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CHAPITRE V

A LA COUR DE l'ÉLEGTEUR PALATIN

A la suite des divers incidents qui marquèrent le séjour de Blond el à Mayence, l'état de guerre avait été déclaré entre l'Empereur et la France. Le roi de Prusse, comme prince du Saint-Empire, ainsi que Georges II, en sa qualité d'Électeur de Hanovre, durent fournir un contingent à l'Autriche. Il en fut de même de la Russie, à titre de puissance auxiliaire de l'Empereur, bien qu'elle ne fût cependant pas ouvertement en guerre avec la France. Les opérations furent portées à la fois sur le Rhin et en Italie. Mais ce fut surtout de ce dernier côté que fut dirigé, sous les ordres du maréchal de Villars, le principal effort de la campagne. L'armée du Rhin avait à sa tète le maréchal de Berwick, et la prise de Kehl, comme on sait, avait ouvert le passage du fleuve. Dès les premières hostilités, Berwick ayant eu la tête emportée par un boulet au siège de PhiUppsbourg, le commandement passa au maréchal de Noailles (I), et en

(1) Adrien-Maurice, duc de Noailles, né en 16T8, mort en 1766.

second à M. d'Asfcld (1). Presque aussitôt après, le maréchal de Noailles fut à son toui- envoyé à l'armée d'Italie et remplacé sur le Rhin par le maréchal de Goi[{ny (2). Faut-il attribuer à ces changements successifs dans la direction des troupes l'absence de discipline dont fit preuve à cette époque une partie de l'armée? Ce qui est certain, c'est que le territoire du Palatinat fut l'objet de déprédations sans nombre et de regrettables ravages. Les Français, d'ailleurs, ne furent pas les seuls auteurs de ces excès; les Impériaux en eurent leur part, excités qu'ils étaient contre l'Électeur, qui n'avait pas voulu se ranger de leur côté. Ces abus, malheureusement trop fréquents en temps de guerre, motivèrent forcément une infinité de réclamations, et c'est surtout en vue de leur règlement que Blondel fut envoyé à Mannheim. Il devait aussi pourvoir au ravitaillement de l'armée. Mais son inexpérience des questions militaires, notamment de tout ce qui avait rapport aux subsistances et au « bienvivre " des troupes pendant l'hiver, l'avait fait hésiter un moment à accepter une telle responsabilité. Son neveu, M. du Theil (3), finit cependant par l'y décider; mais, avant de partir, il jugea utile au succès de sa mission de se mettre au courant de ces diverses

(1) Claude-François Bidal, iiMi-ijuis d'AsTeld, né le 2 juillet IGO", mort le n mars 1143

(i) François de Fratt(|uelot, comte, puis dun de Coi(;iiy, né le KJ mars 1H"0, mort le 18 décembre l'ôO.

(3) Il s'agit sans doute ici du tils du diplomate Jean-Gabriel de La Porte du Theil.

questions dans les bureaux de la guerre, et il y parvint.

Cette mission, d'ailleurs, avait encore un autre objet. Comme il l'avait fait à Mayence, il devait continuer à renseigner les commandants d'armée sur les mouvements de l'ennemi.

Au mois de janvier 1735, il se mit en roule. Son voyage fut des plus pénibles . « Les chemins sont impraticables par les pluies qui tombent depuis un mois, écrit-il à Chauvelin (1). J'ai resté une nuit dans les boues, et hier, étant parti à six heures du matin de Château-Thierry, je fus heureux d'y pouvoir retourner coucher le soir, ma berline ayant été embourbée dès dix heures, et n'ayant pu la retirer qu'à six heures du soir. Je n'ai pu faire aujourd'hui que cinq lieues, quoique ayant à ma voiture douze et quatorze chevaux. Enfin, les boues sont telles qu'une charrette sur laquelle il y avait trois invalides ayant versé près d'ici, il y en eut un qui s'est noyé dans la boue. »

En dépit de cet état lamentable des routes, Blondel finit cependant par arriver à Strasbourg, où il reçut l'hospitalité du maréchal du Bourg, son vieil ami. Peu de jours après, il se rendait à Mannheim, qui, par suite de la déclaration de neutralité de l'Électeur palatin, était devenu un centre très fréquenté par les officiers de l'une et l'autre armée.

La France était restée longtemps sans représentant

(1) Aff. étr., Palatiuat, t. 44, fol. 7.

dans ce pays. Son dernier envoyé, M. de La Marck (I), avait quitté le Palatinat en 1716, peu de temps après la mort de l'Électeur Jean-Guillaume, et, depuis, les fonctionnaires de l'Alsace avaient pourvu à l'expédition des affaires. Au moment de l'arrivée de Blondel à Mannheim, le Grand Électeur s'appelait Charles III Philippe de Neubourg (2). Malgré ses soixante-quatorze années, il n'en était pas moins d'humeur gaie et homme de plaisir. De petite taille et le visage plein, il tremblait quelque peu cependant, et ses jambes étaient mal assurées (3). Indisposé par la politique à double jeu de la maison d'Autriche, il s'était retourné vers la France, qui semblait devoir accueillir ses ouvertures, mais ne voulait le faire qu'à bon escient. D'accord avec la Bavière, il avait signé en 1729 le traité de Marly, par lequel, en échange de sa neutralité en cas de guerre, la France lui garantissait la succession des duchés de Berg et de Juhers. A la Diète, il s'était en conséquence opposé à la Pragmatique, et, au moment où la guerre contre l'Autriche venait d'être déclarée, il conserva effectivement la neutralité à laquelle il s'était engagé.

(1) Louis-Pierre-Engilbert lie La Marck, né en 167-4.

(2) Il ttait le septième Kis île l'Elccl'ur Phili|)i)e-Guillaiinie, né le 4 novembre 1661, du second mariage de ce |iriace avec Kli^abeth-Amél'e-Madeleine de Hesse-Darmstadi La mort de son frère Jean-Guillaume lui donnai l'Electorat, le n juin 17 Hj II mourut le 31 décembre IU'I. Avec lui séieiguil lu maison palatine de Neubouq;.

(3) Voir Mémoires du prince Emmanuel de Çro)-Snlre [Revue d'histoire diplomatique, 1894).

Ses ministres étaient au nombre de sept. Cinq d'entre eux, comme il l'avoua à Blondel, tenaient pour l'Autriche. Cependant il suivait plus volontiers l'avis des deux autres, à ce moment plus favorables à la France : le baron de Sickingen, grand chambellan, et le chancelier de Halberg.

Le baron de Sickingen, dont il appréciait la droiture et le dévouement, était devenu son i< ami de confiance ». C'était un homme doux, aimable, ayant de l'esprit, honnête et de belle figure (1). Cependant l'amitié qu'il portait à son maître l'empêchait trop souvent, « dans la crainte de lui causer des chagrins capables d'altérer sa santé », de lui dévoiler toutes les intrigues dont sa cour était le théâtre (2) .

Celui qui dirigeait véritablement les affaires était le chanceher de Halberg, au visage plein et coloré, et dont le caractère était réservé et même assez dissimulé (3). Si l'Électeur avait une foi absolue dans son habileté, il n'était pas aussi convaincu de son désintéressement et de sa probité. On prétend même qu'il ignorait ou faisait semblant d'ignorer les moyens dont il s'était servi pour s'enrichir (4) .

Au nombre de ceux qui avaient de l'influence sur

(1) Mémoires du prince de Croy-Sotre, déjà cités.

(2) Voir les Instructions du Roy a\i sieur marquis de Tilly, brigadier des armées de Sa Majesté, allant en qualité de sun ministre près l'Electeur palatin, 20 décembre 1740 (Aff. éfr., Palatinat, t 54, fol. 383 et suiv.) Ce fut lui qui succéda à Blondel daus le poste de Mannheim.

(3) Mémoires du prince de Croy-Solre, déjà cités.

(4^ nid.

l'Electeur, nous ne devons pas oublier le P. Seedorff, son confesseur, appartenant à la Coinpajjnie de Jésus, « intrijjant, dit Blondel, très ambitieux et grand Tartuffe » .

Le prince héréditaire était à ce moment âgé d'une quinzaine d'années, et portait alors le titre de duc de Sulzbacli; il était grand, sec, extrêmement froid et sérieux ; son visage était marqué de la petite vérole (1).

L'Electeur avait épousé secrètement, à l'exemple de Louis XIV, la comtesse de Taxis, qui ne paraissait à la cour que sous la dénomination de grande maîtresse des trois princesses palatines, petites-filles du souverain (2) . Six mois avant l'arrivée de Blondel, elle avait cessé d'exister (3). Entièrement dépourvue de goût, elle habillait les princesses comme on le faisait au temps de sa jeunesse. " Elles étaient effectivement coiffées à la vieille mode, chargées de rubans brodés en or et en argent ; elles avaient des corps qui leur montaient jusqu'au menton, ce qui les défigurait. L'Élec-

(1) Charles-Théodore de Pdlatiaat-Sulzbach avait dix-huit ans à la mort de Charles- Phili|)[je, auquel il succéda le 31 décembre n4"2. Ce fut un des princes les plus cultivés du dix-huitième siècle U mourut en 1799.

(2) Marie-lvlisabeih-Augusle, uée le ti" jamier 17:21, qui épousa en 1742 son cousin Charlcs-Philip|)e de Sul/I)ach; Aiiiélie-Marie-Aune, uée le 22 janvier 1722 et mariée plus tard au duc de iîavièrc; Anne-Louise, née le 12 j'iin 1723. Ces trois princesses avaient une sieur cadette, Françoise-Dorolhée-Christiiic, née le là juin 1721. (Moreiii, Dict. Itistoriijue. t. II, p 198 )

(3) L'Llecteur était veuf pour la troisième fois. Sa première femme, Louise- Charlotte dt; Hadziwil, (pi'il avait épousée en lli^'S, alors qu'elle était veuve du margrave Louis de ISrandebourg, était iiiorle en 11)95. Remarié en 17(11 avec Thérèse-Catiierine, Klle de Jùseph-(;harlcs, prince de Lubomirski, il avait perdu sa seconde feinme en 1712. Art do vcrif. les datfs, t. JIl, p. 329.)

teiir m'ayant demandé, dit Blondel, comment je les trouvais, je lui répondis : " Parfaitement bien quant à " leurs personnes et à leurs figures » , mais je ne lui dissimulai pas t(ue je ne pensais point de même pour leurs ajustements. Sur quoi, m'ayant demandé comment y remédier, je lui dis qu'il fallait faire venir de Paris une poupée, pour prendre la mesure de la taille de chaque princesse, pour leur faire des corps, et ordonner qu'on envoyât pour chacune des garnitures complètes en blonde, comme cornettes, fichus, engageantes (1) , etc. , et indiquer pour chacune les couleurs qu'elles désiraient par préférence pour les rubans; suivant leur gofit et leur teint, il désigna la couleur de rose pour l'une, le bleu pour la seconde, et le citron pour la troisième, et me chargea de la commission, que je donnai à Mlle Duchappe, alors la plus fameuse marchande de modes, ce qu'elle exécuta au mieux, de manière que, lorsque les princesses parurent la première fois avec ces ajustements, toute la noblesse voulut me charger de pareilles commissions. Comme j'étais surchargé d'affaires, je me bornai à leur indiquer Mlle Duchappe, qui fournit cette année-là pour plus de 100000 francs de ces ajustements, tant pour cette cour que pour celles des environs, savoir Wiirtemberg, Baden- Durlach, Spire, Briikshall, Darmstadt, Worms et Mayence. »

(1) Nœuds de rubaus que les femmes portaient autrefois au cou.

« Au premier bal que l'Électeur donna, il me demanda comment je trouvais que ces princesses dansaient. Comme il aimait les plaisanteries et que j'avais remarqué que, dans leur menuet, elles tenaient leurs mains sur leur ventre, je lui répondis qu'elles formaient bien leurs pas de menuet, mais que je prévoyais qu'elles ne perdraient pas leur honneur, puisqu'elles le tenaient à deux mains.

« Après avoir beaucoup ri de la remarque, il dit à ces trois princesses de passer dans le cabinet avec moi et qu'il m'instituait leur gouverneur; elles furent fort étonnées de ce que mon premier propos fut de leur faire lever les deux bras comme si elles allaient être mises en croix, et le second de les laisser baisser perpendiculairement à leur côté; ce qu'ayant exécuté, je leur dis que leurs bras en dansant devaient être dans cette attitude; et revenant danser au bal, l'Electeur leur trouva plus de grâce, et toutes les dames danseuses suivirent leur exemple. »

Cependant Blondel n'était pas venu à Mannheim pour faire danser les petites-filles de l'Électeur ou pour aviser à l'élégance de leurs toilettes.

La première affaire dont il eut à s'occuper était relative à une demande de rations pour la cavalerie; il lui fallut discuter longuement avec l'Électeur luimême sur leur nombre et sur leur prix, et après avoir, en fin de cause, obtenu ce qu'il demandait, il dut en surveiller la répartition.

Vinrent ensuite les conférences nécessitées parles demandes d'indemnités réclamées à la France, en raison des dommages causés par ses troupes. Jusqu'à l'arrivée de Blondel, on n'était pas parvenu à s'entendre sur ce point, et « on l'attendait comme le Messie (1) ». A peine fut-il installé, que les négociations commencèrent. « Je me rendis, écrit-il, le jour indiqué pour la conférence, chez M. de Sickingen, qui en était président. J'y trouvai une longue table couverte d'un velours vert galonné d'or, une écritoire d'argent avec tous ses accessoires, et, par manière de plaisanterie, je dis à ces messieurs : " Voilà un « meuble qui ne nous servira pas. » Il y avait huit fauteuils égaux, et une espèce de tabouret pour le greffier, et une pile de papiers, de la hauteur de cinq pieds, qui étaient les procès-verbaux de tous les villages fourrages, certifiés véritables par serment, par les curés, les baillis, les sous-baillis et les greffiers. C'est ainsi que ces sept ministres étaient fortifiés et armés. Pour moi, je n'y portai qu'un simple petit colombat (sic), avec un petit morceau de papier dedans de la même grandeur. "

Blondel commença par faire, devant l'assemblée, un exposé complet de la question, en distinguant les diverses fournitures faites en nature, les chariots et corvées, les fourragements faits par les troupes pen-

(1) Lettre sans signature, datée de Maonheim. {Aff. étr., Palatinat, t. 44, fol. 133.)

dant la campajjne, et ce qui concernait les quartiers tl'liiver. Il déclara ensuite que le roi de France voulait appliquer aux sujets de 1 Electeur le uK^me traitement qu'à ses propres sujets, et fit seulement observer que, si l'on s'en rapportait à cette pile de procès -verbaux, en additionnant le nombre des arpents de terre dont ils faisaient mention, le Palatinat serait plus grand que la France.

A l'issue de la première conférence, il se rendit, comme à son ordinaire, au palais, pour faire la partie de quinze de l'Electeur. « Dès que ce prince m'aperrut, dit-il, il vint à moy, et, d'un air tl'intéret, il me demanda si je ne m'étais pas ennuvé à la conférence; je lui répondis qu'au contraire je m étais beaucoup amusé, parce qu'elle me mettrait incessamment à portée de contribuer à sa satisfaction. Sur quoy, il me demanda combien je lui accordais. Je lui répliquai : tout ce qu'il me demandait, mais à condition qu'il m'accorderait cinq ou six cents arbres de ses forêts. Il me dit que je pourrais en prendre mille. Moy, j'ajoutai qu'il fallait y joindre deux mille aunes de cordes, pour faire pendre les gens qui, par leur serment, avaient manqué à Dieu et à lui, par la fausseté de leur témoignage. Il me répliqua avec colère qu'il n'avait point de fripons chez lui. J'aperrus alors que ses ministres entraient. Je dis à l'Electeur que je me référais entièrement à leur rapport. Il alla les joindre dans une embrasure de fenêtre, où il resta une bonne

heure, après laquelle, s'approchant de moy, il me dit avec douceur et bonté : « Donnés-moy moins et ne u faisons pendre personne. »

Blondel parlait à bon escient et, de son côté, l'Électeur n'avait-il pas quelques bonnes raisons de prêcher l'indulfjence? Trois jours avant la conférence, n'avaitil pas cherché à corrompre son interlocuteur? Un sieur Baud, trésorier de commissariat (1), s'était en effet présenté chez Blondel, sous prétexte de lui rendre compte de ce qui se passait à l'armée ennemie. « Après quoy, dans la conversation, dit celui-ci, il s'étendit beaucoup sur la générosité de l'Électeur, et, après bien des phrases, il finit par me dire qu'il était persuadé que l'Électeur me donnerait 5 pour 100 de la somme des dédommagements que je lui procurerais. Je lui répondis froidement que nous ne connaissions point en France cette manière allemande, et que certainement il ne lui en coûterait seulement pas la feuille de papier sur laquelle il me donnerait quittance. Le surlendemain, il revint encore, et, après divers propos en éloges sur l'Électeur, il me dit qu'il était persuadé que S. A. E. me passerait 10 pour 100, que je pouvais en être sûr. Je lui répliquai avec vivacité et fureur que les ministres du Roy étaient incapables de pareilles bassesses, et que, si je le crusse fondé à m'en faire la proposition, je le ferais

(1) Le Commissariat, eu Allemagae, avait quel(jiie analogie avec ce qu'on appelait en France le Trésor extraordinaire des guerres.

passer par les fenêtres, s'il ne^jagnait promptement la porte; alors, se jetant à mes genoux, il me demanda pardon et me confia qu'il avait été autorisé aux deux démarches qu'il avait faites, non seulement par les ministres, mais par F Électeur lui-même, ce qui m'amusa, me faisant connaître le génie de la nation. Je le chargeai simplement de rendre compte à 1 Électeur et à ses ministres de mes vivacités. «

Ce qui ne manque pas d'un certain piquant, c'est que Blondel, lorsqu'il en rendit compte à Chauvelin, ne fut pas félicité outre mesure de l'intégrité de sa conduite : « Vous ne serez jamais qu'un gueux, lui dit le ministre; je vous ai mis dans un poste où vous pouviés vous enrichir, et vous n'avez pas sçu en profiter. »

Il semble que cette repartie un peu trop franche éclaire d'un jour inattendu les mœurs administratives de l'époque.

Par bonheur pour Blondel, les conversations de palais entre l'Électeur et lui ne roulaient pas toujours sur cet éternel sujet des dédommagements. Le prince lui demanda un jour, à l'improviste et en plaisantant, si le cardinal de Fleury avait encore « des velléités de jeunesse et de tempérament" . " Sur quoy, dit Blondel, il me confia qu'il avait reçu une lettre de Son Éminence, qu il ne me montra pas, par laquelle il l'exhortait à se remarier, et il ajouta, qu ayant soixante-quator/.e ans, je pouvais mander au cardinal

qu'il y consentait volontiers, pourvu qu'il lui envoyât une princesse toute grosse. »

On peut se demander si cette prévoyante sollicitude de Fleury pour le bonheur de l'Electeur ne cachait pas quelque intention politique. En l'absence de toute postérité, en effet, la maison de Neubourg, si attachée à la France, allait s'éteindre en la personne de l'Electeur, alors que le duc de Sul/bach, l'héritier présomptif, semblait incliner vers l'Autriche.

Les occasions n'auraient d'ailleurs peut-être pas fait absolument défaut à l'Electeur palatin. Le landgrave de Kottembourg avait même fait demander à Blondel s'il y aurait quelque chance que Charles III Philippe épousât sa fille, qui était sœur de la reine de Sardaigne (1) .

Cependant les conférences pour le règlement des indemnités suivaient leur cours, mais on arrivait difficilement à s'entendre. L'Électeur palatin alla jusqu'à s'adiesser directement au cardinal de Fleury : « Je prends mon recours à Votre Éminence, — lui écrivit-il le 25 octobre 1733 (2), — pour qu'Elle ait la bonté d'exposer au Roy la misère de mes pauvres sujets de Palatinat, et le besoin extrême où je me trouve moimême... Malgré le bon ordre et l'exacte discipline que M. le maréchal de Coigny a fait observer, mes

(1) Lelire de Blondel à Chauveliu, l*"' mars 1735. {Aff- étr., Palatiaat, t. 44, fol 158 )

(2) Ajf. etr., Palaiinal, t. 45, fol. '276.

mallieureiix sujets ont souffert par le séjour d'une aussi nombreuse armée dans le Palatinat et par les fourrajjements qu'il a été inévitable d'y faire. »

En définitive, un long projet de dédommagement fut rédigé par Blondel, article par article, et communiqué à Chauvelin, qui l'annota et l'approuva. L'Électeur palatin y souscrivit de son côté. Sans entrer dans les nombreux détails que comportait une semblable négociation, nous nous bornerons à dire que l'accord qui intervint, après bien des pourparlers, fixait à deux millions de livres l'indemnité consentie par la France (1).

En témoignage de sa satisfaction, l'Electeur offrit un jour à Blondel une bague de grande valeur, que celui-ci ne voulut pas accepter. Mais, quand la partie de quinze fut terminée, l'Electeur s'approcba de lui, en présence de toute sa cour, et, faisant semblant d'admirer ses dentelles, il glissa la bague dans son jabot. Gomment refuser un présent ainsi offert? Le ministre de France s'en tira par une plaisanterie, il dit à l'Electeur qu'il avait violé le droit des gens, et qu'il en rendrait compte au Roi. Blondel 1 en informa en effet; il reçut l'autorisation d'accepter la bague, et le Roi, de son coté, lui envoya une gratification de 4000 livres.

La France, voulant se montrer large jusqu'au bout,

(l)\oy. Pièces justificatives, n" 10, la (|uiltauce doiiuéo par l'Electeur paliiliii

A LA COOR DE L'ËLECTEOR PALATIN 209

fit remettre, en dehors de la somme qu'elle paya à l'Électeur, 300000 livres au baron de Sickingen, et 150000 au baron de Halberg, sous prétexte de régler directement avec eux les dommages que leurs propriétés privées avaient dû subir.

Ce ne fut pas tout, car, plus tard, à la veille de la conclusion de la paix, le cardinal, pour récompenser les services que lui avaient rendus le baron de Sickingen et le baron de Halberg, donna au premier l'abbaye de Saint- Arnoul de Metz, qui valait 30000 livres de rente, et il récompensa le second par une abbaye de 6 000 livres de revenu accordée à son fils, qui était d'Église.

Et pour qu'on ne vît pas dans ces libéralités le prix du traité en préparation, le cardinal avait résolu de les tenir secrètes jusqu'à nouvel ordre. Cependant l'Électeur en fut informé et il en voulut remercier luimême le cardinal. « Il est très consolant pour moi, lui écrivit-il (1), d'apprendre que le contentement de Sa Majesté Très Chrétienne, pour l'exactitude avec laquelle j'ai rempli les engagements que j'avais pris avec la France, est montée au degré de vouloir même en récompenser les barons de Sickingen et de Halberg, comme les deux ministres qui ont eu le plus de part à mes affaires: je ne puis disconvenir qu'instruits de la droiture de mes intentions, ils ont dirigé

(1) Ledre du 7 septembre 1737. (Aff étr., Palatinat, t 48, fol. 11.)

leurs conseils de la façon la plus conforme à mes intérêts, au bien public et à l'obligation de mes engagements. "

Appelé à renseigner le marécbal de Coigny sur les mouvements des troupes ennemies, Blondel fut obligé d'organiser à Mannbeim un service d'espionnage. A cette époque, l'espionnage de guerre était considéré comme une nécessité absolue. L'infamie du métier était relevée par les dangers auxquels s'exposaient ceux qui en étaient chargés. Les cartes géographiques étaient d'ailleurs si incomplètes alors, qu'il fallait bien recourir à des renseignements particuliers, pour connaître la topographie des lieux occupés par l'ennemi. Aussi chacjue armée comptait-elle, en temps de guerre, un certain nombre d'espions enrégimentés en corps spéciaux.

Blondel dut, en conséquence, choisir des individus de rangs et de catégories différents, chargés de lui communiquer leurs observations sur les campements, 1(S déplacements, les magasins, les fourrages, les fours, les pontons, ou les hôpitaux, enfin sur tout ce qui concerne l'élat d'une armée.

C'étaient, pour la plupart, des vivandiers qui achetaient des marchandises à Mannbeim et allaient les revendre aux Impériaux. Leur rétribution était modique : ils ne recevaient que 50 livres par mois. Mais c'était surtout l'Llecteur palatin lui-même qui, dans sa conversation avec Blondel, lui communiquait les

renseignements qu'il tenait de ses différents ministres résidents à Vienne, à Dresde, en Bavière, à Ratisbonne, à Stuttgart.

Un espion d'un genre très particulier s'offrit à lui. Voici dans quelles circonstances. Le roi de Prusse, si amateur, comme on sait, de grenadiers de haute taille, cherchait à se les procurer par tous les moyens, et il avait chargé un de ses capitaines, le baron de Radek, neveu du prince Dessau (1), de se rendre àMannheim, pour essayer de lui en trouver dans les deux armées. Cet officier fit en sorte d'être présenté à Blondel, et lui demanda un passeport, sous prétexte d'aller à Landau rendre visite à la fille d'un commissaire des guerres, dont il se disait amoureux. Il partit avec son passeport; mais Blondel, ayant appris par le maréchal de Coigny que l'amour ne jouait aucun rôle dans ce voyage, et qu'il s'agissait, en réalité, pour le baron de Radek, de recruter pour son Roi des hommes de haute stature, lui reprocha vivement, à son retour à Mannheim, de l'avoir trompé. Le baron, tout confus, se jeta à ses genoux en s'excusant, et lui proposa de lui servir d'espion, pourvu qu'il lui accordât le droit de recruter quatre hommes seulement en France, tant il était désireux de satisfaire la passion de son maître pour les hommes de haute taille. On tomba d'accord ;

(I) Guillaume-Gustave, priuce d'.Anhalt-Dessau, aé le 20 juia 1609, fut fait lieutenant général de l'année prassienni; ea 1732. (MoRBRi, Dict. historique, t. I, p. 95 et 96. j

212 UN DIPl.OMATE AU DIX-HUITIEME SIECLE

un contrat fut signé et approuvé à Versailles. Il fut convenu que le baron resterait à l'armée autrichienne et, comme il écrivait chacjue jour au roi de Prusse tout ce qui se passait à celle du prince Eugène, il devait écrire en double et mettre près du cachet, sur l'une des deux lettres, une petite croix indiquant qu'elle était pour Blondel. Ce duplicata pouvait s'expliquer, le cas échéant, en disant qu'on avait voulu prévoir ainsi la perte de l'un des deux exemplaires.

Néanmoins la permission d'enrôlement qui avait été accordée au baron de Radek lui fut bientôt retirée, parce qu'il en avait abusé, en recrutant en Lorraine et dans les Vosges un nombre d'hommes supérieur à celui qui avait été fixé; il n'en continua pas moins son service d'espionnage.

Pendant toute la campagne, il y eut forcément à Mannheim un continuel va-et-vient d'officiers de tous grades. Blondel en reçut un grand nombre à dîner et à coucher. De son côté, l'Électeur palatin l'avait prévenu que, sur son indication, vingt-cinq de ces officiers seraient invités chaque jour à la table du maréchal de sa cour, et que, lorsque le maréchal de Goigny, les lieutenants généraux ou les princes viendraient à Mannheim, il désirait en être averti, afin que, ce jour- là, il dinât en public avec eux. En outre, quand l'Électeur ne dînait pas en public, Blondel faisait inviter à sa table les capitaines, les heutenants, les sous-lieutenants et les cornettes pour leur

faire honneur, et il recevait chez lui les lieutenants généraux, maréchaux de camp, brigadiers et colonels. Pendant toute la campagne, il y eut dans sa maison table ouverte de vingt couverts, où prirent place tour à tour le prince d'Isenghien (1), le comte de Saxe (2), le comte de Bavière (3), M. de Béranger, M. de Richelieu, M. de Vallière (4), les princes de Bauffremont (5), MM. de Belle-Isle, le duc de La Force (6) et autres.

Ces invitations de l'Electeur étaient un hommage rendu à l'armée du Roi; elles permirent ainsi à Blondel, dont les appointements s'élevaient seulement à dix-huit mille hvres par an, de modérer sa dépense.

Le représentant de la France eut alors une aventure assez étrange, qui sauva peut-être l'armée d'une ruine complète. Au commencement du mois de septembre de l'année 1735, il reçut une lettre sans signature, dans laquelle une femme prétendait avoir à lui com-

(1) Louis de Gan»), de Mérode et de Montmorency, prince d'Isenghien et de Masmines, comte de Saint-Empire, de Vianden, de Midelbourg, etc., né à Lille en 16-8

(2) Le comte de Saxe, le futur maréchal de Saxe, né à Dresde, le 19 octobre 1696, mort le 30 novembre 1150.

(3i Emniauuel-François-Joseph, dit le comte de Bavière, mar{[uis de Villacerf, lieutenant général des armées du Roi. fils naturel de Maximilien-Marie-Emmanuel, Électeur de Bavière, frère naturel de Charles-Albert, le futur Empereur Charles Vil; il fut tué à la baiaille de Lawfeld, eu \14'.

(4) Florent-Jean de Vallière, né en 1667, lieuienant général des armées du Roi, directeur général des bataillons et écoles d'artillerie, mort à Paris en 1760.

(5) Louis de Bauffremont, prince d'Empire, lieutenant général et colonel du régiment de dragons de son nom (1712-1769), et Charles Roger, né en 1718, colonel de dragons et brigadier, son frère.

(6) Armand-Nompar, marquis de Caumont et marquis de La Force, devenu duc de La Force après la mort de son frère aîné, survenue en 1726.

214 UN DIPLOMATE AU D IX-H Ulï I EM E SIECLE

iiluniquer une chose de la plus haute importance, et l'invitait à se rendre le jour même, à huit heures du soir, place des Jésuites, à Mannheim, où il la trouverait seule, disait-elle, " vêtue de blanc, avec une noire. Dès qu'elle l'apercevrait, elle passerait à côté de lui, et tousserait; il devrait en faire autant, et, si on répondait également, ce serait la personne qui lui écrivait " .

Blondel n'attacha d'abord aucune importance à cette lettre; il en donna toutefois connaissance à l'envoyé de Bavière alors accrédité auprès de l'Electeur palatin, et il fut convenu qu'ils iraient ensemble au rendez-vous. Tout se passa de la manière indiquée : ayant dit tout d'abord qu'elle était Française et agissait uniquement dans l'intérêt de son pays, la dame raconta son histoire, " savoir, qu'elle avait été débauchée à Strasbourg pour le sérail du margrave de Baden-Durlach (1) ». Nous laissons ici la parole à Blondel : " Ce margrave, dit-il, était un prince d'un esprit supérieur, instruit dans toutes les sciences les plus abstraites, grand philosophe, souverain tolérant, très affable aux étrangers, et d'une conversation aussi instructive qu'amusante. Sa plus grande dépense était pour ses fleurs et pour son sérail. » Il poussait même fort loin ses prétentions de collectionneur. Ainsi, ayant appris qu'il existait en Hollande un oignon de tulipe

(1) Charles-Guillaume, né le 28 janvier 16"9, mon le II mai I"30 [Art de vérifier les dates, l. Ul, p. 362 et suiv.).

semblable à l'un des siens qu'il croyait unique, il fit exprès le voyage et, l'ayant effectivement trouvé, il l'acheta au prix de quatre mille florins, puis l'écrasa aussitôt sous son pied. " Ce prince avait un sérail composé de quatre-vingt-dix jeunes filles. Il choisissait celles à talent, parce que les unes jouaient du clavecin et de différents instruments; d'autres chantaient; d'autres étaient pour jouer la comédie, soit dans le comique, soit dans le tragique ; d'autres pour les habillements et les coèffures des actrices; d'autres pour ses plaisirs ; d'autres pour le servir ; car il n'y avait qu'elles qui l'habillaient et le servaient à table, et souvent, en été, toutes nues, plaisir qu'il donnait aux personnes pour lesquelles il prenait de l'affection, mais il ne permettait aucune familiarité avec elles. Son cabinet était environné de rubans de sonnettes de différentes couleurs et avec différents nœuds, pour faire venir les filles auxquelles il voulait donner quelques ordres.

« Son habitation ordinaire était à Karlsruhe (qui signifie maison du repos de Charles). C'est la situation la plus belle et la plus singulière qu'on puisse voir, au milieu d'une forêt; le château a une soixantaine de croisées, et, vis-à-vis chacune, il y a une allée à perte de vue dans le bois qui forme son parc, où le gibier est en abondance, surtout le chevreuil et les faisans, qu'on ne tire jamais, ce qui les rend famihers. Et le village est également percé vis-à-vis chaque croisée du

21fi HN DIPLOVÏATK An DIX-HUITIEME SIECLE

château par des rues tlont la continuité est dans la forêt, à perte de vue.

« Ce prince, en 1734, voyant ses États occupés par les armées, s'était retiré à Bâle avec dix de ses concubines les plus favorites, et avait confjédié les quatrevin^îts autres qui meublaient ledit sérail; ces dernières avaient pris le parti de venir au camp, et étaient convenues entre elles, que quarante resteraient chez les Autrichiens et quarante chez les Français, et que, tous les quinze jours, elles feraient la navette d'un camp à l'autre. »

La dame ajoutait « que son sort était meilleur que celui de ses compagnes, car le général Miiffling était devenu éperdument amoureux d'elle, et la comblait de bontés, de bienfaits et d'attentions, que l'entrevue qu'elle m'avait demandée avait autant pour cause la consei'vation de son amant, qu'elle craignait de perdre dans l'entreprise dont il allait être question, que le vif intérêt qu'elle portait à l'armée française.

« Elle entendait et parlait également l'allemand, disait-elle, mais, vis-à-vis de son général, elle avait toujours soutenu qu'elle ne l'entendait ni ne le parlait; par ce moyen, pour tout ce qu'on voulait lui cacher, on parlait allemand et elle avait la satisfaction d'en profiter sans même être soupçonnée. » « Elle me confia alors, continue Blondel, que son général avait reçu l'ordre, depuis quatre jours, de retenir tous les bateaux du Neckar et tenir ses troupes prêtes à décamper au

premier ordre; qu'il avait également reçu, depuis deux jours, l'ordre de bataille et communication du projet du prince Eugène. »

L'inconnue entra dans tous les détails de ce projet et des moyens qui avaient été arrêtés pour mettre l'Électeur palatin dans l'impossibilité absolue de se défendre, couper en deux l'armée dumarécbalde Goigny et l'acculer contre les montagnes en lui barrant la retraite : c'était la perte infaillible de l'armée française, de son artillerie, de ses pontons, de ses vivres et de tous ses équipages.

Pour rendre toute résistance impossible, les poudres de l'arsenal de l'Électeur avaient été vendues par trahison au prince Eugène, et remplacées dans les barils par du charbon pilé, avec un simple doigt de poudre à la surface.

Très ému de cette nouvelle, et sachant pertinemment, d'autre part, que plusieurs des ministres de l'Électeur étaient déjà acquis à l'Autriche, qui pouvait peut-être corrompre les autres et les entraîner de son côté, Blondel comprit qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Dès cinq heures du matin, il se rend chez le baron de Sickingen, encore au Ut, et lui annonce ce qu'il a appris, sans toutefois lui en indiquer la source. Le baron « fait un bond, comme si les ennemis eussent été à sa porte » ; il s'habille en hâte, et tous deux se précipitent chez 1 Électeur, aussi indigné qu'inquiet du projet du prince Eugène. On fait venir le gouver-

neur de la ville, et on lui ordonne d'aller immédiatement à l'arsenal, avec deux officiers de toute confiance, visiter sans affectation les barils de poudre et de revenir aussitôt rendre compte de son inspection. Le (gouverneur obéit et constata qu'effectivement les barils contenaient du charbon au lieu de poudre.

On prévient aussitôt le maréchal de Coigny, et toutes les dispositions sont prises, en vue de parer à celles du prince Eugène.

L'Électeur envoya dès le lendemain son grand maréchal de la cour, le comte de Beveren, témoigner sa surprise au prince et lui déclarer qu'au premier mouvement son maître sortirait de la neutralité, et ouvrirait les portes de Mannheim aux bataillons français campés autour de la ville. Ce prince, « avec son flegme ordinaire », se défendit d'avoir formé un pareil projet; à l'entendre, on avait abusé de l'Électeur, qu'il aimait tendrement. Mais, malgré ses dénégations, il donna contre-ordre à ses troupes; les mouvements déjà commencés furent arrêtés, et l'Électeur recouvra sa tranquillité. Trois gardes-magasins des poudres furent pendus.

La dame ne dit pas son nom et refusa toute rémunération pour le service exceptionnel qu'elle venait de rendre. Toutefois, Blondel fit venir de Francfort un nécessaire de toilette en argent, du prix de huit mille francs, que, sur les ordres de Versailles, il lui fit remettre, et qu'elle accepta.

Les projets du prince Eugène contre la ville de Mannheim se trouvant ainsi découverts, il fit prendre aux troupes autricbiennes la direction de Mayence, où elles rejoignirent l'armée du maréchal de Seckendorf (1), Mais les Prussiens ne les suivirent pas et s'organisèrent pour prendre leurs quartiers d'hiver. Les contingents russes (2) se préparèrent, de leur côté, à retourner dans leur pays.

« On compte, écrit Blondel au maréchal de Coigny (3), que les Prussiens ne tarderont pas à se mettre en marche, au grand contentement des paysans où ils font quartiers, auxquels ils prennent toute l'huile des lampes et les chandelles qu'ils peuvent attraper pour engraisser leur soupe. D'ailleurs, ils font de si grands feux que, bien que les poêles soient de fer, ils sont tous cassés, ce qui fait courir le risque d'embraser les villages; et, sortant de leurs chambres tout en sueur, ils se jettent et se baignent dans le premier ruisseau qu'ils trouvent, quoiqu'à demi-gelé. »

Sur ces entrefaites, le baron de Radek, qui fournissait, on s'en souvient, des renseignements militaires à Blondel, arriva tout à coup chez lui à cinq heures du matin, pour l'informer de la marche en avant du maréchal de Seckendorf. La veille, à cinq

(1) Frédéric Héron, comte de Seckendorf, né à Kœnigsberg en 1673. 11 inourut à Menselwitz en 1763.

(2) Ils étaient commandés par le comte de Lacy, d'origine irlandaise, qui mourut en 1751, âgé de soixante-treize ans.

(3) Aff. etr., Palatinat, t. 45, fol. 32-2.

heures du soir, tous les officiers avaient reçu l'ordre de se tenir prêts à marcher avec leur corps, le même jour à trois heures du matin, et le baron n'avait eu que le temps de copier à la « secrétairerie » du général Dessau, commandant le contingent prussien, les différentes routes que prendrait l'armée ennemie pour se rendre sur la Moselle. Il confirma la nouvelle que les Prussiens et les Russes ne les suivaient pas.

Blondel informa aussitôt M. de Goigny, à son quartier général d'Oggersheim, de la marche imminente de l'armée autrichienne. Le maréchal envoya sur-lechamp chercher M. Duverney, lui communiqua cette importante nouvelle, qu'il ne voulut pas croire, car, si elle était vraie, dit-il, le maréchal de Coigny aurait reçu plus de vingt courriers pour la lui annoncer. Il fut d'avis que c'était un stratagème du maréchal de Seckendorf, pour attirer les troupes françaises dans la montagne et s'emparer de Mannheim, puis de la Basse-Alsace. Blondel eut beau insister sur l'authenticité de ses renseignements et sur l'invraisemblance d'une feinte de la part du maréchal de Seckendorf, il ne parvint à convaincre ni M. Duverney, ni le maréchal de Goigny. Peu après, cependant, arriva le comte de Belle- Isle, qui commandait une réserve à l'entrée des défilés de la montagne. Le maréchal lui communiqua la nouvelle apportée par Blondel : Belle- Isle la trouva très vraisemblable; mais, comme le maréchal de Goigny et M. Duverney n'étaient pas

A LA CODR DE L'ÉLECTEUR PALATIN 22i

encore convaincus, Blondel retourna à Mannheim. A peine y était-il rentré, qu'un courrier du maréchal lui annonçait qu'il venait effectivement d'apprendre par ses propres espions la marche en avant de Seckendorf ; il le suppliait de revenir le voir à son quartier général, mais, les portes de la ville étant malheureusement fermées, Blondel ne put rejoindre le maréchal avant sept heures.

La rivalité des généraux en temps de guerre ne date pas de nos jours. Le maréchal de Coigny n'était pas l'ami du comte de Belle-Isle, très protégé par M. d'Angervilliers (1), alors secrétaire d'État de la guerre. Il redoutait donc que le comte ne remportât des succès militaires assez décisifs, pour que, grâce à l'appui de son protecteur, il fût élevé à la dignité de maréchal de France; dans cette crainte, il ne voulut mettre à sa disposition qu'un simple détachement de dix mille hommes, suffisant peut-être pour retarder la marche de Seckendorf, alors que Belle-ïsle en demandait le double pour pouvoir détruire totalement l'armée ennemie.

Quelques jours plus tard, le maréchal de Coigny prenait enfin la résolution de se porter sur la Moselle, pour barrer le chemin à l'armée autrichienne, après avoir mis le feu à son camp, où avait été rassemblée une énorme quantité de fourrages.

(1) Prosper-Nicolas Bauyn, seigneur d'Aûgcrvillicrs, mort au château de Marly, le 15 février 1740, à l'âge de soixaute-cinq aus.

Si vive que fût cette rivalité entre ces deux officiers, elle était cependant de moindre conséquence que celle qui existait entre Chauvelin et d'Angervilliers. En effet, quand, à son départ de Paris, Blondel alla, suivant l'usage, prendre congé de M. d'Angervilliers, celui-ci, pour faire pièce à Chauvelin, le pria de lui adresser directement toutes les nouvelles militaires. Blondel lui fit remarquer qu'il ne pouvait envoyer de rapports qu'au secrétaire d'État du département auquel il appartenait; mais, sur l'insistance de M. d'Angervilliers, très lié depuis vingt ans avec sa famille et qu'il voulait obliger, il lui promit de faire parvenir, chaque jour, à Spire au prince d'Isengliien, à Landau à M. de Jossau, et à Strasbourg au maréchal du Bourg, les nouvelles miUtaires qu'il adresserait au maréchal de Coigny, de sorte que M. d'Angervilhers, en écrivant à ces trois personnages, se trouverait par le fait aussi au courant que Chauvelin des détails qu'il voudrait connaître concernant l'armée. On se servit en effet de ce moyen, et toutes les fois que Chauvelin s'absentait momentanément de Versailles, d'Angervilliers ne manquait pas d'en profiter, à l'arrivée de l'ordinaire, pour porter bien vite au Roi les nouvelles qu'il avait reçues de l'armée du Rhin; et quand Chauvehn arrivait ensuite, pour les communiquer à son tour, Louis XV^ l'interrompait en lui disant : « J ai déjà vu cela; c'est la lettre de Blondel. »

Quoi qu'il en soit, dès le mois de juillet de la même

année, le cardinal, fatigué de cette guerre qui n'aboutissait pas, avait engagé des préliminaires de paix pardessus la tête de Chauvelin. Les premiers pourparlers avaient eu lieu par l'entremise d'un certain comte de Wied (1), possesseur de fiefs impériaux sur les bords du Rhin, lequel, étant soumis, à ce titre, aux contributions des armées françaises, avait envoyé son neveu, le jeune baron de Nierodt, solliciter auprès de Blondel, une exemption pour ses terres (2). Celui-ci l'avait renvoyé au cardinal, auprès duquel il était accouru. Dans son entrevue avec lui, M. de Nierodt (3) « lui aurait laissé entrevoir que la cour de Vienne était très disposée à la paix, et que, si son désir était réciproque, comme il lui témoignait, il ne doutait pas que l'Empereur profitât de l'occasion » . Les réponses de l'Empereur ayant été conformes aux désirs de Fleury, celui-ci envoya, « pour ébaucher le traité », M. de La Baune, qui avait été employé autrefois en missions secrètes en Espagne et à la Haye. M. de La Baune arriva le 11 août, et dès le lendemain le comte de Wied lui procura une entrevue avec MM. de Bartenstein (4) et de Zinzen-

(1) Voir la lettre du comte de Wied, datée de Vienne lOjuin 1735. {Aff. étr., Autriche, t. 18, fol. 340.)

(2) Voy. comte d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France (Paris, 18tiO, t. IV, p 247, note 1), et P. Boyé, Stanislas Leckzin-iki et le troisième traité de Vienne, déjà cité (p 321 et suiv.).

(3) D'après Blondel, le comte de Wied («ju'il nomme M. de Neuwied, ainsi que le fout, comme le remarque le comte d'HaussonviUe, plusieurs manuscrits du temps), aurait été lui-mê'ne l'intermédiaire.

(4) Jean-Christophe, baron de Bartenstein, ué en ItiSO à Strasboirg, mourut à Vienne, le G août 17G7.

dorf (1), tous deux ministres de l'Empereur. Cette entrevue eut lieu dans un couvent de Trinitaires, situé à l'extrémité d'un faubourg de Vienne (2).

Cependant, endépit des recommandations formelles qui lui avaient été faites, M. de La Baune ne sut pas dissimuler « le grand rôle qu'il jouait dans cette conjoncture ». Aussi, peu de jours après son arrivée, sut-on qu'il y avait à Vienne un envoyé de France chargé de négocier la paix.

La nouvelle parvint à l'Électeur palatin, et les généraux Witorff et Miiffling, qui dinaient presque chaque semaine chez Blondel, la lui apprirent et allèrent jusqu'à lui communiquer les articles principaux du projet de traité. Blondel répondit qu'il n'ajoutait pas foi à ces nouvelles, " que c'était un artifice autrichien grossier et usé, pour mettre de la mésintelligence entre le Roi et ses alliés, et pour se concilier les Electeurs Palatin et de Bavière, par l'idée que la France était sur le point de les abandonner » .

Les bruits qui avaient couru cessèrent alors; mais Blondel ne manqua naturellement pas d'en instruire la cour de Versailles, en ajoutant qu'il continuerait à les démentir jusqu'à nouvel ordre.

Ce fut seulement le 6 novembre (1735) qu'il reçut à ce sujet cette dépêche de Chauvelin (3) : « J'attendais,

(1) Philippe-Loui<, comte de Ziuzeuilorf, lié le 26 décembre 1671, mourut le 8 féviier 11 42.

(2) Cf. d'Haussonville, déjà ciié.

(3) Aff. rtr., Palaiinat, t 45 fol. 290.

Monsieur, à vous répondre sur la matière de vos deux lettres des 28 et 29 du mois dernier, que je sois en état de vous marquer, qu'en effet les avis qu'on a eus à Mannheim d'une ouverture de paix, directement entre Sa Majesté et l'Empereur ne sont pas sans fondement. Vous pouvez le dire à M. l'Electeur. . ., vous le prierez de vouloir bien garderie secret, et suspendre toutjupfement sur les conditions qui pourront s'en répandre dans le public, jusqu'à ce que nous soyons en état d'en faire part nous-mêmes à M. l'Electeur, comme nous avons l'intention de le faire, dès qu'il y aura quelque chose d'assuré. . . Vous pouvez aussi confier, sous le secret, au ministre de Bavière qu'il y a eu à Vienne des ouvertures de paix, et que nous en faisons aussi part à sa cour. Cette confidence est nécessaire, pour fixer l'aj^itation où les bruits publics pourraient mettre ce ministre. »

Peu de jours auparavant, Blondel avait également reçu la visite de M. de l'Estang, commis aux Affaires étrangères, qui lui apportait une lettre du maréchal du Bourg, et insistait, de son côté, sur la nécessité de garder secrètes les négociations en cours, parce qu'elles avaient lieu à l'insu de l'Espagne, du roi de Sardaigne et des alliés. Cette lettre était ainsi conçue :

« Strasbourg, 26 octobre 1735.

« A vous seul, et dans un secret impénétrable de vous à moy.

•' Il est question, Monsieur, que vous trouviés les moyens de faire passer le porteur de la présente très incognito dans le lieu où il doit aller, suivant les ordres qu'il en a ; il faut éviter qu'aucun Electeur ne le découvre. Cependant, pour qu'il voyage, il lui faut un passeport de S. A. Electorale Palatine, pour qu'il soit en seureté. Vous lui indiquerez, s'il vous plaît, le chemin qu'il faut qu'il tienne, soit tout droit, soit détourné... Il faut, en celte occasion, mettre toute dextérité et habileté en usage. . . »

N'ayant pu parvenir à intéresser à cette affaire le comte de Colloredo, ministre de l'Empereur (1), Blondel adressa directement M. de l'Estang au duc de Wiirtemberg (2), en le suppliant de lui accorder un passeport, pour des motifs d'une extrême importance, qu'il lui communiquerait verbalement. Le duc reçut fort bien M. de l'Estang, lui donna aussitôt un passeport, et, pour lui faciliter sa route, le fit même accompagner par le comte d'Ostein, frère du futur Électeur de Mayence.

Arrivé le 10 novembre à Vienne, M. de l'Estang s'empressa d'en donner avis à Blondel : « Me voici enfin au lieu de ma destination. Monsieur, lui écrit-il, mais ce n'a pas été sans peine et sans mensonges. J'en ai fait à toutes les portes, notamment à Ileidel-

(1) Rodolphe-Joseph, prince de Colloredo-Mels cl WaUlscc, né à Prague le 6 juillet noti, mourut en ]~88.

(2) Charles-Alexandre, duc de Wurtemberg, né le 24 janvier 1G84, mort le 12 mars l'31 .

berg, où je me suis donné pour officier du régiment de Rici^elieu. Cela a bien pris, et j'ai contenu mon personnage pendant un long dîner, pendant lequel on a bu maintes fois à mon colonel. Tout va assez bien icy. Nous sommes pourtant accrochés par l'aile. .. »

De nombreuses difficultés surgissaient en effet. Le cardinal ne sut pas profiter en temps voulu de ses avantages, et, dans son désir immodéré de la paix, il témoigna, dans sa correspondance personnelle avec l'Empereur, d'une condescendance et d'une humilité qui eurent pour la France de fâcheuses conséquences.

Nous n'avons pas à nous occuper ici des négociations de cet important traité, qui ne devint définitif que le 2 mai 1737, et fut confirmé à Vienne à la date du 18 novembre de l'année suivante. Rappelons seulement qu'aux termes de ses principales dispositions, le roi Stanislas renonçait à la couronne de Pologne, mais obtenait, sa vie durant, les duchés de Lorraine et de Bar, qui, après sa mort, devaient faire retour à la couronne de France. L'Électeur de Saxe était reconnu comme roi de Pologne, sous le nom d'Auguste IIL L'Empereur cédait à l'infant Don Carlos les royaumes . de Sicile et de Naples, et au roi de Sardaigne une partie du Milanais. Il recevait en échange les duchés de Parme et de Plaisance. La Pragmatique sanction «tait reconnue par le roi de F'rance : la paix enfin était rétabhe avec l'Autriche.

228 DN DirLUMATE AU DIX-HUITIEME SIECLE

On ne s'étonnera pas d'apprendre que les fournitures faites aux armées pendant cette guerre aient donné lieu à des malversations souvent scandaleuses. Hlondel fut à niAmc, par sa situation, d'en découvrir un certain nombre, dont il nous donne un aperçu. Ainsi, le « bien-vivre » du soldat, que l'Électeur avait accordé aux troupes hivernant dans le Spirebach, et ([ui comprenait principalement des denrées fournies en nature, ne fut pas livré. Les soldats n'eurent pas même de paille pour se coucher. L'argent destiné à solder ces achats entra en grande partie dans la poche des commissaires des guerres; et comme le commandant des troupes françaises dans le Spirebach s'appelait M. de Quadt, les soldats français, qui n'en avaient pas moins conservé leur entrain et leur jovialité habituels, imaginèrent, pour se moquer de lui, la plaisanterie suivante : après avoir caché des canards sous leurs vêtements, ils parcoururent en bandes les différents villages du pays, en criant : « Qui est-ce qui a pris notre bien-vivre? Qui est-ce qui a pris l'argent de nos lits? »» En même temps, ils pinçaient les canards, qui criaient, et leurs qiiad^ qiiad, répondant aux questions des soldats, ressemblaient à s'y méprendre au nom du général.

Celui-ci, d'ailleurs, n'était pas seul de son espèce : presque tous les commissaires majoraient les impositions à leur profit personnel. Les friponneries qui ftH'ent commises dans le service des fourrages, dépas-

saient tout ce qu'on pouvait imaginer; et, si les procédés employés par les agents de ces fournitures différaient, leur but était toujours le même : s'enrichir au détriment du pays. « Ceux qui n'avaient pas de quoi acheter des souliers à leur famille, il y a trois ans, dit Blondel, sont maintenant en vaisselle d'argent, mieux que le général de l'armée. "

Les préliminaires de la paix avec l'Autriche qui, on s'en souvient, furent négociés et signés à Vienne, avaient été précédés, suivant l'usage, d'un armistice; et la délimitation des positions respectives des troupes, qui en était la conséquence, fut confiée par le cardinal à Blondel, conjointement avec le maréchal du Bourg. Ils s'entendirent, à ce sujet, sans trop de peine avec le duc de Wurtemberg, qui fit preuve, à cette occasion, de dispositions conciliantes. Ces conventions, une fois réglées, furent ratifiées le 17 janvier 1730, et, aussitôt après, Blondel prit un congé pour se rendre en France.

Ce fut avec les plus vifs témoignages de tendresse et les plus grands éloges qu'il fut accueilli par le cardinal. Celui-ci leprésenta auBoi : » Voilà, dit-il, M. Blondel, dont Votre Majesté connaît le zèle depuis nombre d'années, et qui, dans celte dernière campagne, n'a pas été seulement ministre de Votre Majesté près de l'Électeur palatin, mais général, intendant et munilionnaire de ses armées. »

« Bien, ajoute Blondel, ne fut plus flatteur pour

230 UN DIPLOMATE AU D IX-ll U 11 lEM E SIÈCLE

iiloi, et moins lucratif. Sa Majesté sourit et ne m'en (lit pas davantage qu'à mes précédentes présentations. »

Cependant, an cours de cotte entrevue, le cardinal confia à Bloudel son embarras pour le choix de l'ambassadeur qu'il devrait envoyer à Vienne, lorsque la paix serait l'établie; Blondel fut surpris de l'embarras de Fleury, qui devait bien, lui disait-il, connaître tous les seigneurs de la cour. .< Oui, répondit le cardinal, je les connais pour des fous, des petitsmaîtres, des ignorants, très présomptueux, très avides de grâces qu'ils ne méritent pas, très légers dans leurs discours, mauvais plaisants, indiscrets, au lieu que je voudrais trouver un homme solide, sage, qui sait mesurer ses discours, non seulement dans la négociation des affaires, mais à la cour de Vienne, vis-à-vis de leurs Majestés Impériales, et dans la société, de manière à ne blesser personne par des plaisanteries ou des ironies. "

Blondel songea alors au marquis de Mirepoix (1), son ami d'enfance, dont il indiqua le nom au cardinal. « Le comte de Saint-Ignon, frère du marquis, lui dit-il, actuellement au service de l'Empereur, désirerait fort que le roi fît ce choix "; et, ajouta-t-il, cette nomination « épargnerait bien des faux frais, parce que le marquis était au fait des vivres, des fourrages, des

(1) Gastoii-Charles-Fraurois de Lcvis, nKiri|iiis, puis duc de Mirepoix, né le "1 d('ceuibrc 1G99, mort le '2ô scpleiiibre I~.")7, chef de la liranchc aînée de l.évis.

vins, du lin^e de table, dont la maison d'un ambassadeur doit être fournie ; qu'il se connaissait en chevaux, qu'il lui procurerait des meubles, et lui ménagerait les loyers d'une maison convenable à Vienne » .

Ces considérations, peut-être insuffisantes pour justifier le choix d'un diplomate, étaient cependant de nature à exercer quelque influence sur le cardinal, si peu enclin à la dépense. Mais « que me parlez-vous d'un frère du mar([uis de Mirepoix? répondit-il. Il est fils unique, et n'en a jamais eu! » Blondel lui raconta alors qu'il avait deux frères utérins, MM. de Saint- Ignon (1), passés au service de l'Empereur, Leurpère, devenu amoureux de la veuve d'un avocat, nommé Saint- Ignon, pendant qu'il était en garnison à Saint- Mihiel, l'avait épousée, et l'on n'était jamais parvenu à faire rompre cette mésalliance.

Blondel insista sur la situation de fortune du marquis, lequel serait plus en état qu'aucun autre de soutenir le train d'une grande ambassade. Il venait en effet d'épouser la fille de Samuel Bernard (2), qui lui avait apporté en dot quatorze cent mille livres. Celui-ci, en outre, très vaniteux, serait très flatté de la mission donnée à son gendre et ne manquerait pas de l'aider. Le cardinal parut approuver ce choix, et il

(1) Cliarles-Picrrp, comte de Sainl-lgnoii, mort en 1750; et Jean-Françoi?, comte lie Saint-Ifjnou, frùre <hi piécédeiit, officier f.éiiéral au même service

(2) C'est la pelite-fiUe, et non la fille de Samuel Bernard que le marquis de Mirrpoix avait épousée.

ordonna à Blondel de se rendre auprès du marquis sans perdre un instant.

" Il était, à ce moment, cinq lieurcs du soir, dit Blondel; il faisait (>rand froid, car on était à la fin de janvier. Je cherchai inutilement mes domestiques et mon cocher de remise, ce qui m'obligea d'aller au carosse de voiture (1), où il ne restait plus qu'un pot-de-chambre (2), que je pris et payai. Pendant qu'on attelait, une jeune femme en noir, très bien mise, ayant des boucles, des bagues de diamant et une montre d'or, vint me prier instamment de lui donner une place dans ma voiture, en ajoutant qu'elle avait une affaire de la dernière importance, très pressée, qui l'obligeait d'aller sur-le-champ à Paris, ce que je lui accordai. A peine fûmes-nous sortis de l'avenue de Versailles, qu elle poussa de grands soupirs de souffrance. Je lui demandai ce qu'elle avait. Elle me répondit qu'elle n'avait rien; mais, à Viroflay, elle récidiva avec une espèce de contorsion. Elle m'avisa alors qu'elle commençait à souffrir des douleurs pour accoucher; j'insistai pour la laisser à Viroflay, a Saint-Cloud, à Passy. Elle me conjura de continuer la route, et qu'elle espérait pouvoir gagner son logis, rue Saint-Martin. Dans ces embarras, et n'ayant aucun domestique, je descendis au pont tour-

(1) C'est-à-dire carrosse «le transport.

('i) Nom douué ù une sorte de voiture de lnuajf, qui desservait les environs de l'aris.

nant des Tuileries, parce qu'il me fallait aller au faubour^îf Saint-Germain, .le prévins le cocher sur l'état de cette femme, je la lui recommandai, et lui dis de la ramener chez elle, parce que nous avions une route différente à faire. »

Blondel arriva vers les huit heures chez le marquis de Mirepoix, qu'il trouva en train de jouer au trictrac avec sa femme, « qui avait quinze ans et était fort jolie " . Le marquis fut très flatté de la proposition qui lui était faite. C'était le comble de son ambition, l^e lendemain, au lever du Roi, Blondel communiqua au cardinal la réponse du marquis; et son Éminence le pria alors de retourner à Paris pour lui dire, " mais dans le plus grand secret, que le Roy le nommerait dans trois mois son ambassadeur à Vienne; qu'en attendant, il pouvait faire faire ses livrées, sa vaisselle et ses habits » .

Blondel prétend que, dans la .suite, le cardinal ne fut pas autrement satisfait de la manière dont le marquis de Mirepoix s'acquitta de sa mission à Vienne; aussi reçut-il des reproches pour lui avoir conseillé ce choix.

Le séjour que fit à Paris le ministre de France à Mannheim fut de courte durée, son retour à son poste ayant été jngé nécessaire. L'affaire qui l'obhgeait à regagner son poste se rattachait aux difficultés qui s'étaient élevées au sujet des célèbres duchés de Berg et de Juliers, dont la possession était revendiquée par plusieurs compétiteurs.

Au (lix-septièmc siècle, quand la maison de Clèves s'étei{jnit, les mornes revendications s'étaient produites à leur sujet, mais, après de longues contestations (1), ils furent dévolus à la branche de Neul^ourç, de la maison Palatine. INIais le ileinicr Electeur de cette branche, Charles III Philippe, n'ayant pas d'enfant, sa succession allait à son neveu, le prince de Sulzbach, et il avait compté que, lorsque la ligne directe de Neubourg s'éteindrait avec lui, les duchés reviendraient à la maison Palatine de ce prince. De son côté, l'empereur Charles VI ne l'entendait pas ainsi, et s'était engagé, envers la cour de Berlin, à faire reconnaître les droits de la Prusse sur ces duchés, alors que Louis XY, par le traité de Marly, de 1721), dont il a été question plus haut, en avait garanti le retour à la maison Palatine.

Les discussions furent vives, de part et d'autre, et les négociations délicates dont fut chargé Blondel traînèrent en longueur (2). Ln fin de compte, elles aboutirent successivement à deux conventions, la première, en 173Î), entre la cour de Vienne et la France, et la seconde, en 1741 , entre celle-ci et la Prusse, aux termes desquelles il fut stipulé qu'à l'extinction de la branche de Neubourg, les duchés entreraient dans le

(1) Voy. RoussET, Ututov'e de la succession aux duclirs de Clèies, Kerj et Juliers. Anistertlain, 17;58, ^ voL iu-I2.

(2) Aff. <lr., Palatinat, t. 46, fol. A2 à 72; 18G à 205; 2i2 à 261; voir également les letires ilc Blondel au {jarde des sceaux, ibid., t. il et t. 48, fol. 237 à 253 et 260 à 265.

patrimoine de celle de Siilzbach, devenue depuis Électorale de Bavière.

A l'époque où furent conclus ces traités, Chauvelin n'était plus minisire. On sait qu'il fut remplacé par Amelot (1). 11 avait déplu à Fleury, en voulant aller trop vite et trop loin, et en éternisant la lutte contre r Autriche. La politique de Richelieu et de Mazarin n'avait plus sa raison d'être. L'Autriche était moins redoutable, et le cardinal, entrevoyant peut-être une aUiance dans l'avenir, voulait ménager cette puissance et essayer de se réconcilier avec elle.

Les causes de la disyr«Tce de Chauvelin sont d'ailleurs connues et, si nous y faisons allusion, c'est qu'elle survint pendant le séjour de Blondel à Mannheim, et que celui-ci fut un instant mêlé indirectement à un incident qui s'y rattachait.

Les ennemis de Chauvelin, dont le nombre s'était naturellement accru avec sa chute, s'imaginaient faire leur cour au cardinal en inventant toutes sortes de griefs contre l'ancien ministre. Ainsi, ils avaient prétendu que, lorsque le Roi avait ordonné la vente des objets du garde-meuble devenus inutiles, Chauvelin se serait entendu avec un nommé Chéron pour lui vendre, en apparence à vil prix, mais très cher en réalité, une cuirasse en or massif et garnie de pierres précieuses, laquelle était un don de Soliman. Bien

(1) Jean-Jac(|ues Amelot, seigneur de Chaillou. né le 30 avril Ifi89, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, de 1737 à 1744, mort le 7 mai 1749.

23fi UN DIPLOMATE AU Ul X-IIDITIEME SIECLE

qu'elle eût une valeur de ])liis tic deux millions, elle aurait été vendue moins de six cents livres. Un rapport est aussitôt fait au cardinal à ce sujet; on met toute la police en mouvement; dans la supposition cfue ce Cliéron est en Allema^jnc, on écrit à 13londel de le rechercher et de le faire arrêter; une correspondance s'engafje à ce propos; Blondel découvre que Chéron se trouve à Aix-la-Chapelle, et il va le faire appréhender, quand survient un contre-ordre : la fameuse cuirasse était simplement en acier doré, et les prétendues pierres précieuses n'étaient que des marcassites sans valeur (l).

Les rapports de Blondel avec l'Électeur étaient devenus de plus en plus intimes; il passait à sa cour presque tout son temps. 8e trouvant un jour au Palais, il aperçut par la fenêtre un [^rand concours de population du côté de la cour patihulaire de Mannheim, et il en demanda la cause à l'Electeur. Celui-ci lui répondit " que vraisemhlahlement on allait couper la tête à quelque fille qui avait défait son enfant, que ce crime et l'exécution étaient presque journaliers à Mannheim ". Sur quoi Blondel lui fit observer qu'il n'existait sans doute pas dans ses États d'hôpital denfants trouvés. Il lui en expHqua l'organisation, telle qu'elle existait en France, et, sur sa demande, fit venir

(1) r.enres de Blomlel au cardinal de Fleury des 18 et 20 a»At 1737 {Aff. étr., Palatinat, t. 4T, f.d. '240 à '2-4-2), et relies d'Ainelol à liloudel des b' et ô septembre de la même aiiuée. [Ilntl., fol. 2.">0.)

A LA COUR DE L'ÉLECïEUU PALATIN 237

de Paris et lui remit tous les documents relatifs à cette institution charitable. L'Électeur s'y intéressa; il fut frappé de l'utilité d'une pareille œuvre, et fit alors construire un hôpital, où les femmes et les filles grosses pouvaient venir accoucher en secret et laisser leurs enfants ; et il affecta à cette fondation les revenus d'une lie du Rhin, qui s'élevaient à cinquante mille livres .

Ij'œuvre ne fut malheureusement pas de longue durée. Le P. Seedorff veillait, et convoitait les revenus affectés à cet hôpital; il parvint à persuader à l'Électeur qu'il fallait le détruire. « Pendant que vous m'avez ouvert le paradis, en me proposant cet établissement, dit Charles de Neubourgà Blondel, le P. Seedorff, durant votre séjour à Paris, m'a ouvert l'enfer, en m'assurant que j'encourageais le vice et le crime, et que je ne pourrais jamais m'en justifier devant Dieu. Réfléchissant que vous n'êtes qu'un laie profane, et que le P. Seedorff estun théologien, qui dirige ma conscience, j ai déféré à ses conseils; les prêtres, à mon âge, prennent bien de l'empire sur les vieux pécheurs. "

Cependant leur influence n'empêchait pas l'Électeur de « tomber sur la friperie de la société jésuitique, surtout les jours que les Révérends Pères l'invitaient, ainsi que le prince de Sulzbach et les petites princesses, à venir diner à leur réfectoire. Le bon P. Seedorff est un gourmand, disait-il; il aime les ragoiîts,

les tartes et le bon vin; il sait que c'est ma cuisine, mon office et ma cave qui font toute la dépense ; et la profusion est telle que les restes nourrissent encore la maison pendant plusieurs jours de suite, il veut me faire accroire que ces dîners, qui se répètent tous les mois, sont de ma part des actes d'humilité ».

Sans estimer beaucoup les Jésuites, l'Électeur les ménajreait, parce qu'il connaissait leur pouvoir et les croyait plus instruits que les autres ecclésiastiques.

Cet incident n'est d'ailleurs pas le seul que nous raconte Blondel; il en survint beaucoup d'autres encore vers la fin de son séjour à Maunheim, qui, sans être d'un goût délicat, ne manquent pourtant pas de gaieté.

Lors d'un de ses A'oyages à Paris, le prince de Sulzbach l'avait prié de lui rapporter quelque chose de cette ville, et, comme le prince était né à Bruxelles, Blondel lui promit une Histoire des Pays- Bas. A son retour, il lui remit, en effet, à l'occasion des étrennes, et devant toute la Cour, un gros volume relié à ses armes, en maroquin rouge, avec agrafes et filets dorés, intitulé : Histoire des Pays-Bas. Le Prince s'en saisit, s'empressa de l'ouvrir, et fut confondu d'apercevoir une lunette, dont les compartiments, en se redressant, figuraient une chaise-percée. Toute la Cour éclata de rire. Le prince prit le parti d'en faire autant, en disant que ce meuble pourrait lui être utile.

Blondel aimait assez ce genre de plaisanteries. On

ne connaissait pas en Allemagne ces meubles de toilette, Aulgairement appelés bidets, dont l'usage était plus répandu en France. Deux dames de la Cour ayant prié Blondel de leur en faire envoyer, et une de leurs amies, la comtesse Spanski, ayant aussi voulu en avoir, sans savoir au juste à quoi ils servaient, Blondel s'empressa de lui en faire venir. Or, un jour qu'elle avait à diner des officiers du régiment de Champagne, elle crut que ces meubles servaient à rafraîchir les vins et les liqueurs, et se plaçaient au miheu de la table, comme les « servantes », afin de se débarrasser des domestiques pendant le repas. Elle fit donc mettre des vins de dessert dans la partie la pins large et des liqueurs dans l'autre, en les faisant recouvrir de glace. On peut imaginer les chuchotements et les rires des officiers à l'aspect de ce nouveau genre de rafraîchissoir. L'un d'entre eux, que la comtesse connaissait plus particulièrement, eut pitié d'elle et lui dit à l'oreille à quoi servait habituellement le meuble en question. La comtesse se mit alors fort en colère, et quand Blondel entra avec le comte de Bavière, elle lui reprocha vivement la plaisanterie qu'il avait faite, et qu'elle trouvait de fort mauvais goût. Mais il se borna à lui répondre qu'il ne se doutait nullement, quand elle lui avait donné la commission, qu'elle ignorait la destination habituelle de ces meubles. On finit par calmer la comtesse; elle plaisanta elle-même de sa méprise, et le diner n'en fut que plus gai.

Puisque nous en sommes à raconter les plaisanteries assez jfifrosses de Blondel, n'oublions pas de le suivre sur un autre terrain, mais assez curieux aussi, celui des cbasses usitées à cette époque. La mode, chez les princes de cette partie de l'Allemagne, était alors de faire d'ordinaire, chaque année, deux grandes chasses, l'une de cerfs au mois d'octobre, et l'autre de sangliers le mois suivant. Ils y conviaient tous leurs voisins. Blondel, qui fut invité à l'une d'elles, s'y trouva avec l'Electeur de Mayence, le Landgrave de Darmstadt (1), le Margrave de Baden-Baden (2), les éveques de Worms et de Spire, le cardinal Schœnborn de Briicbsal et le duc de Wurtemberg.

Un certain temps avant la chasse, " on aie soin, dit-il, de rassembler dans les forets deux ou trois cents cerfs dans des toiles; de même pour les sanghers. Les princes font dresser une maison portative toute en fenêtres, où se rassemble la compagnie. Au-dessous de cette maison sont des cuisines et des offices. La maison est entourée de palissades, afin de garantir les spectateurs de la fureur des animaux, et il y a, par devant, une grande esplanade entourée de toiles. Celle du milieu se lève et se baisse comme à l'Opéra. Lorsque la chasse commence, on tire quelques boêtes, pour attirer les animaux, et l'on joue des fanfares et

(1) Ernesl-Louis, ut en 160", avait succédé à Louis lU, sou frère, sous la régence di; sa mère. Il uiourut eu 1"3!). {Art de verif. les dates, t. UI, 1.. 3Tt.)

(2) Louis-GcTijCS, ué en 1"02, mort eu HlU . [Ihdi., l. lll, p. 363.)

des timbales. Alors le grand veneur fait lever la toile, et les piqueurs entrent dans l'enceinte, avec des petits chiens, et font sortir dans l'esplanade une vingtaine de cerfs ou de sangliers ; après que la toile est baissée, tous les chasseurs et chasseuses, car les dames y sont aussi invitées, tirent dessus, et quand ces premiers vingt ♦sont expédiés, on en fait entrer vingt autres de la même manière, jusqu'à la concurrence de cent cinquante ou cent soixante cerfs et de trois cents sangliers. Pour la chasse des sangliers, avant de les tirer dans l'esplanade, les seigneurs ou les officiers des chasses les attaquent ou les attendent avec l'épieu, la pique ou le couteau de chasse, et les tuent avec adresse. "

L'Électeur Palatin donnait également des chasses de ce genre : il y avait un jour invité le maréchal et la maréchale de Broglie (1), qui avaient droit tous les deux à un certain cérémonial, qui fut observé à l'égard du maréchal; mais, en ce qui concerne la maréchale de Broglie, Blondel ne crut pas qu'elle y attachât quelque importance, et n'y prit pas garde. La maréchale, furieuse, lui reprocha vivement sa négligence, et il alla trouver F Électeur, qui lui promit de réparer ses torts. " Il s'approcha, en effet, de la maréchale et,

(1) François-Marie, comte de Br iglic, né le H janvier 1671, troisième fils de Victor-Maurice, comte de Broglie, et de Marie de Lamoignon. Il avait épousé en I"16 Thércse-Gillette Loquet de Grandville, fille d'un armateur de Saint- Malo, Maréchal de France en 1734, il mourut le 21 mai 1745. (Bibl. nat., mss. Dossiers bleus, vol. 238, u» 3414, fol. 6, 16 et 37-39.)

lui faisant un compliment (jalant, il lui dit que s'il n'avait eu que vingt-cinq ans, il ne se serait pas abstenu du plaisir de l'embrasser, mais, qu'à son âge, il serait dégoûtant pour une belle dame de baiser un vieux cuir et une barbe blancbe; sur quoi, la maréchale, reprenant son air gracieux qu'elle n'avait pas souvent, lui répliqua qu'on était toujours flatté des marques d'estime et des bonnes grâces d'un grand prince comme lui. Et ils s'embrassèrent. » « Je doute, ajoute Blondel, que l'Électeur eut du plaisir, car elle était vieille, maigre et sèche. »

Pendant les sept années que Blondel passa à Mannheim, il assista à des chasses extraordinaires dont il envoya au Roi la description (1), et qu'il raconte dans ses souvenirs :

u L'une se fit sur la grande place de Mannheim, où l'on avait dressé, autour, des échafauds pour contenir tout le peuple. Toutes les fenêtres étaient garnies de tapis, où les dames étaient spectatrices; et toute la cour, y compris les princesses palatines, ainsi que les princes étrangers et les seigneurs voisins que Son Altesse Impériale avait invités, étaient sur un long balcon, avec des carabines, pour le chargement desquelles il y avait nombre de gardes à la liviée de l'Electeur.

(I) 11 existe aux Archives des Affaires étran{;ères (Palutiimt, t. li'2, fol. 25\ jointe .1 une Ictire de M. de Ik-auchainp, chargé d'affaires, en dale ilu 14 janvier 1"39, une très curieuse ac|uarelle représiutaut une de ces singulières chasses aux sangliers.

" Le premier spectacle qui parut sur l'arène, étaient des cerfs caparaçonnés en toile peinte en argent, aux armes de l'Electeur; ensuite venaient plusieurs chariots également caparaçonnés, dans lesquels il y avait quatre et six sangliers fraisés et habillés en prêtres luthériens, avec des bonnets carrés retenus par des cordes. Ensuite plusieurs cabriolets traînés par des sangliers, dans lesquels il y avait un lièvre habillé et coiffé en femme, et, derrière, comme laquais, un renard habillé en coureur... Après que tous ces animaux eurent amusé les spectateurs par différentes courses et batailles les uns contre les autres, les chasseurs et les dames les tirèrent. A la nuit, toute la place fut illuminée, et la chasse fut terminée par un feu d'artifice, après lequel on se rendit à la cour, où il y eut grand souper et grand bal. "

« Une autre chasse eut lieu sur la place, vis-à-vis le château. On y avait dressé la façade d'une très grande et très haute maison, recouverte d'une toile peinte, comme si le bâtiment était en pierre de taille. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et, devant elles, on avait peint des balcons ; en dehors du bâtiment, il y avait un double escalier, comme celui de Fontainebleau dans la cour du Cheval blanc; les marches n'étaient marquées que par des liteaux, pour aider les animaux à monter. Derrière ce bâtiment, il y avait les mêmes escaUers, avec des galeries qui correspondaient aux fenêtres, jusqu'au troisième étage. L'arène était

entourée de toiles, et, vis-à-vis, toute la cour et les chasseurs se trouvaient sur un amphithéâtre, derrière lequel il y en avait un autre beaucoup plus spacieux, pour contenir le peuple et les curieux. Lorsque la chasse commença, on lâcha dans l'arène une douzaine de sangliers, avec des chiens qui les poursuivaient; ils montaient alors par l'escalier au premier, au second, jusqu'au troisième étage, d'où, pour fuir les chiens, ils se jettaient par les fenêtres, de telle sorte qu'ils étaient, pour ainsi dire, tués au vol par les chasseurs. Si on les manquait, on les tuait dans l'arène. Il en fut massacré une centaine de cette façon; après quoi, on lâcha de nouveau une soixantaine de renards, lesquels, poursuivis par les chiens, prirent la même route que les sangliers, et eurent le même sort. >'

Nous nous sommes bornés à reproduire, pour être exacts, la description de ces chasses bizarres, sans nous appesantir sur ce qu'elles avaient d'un peu enfantin, d'assez ridicule et surtout de cruel.

Blondel s'était attaché comme secrétaire, lors de son passage à Strasbourg, et à la sollicitation du cardinal de Rohan (1), un sieur Garnier, âgé de vingtcinq ans, fort intelligent et d'élégante tournure. Lorsqu'il se rendit à Paris, à la fin de l'année 1735, il le

[}) Amiand-Castou de Rohan-Soubise, né en 1614, coadjuteur, puis cvêquc de Slrasbouijj, prêta scrnicut de la cliarye de grand auinôuier de France le 10 juin 1713. (MoRERi, Dict, hislorique, t. VI, p. 169.)

laissa à Mannheim pendant son absence. Ce jeune homme en profita pour faire plus de quarante mille livres de dettes, dont bénéficia une certaine comtesse Stralem, appartenant à une des meilleures maisons du Danemark. C'était une sorte d'intrigante, assez jolie femme, venue avec son père à Mannheim, munie de recommandations qui permirent à Blondel de les présenter à la cour électorale. Le père et la fille étaient ainsi entrés en relations avec la noblesse. Blondel en eut bien des regrets plus tard, lorsqu'il apprit que ces deux personnages ne valaient pas mieux l'un que l'autre, que c'étaient de simples aventuriers, qui se disputaient entre eux pour des questions d'argent; et il fut obligé de les congédier. Tout cela n'aurait pas eu autrement d'importance, si le secrétaire avait acquitté les lettres de change qu'il avait signées. Bien plus encore, depuis le retour de Blondel, l'Électeur prenait un air malicieux, en lui faisant certaines allusions dont le sens lui échappait. Tantôt Son Altesse s'informait auprès de lui de la santé de l'Infante, et il répondait alors qu'il n'avait pas de correspondance en Espagne; tantôt elle lui demandait si le lait de la nourrice était bon, si le cardinal lui avait envoyé de quoi payer ses mois. Blondel n'y comprenant rien, répondait vaguement à l'Électeur, et il finit par le supplier de lui expliquer le mot de l'énigme. Sur quoi, prenant un air discret, le prince lui dit que, si le bruit ne s'en était répandu dans toute la ville, il ne lui en parlerait

pas, mais qu'on savait qu'il avait fait un enfant à Mlle ***. lîlondel répondit qu'il ne la connaissait même pas, mais que, si elle était jolie, il adopterait l'enfant. L'I'Uecteui' lui assura qu'elle était fort laide, mais qu'il n'était pas douteux que l'enfant eût été baptisé sous son nom.

Très suipris de ces paroles, et voulant éclaircir le mystère, Blondel s'adressa au baron deSickingen, qui fit venir la demoiselle; celle-ci avoua que l'enfant était du secrétaire. Ils allèrent ensuite vérifier le registre des baptêmes : le nom de Blondel n'y figurait pas; le prêtre avait seulement inscrit l'enfant comme fille du ministre de France. On découvrit alors que, pendant son absence, son secrétaire avait pris ce titre et se le faisait donner partout; que la suscription des lettres qu il recevait portait la même qualification, et que, pour faire croire au public qu'il lui appartenait réellement, il ouvrait avec intention ses lettres dans la rue, et en laissait tomber les enveloppes comme ])ar inadvertance. On rectifia l'acte de baptême, et on remplaça le titre à double entente de ministre de l-'rance par celui de Garnier, secrétaire de M. Blondel, ministre de France. Le mal fut ainsi réparé.

Si Blondel n'était pas le père de l'enfant, on conçoit cependant que le bruit en ait pu courir, car, sous couleur de galanterie, ses propos prêtaient souvent à des équivoques assez gaillardes. Ainsi, lors du mariage de la fille du baron de Sickingen, qu'il appelait familière-

ment son amoureuse^ avec le général comte de Taxis, il demanda à l'épousée, pendant le repas de noces, " si elle était instruite de ce qu'elle devait faire la première nuit " . On crut qu'il allait débiter quelque sottise, mais il dit simplement à la jeune mariée que, pour être heureuse en ménage, et pour être la maîtresse, elle devait éviter que son mari la décoiffât pendant la nuit, et qu'il lui fallait donc tenir son bonnet à deux mains, " quelque attaque que lui fit le comte >'; que, si elle parvenait à n'être pas décoiffée, tout réussirait à ses souhaits. Le comte dit qu'il ne s'attendait pas à de si bons conseils. Mais, le lendemain, tous les convives demandèrent à la mariée si elle n'avait pas été décoiffée. Quand elle fut présentée à la cour, l'Électeur lui fit la même question, dont elle rougit beaucoup ; et, depuis ce temps, chaque fois qu'on lui présentait une jeune mariée, il ne manquait pas de l'interroger sur ce point délicat (1) .

L'état des choses dans l'Electorat allait se modifier; la santé de l'Electeur était sérieusement atteinte, chacun s'attendait à sa fin prochaine, et déjà l'on se tournait vers le soleil levant. Les intrigues se nouaient de toutes parts; l'ancien précepteur du prince de Sulzbach fut un des premiers à prévoir et à préparer les

(1) Il existe, aux Archives des Affaires étrangères, touchant une accusation d'enlèvement portée contre Blondcl, au sujet d'une certaine dame de Coligay, une correspondance dans laquelle nous n'avons pas cru devoir entrer, d'autant qu'une lettre de l'Electeur palatin au cardinal de Fleurv en fait justice. (Pulalinat, t. 48, fol. 110 à 115, 156 à 227, et t. 4Î>, fol. 9.)

248 UN DIPI.OMATE AU D 1 X-11 UITTEME SIECLE

événements. Trop habile pour avoir négligé de ménager son influence sur son élève, assez avisé pour avoir su conserver en même temps l'empire que le confessionnal lui donnait sur l'Electeur, il réussit à faire entrer dans ses Aues le chancelier de Halberg lui-même, qui, cependant, n'avait guère été jusque-là son ami. Ce n'était pas encore suffisant : il lui fallait surtout battre en brèche l'influence devenue trop prépondérante du ministre de France.

Le testament de l'Électeur vint à propos favoriser ses intrigues et servir de prétexte à une rupture plus complète avec ceux qui lui barraient le chemin. Redoutant pour leur ambition l'arrivée au pouvoir du prince de Bavière, désigné par l'Électeur comme tuteur et administrateur de l'Électorat jusqu'à la majorité du prince héritier, il intrigua à Vienne pour empêcher l'Empereur de le confirmer. La mort du prince de Bavière étant survenue sur ces entrefaites, ce fut à l'Electeur de Bavière lui-même qu'on songea; mais le vieux Jésuite et son nouvel allié prétendirent que ce choix était contraire au droit germanique, attendu qu'un Electeur ne pouvait pas posséder deux Électorals on même temps (l). 8e fondant sur l'intérêt de la France, alliée de ce prince, Blondel intervint et soutint l'opinion opposée avec force mémoires à l'ap-

(1) Il u'y eut pas lieu, par la suite, de donner un tuteur au prince de Sulzhacli,cur il était majeur, au monieut oîi Charles-Philippe mourut, le 31 décembre 174-2.

pui. Mais il comprit à ce moment, par l'attitude nouvelle de l'Électeur Palatin à son égard, et par sa réserve voulue, que son influence à la cour de Mannheim avait diminué, et, pendant qu'il intruisait le cardinal de ce changement, Charles- Philippe, de son côté, demandait son rappel, par la lettre suivante, en date du 6 septembre 1740 (1) :

« Quoique j'aie de véritables obligations, écrivaitil, à M. de Blondel fsicj, pour les services qu'il m'a rendus dans la dernière guerre et dans l'importante affaire de Berg et de JuUiers, je me trouve néanmoins forcé de me plaindre à Votre Excellence, sur quelques endroits, de la conduite de M. de Blondel, qui tendent à brouiller ma cour, mon ministère, mes finances et mes tribunaux de justice. Je l'ai averti très souvent, et même prié de s'en tenir uniquement aux choses qui dépendent de son ministore ou à des recommandations qui viendraient de la cour de France, pour lesquelles j'aurai tous les égards possible. . .

« Votre Excellence sera peut-être surprise que j'aie attendu si longtemps à faire ces représentations : l'espérance que j'avais conçue que M. de Blondel n'intriguerait plus, les services qu'il m'a rendus m'ont retenu jusqu'à présent; mais les choses sont allées à un point que je me trouve forcé de demander très instamment le rappel de M. de Blon-

(1) Aff. étr., Palatiuat, t. 54, fol. 272.

250 UN DIPLOMATE AU Dl X-Il UITIEME SIECLE

del, pour mou propre repos et celui de mes sujets. » En couséqueuce, ou mauda Bloudelà Paris, et Amelot lui couseilla de prendre pour prétexte de son départ les affaires qu'entraînait le règlement de la succession de sa mère ( 1) .

Il semble assez certain qu'il avait fini par outrepasser sa mission, que, par des A'ivacités, des intempérances de langage, et surtout par son immixtion souvent intempestive dans les affaires intérieures de l'Electorat, il s'était aliéné bien des gens à la cour, et qu'à ce moment son remplacement devenait inévitable.

La cour de Versailles ne pouvant refuser un rappel qui lui était demandé, Amclot, le 1" octobre 1740 (1), répondit à rÉlecteur :

« Monseigneur,

u J'ai reçu la lettre dont V. A. E. m'a honoré, qui m'a été remise par M. de Grevembrock (3), et je suis aussi sensible que je le dois à la confiance qu'Elle veut bien me marquer. Ce n'est pas sans quelque peine, Monseigneur, que le Roy a pris la résolution de rappeler M. Blondel. S. M. n'a jamais reconnu en luy qu'un serviteur fidèle et zélé, et peut-être que c'est

(1) Aff. ctr., Palatinat, t. 5'., fol. '278.

(2) Ibid., fol. 313.

(3) Envoyé de l'Électeur palatin à la cour de Versailles.

par cet endroit même qu'il s'est attiré l'inimitié de ceux qui ont donné des idées désavantageuses de sa conduite, et que trop de vivacité pour les intérêts du Roy, intimement liés à ceux de V. A. E., l'a rendu peu agréable à bien des personnes. Ces soupçons, Monseigneur, ne sont pas fondés sur ses seules relations, mais sur ce qui revient de tous côtés, que V. A. E. n'est pas servie comme Elle mériterait de l'être.

« Cependant le Roy ne regarde pas M. Blondel comme exemt de blâme, puisqu'il a eu le malheur de déplaire à V. A. E. , qui l'a toujours comblé de bontés, et S. M., n'ayant rien plus à cœur que votre satisfaction, a mieux aimé le faire revenir que d'entrer dans de plus grands éclaircissements. Le Roy fera choix incessamment d'un nouveau ministre pour remplacer M. Blondel. Rien ne lui sera plus expressément recommandé que d'être agréable à V. A. E. Je la supplie d'être persuadée du profond respect avec lequel je seray toujours. Monseigneur, de V. A. E. le très humble et très obéissant serviteur. »

En effet, Blondel rentra en France dans les premiers jours du mois d'octobre 1740, et le marquis de Tilly (1), brigadier des armées du Roi, fut nommé à sa place.

(1) François-Boiiaventtire de Tilly, décédé en 17"75, à l'âge de soixantequatorze ans.

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