans mélange d'aromates dans la fange. Notre promenade dans les enfers ne nous mènera pas au delà. Voici les maisons de boue avec les fenêtres sans vitres; pas de porte à Fallée de la rue : à quoi bon ? C'est à peine si une barrière quelconque nous empêche d'entrer tout droit dans les chambres. Nous allons surprendre dans leur sommeil les familles qui louent uu gîte à la semaine pour 15 pence. Quoi, ce fumier se loue? C'est là ma première impression en passant ma tête dans le taudis qui est devant moi ; je n'aurais pu y entrer de ma personne. Une femme accroupie devant uu reste de feu de charbon s'était levée de son lit, c'est-à-dire du haillon sur lequel elle reposait, au bruit que nous avions fait. Quelque chose de noir couvrait le parquet autour d'elle; on aurait pu croire le contenu d'une hotte de chiffonnier. Sous ces débris de toutes sortes, il y avait trois enfants qui s'obstinaient à dormir comme des bienheureux. Comme nous sortions, la porte à côté s'ouvrit pour laisser passer la tête et la main d'une malheureuse : elle revenait du bagne et espérait n'y pas retourner.

Nous aurions pu poursuivre longtemps cette triste inspection des logis à 15 pence, du domicile à 1 shilling par semaine, mais la nuit s'avançait, et nous voulions surprendre le woî'khouse de Saint-Georges in the East en plein sommeil. Comme nous en prenions le chemin, nous traversâmes un pont sur un canal aboutissant au London-Dock. L'agent qui nous conduisait

Dous fit remarquer un poIicemaD en faction sur le milieu du pont. « Il est là, nous dit-il, pour empêcher les femmes de se jeter à Teau. » C'est l'endroit de prédilection choisi par les malheureuses victimes de la . débauche. Est-ce Tivresse qui les pousse au suicide, est-ce le réveil ? Toujours est-il que, presque chaque nuit, il y a tentative à cette place précisément et pas ailleurs. Le quai est élevé au-dessus de Teau, le courant y est rapide; le parapet franchi, tout est fini, on est délivré du passé et d'un avenir encore plus affreux. C'est pour empêcher ces malheureuses de chercher au fond de Feau Toubli qu'elles ne trouvent plus au fond de leur verre, qu'un gros policeman, bon père de famille, passe là huit heures par nuit. « Combien gagnez-vous, mon ami, pour ce pénible service? — Vingt shillings par semaine, mais je ne fais la faction qu'une nuit sur deux. îî — Ce n'est pas payé.

Nous arrivons enfin au workliouse ; nos coups redoublés éveillent un gardien qui prend le temps de revêtir son uniforme avant de nous ouvrir. C'est ici l'asile suprême de ceux qui n'ont plus rien au monde; s'il leur restait un centime dans leur poche, ils ne seraient pas admis. A cette seule condition dedénûment absolu, ils frappent et on leur ouvre ; un morceau de pain et un bol de soupe avec des morceaux de viande les attendent ; mais, avant d'entrer il faut passer par le bain préparé pour chaque nouvel hôte admis. Il retire ses vêtements dans une salle attenante, d'où on les porte dans un appareil de fumigation. Recouvert ensuite des vêtements de la maison, il monte dans un dortoir où l'attend un lit de fer avec un matelas goudronné et une côw\^^^.^«.^^^«Sk

8î UX DIPLOMATE A LONDRES.

calorifère à Teau chaude rëgoe autour de la salle ; des ventilateurs entretieDoent la pureté de Tair; tous les murs sont blanchis à la chaux; le plancher est d'une propreté parfaite. Une trentaine d'hommes dorment paisiblement ; des hommes âgés, à côté d'autres dans la force de Tâge ou de tout jeunes; plus d'un voleur parmi eux, nous a- t-ou assuré; au réveil, le lendemain» ils devaient recevoir le même repas qu'à leur arrivée. En visitant cet établissement admirable, je ne pouvais m'empécher de le qualifier de luxeux. Cette propreté, ce bien-être, passent les obligations de la charité. Mais comment se fait-il que les hahiiaLnis des lodging-houses à 4 et 6 pence n'échangent pas leurs grabats douteux contre cette hospitalité gratuite et relativement somptueuse ? C'est qu'il y a la règle : on n'est pas libre; il faut, au réveil, travailler, casser des cailloux, effiler un câble ou transformer une bûche en fagot. J'ai pensé au chien qui porte au col la trace du collier de son maître.

Comme nous sortions, une femme tenant un enfant de chaque main attendait dans la cour ; elle venait de Bames, village voisin de Londres, et demandait asile pour la nuit : la femme, très pauvrement mise, les enfants relativement bien vêtus. Son apparence, ses réponses indiquaient une mère de famille respectable. Les enfants, interrogés, disaient qu'ils avaient été à Técole et qu'ils commençaient à écrire. Nous voulûmes leur donner quelque argent, on se hâta de nous en empêcher ; si elle avait de l'argent sur elle, elle ne serait pas reçue, c^est la loi. Nous nous inclinâmes devant ces mots, suprêmes en Angleterre. Puissent-ils

toujours y garder leur vertu magique ! Après avoir émis ce vœu avec un profond sentiment d'envie, nous obtînmes du gardien que le secours que nous voulions leur offrir serait remis aux enfants, le lendemain, après qu'ils seraient sortis dans la rue. C'est encore respecter la loi que de la tourner.

Il était plus de deux heures, et grandement temps de regagner Belgrave-Square. En roulant dans mon cab, je restais partagé entre deux impressions : la pitié que m'inspirait le spectacle de tant de misère et de dépravation, et l'admiration pour l'énergie des efforts faits par la société anglaise pour venir en aide à ses enfants déchus.

EXTRAIT DES NOTES

Ma fréquentation de l'Atheneum-CIub date de cette époque; mais je n'y étais pas encore admis d'une ma nière permanente; ce n'est que plus tard que j'ai réussi à tourner ou violer, avec l'aide de mes amis, le règlement qui refuse l'hospitalité dans ce caravansérail intellectuel aux diplomates en résidence permanente, sauf aux chefs de mission. J'aspirais toutefois dès lors à m'acclimater et à vivre dans ce milieu. C'est le rendez-vous de toutes les intelligences, le confluent de toutes les sources d'information. Les hommes, les livres, les papiers, y viennent régulièrement de t<^\sAA%

les paroisses. Ce n'est pas qu'on y parle beaucoup, au contraire, chacun chez soi, chacun à sa petite table; on va bien, de Tun à Tautre, échanger quelques propos discrets, puis on revient lire, lire encore, puis écrire et écrire. C'est là que se fabriquent en grande partie les pattes de mouche qui inondent chaque matin l'Angleterre, articles de journaux, de revues hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles. Que de fois, écrivant moi-môme dans mon réduit, j'observais du coin de l'œil cette ruche d'abeilles pensantes, toutes les opinions mêlées, les contrastes et les rapprochements les plus piquants et les pins instructifs. Ici la loi, l'église à côté, la bible sans l'église à l'autre table, ou encore la foi catholique à côté du darwinisme, les grands voyageurs à côté de l'Académie de peinture, le Parlement ou la Chambre Haute à côté du Cabinet. Chacun y fait son miel ; on monte aux échelles pour chercher son auteur, on redescend, on échange une parole avec le voisin qu'on croise; on prend du thé sur sa table à écrire ; on met des lettres aux boîtes ; l'activité redouble quand le grelot du hoy annonce la levée. Bien peu ont acquis le droit de troubler le silence d'un éclat de voix ; c'est le privilège, notamment, de mon vieil ami, Abraham Hayward, le doyen des essay'ists anglais. Vers quatre heures, on le voit apparaître dans la grande salle de lecture ; son travail de la journée est fini ; il colporte de table en table la nouvelle du jour et recrute les joueurs pour son whist. Une ou deux tables de jeu sont tolérées dans un salon écarté. Vers sept heures, on le voit reparaître, ramassant des compagnons pour dîner. Il a

sa table daos un coin de la vaste salle à manger ; elle se double et se triple par Tadjonction des tables voisines. On parle beaucoup et Ton rit assez haut dans ce coin privilégié qui s'appelle le Hayward corner. Le dîner s'y prolonge au delà de Thcurc où les voisins silencieux disparaissent ; les propos grossissent, le ton s'élève à mesure que l'heure s'avance ; la mémoire de l'aimable et passionné vieillard est toujours inépuisable, mais il devient de moins en moins indulgent pour ceux qui, dans le courant de sa vie, se sont trouvés sur son chemin littéraire, et il soumet à une épreuve de plus en plus rude les oreilles des Anglais, toujours chastes en lieu public. La conversation ou plutôt la dissertation commence par la littérature et l'histoire, par les souvenirs et les anecdotes parlementaires et politiques; mais elle perd de sa dignité à mesure que les bouteilles se vident; le surnaturel y est aussi peu respecté sur le trône que sur l'autel; il devient gênant de faire chorus et agréable de gagner la porte. Si, le dîner fini, on prolonge sa lecture dans le silence et la solitude de la vaste et lumineuse salle du premier étage, on peut apercevoir encore à minuit l'infatigable vieillard remuant les livres et cherchant leur moelle ; je ne jurerais pas, cependant, qu'à l'exemple de quelques-uns des rares hôtes, après dîner, il n'ait goûté quelques instants d'un sommeil réparateur, voire même troublé le silence du temple par ses ronflements. Il faut s'y faire, on dort partout et on ronfle partout en Angleterre, à la condition cependant de ne pas empêcher les autres de s'entendre. J'ai vu quelquefois le secrétaire du ç,V\vV\ oVX\^^ ^\s!^-

tervenir pour rappeler un ronfleur à Tordre ou du moins à la mesure.

C'est pendant les jours d'abandon, de solitude et de spleen que le séjour à TAtheneum était pour moi d'une particulière douceur. Qu'on s'imagine un dimanche à Londres : le brouillard envahit même les chambres et il pleut en même temps; la ville est morte. Je gagne le club sans rencontrer âme qui vive; il est lui-même désert; je suis loin de tout; je ne puis même pas envoyer ma pensée aux miens par la poste. Je m'installe alors à une table retirée de la bibliothèque; je me livre à l'âpre sentiment de ma solitude et de mon isolement. Que de réflexions m'ont traversé l'esprit pendant que mes yeux se fixaient machinalement, soit sur le Nelson que j'apercevais au haut de la colonne de Trafalgar, par-dessus les toits, soit sur le buste de Pope sur la console en face de moi ! J'ai souvent passé ainsi des heures sans fixer ma pensée, la laissant courir par les chemins du retour au domicile, ou par les rayons de la bibliothèque. Que de fois j'ai catalogué les trésors qui m'entouraient sans me décider à faire un choix, attendant que le hasard ou l'inspiration d'en haut me vinssent en aide, et, ce choix fait, je noyais mon souci dans mon livre. Il m'est alors souvent arrivé de m'acharner à ma tâche volontaire, jusqu'à oublier la marche du temps ; l'heure du dîner était passée, que je tournais encore les pages ; mes yeux n'en pouvaient plus que je voulais encore lire ; finalement, les longues heures de la journée solitaire se trouvaient trop courtes ; j'avais si bien tué le temps que j'avais perdu le sentiment des

nécessités de la vie et que je rentrais me coucher en ajournant mon dîner. La rage d'apprendre quelque chose avait succédé à la jouissance un peu maladive du sentiment du vide autour de moi.

EXTRAITS DES LETTRES

Londres, 6 janvier 1872.

Je reviens de Touverture du Parlement. La chose s'est passée tout bourgeoisement. Il n'y avait que le lord chancelier et les commissaires en perruques et manteaux, en tout quinze pairs présents. Un vieux maître des cérémonies va officiellement ouvrir Técluse parlementaire et les députés arrivent tumultueusement à la barre, se pressant derrière le Speaker en perruque, seul grave et solennel. C'est toujours le mélange du tragique et du bouffon, du rituel et du plus étrange laisser aller. Le discours, lu à grand'peine par le chancelier qui ànonne, dit aussi peu de choses que possible.

Hier, soirée parlementaire chez M. Gladstone. Les membres du cabinet y avaient dîné en uniforme. Après dîner, lecture du discours de la Reine et envoi aux membres de l'opposition, réunis, à la même heure, autour de la table de M. Disraeli. Cela, c'est bien le fairplay. La maison assez agréable; quelques œuvres J'^r/. Les bougies, placées en haut des buffets et des

bibliothèques, m*ont seules un peu étouDé. Je commence à savoir me retourner dans un salon officiel anglais et à mettre un nom sur une figure.

Londres, 18 janvier 1872.

Londres commence à revivre : on ouvre les fenêtres, les voitures sortent, on lance quelques invitations. Hier, j'ai fait une course dans la Cité : c'est la partie de la ville qui m'agrée le plus ; là sont la vie et le caractère du pays. Il faut voir la Cité, les rues, les banques, par les ténèbres du jour et au milieu de la fièvre des affaires; brouillard, bousculade, gâchis, embarras de voitures dans la rue; c'est horrible à voir, à sentir et à entendre; puis, dans les ruelles qui aboutissent aux grands collecteurs, ces maisons de banque à travers lesquelles tout l'or du monde roule dans une seule journée sans qu'il s'égare en route un seul shilling.

Je suis allé rendre visite au vieux baron (1) dans son den (2) de Saint Swithins' lane. Il ne faut pas chercher l'office du baron sur une des grandes artères bien en vue. Une longue ruelle, dans laquelle un piéton peut à peine se croiser avec une voiture, vous conduit à un vieil hôtel obscur et solide. La ruelle est de , Venise; l'hôtel, pour la solidité et l'aspect inhospitalier sur la rue, est de Florence. Le baron, qui vient y passer ses journées, appartient bien aussi à l'aristocratie d'argent qui a fait la grandeur de ces deux

(1) Baron Lionel de Rothschild.

(2) Caverne

villes. Tous les jours, il est assis à sa table, de onze heures à sept heures. Pas de chaises autour de lui pour les visiteurs : cela coupe court aux longs entretiens, à moins qu'on ne prenne le parti de s'asseoir sur la table, comme je Tai fait. Trois ou quatre bureaux sont occupés, à droite et à gauche, par ses fils. La paralysie des jambes, qui le fixe sur sa chaise à roulettes, contraste avec le mouvement de cet esprit qui interrompt sa conversation pour comparer, de minute en minute, tous les cours d'Europe et donner des ordres. La figure est fine, mais Timpression qu'elle laisse est celle de quelque chose d'inexorable comme un calcul exact. Comme je le remerciais de l'indemnité que le chemin de fer m'a accordée pour mon sac perdu : « Oui, m'a-l-il dit, on vous a rendu 300 francs. ^î II a retrouvé ce chiffre au milieu des milliards qu'il a remués depuis.

Un de ses fils, après m'avoir ofi*ert un verre de sherry, m'a fait visiter l'établissement. Quelle tenue ! Un grand hall, avec cinquante à soixante employés qui dépouillent la correspondance, tous actifs et silencieux. Personne ne communique avec son voisin. Pas de chef ou du moins pas d'autre chef que le baron ou le fils de service qui ouvre les lettres et envoie directement le travail. Bien qu'il y ait un département français, pas un Français dans la maison; beaucoup d'Allemands; cette préférence n'est pas affaire de sentiment; il faut que le Français soit d'un rendement moins sûr. Les employés sont admis pour la vie, quand ils ont franchi la porte ; ils commencent à 2,000 francs, mais pas de limite ensuite; leur traitement augmente

d'après leur capacité. Du département de la correspondauce, j'ai passé à celui des coupons qu'on détache, vérifie, met en paquets; puis à la caisse : on ne la voit que quand on est dedans : une maison à trois étages en fer, entourée de murs de neuf pieds. Je ne sais si les fondations sont entourées d'eau comme celles de quelques autres forteresses monétaires de la Cité; une herse, une porte de fer vous séparent du monde des voleurs ; il ne manque que le pont-Ievis. A la lueur du gaz, on visite ce mont-de-piété des têtes couronnées. En passant, une petite valise de cuir frappe mes yeux : le nom de M. Thiers est dessus ; en grand stratégiste, il pense toujours à la retraite ; je ne lui en fais pas un grief... Je suis parti très édifié c! plein d'envie. Si l'on administrait ainsi les affaires de l'État, nous n'en serions pas où nous voilà.

Londres, 16 février 1872.

Hier soir, nous sommes allés au Parlement, dans la belle Salle des Lords. Bien qu'elle soit neuve, on y sent l'antique. Il y a déjà un charme de souvenirs et un parfum d'aristocratie. Le marquis de Salisbury a une belle voix, une élocution aisée et distinguée; il mesure ses effets à l'importance du débat; on sent qu'il pourrait faire bien plus; c'est un orateur. Le cabinet l'a échappé belle : il se croyait censuré par 80 voix ; il a eu 2 voix de majorité. On ne peut pas le renverser. Ce sont ses fautes qui le sauvent, u II nous^ a mis dans la fondrière, disait le marc^uis de SaU^Vwyc^^

92 UlU DIPLOMATE A LONDRES.

à lui de nous en tirer. » Quand aurons-nous ce sens politique?

J'ai fait visite à la baronne de Rothschild. Modeste aisance, mais pas la moindre morgue de parvenus. J'ai rencontré M. Disraeli. Il n'a dit qu'un mot : comme on annonçait la réponse des Etats-Unis pour le mois de mars : et Oui, pour les Ides de mars. » Mais quel vieux Juif peint ! Il y avait encore Brunow qui me disait : (^ Ou bien Bismarck ne sait pas ce que c'est qu'un milliard, ou bien il n'a jamais pensé que vous pourriez vous libérer, m Pas d'autre incident dans ma vie. Ce soir, nous allons entendre un sermon du cardinal Manning.

Londres. 24 février 1872.

Au sermon, à ]aprO'Cathedral de Kensington, j'ai été très frappé de l'élocution simple, sobre, digne, de l'archevêque : prédication purement évangélique. Puis, j'ai entendu, avec Vernon, un des principaux prédicateurs de la High Church, le Rév. Body; du poumon ; c'est un accent de combat, un peu trop soutenu; néanmoins une bonne prédication, pas un mot à reprendre. Invitation, d'ailleurs, en finissant, à venir communiquer nos objections dans la sacristie. J'ai été très fier, parce que je n'ai pas perdu un mot.

J'ai fini ma soirée chez ces excellentes gens; rien n'égale leur charité pour leur église, pour les pauvres et, en même temps, les voilà en campagne pour nous. Ils vont garnir la table du banquet (1) de lords et de

(1) Banquet annuel donné par le commerce français pour le s œuvres de charité.

AXNÉE 1872. 93

colonels, et donneront un dîner pour nous les faire connaître.

Toute la ville se couvre de constructions pour les actions de grâces du 27 : on ne s'occupe ici que du thanksgiving (1).

Le banquet de lundi aura bien aussi son intérêt à cause du discours du duc de Broglie.

Londres, 24 février 1872.

Soirée intéressante, chez lady Waldegrave (2). Elle connaissait mes relations et a causé longtemps avec moi. C'est une personne bien habile et, sans en avoir Tair, elle m'a passé plusieurs avis précieux dont l'ambassade fera son profit. J'ai ensuite longtemps entretenu Fortescue de nos affaires. Avec les diplomates, nous avons disserté sur les plaisirs et les fatigues qui nous attendent mardi. Il y aura plus d'un million

(1) La maladie du prince de Galles avait été l'unique préoccupation de l'Angleterre, pendant plusieurs semaines : on l'avait, réellement et à bon droit, cru perdu. Cette épreuve réveilla au fond des cœurs des sentiments d'affection qu'on lui a voués en dépit ou peut-être môme à cause de ses défauts ; grand buveur, grand mangeur, bomme de plaisir, besogneux , mais bon enfant, franc du collier, et ne troublant ni la reine, ni les ministres, par son ingérence dans le gouvernement ou dans les partis. Une grande cérémonie d'actions de grâces devait avoir lieu le 27 février, à Saint-Paul; jusqu'au dernier moment on avait pu douter que la reine consentit à se déranger pour assister à cette fête royale et nationale.

(2) Frances Braham, fille de l'acteur. Mariée : 1° à un Waldegrave illégitime; 2*^ au comte Waldegrave; 3*^ à sir Harcourt; 40 ^ l'ijbie chichcster Fortescue, F du fioard of Trade. Morte en

d'âmes sur la route. Tout Londres est couvert d'échafaudages en bois blanc, à une livre la place. Toute affaire, toute circulation seront interrompues. Xous n'avons pas idée d'un mouvement aussi universel de haut en bas.

Hier soir, à onze heures, nous arrivons chez lady Cork (1), femme du grand veneur; on ne parle pas mieux français. Grand hôtel, mais quel goût ! Un seul détail : les glaces sont encadrées d'un feu d'artifice de sculptures; armes, fruits, fleurs, que sais-je encore? On a la curiosité d'approcher; c'est du cuir bouilli. Par-dessus tous les meubles et les portes, les bougies alignées comme des lampions; les salons sans sièges pour faire plus de place, et tout le monde debout pour en occuper moins. On arrive, on serre la main de la maîtresse de la maison, on se tient debout et voilà tout. On ne voit que le dos ou les épaules de la personne qui est devant soi ; tant mieux si elles sont belles ! Il y a bien encore les soirées où I'oq ne parvient pas à monter l'escalier. Les habiles se bornent à courir de porte en porte; on se pousse jusqu'à ce qu'on attrape le regard du reporter du Morning Post; cela fait, la coupe des plaisirs est épuisée.

Gladstone est survenu avec sa femme et sa fille. Comme je causais avec ce grand déchu de la faveur publique, notre conversation est interrompue par le flot qui nous pousse et nous nous trouvons en face d'une vieille fée : c'est la femme et amie dévouée de Disraeli, la vicomtesse Beaconsfield; à peinture, pein-

(1) Comtesse Cork, fille du marquis de Clanricardc.

ture et demie. On cause comme les meilleurs amis, après que les maris se sont décoché, la veille, les traits les plus violents ou les plus mordants. Du reste, ici non plus, cela ne peut pas durer longtemps. Le malheureux Gladstone se débat comme un lion furieux sous les plaisanteries froides que lui décoche avec une face sépulcrale Texécuteur du parti conservateur.

Aujourd'hui, nous avons tenté d'aller à Saint-Paul voir les préparatifs de Tenthousiasme public. Il a fallu tourner par derrière, malgré le repos du dimanche. Du bout de Piccadilly à Saint-Paul, foule compacte, les voitures enferrées les unes dans les autres, on ne peut plus avancer, elles y seront encore après-demain; tout cela pour regarder des planches et des échafaudages devant chaque maison. Jamais on n'a vu pareil mouvement national, pareil élan de fidélité, pareil soulèvement des masses. C'est par millions qu'il faudra compter la foule.

Londres, 26 février 1872.

Ce soir donc, c'est-à-dire dans une heure, banquet, discours. Je suis sûr que le duc (de Broglie) se tirera avec tact et talent des difficultés de la parole publique en pareille circonstance (1). Demain, dès l'aurore,

(i) Le banquet de Thôpital français eut lieu, en effet, sous la présidence du duc de Broglie C'était la première fois qu'un ambassadeur de France assistait à cette cérémonie, a Sous Tempire, dit M. Gavard dans ses Notes, les œuvres françaises de Londres, société de bienfaisance et bôpital, ainsi que les écoles et l'asile fondés et dirigés par les Sœurs de Charité de Leiccster-Place, étaient à l'index, parce que les princes d'Orléans leur avalent^ dà%

96 UK DIPLOMATE A LONDRES.

pour la cérémonie du thanksgiving , uniformey voiture à huit ressorts, valets eo grande livrée rouge, or et jaune, avec lampions. La République serait contente si elle nous voyait passer. C'est de me rencontrer à pareille fête qui m'étoonera le plus. Il faut s'habituer à se voir sans rire en si noble compagnie et n'en pas perdre surtout l'habitude.

Londres, 27 février 1872.

Le temps était beau, la reine était venue, pas d'accident à ma connaissance. Rule Britannia! Dès l'aurore, nous étions sur pied, nous n'avons pas été trop hués en route, en traversant ces flots humains; el quels flots, en approchant de la Cité, aussi boueux que ceux de la Tamise ! Aucune populace ne ressemble à ce moh anglais; cela sent la misère. Elle est tout à la fois violente et humble sous les coups de la

Torigine, accordé leur concours actif et leur généreuse assistance. Cette abstention, d'ailleurs, répondait entièrement aux goûts et aux habitudes du personnel diplomatique impérial. Lo^ représentants de la France, partant de cette idée, assez juste malheureusement, que le Françiis qui s'expatrie a de bonnes raisons pour ne pas rester chez lui, avaient pris pour règle de conduite d'ignorer à Tétranger la colonie française. Dès son arrivée à Londres, le duc de Broglie reprit Tancicnne tradition et montra le chemin à ses successeurs en présidant avec éclat le banquet annuel de Thôpital. Il y a beaucoup à dire sur cette institution qui n'est pas seulement une réclame au profit de quelques très braves gens, mais un moyen de les tirer de leur ornière en se mêlant à eux, de les encourager, de les éclairer, de les assister, de L's pousser en avant. C'est ce que, pour ma part, je n'ai cessé de faire pendant mon séjour en Angleterre, et, si je n'ai pas réussi à faire mieux, c'est le temps qui m'a manqué. »

AXXËE 1872. 97

police. Le haillon règne et domine; notre blouse nationale est inconnue en Angleterre ; au lieu de ce vêtement qui cache tout, ce ne sont que des restes effiloqués d'habits qui laissent voir la saleté et la nudité du dessous. La foule qui craint d'être mobée remplissait les maisons couvertes d'inscriptions. Je n'ai jamais vu tant de têtes.

A onze heures, nous étions bien établis à Saint- Paul dans un courant d'air froid, un soufflet qui nous a douchés jusqu'à deux heures. Enfin les cloches sonnent à toute volée, c'est-à-dire en manière de décharges d'artillerie; la reine arrive, elle entre, elle est accueillie par ce silence royal que commandent la sainteté du lieu et la majesté de la personne, un vrai silence, pas celui qui se fait naturellement dans le vide, mais le silence que font vingt mille personnes en suspendant leur respiration.

Toutes les royalties se rangent en file devant le public; la reine, grosse, courte, en toilette de promenade, l'air maussade; le prince a déjà recouvré sa figure de prospérité; la princesse toujours belle et touchante. Une musique grave, un sermon pas trop long. Nous sommes rentrés à temps pour aller voir, dans Hyde-Park, le retour du cortège royal au milieu des manifestations étourdissantes de la foule.

Revenons à noire soirée d'hier (1). Succès complet. Le duc de Broglie a obtenu l'accueil le plus sympathique, et, après son discours, cela a été de l'enthousiasme. On a tout cassé quand il a parlé de ce pays

(1) Banquet des œuvres de bienfaisance française.

qui, depuis deux cents ans, n'a pas vu une fois la loi violée ni par le caprice d'un prince, ni par la violence de la multitude. Chacun de ses cinq toasts est une ceuvre d'art. Un premier résumé assez exact a paru au Times d'aujourd'hui. Le duc a tourné habilement la difficulté de M. Thiers, à l'aide du vase de Sèvres, envoyé pour la loterie ; puis il a trouvé moyen de parler du noble emploi que les princes d'Orléans faisaient des restes d'opulence que la spoliation leur avait laissés. Vernon était venu et avait amené le colonel Anson, qui a répondu avec beaucoup de tact et de chaleur au toast sur l'armée : nature loyale, simple et sympathique. Nous avions aussi un lord Ëliott, ancien diplomate quoique jeune encore. Français pour la langue et la tournure d'esprit. II a fort galamment porté la santé du duc.

Londres, mars 1872.

La cérémonie du levée m'a fort intéressé. J'ai vu défiler tous les diamants de l'Angleterre et des queues à rendre tous les paons jaloux. Le grand jour, puis le courant d'air entretenu avec soin au profit de Her gracions Majesty^ n'étaient pas aussi favorables aux épaules nues et aux nez qui les surmontaient. La reine a été aussi aimable qu'elle a pu pour Bernstorf (1), et puis voilà ! On se perd en plongeons devant les royal" lies et, par une série de pas de côté, on revient, sans cesser de faire face à l'ennemi, se ranger en haie devant

(1) Comte Bernstorf, ambassadeur d'Allemagne.

ANNÉE 187i. 99

lui pour voir défiler le menu peuple des pairs et baroDS d'Angleterre. C'est un devoir sérieux pour tous; c'est un grand jour pour beaucoup qui datent, de celte présentation, leur existence sociale. Au premier qui s'est mis à genoux pour baiser la main j'ai bien été un peu suffoqué, et, quand une lady a terminé sa révérence par le même hommage, cela m'a gêné encore plus; puis, quand la reine a baisé les jeunes filles présentées pour la première fois, je me suis demandé ce qu'il adviendrait si la reine était un roi ; maissuis-je bien sûr que tout s'est passé ainsi?

Londres, 3 mars 1872.

Grand diner, hier, chez les Rothschild : autant de luxe que de bon goût, c'est rare dans ce pays. Nous avions le duc de Cambridge (1); il a causé quelque temps avec moi : bonnes paroles sur l'armée française qu'on a souvent engagée à 1 contre 3, puis il m'a cité ce mot de Bugeaud sur l'infanterie anglaise : ci Heu-reusement qu'elle n'est pas nombreuse. r> J'ai repris : ^ Malheureusement v^ , et nous avons été les meilleurs amis du monde.

On a fortement mangé et bu des vins exquis. Meycr de R. me demandait à la fin quel était, suivant moi, le meilleur morceau.

(i) Feld-maréchal, commandant en chef, né en 1819.

Londres, 14 mars 1872. >

Je me suis fait porter sur la liste des grands personnages qui ont paru chez M. Gladstone et chez lady Margaret Beaumont. Je n'ai fait qu'entrer et sortir, et j'ai ramassé, chez Gladstone, le pauvre Musurus qui s'est laissé choir et s'est cassé le bras en trois endroits. Je l'ai mis en voiture avec un médecin. Chez lady Margaret, j'ai retrouvé le même personnel venant se faire inscrire comme moi.

Tout à l'heure levée... La reine était plus gracieuse que de coutume pour nous. Elle a demandé au duc de Broglie des nouvelles de son fils. Sa fllle était assez belle. La duchesse de Sutherland (1), couverte de diamants, soutenait bien l'éclat du jour. Ici encore, le corps diplomatique s'est épaté : cette fois c'était un brillant Hongrois. S'est-il perdu dans ses bottes, son sabre ou son attila! Ënfln, il a fait patatras, et événement.

Londres, 16 mars 1872.

Le duc de Broglie pleure, les sanglots l'étoufTent quand il veut parler de Cochin (2). Celui-ci avait déjà tant fait et cependant si peu ! On en attendait tant qu'on oublie qu'il laisse une vie bien remplie, mais beaucoup de déceptions, une mauvaise chance qui lui a

(1) Anne, de son fait comtesse de Gromartie, duchesse de Sutherland.

/: ;*/ /fj AI Augustin Cochin, mort préfet de Versailles.

fermé toutes les voies. Lni aussi, il a été enlevé avant l'heure, après Montaiembert et Perreyve, et le P. Gatry, et le P. Captier, après tous ceux qui pouvaient ramener les esprits élevés à la religion. Qu^ls sont les desseins de Dieu sur notre malheureux'^ys? Quels qu'ils soient, il faut s'incliner et prier. Vois-tu le pauvre duc, avec la mort dans l'âme, obligé de préparer la fête de demain (1) et de partir mardi pour Windsor, au lieu de prendre le chemin du cimetière, à la suite du corps de son ami?

Pour le dîner, il avait fallu, d'heure en heure, suppléer aux renonçants; pas un Anglais un peu sévère qui consente à faire travailler ses chevaux le dimanche, même pour meet une Royal Highness,

Londres, 18 mars 1872.

Nous avons eu, hier, notre représentation à grand orchestre (2) : cela a fort bien réussi. Le duc de Cambridge est descendu à l'heure dite sur le tapis rouge tendu à travers le trottoir; les livrées rouges, que Louis XIV ou Babin nous auraient enviées, faisaient la haie à partir du perron; les gens du prince écartaient la foule avec leurs cannes appuyées au mur (je ne garantis pas ce détail, mais il est dans le cérémonial). Honneur au maître des cérémonies qui a réussi à faire prendre à chacun sa place à table (ceci est pour moi) ; honneur au cuisinier qui a fait merveille, a Quel plai-

(1) Le duc de Broglie recevait le lendemain à dîner le duc de Cambridge.

(2) Le dîner à Tambassade.

sir, me disait une vieille fourchette diplomatique, de pouvoir ainsi mauger pendant deux heures à la française ! )7 Au dessert, des fraises qui n'avaient pas coûté moins de 350 francs. Mais la merveille la plus rare» c'était notre jeune princesse (1), ruisselante de diamants, recevant, parfaitement à son aise, comme si elle n*avait fait que cela toute sa vie, les hommages de TAltesse royale, à droite, et du premier ministre, à gauche; elle a fait tête toute la soirée à une charge à fond de tout le corps diplomatique, avec autant de bonne grâce que de modestie ; un petit air penché en saluant ne nuisait pas. Le moins heureux n'était pas Tambassadeur, qui en oubliait son chagrin et qui convenait que c'était plaisir d'avoir à présenter un aussi joli bijou. Pocsonne n'a manqué à l'appel, pas même l'ambassadelïr d'Allemagne ; c'est l'appel qui avait fait défaut pour quelques-uns. Enfin, succès complet; on

en parlera et cela ne nuira pas à notre position

Quant à moi, je n'ai cessé de présenter, pendant toute la soirée, des personnes dont je ne connaissais pas le nom (2).

Londres, 22 mars 1872.

Neige en masse, brouillard épais; il gèle et dégèle en même temps; c'est affreux, mais cela n'arrête per-

(1) Mlle d'Armaillé, princesse de Broglie.

(2) Aussitôt après cette fête, M. le duc de Broglie quitta Londres et rentra en France. Il était dès lors résolu à donner sa démission pour se consacrer tout entier à ses devoirs de député. M. Gavard se trouva ainsi de nouveau chargé de gérer Tambas*

sade; cette gestion dura du 24 mars au 7 ^uin 1872.

sonne. Londres émigré par toutes les voies de transport sur Putney et les bords de la Tamise (1). A partir de Hammersmith, on ne voit, sur tout le parcours, à droite et à gauche, qu'une haie de parapluies et des champs de voitures, les unes dételées, les chevaux abrités sous les estrades, les autres gardant chevaux et voyageurs qui attendent impassibles sous la neige. A grand'peine et grâce au policeman à cheval qui bouscule tout sur le passage de notre carrosse privilégié, nous gagnons The Cedars ; c'est la propriété de M. Philips, brasseur, au but même de la course. Le drapeau tricolore, qui flotte à côté de ceux de lareine^ du prince de Galles et du Danemark, annonçait aux populations notre arrivée. Habitation qui s'eflbrce d'être élégante, en tout cas fort confortable et riche ; des dames, des swells (2) ; on mange pour passer le temps. On mange ici aussi naturellement qu'on tourne ses pouces ailleurs. L'attente dure deux heures : on boit et on mange pendant deux heures pour se préparer au luncheon final. Des nègres, dont le teint n'est pas à répreuve de la pluie, font des parades musicales et épileptiques. La foule oublie, en riant de son gros rire, toutes les épreuves de l'attente. La neige tombe toujours. Mais tout à coup, chacun se pousse, on serre les rangs; le signal a été donné à 4 milles de là, je brave à mon tour les frimas et je grimpe sur le mur du jardin. Un bruit lointain de marée montante se fait entendre ; il grossit, il approche ; les chapeaux s'agi-

(1) Il s'agissait d'assister à la course de bateaux entre Tuniversite d'Oxford et celle de Cambridge.

(2) Élégants à outrance.

4ent au loin sur les eslacades et sur les bateaux accolés. Je ne vois rien encore, si ce n'est des pigeons qu'on lance; ils montent et emportent tout droit les nouvelles de 400, de 300, de 200 mètres avant le but, aux quatre coins de l'Angleterre, voire même de Gréater Brilannia, car les wires (1) attendent. Enfin, voici le premier équipage; il me semble bien apercevoir une petite ligne bleu clair sur Teau, c'est Cambridge. Le bleu foncé le suit à trois longueurs; il regagne évidemment l'avance perdue. Le crew (2) d'Oxford avait ^té désorganisé, il y a quelques jours, par la maladie d'un de ses rameurs qui a dû être remplacé par un homme non entraîné ; aussi parie-t-on deux contre un pour Cambridge. En effet, le bleu clair arrive le premier; il en est temps : il n'y avait plus qu'une longueur. Cris, fanfares, pigeons dans tous les sens. Mais, attention sur l'eau ! Voici venir d'autre coureurs plus formidables ; c'est la City qui arrive la première, en tête de la flottille à vapeur; vingt navires la suivent, sifflant, fumant, lâchant la vapeur pour tâcher de ne pas écraser les frêles esquifs. Déjà les vainqueurs reviennent au milieu d'acclamations enragées ; il est vrai que les vaincus bleu foncé qui les suivent ne sont pas moins acclamés. Un magnifique luncheon attendait, chez notre hôte, vainqueurs et vaincus.

Nous ne pouvions nous attarder, et nous voici lancés dans cette débâcle de véhicules à un, à deux, à trois, il quatre, à cinq chevaux. Nos privilèges ne pouvaient jrien contre un regular block.W faut prendre patience.

(i) Fils électriques.

(S) L'équipage,

AXNÉE 1872. 105

Dans nos oreilles, la trompette d'un cocher d'omnibus à quatre qui charme ses loisirs par des sons à faire hurler les chiens; un cocher de four wheeler (fiacre), type idéal avec sa face rubiconde, lâche des paroles sentencieuses avec une magnifique impassibilité sous la neige fondante; un autre personnage profite de l'auditoire pour réclamer a radical reformation ofParliament! et je distingue aux intonations d'un quatrième qu'il prêche sa religion. Je dois dire qu'on n'avait pas renié ses couleurs et que le bleu foncé d'Oxford n'avait pas disparu des fouets, des boutonnières, des chapeaux. Du haut en bas, tout le monde prend part à ce jeu ; les plus misérables s'y portent avec autant de passion que les heureux de la terre qui vont voir lutter leurs fils ou les représentants et les héritiers de leurs anciennes rivalités de grands seigneurs universitaires. Ce n'est pas seulement dans ses luttes politiques, c'est aussi dans SCS jeux, dans ses passions nationales, que la société anglaise se divise, comme on l'a dit, non par tranches horizontales, mais par sections verticales.

Londres, 23 mars 1872.

SirCh.Dilke (I), devant renouvehirson attaque contre la liste civile de la reine, j'ai trouve fiill house (2) au Parlement (3). Les membres refluaient jusqu'à la

(1) Un des deux représentants de Chelsea.

(2) Ghimbre pleine.

(3) a Les séances du Parlement pendant la session, écrit M. Gavard dans ses Notes, firent promptement partie des habitudes de ma vie. Aussi exact (|ue si j*avais été relancé à dAv\\\&\W

106 U\ DIPLOUATE A LONDRES.

galerie diplomatique, où ils ne se distingnaient de la foule plus polie de leurs hôtes que par le privilège du chapeau sur la tète et des : Hear! hear! ou autres marques de leurs sentiments. La réciproque est vraie, et j'ai déjà occupé les galeries supérieures réservées aux MM. PP. (1), mais toujours chapeau bas.

Dilke a eu tout le loisir de dire ce qu'il pensait ; il a parlé une heure et demie sans une pause, sans un soupir, sans un point d'orgue, sans un hélas ! ou un holà ! de la Chambre. Elle a laissé à M. Gladstone le soin de lui témoigner son sentiment. La placidité avec laquelle le chef du cabinet avait passé, dans l'intervalle de la session, sur les attaques dirigées contre la couronne, par le membre de Chelsea, devant les ouvriers deNewcastle, n'était plus de mise après la maladie du prince de Galles et les éclatantes manifestations du loyalisme national. M. Gladstone a donc trouvé des flots d'éloquence pour confondre l'imprudent agresseur du trône, démontrer les erreurs commises dans ses additions par le soi-disant instructeur du peuple, et faire ressortir enfin le contraste de ce compte par sous et deuiers et de cet appel aux plus petites passions avec la grandeur de l'institution dont il était seul à méconnaître les services. La Chambre a été plus loin dans son improbatioD ; elle a, chose rare, manqué de patience. Quand M. Oberon Herbert (2), frère de lord Carnar-

par le whip d'un des partis, je ne manquais pas d'accourir, soit avant, soit après le dîner, quand le compte rendu affiché sur les murs du club annonçait une discussion intéressante. »

(1) Membres du Parlement.

(2) Fils du troisième comte de Garnarvon.

von, s'est levé pour soutenir la motion de sir Ch. Dilke, elle s'est refusée à Ten tendre. La scène a été parfaitement comique ; on a lutté, pendant plus d'une heure, avec une obstination égale de part et d'autre. A peine M. Herbert a-t-il eu lancé le mot sacramentel de ; tt M. Speaker « que les cris de : Divide! Division! division^ — comme nous dirions Aux voix! — s'élèvent de toutes parts. Mesurant dès lors ses forces et les ménageant pour la longueur du combat qu'il engage, l'orateur ne lance plus ses paroles que syllabe après syllabe; chacune soulève une tempêle de cris divers; mais, comme on ne peut crier toujours sans perdre haleine, quand les crieurs respirent, l'impassible lutteur, les mains dans les poches, leur donne en pâture une nouvelle syllabe, et le tumulte recommence ; les plus jeunes soutenant seuls la partie, les cris d'animaux deviennent bientôt dominants dans le thœur.

Le Speaker assiste tristement à ce match, auquel l'usage ne lui permet pas de mettre fin. Quand les interrupteurs s'aperçurent que l'avantage resterait forcément à l'adversaire qui ménageait si bien ses ressources, ils eurent recours aux diverses ruses légales en usage. Tout à coup un membre se lève et dit, avec le plus grand sang-froid, qu'il croit que la Chambre n'est pas en nombre ; il lui est permis d'affirmer qu'il n'y a pas 40 membres présents, quand il y en a plus de 500 qui étoufi^cnt et font entendre au loin, sous les parois de Westminster, leurs formidables grognements. N'importe, il faut vérifier, l'usage l'exige. Le Speaker se lève et commence à compter avec son chapeau; mais, ô miracle! le vide s'est fait, loat l^\siwv^^

IM tS DIPLOyiTE A LOXDRES.

a dispara; est-ce par les portes, esl-ce sous les bancs? XéaDinoios, la qaeslion est douteuse, et il laut compter régulièrement. Grâce an gouiemement qui ne pouTait quitter son banc, les 40 y sont. La foule reparaît comme par résurrection, et la bataille recommence. Au bout de quelques minutes, on a recours au même expédient; la partie avait été mal jouée la première lois, on espère mieux réussir à la seconde épreuve. Vain espoir ! les 40 se trouvent encore. Dès lors, la victoire est assurée à ce parleur indomptable; il ne s*agit plus que de le priver des avantages qu'il attend de la publicité donnée à ses paroles. Il se trouve donc un membre pour faire remarquer au Speaker que des étrangers se sont introduits dans la salle; et, en effet, le Speaker qui, jusqu'à présent, ne s'était pas aperçu de notre présence dans la galerie et de celle des journalistes au-dessus de sa têle, nous fait prier de sortir. Les dames, plus heureuses que nous, ont l'avantage de rester parce qu'elles ne sont pas dans la salle dont un grillage les sépare. Grâce à cette heureuse et transparente Action, elles demeurent; et c'est, sans doute, par elles que le public a su, ce matin, l'issue de cette lutte homérique d'un contre tous; il est vrai que ce lutteur avait pour lui le droit.

Londres, 2 avril 1872.

L'absence de tous les ministres et de tous mes intermédiaires m'oblige à me croiser les bras. Quel préjugé de croire que l'Angleterre est un pays d'affaires ! Ce sont des ruraux qui viennent en ville bâcler les affaires

publiques dans Tintervallede leurs chasses et de leurs sportings. Ils n'ont ici qu'un pied-à-terre et, quand ils sont en ville, ils ne se préoccupent que de chauffer la machine pour aller plus vite et retourner plus tôt à leurs plaisirs champêtres. Aussi faut-il voir comme les affaires publiques se font!

Voici un mot de mon chancelier, digne de Thistoire. Comme je venais de réduire une dépense : et Vous créez là un mauvais précédent; c'est une économie, -a

Nous avons passé la journée au Cristal Palace, C'est le temple de la vulgarité, le pêle-mêle le plus grossier, la négation de toute idée d'art et de goût. On a écrémé les chefs-d'œuvre du monde entier pour faire l'assemblage le plus écœurant; de plus, et pour que cela reluise, on les lave au moins une fois l'an. On a si bien encombré le vaisseau le plus gigantesque qu'on se croit au bazar de Mme Tusseau. C'était un people day; le peuple était venu, en effet, y manger; il parait qu'il mange mieux là qu'ailleurs. Le public est digne du palais. Que la race est laide, les jours de fête, quand le fond saxon vient à la surface ! Ma jeune amie s'est fort amusée de tout cela et surtout d'une ménagerie que nous avons rencontrée entre l'Alhambra et un temple égyptien. Une panthère noire et un beau lion qui avaient envie de manger un chameau, leur voisin, ont fait notre admiration.

Hier, j'ai écrit longuement au ministre après mon entretien avec lord Granville. Je me suis rabativs. ^n^.

!!• CI DIPLOMATK A LOIDRES.

Parlement od m*a dÎTerti le spectacle des dirisioMS, Quand la Chambre est en comité, pas de Speaker, la masse est sous la table, pas de loogs discours, od Tote soaTent. Tout un cùté crie : aie,' Tautre répond ensuite : no, arec d'autant plus de force qu'il est en minorité. G>mme on conteste régulièrement le résultat, les aies sortent par un bout, les nos par Tautre, puis les iellers > 1 ^ reriennent, saluent, et je crois bien qu*iis annoncent ensemble le résultat.

Londres, 25 airil 1872.

Hier, à quatre heures, nous nous sommes mis en route, en costume d'entre chien et loup, habit noir, cravate de couleur, pantalon rayé, mais orders and décorations, dames en toilette à Tavenant. On se rend à Buckingham Palace (2) : deux ou trois cents invités, une sélect party. Musique en livrée à droite : c'est le Conservatoire, ou quelque chose d'équivalent ; il peut bien jouer ce qu'il veut, personne pour Técouter ; puis, dans le salon du centre, ténor sentimental, piano, Mme Schumann, la famille royale assise, en ordre hiérarchique; personne n'a l'idée de rire. Vastes buffets dans une ou deux salles attenantes : l'air est dévorant dans ce pays, il faut dévorer pour se défendre.

La reine passe entre les rangs de ses sujets; le long usage de la royauté lui a donné un air de dignité, mais il a fait plus que la nature. On s'incline un peu comme

(1) Ceux qui comptent.

(2j Palais de la reine.

à Téglise; elle s'arrête et distribue des paroles qui se transmettent de génération en génération. Elle a tendu la main, non pas à moi, — ce serait un événement de plus dans Thistoirc, — mais, avec un empressement marqué, à une pagode qui était à côté de moi ; je croyais voir un vieux rajah de Tlnde; c'était la vicomtesse Beaconsfîcld. Derrière elle, Lothair, Conningsby , the Jew (1), Dizzy (2), toujours sépulcral sous les restes de son vieux costume déjeune Angleterre; il y a du clinquant oriental dans cette apparence fardée. Il n'est pas drôle quand il ne larde pas Gladstone.

Le dernier effort de Tart, après ou plutôt entre les deux musiques, c'est Tenlrée de deux pifferari écossais, avec double ou triple galoubet. Ils soufflent indéfiniment, et ce sont des gaillards qui ont du souffle. Ils vont et viennent à grands pas égaux et soufflent toujours. C'était à mourir.

Nous allons avoir la visite de la reine de Prusse, la semaine prochaine : pénible présentation.

Londres, 2 mai 1872.

Le télégraphe nous apprend que M. d*Harcourt est nommé (3).

Le colonel Anson est au plus mal : rupture d'un vaisseau dans la poitrine; il me semble qu'il y a peu

(1) Héros des romans de M. Disraeli.

(2) Dizzy, surnom de AI. Disraeli.

(3) Le duc de Broglie avait donné sa démission d'ambassadeur ; il était remplacé par le comte Bernard d'Harcourt, de la branche ducale.

112 ex DIPLOMATE A LOXDRES.

de chances de le sauTer. Cesi le plus galant homme qae j*aie encore rencontré en Angleterre. U m*est on ne peat plus sjmpathîqae. Mme Vemon ne quitte pas son amie. Vemon s'obstine à emmcîier sa femme pécher en Xorvège : > Les coarants d*air, c'est si bon pour les poitrines délicates, t

Hier soir, prima sera, c'est-à-dire à onze heures, chez ladf Jersey, fille de sir Robert Peel. J*y ai rencontré une ladf qai arrange proprement mes connaissances, celle qui a chanté et celle qui a dansé. & Qui voit-on chez elle? Rien que de la canaille, pas un tory. — J'y ai ¥u lord Derby. — Vous appelez cela un tory? » Du reste, drôle de personne qui revient de Rome sans édification, furieuse de n'avoir vu que la société piémoDtaise. On pourrait causer dans ce salon si Ton avait le temps d'y pauser, mais il faut se hâter de partir en ioterrompant ses phrases, pour aller chez Gladstone.

Londres, 9 mai 1872.

Le roi des Belges a présidé le banquet du Royal literary fund. Il s'est acquitté de cette tâche, nouvelle pour un souverain, avec beaucoup de bonne grâce et aux applaudissements d'une assistance aristocratique et lettrée, doublement flattée des compliments qu'elle recevait d'une bouche royale et dans sa propre langue. La fondation du royaume de Belgique a nécessairement défrayé les compliments et félicitations qu'on a échangés; mais le nom même de la France ne figure ni dans la dissertation de M. Disraeli, ni dans la réponse du petit-fils de Louis-Philippe.

Musurus, qui cherche à se faire bien venir à Tambassade de France, m'a témoigné sa surprise de ne m'avoir pas rencontré. Je lui ai répondu : a Je ne puis m'étonner qu'on ait oublié le représentant de la France dans les invitations du banquet, puisqu'au banquet on a bien oublié la France elle-même, y)

Tant pis, c'est un mot, et les diplomates ne doivent pas passer pour en faire ; mais je suis furieux contre le roi des Belges.

Londres, 14 mai 1872

Hier soir, j'ai été présenté à l'impératrice-reine (1) : c'était en plein public, à Prussia-House. Foule de rois et de princes, cercle. Grand silence à mon apparition. La reine, belle parleuse, ne s'arrête pas, môme pendant qu'on change son auditeur; le discours passe de l'un à l'autre, sans point ni virgule. Elle me témoigna le regret très vif de n'avoir pas rencontré le duc de Broglie qu'elle désirait connaître depuis si longtemps; elle avait été tout exprès cà Coppet. et Madame, je lui ferai part des regrets de Votre Majesté. » Puis elle se plaignit du mauvais temps et de la pluie, ti Madame, la pluie calmera la mer pour le passage de Votre Majesté, n Ainsi finit ce mémorable entretien. C'était bien le cas de ne ne pas faire de mot, et je m'en suis tiré avec toute la bêtise voulue.

La seule chose amusante était une musique qui res-

(1) L'impératrice d'Allemagne était venue faire une vUU.«. ^'^ Angleterre.

semblait à un robinet lâché en bas de Tescalier. Goutte à goutte, une distillation de fausses notes.

Londres, 25 mai 1872.

J'ai passé hier une journée noyé dans la verdure (1). Rien n'égale la fraîcheur, l'éclat, l'harmonie de ton de la campagne anglaise, surtout quand ce produit du brouillard brille sous un premier rayon du soleil qui revient enfin. Partout des arbres d'une vigueur et d'une vétusté extraordinaires, avec un magnifique étalage de branches, un tapis courant par-dessous, vert sur vert; cela monte et descend en croupes arrondies à perte de vue; la Tamise met une ligne d'argent au fond du tableau. Je n'étais qu'à 20 milles de Londres, je me suis cru à 200 lieues de sa fumée et de son bruit. Quel repos ! et toutes sortes de chants d'oiseaux dans les branches et dans l'air, une symphonie pastorale, peu d'habitations et encore moins d'habitants. Une grande ferme de 20,000 francs de rente, qui marche tout seule; une locomobile fait toute la besogne; elle laboure, sème, fauche, coupe, hache, bat, rentre les récolles; il n'y a qu'à changer un peu, de temps en temps, les accessoires et à laisser faire. Le fermier est un respectable gentilhomme avec un chapeau rond ; sa femme se tient dans son parloir, avec des fleurs dans sa jardinière devant la fenêtre, les envois de la «rci£/ating library sur la table; piano au fond, et des miss avec des incisives de rongeur. Je ne dis pas qu'un peu de chaume, un peu plus de pêle-mêle de poules fami-

(1) Visite à Vun des domaines de la comtesse Waldegrave.

lières, de bœufs attelés, un peu moins de correction et de netteté partout n'auraient pas ajouté au pittoresque. Oh ! qui me rendra la campagne rustique, où les bêtes du bon Dieu sont chez elles!

Mes hôtes, très agréables, sont réfugiés dans un pied-à-terre auquel ils ne peuvent donner que quelques jours dans Tannée : une ruche composée de pièces et de morceaux, sans caractère ni ancienneté; un jardin coupé au hasard au milieu de la prairie qui le continue à perte de vue. J'ai trouvé làHayward, le conteur breveté, Tintermédiaire de tous les hommes politiques, la providence des diplomates; Beaulieu (1), qui m'a lu les lettres humoristiques qu'il écrit pour amuser le prince de Galles; lord Norreys (2) et sa femme : le mari s'est converti pour l'épouser; puis, Borthwick(3) du Morning Post : il a épousé une Clarendon, fine personne, l'esprit ouvert, cultivé, de l'agrément; un

Seymour, m. p J'oublie le reste de la table. J'ai

beaucoup causé avec Fortescue des princes, nos amis communs, dont les portraits remplissent sa campagne ; la Smalah y est aussi. Il paraît passablement ennuyé de la position du ministère. Les causeries des commissaires anglais mettent Gladstone en flagrant délit d'assertions erronées. Jamais on n'a vu pareilles maladresses en Angleterre et pareille disposition à continuer. Gladstone avait promis de rester et de veiller au grain : le voilà dans le pays de Galles.

(1) Ministre de Belgique.

(2) Futur comte Abingdon.

(3) Baronnet en 1880 et m. p. Lady Borthwick était née Listec^ nièce du comte Clarendon.'

Londres, 28 mai 1872.

La journée d'hier (J) a été fort belle, mais il n'y a rien qui réjouisse le cœur à voir la société sens dessus dessous. C'est le jour de fête de tous les sens. On vend beaucoup de faux nez et de fausses barbes à l'usage des ivrognes de circonstance qui gardent quelque vergogne. On boit, on mange à deux joues pleines. Le grand luxe est de mettre une nappe sur sa voiture, de s'attabler et de s'empifrer devant les meurl-de-faim. Ceux-ci ramassent et volent les miettes. L'espace laissé libre par les voitures et les chevaux est rempli de bâtons et de flèches qui se promènent dans l'air; tant pis si vous tombez dans un de ces jeux nationaux. Pour le fusil, on a obtenu qu'on tirerait dans un grand tube; il y a moins de mérite à atteindre le but, mais c'est moins dangereux. Je ne parle pas des chevaux et du jeu. Perché à la hauteur d'un troisième étage, sur le toit de la grande tribune, je n'ai vu que l'ensemble, mais l'espace était encore plus grand que la foule. Dans cette description un peu courte du derby daj/j n'oublions pas des myriades de tentes à ciel ouvert qui couvrent la plaine et le hill (2) : ce sont des chiflons attachés à quatre baguettes et qui volent au vent; à côté, tout ce que la boue de Londres nourrit de plus sale et de plus déguenillé, qui dit à tout venant : Acco^ modation, very good accomodation. C'est le triomphe de la pudibonde Angleterre. Rien à dire quand on

(1) La course annuelle du derby.

(2) Monticule,

entre dans Tenceinte convenue, juste entre quatre tables servies sur les toits des voitures.

Au retour, c'était une immense soûlerie que nous avons laissée derrière nous, en partant avant la fin.

Londres, 2 juin 1872.

Je crois que le traité de Washington est à Feau et le ministère au fond de Teau; mais comment en feront-ils un autre? M. Disraeli dit juste quand il compare M. Gladstone et ses collègues qu'il voit en face de lui, au banc des ministres, à une chaîne de volcans dont les cratères sont éteints. Aucune hâte, d'ailleurs, de l'autre côté. Lord Derby déclare formellement que se» amis et lui attendent que le mouvement qui se fait dans le pays soit plus prononcé, et qu'ils n'entendent pas se mettre à la merci des radicaux et faire leurs affaires pour se maintenir au ministère. Quel dommage qu'il ait une si lourde et singulière prestance, une parole si embarrassée et si peu ailée ! On se représente bien ainsi un country-gentleman, mais le fils de lord Derby! Son programme d'opposition patiente, effective, plaît beaucoup moins aux conservateurs qu'aux membres du parti au pouvoir.

M. Gladstone inquiète les uns par les hardiesses de son esprit, les élans de son cœur ou les imprudences de son langage; il mécontente les autres par la hauteur ou la maladresse de ses procédés et les abus de pouvoir dans lesquels il paraît se complaire. J'ajoute que, toutes les fois que je l'entends, je suis ^ci\v3» V^ charme de cette parole facile, ricVie, owdL\Aa.w\ft, ^^ ^^^

organe harmonieux, de cette belle et claire prononciation, de cette élocution et de ce regard mobile qui suit, cherche et surveille chacun des auditeurs, sans permettre que son attention échappe un moment ; mais j'ai bien du mal à suivre sa pensée à travers tous ses méandres, ses incidents, ses obscurités; je me demande parfois s'il la comprend toujours lui-même.

Hier soir, le dîner des uniformes (1). Le mien entre le ministre du shah de Perse, qui m'a beaucoup amusé en me prouvant qu'avec le service obligatoire et les poor rates (taxes des pauvres) en Angleterre, l'Occident se faisait musulman, et le général Cust, Chamberlain^ vieillard fort agréable, plein de sympathie pour la France et appréciant à leur juste valeur le comte de Paris et le duc d'Aumale. Une musique d'Offenbach à grand renfort de pistons brochait sur notre conversation. Diner assez court. La belle lady Castalia est ensuite apparue dans tout son éclat et sa grâce, et on a établi le courant d'air nécessaire à ses épaules nues. Pendant la soirée, le comte Bernstorf m'ahonoréde sa recherche et il m'a expliqué toutes ses croix dont une que Bismarck n'a pas. Un ami du Foreign m'a montré un escalier dérobé, par lequel j'ai pu m'échapper, le grand escalier étant occupé par les colonnes d'assaut de la foule. J'ai pu ainsi gagner Slafibrd-House, chez le duc de Sutherland, un peu avant minuit.

Ah! quel escalier! Je n'ai pas eu le temps de me faire un jugement sur l'architecture, mais quel vaisseau! c'est plus que royal. Avec cela une duchesse de

(i) Dîner chez lord Granville.

Sutherland qui a dû être plus belle encore que le palais qu'elle habite. Le possesseur de tous ces trésors, quand il montait cet escalier qu'un bataillon pourrait gravir de front devait aisément penser qu'un homme ne vaut pas un autre homme. Les grands appartements étaient fermés, on ne voyait donc pas les trois millions de peintures qu'ils contiennent; mais, à première vue, il y avait bien en bas pour cinq cent mille francs de croûtes, portraits, water-colours , lithographies ornées de cadres, sans doute de grande valeur, mais on n'y voyait pas bien et je n'ai fait que traverser pour arriver à minuit et demi chez M. Gladstone. Où allonsnous ? C'était dimanche, et il y avait encore une vingtaine de personnes, il est vrai, tous diplomates (1).

EXTRAITS DES NOTES

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