‹ Un diplomate au dix-huitième siècleChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Blondel venait à peine de rentrer en France, que l'empereur Charles VI mourait (I). A cette nouvelle, le premier mouvement du cardinal fut de mander auprès de lui, à Fontainebleau, l'ancien ministre de France à Mannlieim, qui se rendit aussitôt à cet appel. Son Eminence commença par le complimenter longuement sur les services qu'il avait rendus dans les différents postes qu'il avait occupés, et récemment encore en Allemagne, puis il lui annonça confidentiellement la mort encore ignorée de l'Empereur. Le marquis de Mirepoix, ambassadeur de France, avait trouvé moyen de len inlormer, bien que, suivant la

(1) Le 30 octobre 1740. Dans un manuscrit qui porte le litre de ■ Pot- Pourri, par Abot Baziaghen » (Bibl. Saini-Fargeau, u" 29388, fol. l'iil), ou trouve l'ëpitaphe suivante sur Charles VI :

Des (îeis Autiicliiens pît ici le dernier,

Trop taiil pour son honiieur, trop tôt pour sa famille.

\'.a attendant son liérilicr.

Ce prince trouva l'art de laisser à sa fille

Un liéritaj;e en l'air, des droits liti(;ieux,

Ijn époux méprisé, déchu de ses aveux,

De cent titres brillants la pompeuse fumée,

l'oint d'aitjent, nul conseil, sans amis, sans armée.

lîLONDEL A FRANCFORT 253

coutume d'Autriche, les portes de Vienne eussent été fermées aussitôt après le décès.

Cette mort était grosse de conséquences, et, dans un moment aussi grave, Fleury, qui reconnaissait luimême être peu au courant des affaires de l'Empire, avait tenu à en conférer avec Blondel. Celui-ci, en effet, ayant vécu si longtemps en Allemagne, devait connaître à fond l'organisation si compliquée de cet Empire considérable, dont les constitutions étaient si diverses, et qui, dépourvu de toute unité, comportait tant d'intérêts opposés, à l'occasion de l'élection d'un nouvel Empereur.

Toutes les ambitions n'allaient-elles pas s'éveiller, les compétitions se produire, les visées de chaque Electeur, de chaque puissance de l'Europe se déclarer, ou, plutôt peut-être, se dissimuler d'abord, pour éclater ensuite avec plus de force? Et, comme le but final de la France était de faire sortir, si elle le pouvait, la couronne impériale de la maison d'Autriche, il importait au suprême degré, avant d'arrêter une ligne politique, de se rendre un compte parfaitement exact de l'état de l'Europe, et de l'Allemagne en particulier, afin d'éviter toute démarche imprudente ou dangereuse. Par ses antécédents et son expérience, Blondel était, plus que tout autre, à même de fournir un avis éclairé et utile au cardinal. « Je vous regarde, lui avait dit ce ministre, comme le seul en état de me faire un tableau général de l'Empire, des intérêts réci-

proques de tous ses membres, des liaisons qu'ils ont avec les puissances étrangères, et des candidats que vous présumez qui se mettront sur les ranjjs. » 13ien que la matière fût considérable, Blondel promit à Fleury d'essayer de rassembler ses souvenirs, et de lui présenter, dans une procliaine entrevue, un étal de la situation aussi complet que possible.

Au moment où il allait se retirer, le contrôleur général Orry (1) entra chez le cardinal, qui aussitôt lui apprit la grande nouvelle qui le préoccupait : '< Cette mort, lui dit-il, va causer bien des embarras, bien des dépenses, peut-être même une guerre. — Monseigneur, reprit alors Orry, suivez vos idées politiques, qui ne peuvent être que pour la gloire du Rov et pour l'utilité du royaume. Vous pouvez compter sur deux cents millions comptants, sans avoir recours à aucun impôt. "

Sur ces paroles réconfortantes, que Blondel entendit et rapporte, il prit congé du cardinal, rentra à Paris, et s'occupa sans relâche du travail qui lui avait été demandé. Il reçut, à ce moment, des lettres pressantes du comte de Belle-lsle (2), avec lequel il était lié de vieille date, l'invitant instamment à venir le voir à son château de Bizy. Il avait appris la mort de l'Empereur et voulait, écrivait-il, lui communiquer à ce

(1) Pliiliberl Orry, coinie de VijHory, seijjueiir île l.a Chapelle, ne à Troyes en 1689, mort eu 17-47

('2) Cliarles-Li>iiis-An(juste-Foucc]uel, comte de Belle-lsle, ué ù Villefiancliecn-Ilonergue le -2 scpieiiilirc 168i, mon le 26 janvier 1761.

sujet des choses de la plus haute importance. Ces choses étaient en effet de la plus grande conséquence pour lui, qui brûlait du désir d'être envoyé, en qualité d'ambassadeur, à Francfort, lors de la réunion de la Diète qui devait élire le successeur de Charles VI. Mais, si son désir était vif, son embarras l'était plus encore. Car, ce qui est étrange, il ne connaissait rien ni des affaires de l'Empire, ni de celles qui se rattachaient plus particulièrement à l'élection. Comment, dans ces conditions, avoir une entrevue profitable avec le cardinal? Comment lui parler et répondre à ses questions? C'est ici que se joua l'amusante comédie que nous raconte Blondel, et qui prouve une fois de plus, qu'à toutes les époques et dans tous les pays, les abus n'ont jamais varié.

Très attaché à Belle-Isle et désireux de le servir, Blondel imagina le moyen suivant de le tirer d'affaire. Le futur ambassadeur commencerait par lire et étudier les ouvrages sur l'Allemagne que lui enverrait Blondel, et qui lui donneraient une sorte d'avant-goftt des constitutions de l'Empire germanique; puis il prendrait connaissance, avant le cardinal, du mémoire sur l'état de l'Europe, que celui-ci avait demandé; il essaierait de s'en pénétrer et, quand il croirait y être parvenu, il solliciterait, sous un prétexte quelconque, une audience de Fleury. Le premier ministre, que la mort de l'Empereur ne cessait de préoccuper, ne manquerait sûrement pas de lui en parler, et Belle-Isle,

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bien préparé, se trouverait alors en état d'en causer et de lui exposer ses idées, qui, en fait, seraient celles de Blondel.

Celui-ci, pour compléter l'éducation de son nouvel élève, poussa la prévoyance jusqu'à relever à son intention, au dépôt du Louvre, parmi les dépêches du maréchal de Gramont et du comte de Lionne, tout ce qui concernait l'état de maison, les dépenses, le cérémonial et le cortège de l'ambassadeur de France, lors de la précédente élection, celle de l'empereur Léopold (1). Muni de tous ces documents, Bclle-Isle aurait beau jeu pour satisfaire le cardinal. Qu'il se garde bien surtout, lui avait recommandé Blondel, s'il veut réussir, de la plus légère allusion à l'ambassade électorale. Il ne doit pas avoir l'air d'y avoir jamais songé.

Tout se passa en effet comme il avait été convenu. Le cardinal, qui n'avait pas encore eu connaissance du travail de Blondel, fut frappé, dans son entrevue avec Belle-Isle, de trouver en lui un homme aussi renseigné sur une matière si compliquée et « hors des conversations ordinaires, depuis près d'un siècle » . La leçon bien donnée avait été , on le voit , bien apprise; elle fut bien récitée, et le cardinal fut enchanté. Aussi, dès la seconde entrevue, offril-il spontanément à Belle-Isle ce qui faisait l'objet de toute son ambition : l'ambassade de Francfort. Devant cette

(1) Léopold I", né le 6 juia 16iO, fils de Fcrdiuatul III et de Marie-Aune d'Espagne; il mourut à Vienne le 6 mai 1703.

offre, Belle-Isle sut garder son sang-froid, et, se souvenant des sages conseils qu'il avait reçus, il commença par s'excuser, en invoquant la santé de sa femme et la médiocrité de sa fortune : " C'est à un duc et pair ou à un maréchal de France, dit-il à Fleury, qu'il convient de confier une mission de telle importance. " Mais, convaincu d'avoir trouvé l'homme qu'il cherchait, le cardinal insista vivement, et, pour décider Belle-Isle, lui promit que le Roi prendrait toute la dépense à sa charge et lui donnerait le bâton de maréchal. Le tour était joué et l'affaire conclue : en une heure, le comte de Belle- Isle était ainsi devenu à la fois maréchal de France et ambassadeur (1).

Ce n'est pas tout. Le nouvel ambassadeur désirait que la comtesse de Belle-Isle (2) fût autorisée à l'accompagner à Francfort, mais le cardinal, par raison d'économie, ne l'entendait pas ainsi; il fut cependant obligé d'y consentir devant l'insistance de celui qu'il avait choisi, et, de fait, la présence de la maréchale de Belle-Isle conta au Roi plus de 300000 hvres.

Quant à Blondel, sa place était marquée d'avance à Francfort; mais il ne voulait pas la demander et désirait ne la tenir que de la bienveillance royale; ses services antérieurs, son activité, son zèle et son expé-

(1) 11 fut, à «lire vrai, également appuyé par Mme de Vintimille, maîtresse du Roi.

(2) Marie-Casiniire-Thérèse-Geneviève de Béihane, née le I i février 1709; le maréchal l'avait épousée en secondes noces en 1729.

IJ

rience des affaires (1) le désiijnaient suffisamment à l'attention de 8a Majesté, qui le nomma, en effet, à ce poste, en lui donnant le titre de « ministre à l'élection sous le maréchal de Belle-Isle ». C'était, à ce moment de sa carrière, la situation la plus élevée qu'il pût désirer.

Il lui fallut organiser promptement son départ et, le 2 janvier 1741, il se mit en route pour Mayence, où, pour négocier avec l'Électeur, étaient déjà arrivés les ministres d'Autriche, de Saxe, de Prusse et de Cologne.

Voici un trait qui montre combien peu on était au courant, à Versailles, des affaires de l'Empire. Étant allé, suivant l'usage, prendre congé, avant son départ, du caidinal de Tencin (2j, Blondel le trouva avec x\melot : « Vous venez fort à propos pour nous ju(;er, lui dit le cardinal; voici la Bulle d'or, où il est clairement nommé sept Électeurs, et M. Amelot me soutient qu'il y en a huit. — Vous avez tort. Monseigneur, répliqua Blondel, et M. Amelot n'a pas raison, car il v en a neuf : trois ecclésiastiques, Mayence (3), Trêves (4) et Colo^;ne (5); trois catho-

(1) Voir ses Instructions, en date du 25 décembre 1740. {Aff. etr . Mayeuce, t. 41, fol. 2 el stiiv.)

(2j PiiM-re (.iiériii de Teucin, ué à Greunble eu 1680, mort eu 1758. Il fut fait cardinal eu 1739, et 'liiaisti-e d'Etat eu 1742.

(3) l>hili|)pc-(:liarles d Kit/..

(4) Fiauçois-Georjcs de Scliueuhoru, élu eu 1729 à r.irclievèché de Trêves, mort eu 1756. {Art .le i" rif. /o di.ies, t. III, p 31 i.)

(5) Clciiieut-Aujju.ste- Mai'ie-llyaciutbe, coauu sous le uoui de Cléuicui- AuQuste, tic eu 1700, mort en I7t}l.

liqnes, Bohème (1), Palatin (2) et Bavière (3); et trois protestants, Saxe (4), Brandebourg (5) et Hanovre (6) »

Ainsi tous deux ignoraient, à la veille d'une élection à l'Empire, qu'en 1G92, l'empereur Léopold avait créé un nouvel Electorat en faveur de la maison de Hanovre, pour la récompenser des services qu'elle lui avait rendus.

Fleury avait plus de mémoire; il se souvenait qu'en 1733, le même Électeur de Mayence avait été détourné de la France et corrompu par l'Autriche, à prix d'argent. Dans la crainte de pareille aventure, et malgré son peu de goiit pour la dépense, il mit 500000 livres à la disposition de Blondel, en le priant d'en user comme il l'entendrait et suivant les circonstances. Celui-ci préféra toutefois ne pas avoir à se mêler de cette sorte d'affaire et en laissa le soin au maréchal de Belle-lsle, se bornant à indiquer les personnes de la cour qu'il croyait susceptibles de se laisser corrompre. Il cita en première ligne le neveu de l Electeur, qui reçut personnellement 200 000 livres, le baron de Groschlag (7j, qui en loucha 80000, et le chancelier

(1) Cette di{jnité se trouvait vacante par la mort <le l'empereur Charles VI, qui «"n éia't re étu en (jualiié de roi di- Bohême.

(2) Charles III Philippe de Neubourg.

(3j Charles-Albert, né eu 1697.

(4) Fréiléfic- \u uste II, roi d". Pologne dep lis 1733 sous le nom d'Auguste III.

(5) Charles-Frédéric II, ué le 24 janvier 1712, mort le I" août r,8t).

(6) Georges II, roi d'Aiigleierre.

(7) Philippe-Charles, baron de GrosLhlag, conseiller intime de l'Electeur.

260 UN DIPLOMATK AU I) 1 X-11 U IT lEM E SIECLE

Benzcl (1), qui obtint une pension de 0 000 livres, ce qui ne l'empèclia pas, dans la suite, de manquer à ses engagements.

Quels étaient, au moment de l'élection du successeur de Charles VI, les intérêts de la France dans l'Empire germanique, et quelle conduite devait-elle adopter pour les faire prévaloir? Dans les différents mémoires (2) qu'il avait remis au cardinal sur sa demande, et qu'il communiqua auparavant, on s'en souvient, au comte de Belle-Isle, Blondel avait successivement passé en revue les principales questions qui se posaient alors. L'histoire en est trop connue pour que nous y insistions, et que nous en suivions avec lui tous les aspects.

Bornons-nous à rappeler que la France désirait avant tout éviter une guerre, mais que, le but de sa politique étant d'enlever la couronne germanique à la maison d'Autriche, elle se croyait dans l'obligation de combattre la candidature de François de Lorraine, devenu grand-duc de Toscane, à la mort du dernier des Médicis, et l'époux de Marie-Thérèse.

On sait qu aussitôt après la mort de Charles VI, son père, cette Reine s'était associé son époux en quaUté de co-régent. La validité de cette association avait bien été contestée par les motifs que donne Blondel dans un de ses mémoires, mais, en ce qui touchait la

(1) Jcau-Jac(|iies-J()se[)h Br'n/.el.

(2) Voir ces iiiéiiioircs aux Pièces juslificative», n"' U cl l'2.

Prag^matique sanction, la situation était toute différente. La France l'avait formellement reconnue en 1738, et, à la mort de Charles VI, elle aurait dû produire tout son effet, en dépit des arguments trop subtils dn cardinal et des engagements antérieurs dont il se prévalait.

Les seuls candidats capables, au besoin, avec l'appui de la France, de faire échec à la candidature du grand-duc de Toscane, étaient l'Électeur de Bavière, Charles-Albert, ou, à son défaut, celui de Saxe.

Blôndel engageait le cardinal à ne faire cause commune ni avec l'un ni avec l'autre :

« Outre que ses revenus sont médiocres, écrivait-il en parlant de Charles-Albert, il est endetté de plus de quarante millions. A l'extérieur, il parait à sa cour une grande économie, mais, dans l'intérieur, il s'y fait une dépense énorme, par les prodigalités qu'il fait à ses maîtresses et le peu d'attention qu'il donne au recouvrement de ses revenus. Quand on lui apporte cent mille écus et qu'il les voit, il croit qu'il va faire la conquête du monde. » De plus, les troupes dont disposait Charles-Albert étaient peu nombreuses, et leur armement des plus défectueux.

Quant à l'Électeur de Saxe, Auguste lll, Blondel ne le jugeait pas plus favorablement : " C'est un prince mol, paresseux, qui passe sa vie en robbe de chambre dans sa chambre, avec l'Électrice et quelques commères marchandes, avec lesquelles l'Électrice travaille,

et s'amuse de toutes les tracasseries Cju'il y a dans la ville... Il a peu de troupes bien armées, point exercées, sans discipline. Le soldat saxon est bien fait, blond, mol, et ne ferait pas deux marches de suite ou un bivouac, après lequel il ne lui survint la fièvre. »

Blondel était donc d'avis que, dans cette situation, et maljjré les avantages que pouvait présenter pour la France le succès de l'un ou de l'autre de ces candidats, « Sa Majesté trouverait peut-être préférable de concourir à l'élection du grand-duc de Toscane, pour lequel, disait-il, on peut convenir avec la reine de Hongrie d'arrangements convenables et satisfaisants, soit pour la Saxe et pour la Bavière, et même pour la couronne de France; parce qu'autrement il en résulterait nécessairement une guerre, dans laquelle il faudrait que le Roy prît part, avec des frais immenses et le reproche universel de toute l'Europe, qu'il a manqué aux engagements qu'il a pris, par le traité solennel de Vienne, avec la maison d'Autriche, ce qui ne pourrait manquer de discréditer une grande puissance ».

La politique de la France tendant à l'abaissement de cette maison avait eu sa raison d'être à l'époque où Charlcs-Quint tenait en main la moitié de l' Europe, mais, au dix-huitième siècle, la situation avait bien changé. Les Habsbourg avaient cessé de régner en Espagne; ils avaient dû, en Italie, céder aux Bourbons une partie de leurs possessions, et, en Aile-

BLONDEL A FRAMCFORT 263

magne, la jeune monarcliie prussienne commençait à lui disputer la suprématie. Dans ces conditions, la France ne devait-elle pas chercher plutôt à se rapprocher de l'Autriche et soutenir la candidature du grandduc?

Ces arguments, que faisait valoir Blondel, trouA^aient le cardinal hésitant et irrésolu. On lui avait représenté le grand duc comme un ennemi haineux de la France, et il redoutait qu'une fois devenu Empereur, et ayant par suite à sa disposition toutes les forces autrichiennes, il ne les employât à reprendre la Lorraine, qu'il aimait et qu'il n'avait jamais cessé de regretter. L'attitude froide et réservée de Marie-Thérèse devait également laisser supposer qu'elle nourrissait des projets hostiles à la France. D'autre part, la conduite équivoque et fourbe du roi de Prusse n'était pas de nature à rassurer le cardinal. Aussi avait-il refusé l'entrevue que lui avait fait proposer Frédéric, ne voulant pas favoriser l'ambition d'un prince « qui ne cherchait le trouble que pour s'agrandir aux dépens et aux frais d' autrui » .

Les événements qui sont survenus dans la suite ont prouvé que Blondel avait été bon prophète, en essayant de vaincre les continuelles hésitations de Fleury, et que, si ses conseils avaient été suivis, il est probable que de grands malheurs eussent été évités.

Quoi qu'il en soit, le ministre du Roi arriva le 19 janvier à Mayence, où régnait, à ce moment une grande

effervescence à la cour tie l'Électeui'. Cette a{jitation provenait de ce que celui-ci avait maintenu au comte de Golloredo, l'ancien ministre de l'Empereur, le même cérémonial que par le passé, alors que, depuis la mort de son maître, il n'était plus que simple repr sentant de la reine de Hongrie (i). Les ministres de toutes les puissances avaient protesté, et l'Electeur avait dû céder, mais, " pour éviter, à l'avenir, toutes nouvelles tracasseries, il avait établi le pêlemêle à sa table » .

Car la table jouait un grand rôle dans cette cour. A peine arrivé, Blondel écrit en effet au garde des sceaux (2) : < Le grand marécbal est venu me voir, et m'a dit que, l'Électeur étant obligé de faire gras le vendredi et le samedi (il relevait de maladie), il ne mangeait point en public; qu'il ne voulait renouveler connaissance avec moi que le verre à la main, et ne trouvait pas convenable qu'à l'issue d'une première audience, le ministre d'un Roy qu'elle respectait autant que Sa Majesté ne dînât pas avec Elle. »

Quand, plusieurs jours après (3), Blondel remit sa lettre de créance à l'Électeur, celui-ci lui dit : « Je sais que quelques malintentionnés ont insinué que je ne recevrais ni la mission du comte de Belle- Isle ni

(1) Voici eu quoi consistait ce cérémonial : être logé à la cour, eu avoir les équipages, les pnges, la livrée, êire accompagné d'un chambellan, avoir la première place à tal>le et y être servi par uu page.

(■2) Aff. eir., Mayeuce, t. 41, fol -24.

(3) Le25jauvier 1741. (Ibid., fol. 32.)

la vôtre. Ces idées sont si éloignées de mes pensées que vous pouvez mander à Sa Majesté (mettant la lettre du Roy sur son estomac) que je suis plus porté à baiser cette lettre avec respect qu'à protester contre. »

D'ailleurs, les sentiments des principaux personnages de la cour de Mayence ne semblaient pas avoir changé vis-à-vis de Blondel, depuis son dernier séjour. Le comte de Stadion lui était toujours aussi dévoué, et il continuait à être hostile à la domination autrichienne, qu'il regardait « comme l'anéantissement de la liberté et du lustre du Corps germanique » .

Les affaires secrètes n'avaient pas cessé d'être confiées au neveu de l'Électeur, « qui joignait à l'ignorance la plus grossière l'avarice la plus sordide ». Mais, par ses largesses et les bénéfices qu'il lui avait obtenus, le comte de Colloredo avait su le gagner à l'Autriche. Le baron de Grosclilag et le chanceHer Benzel lui étaient également acquis. Le premier « était le plus faux de tous les hommes, menteur, pantalon, ambitieux et avaricieux à un point excessif » . Son attachement à la cour de Vienne tenait également à l'argent qu'il en avait reçu. Quant au chancelier, dont la jeunesse pouvait faire excuser l'inexpérience, il avait été élevé « dans le préjugé qu'il n'y avait que la maison d'Autriche qui pût gouverner l'Empire (1) ».

(1) Lettre de Blondel à Ameloi, du 25 janvier 1741. (Aff. étr., Mayence, t. 41, ol. 34 et suiv.)

L'invasion de la Silésie (1) par Frédéric lï et les projets avérés de l'ïvspagne avaient un instant dérouté les partisans de rAutiiche, et c'était avec impalience qu'ils attendaient l'arrivée de Blondel pour se décider, « prêts à tourner casaque et à favoriser un autre candidat que le grand-duc de Toscane, dès qu'ils verraient ses chances diminuer » .

Le comte de Stadion, qui ne cessa de donner à Blondel des témoi{;nages de son dévouement, chercha à lui faciUter sa lourde tâche, en lui conseillant une ligne de conduite prudente et effacée. Il l'engagea vivement à se bien garder de déclarer ouvertement quel était son candidat préféré, mais à soutenir simplement que la France ne poursuivait qu'un but : la liberté de l'élection, et le choix d'un « prince capable de gouverner l'Empire et de le préserver des guerres avec elle » .

Son zèle et son activité entraînèrent cependant parfois le ministre de France à ne pas tenir un assez grand compte de ces conseils et à se découvrir plus qu'il ne l'aurait voulu.

Les obligations que lui imposait sa mission l'absorbaient d'ailleurs entièrement. " Je travaille nuit et jour, écrit-il (2) ; nonobstant je satisfais aux visites

(1) Celle iavasion de la Silésie par le roi de Prusse mit le comble aux mauvais rapports <)ui exstaient déj:i entre lui cl l'Autriche Blou'lel reproduit à ce propos les Pro men'oria qui furent érhanjiés cuire les deux cours, ei donl la violence ue sauiait êlie dépassre. Ce fut un vrai scandale daus tonte l'Kurope.

(•2) Lettre de Blondel à M. Ledran. Mayence, 1" février 1741. {.4^. élr.. Mayence, t. 41, f..l. 136.)

et aux repas et aux voyages à Francfort pour l'établissement de M. le comte de Belle-lsle. J'ai déjà donné trois grands dmers à vingt-cinq couverts. J'ai eu la famille de l' Électeur, les ministres étrangers, les ministres de l'Electeur, les dames et quelques chanoines. H ne me reste plus que quelques chanoines encore et les demoiselles, parce que, dans les premiers dîners, l'usage est d'inviter les mères sans les filles; j'aurais volontiers préféré les dernières aux premières. Vous trouverez ce propos un peu gascon, et vous aurez raison, car, dans ma situation actuelle, je n'y songe guère. Si elle durait, je n'y résisterais pas pour la santé. Je ne parle pas de la bourse, car il n'y a plus de cordon. Paiera qui pourra. . . »

Les affaires absorbaient assurément Blondel, comme il s'en plaint, et il y consacrait la plus grande partie de son temps. Parfois, cependant, pour se distraire, il se mêlait à des réunions jeunes et gaies, qui ne semblaient pas dépourvues d'entrain, et même, à ce propos, il nous raconte une petite scène assez bouffonne à laquelle il prit part, un soir, à Mayence, et qui témoigne que, pendant son séjour dans cette ville, l'élection d'un Empereur n'excluait pas toute fantaisie.

Le comte d'Eltz, neveu du Grand Electeur, dont nous avons déjà parlé, s'était fait nommer stathouder de la ville, autrement dit « lieutenant de police ». A ce titre, il avait donné l'ordre à la garde d'arrêter toutes

personnes de quelque qualité qu'elles fussent, qui sortiraient la nuit sans fanal. Le ministre de Saxe, qui était à ce moment le comte de Biiiiau (I), ima{>ina un soir, pour se divertir, d'inviter à souper le nouveau stathouder avec ses soeurs; il pria é(jalement le baron de Grosclila^j avec sa femme, ainsi que les ministres de Trêves, de Cologne, et Blondel. Quand tout le monde fut arrivé, le comte de Biinau, qui avait tout combiné, proposa, comme par hasard, d'aller faire un tour sur les remparts, pour y prendre le frais, en attendant que le souper fût prêt. On accepta cette proposition avec plaisir, et, comme le comte d'Eltz était de la bande, on ne songea pas à prendre le fanal réglementaire. Aussi, à peine fut-on arrivé sur le rempart que la garde se présenta et arrêta la joyeusesociété. '< Le comte d'Eltz crut en imposer en se nommant; l'officier lui répondit qu'il ne connaissait personne la nuit, et devait exécuter ponctuellement les ordres qui lui étaient donnés. Le comte lui répliqua qu'il devait le connaître, puisqu'il était le neveu de l'Électeur et stathouder. L'officier lui répondit que cela pouvait être, mais que, la nuit, il ne distinguait personne, et que, dès que le jour serait venu, s'il était véritablement ce qu'il disait, il aurait pour lui tons les égards qu'il méritait, mais que, jusque-là,

(1) Henri, comte de Biinau, était uë le 2 juin 1691, à Weisenfeli. Il mourut le " avril 1 "62, à Ossoiaunslc-dt, |)rès de VVeiinar. (V. AlLjetneine l>eustclie Pioijrapliie, t. Ul, p. 53Set 539.)

il resterait au corps de garde. Les instances du comte furent aussi inutiles que ses menaces; toute la compagnie fut conduite au corps de garde. Bien entendu, le comte de Biinau fut le premier à se récrier sur pareille aventure, qui ne manquerait pas d'être insérée dans les gazettes. M. et Mme de Groschlag furent aussi furieux que les ministres étrangers et le reste de la compagnie. On avait de plus donné l'ordre aux soldats du corps de garde de fumer abondamment, de sorte que tout le monde étouffait. L'officier de garde fit apporter du pain de munition, de la bière et des pipes à toute la compagnie, qui se plaignait de n'avoir pas soupe. Cependant le comte de Biinau ne crut pas devoir prolonger plus longtemps la plaisanterie; il fit ouvrir à deux battants les portes de la chambre du capitaine, où il avait fait préparer un très beau souper; les convives entrèrent, et témoignèient par leur gaieté que leur fureur était passée. Cette aventure fit le tour de la ville, qui ne s'en amusa pas moins que le Grand Électeur. »

La présence à Mayence de tant de diplomates n'allait pas non plus sans soulever parfois des questions d'étiquette et de protocole. L'ambassadeur d'Espagne (1), par exemple, émit la prétention d'être reçu, lors de son entrée, sur le même pied que le maréchal de Belle-Isle, et il en fit un tel point d'hon-

(1) 11 s'agit ici de Doq Christophe Portocarrero, scigaeurel comte de Monlijo.

neur pour sa Cour, que les difficultés qu'il souleva n'auraient peiit-elre pas été sans conséquence, si le caractère conciliant de lUondel n'avait pas calmé les susceptibilités assez peu justifiées du ministre espajjaiol. Ces petits incidents toutefois avaient une médiocre importance. Le choix d'un candidat au trône de l'Empire, non moins que la nouvelle attitude du roi de Prusse, étaient autrement sérieux. Blondel s'en inquiétait fort, et, plus il considérait la situation, plus il éprouvait d embarras à concilier ses instructions avec ce qui lui semblait encore, à ce moment, le meilleur parti à prendre. N'était-il pas préférable, pour mettre fin aux visées ambitieuses qui se manifestaient de toutes parts, de concourir franchement à l'élection du [»rand-duc de Toscane, comme il l'avait proposé au cardinal? Convaincu des inconvénients et même des dangers d'une politique différente, il alla jusqu'à prendre sur lui de laisser entrevoir au comte de Colloredo, qu'il connaissait de vieille date, une possibilité d'arrangement. On ne devait pas se laisser arrêter, lui disait-il, parles objections que ne manquerait pas de soulever la cour de Versailles, car on en viendrait facilement à bout. Tout cela, bien entendu, fut dit sur le ton de la conversation, pour ne pas donner à l'ouverture un caractère de négociation; mais le comte de Colloredo n'en saisit pas moins toute l'importance et, sur r heure, il dépêcha un courrier à la Reine, dont la réponse ne se fit pas attendre. Marie-

Thérèse faisait justice point par point des diverses objections présentées par la France à l'élection du grand- duc de Toscane. Blondel, à qui cette dépêche fut communiquée par le comte de Golloredo, le pria de la lui remettre, en lui déclarant que, s'il lui était loisible d'en placer l'original sous les yeux de Son Éminence, les affaires du grand-duc s'en trouveraient bien avancées; mais Golloredo, qui avait bien reçu l'ordre de la lui lire, avait défense expresse de la lui confier ou de lui en laisser copie. Dans ces conditions, Blondel lui déclara que, n'ayant pas été autorisé à engager une négociation aussi délicate, il se garderait d'autant plus d'en rendre compte à la Cour, qu'd n'aurait entre les mains aucune preuve à l appui de ses explications. On ne manquerait pas de les considérer à Versailles comme un effet de son imagination et de son penchant pour la maison d'Autriche. C'est malheureusement de la sorte que le rapprorhement dont il avait pris l'initiative ne reçut aucune suite

Il n'est pas sans intérêt de rappeler, à ce propos, que, huit ans plus tard, en 1749, lors de la première audience que Marie-Thérèse accorda à Blondel, alors chargé d'affaires à Vienne, elle lui exprima ses vifs regrets de n'avoir pas mis à profit les ouvertures qu'il avait faites en 1741, à Mayence, à son représentant, le comte de Golloredo. H lui avait fallu, à ce moment, suivre les conseils des ministres de son père , qui inclinaient pour l'Angleterre ou pour la Russie, et qui pen-

saient que les ouvertures de Blondel cachaient un piège imaginé pour lui aliéner ses alliés (1).

Si importantes qu'elles fussent, les questions politiques proprement dites n'étaient cependant pas les seules qui dussent occuper l'attention de Blondel. A la demande du cardinal, et même un peu à son corps défendant, il lui fallut donner ses soins à un tout autre genre d'affaires, se rattachant cependant à l'ambassade du maréchal de Belle- ïsle, affaires bien terre à terre assurément, mais indispensables, et qui donnent une idée non seulement du faste déployé à cette époque, mais de la prodigalité et des abus dont cette ambassade fut l'occasion.

Il dut pourvoir au logement de l'ambassadeur et de sa suite, composée pour le moins de trois cents personnes, « y compris les seigneurs qui seraient de son cortège à l'entrée pubUque, les gentilshommes de sa suite, les officiers de sa maison, les écuyers, valets de chambre, et la livrée » ; il dut aussi « faire bâtir des cuisines convenables, des écuries et lingeries », s'occuper enfin de mille autres détails.

Vu la circonstance, le prix des loyers était excessif. Il fallut faire venir de France « un ingénieur, un architecte, un trésorier et un intendant, pour avoir l'œil à tout et payer sur quittance, un tapissier pour faire les meubles de représentation, et tout ce qui

(1) Lettre de BlnaJel ea liate du '21 mai 1749, dans lu(|uelle il fitit allusii>u à ces regrets. {Aff. étr., Autriche, t. 242, fol. 213.)

était nécessaire pour plus de trois cents lits... >» Il dut aussi se charger « du choix et convenir du damas, des brocatelles, des bois de lits, des laines, des crins, des toiles, des taffetas et autres. . . » .

« Je demandai, écrit-il, un contrôleur et un cuisinier, pour faire faire la batterie et le linge de cuisine qu'ils jugeraient convenable, après que j'aurais arrêté le prix du cuivre et du fer, et des toiles nécessaires, pour en rendre compte à l'intendant et être payé par le trésorier; un sommelier pour le choix des vins de toutes espèces, même ceux des domestiques, suivant l'usage de leur en donner; un écuyer, pour le choix des chevaux et leur nourriture; un homme et une femme de charge, pour le linge de table et de lit de toutes espèces; un argentier, avec un état de la vaisselle actuelle du maréchal de Belle-Isle et l'augmentation qu'il faudrait faire pour une table de trois cents couverts. Ces deux derniers articles ont monté à des sommes immenses. Le seul linge de table de Silésie a coûté plus de cent cinquante mille livres, et la vaisselle, qui a été commandée à Neugebourg, a été à des sommes immenses, surtout pour le vermeil et pour les cloches pour couvrir tous les plats, que le maréchal de Belle-Isle avait recommandés très pesants... "

» On envoya comme contrôleur un sieur Saint- Quentin, contrôleur de la maison du Roy, et par conséquent accoutumé à la plus grande représentation, mais sans économie, au contraire, très prodigue, et

qui avait choisi tous les subalternes dans le même goût, et qui ont presque tous fait une petite fortune. . . Il m'est revenu, continue Blondel, qu'on prenait journellement mille à douze cents livres de viande de boucherie, sans la volaille, le gibier et les légumes. J'ai appris que le sommelier avait vendu très chèrement aux étrangers les trois quarts du vin de Bourgogne et de Champagne que le maréchal de Belle- Isle avait envoyé de France, ainsi que l'excellent vin du Rhin que je lui avais fait acheter à Mayence, qu'il remplaçait par des petits vins, ayant l'attention cependant d'en conserver uniquement de bon pour la table particulière du maréchal de Belle-Isle; mais à toutes les autres, ce n'était que de la piquette. "

" J'ai voulu, dit en terminant Blondel, donner une faible idée de l'ambassade du maréchal de Belle-Isle, qu'on dit avoir coûté au Roy plus de six millions. »

Cette ambassade a malheureusement coûté plus encore à la France. « On avait en effet, comme dit d'Argenson, confié les intérêts de la paix à l'homme qui voulait le plus la guerre (1) . »

Ce petit-fils de F'oucquet, qui sut " passer par toutes les portes, les cochères, aussi bien que les carrées et les rondes (2) », « avait, dans son existence, comme dans sa personne, je ne sais quoi d'aventureux (3) » .

(1) yfrmolres du innniuis d Argenson, éilit. citt'C, t. Ml, |). 24G.

(2) Saini-Simon, Mémoires, édit. Ghéniel, t. 16, p. ll>6

(3) Voy. duc DE BuoGi.lK, h'rriléric 11 et Marie-Tlirrè.ie, l. I, j). U)8.

Avec son frère le chevalier (1), il fatiguait ses secrétaires à dresser des plans de remaniement des États européens (2).

Le grand Frédéric eut vite fait de percer à jour son caractère. Non content d'avoir mis dans son jeu une des maîtresses du Roi, Mme de Vintimille (3), il sut par ses flatteries et ses louanges exagérées attirer à lui le maréchal, " lui insinuant qu'il le regardait comme le premier général de l'Europe et lui faisant envisager l'idée de la plus haute fortune et de la plus grande réputation » .

C'est par ces influences, et aussi grâce au concours du ministre de Bavière en France, le prince de Grimberghen (4), qu'on finit par s'emparer de l'esprit du Roi et qu'on l'entraîna à la guerre, malgré les efforts désespérés de Fleury. On lui persuada qu'il allait devenir le médiateur de toutes les puissances, si bien qu'au départ de Belle-Isle la nipture avec la reine de Hongrie était décidée. Quelle ne fut pas la surprise de Blondel, quand, en arrivant à Francfort, le maréchal lui révéla ces projets, si contraires aux dispositions

(1) Louis-Charles-Armand Foucquel, chevalier de Eelle-Isle, né en 1693, tué le 19 juillet 1T47 à la tête de ses troupes, en auacjuaut les retranchements que le roi de Sardaijjne avait élevés sur le plateau de l'Assiette pour couvrir Exiles et Feneslrelles. (Moreri, Dict., t. 5, p. 26T.)

(2) JoDEZ, La France ious Louis XV, t. 3, p. 74 et suiv.

(3) Pauliue-Félicite de Mailly, née en 1"12, mariée en 1"739 à Jean-Baptiste- Félix-Hubert de Vintimille du Luc, des Comtes de Marseille, morte le 9 septembre 1741 (P. Anselme, Hist. rjénèal., t. 8. p. 639 )

(4) Louis-Joseph-d'Albert de Luyiies, prince de Grimberglien, né en 167-2, mort en 1758. Il était fils de Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes et d'Anne de Rohan.

dans lesquelles il avait laissé le cardinal, à son irrésolution, à son éloignement de toute idée de guerre, à ses principes d'économie et au peu de fonds qu'il savait pouvoir faire sur la Saxe et sur la Bavière! « L'affaire est cependant résolue, les projets sont formés, et les dépenses arrangées pour l'exécution », lui répliqua Belle- Isle d'un ton décisif. Et Blondel, qui d'abord avait été flatté d'être chargé de la négociation de Francfort, commençait à regretter fortement d'y être employé, car il prévoyait tous les malheurs qui allaient en découler.

Quoi qu'il en soit, au bout de peu de jours, le maréchal de Belle-Isle dut commencer ses visites aux diverses cours électorales, et il s'en acquitta avec un faste vraiment royal, u II courait la poste avec soixante chevaux, dont trois berlines à six chevaux. Dans la première, il y était avec le chevalier son frère, un secrétaire et M. de Mortagne (1), qu'il croyait alors un grand militaire. Dans la deuxième, étaient quatre seigneurs qui devaient être de son cortège, à son entrée; dans la troisième, quatre gentilshommes d'ambassade, payés par le Roy. Tout le reste des chevaux de poste était pour quatre courriers qui l'accompagnaient, pour des copistes, des valets de chambre, des valets de pied, des gens de cuisine, et pour un baquet sur lequel était son lit et sa garde-

(I) Charles-Louis de Lorraine, prince île Morla^ue, sire de Pons, mort eu 1755, il l'âge de s>iixaotc aus.

robe. Dans chaque cour électorale, il faisait présent au chambellan qui l'accompagnait d'une épée d'or ou d'une tabatière de même métal, avec le portrait du Roy ; au page qui le servait, d'une montre d'or à répétition ; il faisait donner cent louis à l'écurie, autant à la cuisine et à la livrée. « Malgré l'attachement quej'ai toujours eu pour le maréchal de Belle-Isle jusqu'à sa mort, écrit Blondel, je ne puis dissimuler combien il se laissa éblouir et tromper à la cour de Munich, où l'on peut dire qu'il prit l'ombre pour le corps. Il fut séduit par les caresses que lui fit l'Electeur et par les paroles pompeuses du maréchal de Tôrring (1), son ancien ami, qui l'assura que l'Electeur avait 30000 hommes sur pied, pendant qu'il n'en avait pas 2 à 3000 de milice, qui n'avaient jamais été exercés; qui le mena dans un arsenal nombreux, qui ne consistait que dans de vieilles armes de tous calibres, dont la réparation aurait coûté plus de cinq cent mille livres ; qui lui fit voir, à la vérité, soixante pièces de canon toutes neuves, aux armes de l'Électeur et aux siennes, car il était grand-maître de l'artillerie, mais il n'y avait pas d'affûts ni de chevaux; il lui fit voir beaucoup de tas de boulets, mais la moitié n'étaient pas de calibre aux canons. Le maréchal de Belle-Isle se contenta de toutes les superficies sans examen détaillé, et il avait trop d'intérêts pour suivre le projet adopté, pour ne

(Ti Igaace-Félix, comte de l'orring, né le 28 aovenbre 1682, mort le 18 août 1763.

pas rendre compte au Roy que l'Électeur de Bavière avait 30000 hommes complets, la facilité d'en lever 30000 autres dans sa milice, de quoy l'armer dans ses arsenaux, et même davantage... Ce rapport fortifia le Roy dans le plan qu'il avait adopté, d'autant que l'Electeur de Bavière ne demandait qu'un million pour cette grande entreprise. L'argent fut envoyé, mais employé à bien d'autres choses très inutiles... Quand l'Électeur de Bavière eut franchi Passau et fut arrivé à l'abbaye de Clinmiinster, il remit la plupart des contributions à l'abbé, qui s'amusa à faire chanter un Te Deiim. Le roy de Prusse, qui l'apprit et désirait qu'il précipitât sa marche sur Vienne, écrivit ce qui suit au maréchal de Belle-Isle, en le chargeant de le communiquer à l'Électeur : On peut gagner le ciel par des prières; mais on ne conquiert des royaumes que par le fer, par le feu et par le sang . »

Il s'agissait cependant de pourvoir à la vacance de l'Empire. On sait comment on procédait en pareil cas. Dès que l'Électeur de Mayence avait reçu l'avis de la vacance, il devait, comme doyen du corps électoral, convier ses collègues, par lettres ou par ambassadeurs, à se trouver dans les trois mois à Francfort, où devait avoir lieu l'élection. Quand chaque Électeur, ou son ambassadeur arrivait dans cette ville, il ne devait y entrer qu'avec une suite de deu.K cents chevaux. Les neuf Électeurs s'assembloient dans l'église de Saint- Barthélémy, où on disait une messe solennelle. Lors-

qu'on commençait Per omnia sœcula sœculorum de la Préface qui précède le Canon, les princes et les ambassadeurs protestants se reliraient et revenaient à la fin de la messe. Les Électeurs, après avoir prêté le serment accoutumé, passaient ensuite dans le conclave, sorte de galerie voûtée joignant le chœur de l'église. L'Électeur de Mayence présidait à cette assemblée électorale, comme grand chancelier d'Allemagne et directeur du collège. Si le nouvel Empereur faisait partie de l' Assemblée, les Électeurs repassaient du conclave dans l'église, allaient droit au grand autel, sur lequel ils le faisaient asseoir, et là, l'archevêque de Mayence lui faisait signer la capitulation. Au sortir de l'autel, on le conduisait dans une tribune au-dessus de la porte du chœur, où, s' étant assis avec les Électeurs, il entendait la proclamation de son élection.

La date de l'élection n'était pas encore fixée. La reine de Hongrie, ainsi que les Électeurs de Hanovre et de Saxe, cherchait à la retarder. Les autres Électeurs et les ambassadeurs accrédités engageaient au contraire l'Électeur de Mayence à ne pas différer davantage de donner un chef à l'Empire. Ce prince envoya donc deux de ses ministres à Francfort : le baron de Groschlag et le chancelier Benzel, qui notifièrent en arrivant leur caractère d'ambassadeurs.

« Un jour, raconte Blondel, que je me promenais à pied le long du Mein, je les rencontrai dans un carrosse de représentation, et, les arrêtant, je leur dis

que sans doute ils faisaient ensemble un Empereur in petto. Ils me répliquèrent qu'ils l'attendaient du Roy; car le maréchal de Belle-Isle, dans ses visites, avait vraisemblablement réuni la majorité. Je leur répondis que j'ignorais encore le succès du maréchal, mais que je prévoyais que, s il n'avait pas encore réuni le nombre de voix suffisant, la cinquième, qui assurait la majorité, serait payée chèrement. » Ces messieurs avaient compris, sans que Blondel eût besoin d'en dire davantage. Ils s'empressèrent dès le lendemain d'aller à Mayence rendre compte à l'Électeur et à son neveu de cette conversation, et, d'un commun accord, la résolution fut prise de vendre à l'Électeur de Bavière la voix électorale de Mayence. Deux jours après, Belle-Isle, de retour de ses visites, versa les sommes convenues (I). Cet arrangement étant parvenu aux oreilles des ambassadeurs électoraux de Saxe, ils en rendirent compte à Dresde, et ils reçurent aussitôt l'ordre d'offrir également la voix de leur maître au maréchal, sous conditions d'agrandissement de ses États et de la jonction de ses troupes à celles de Bavière et de France. Ce fut Blondel qui fit le traité et, après sa ratification, l'ambassadeur saxon offrit au maréchal de Belle-Isle une épée d'or garnie de diamants, à son frère le chevalier une canne avec pomme en diamants et une bague de brillants d'une valeur de

(I) AJf. étr., Mayence, t. iS, fdl. ;W et suiv., et 40 el suiv.

dix à douze mille francs, et enfin à Blondel une tabatière d'or garnie aussi de diamants, qui renfermait le portrait de l'Électeur de Saxe, roi de Pologne. Après avoir refusé d'abord ces présents, les représentants de la France furent autorisés à les accepter. En outre, Blondel trouva, un jour, dans son salon, un grand portrait en pied d'Auguste III, qui y avait été accroché pendant son absence.

Cependant l'élection était toujours reculée, lorsqu'une démarche maladroite du représentant de Hanovre provoqua un incident de protocole, dont profita Blondel pour décider l'Électeur de Mayence à fixer au 20 janvier (1742) le jour où serait élu le nouvel Empereur.

Ce résultat, si difficile à obtenir par suite de l'opposition de l'Autriche et de ses adhérents, fut un succès pour Blondel, qui s'empressa d'envoyer à Versailles un courrier spécial pour en informer le Roi. M. de Verneuil, qui avait été choisi pour porter la nouvelle, arriva à Versailles à quatre heures du matin. Il fit réveiller Amelot, qui n'avait pas cru au succès des démarches de Blondel et lui en avait la veille témoigné par écrit son mécontentement; mais, devant le fait . accompli, et après avoir pris connaissance des détails que lui apprit M. de Verneuil, il ne put qu'être satisfait. Tous deux se rendirent ensuite chez le cardinal, qui exprima toute la joie qu'il en ressentait, et recommanda à Amelot d'expédier aussitôt à Blondel un

courrier pour le féliciter de la part du Roi de l'habileté de ses négociations et de la sagesse avec laquelle il avait su conduire une affaire aussi importante que délicate.

En témoignage de cette satisfaction, Blondel fut nommé, à cette occasion, gentilhomme ordinaire de la chambre (1).

Pendant ce temps, l'Électeur de Cologne envoyait de son côté son premier chambellan prévenir l'Électeur de Bavière, son frère.

Les ministres électoraux, ainsi que le nonce du Pape, se réunirent plusieurs fois en conférence chez Blondel. Celui-ci leur déclara " que le Roy de France était, dans son royaume, Très-Chrétien, Apostolique et Romain; mais que, dans l'Empire, en conséquence du traité de Westphalie, il était aussi fermement luthérien et calviniste, et qu'il soutiendrait de toutes ses forces et de son crédit ceux de ces deux dernières religions, de manière qu'aucune n'empiétât sur l'autre. Il fut unanimement convenu de laisser subsister l'article du traité de Ryswick sur la religion, tel qu'il était dans la capitulation de Charles VI (2) " .

Au mois de mai 1741, le maréchal de Belle-Isle,

(1) Voy. la leitre de remerciements qu'il adressa au cardinal, h- 7 février 1742. [Aff. élr., Mayence.t. 4i>, f.d. 6!).)

('S) L'article 3 du traité de paix de Ryswick portait : • Lii paix de Westphalie et de Ninièji;ue doivent servir de Itase ei de Fondeiiient à celle-cy et seront pleinement exéi'utées tant pour le spirituel t|ue pour le temporel... » Au pniut de vue religieux, les adn)iiiistratpurs des domaines sécularises ac<|uéraieiit le droit de siéger dans les diètes. Cette tolérance était étendue des Ititliéricu» aux calvinistes.

qui avait, comme nous l'avons vu, visité les principales cours électorales, s'était rendu en Silésie, pour obtenir la voix de Frédéric en faveur de l'Électeur de Bavière. Il était allé ensuite trouver le roi de Pologne en Saxe. Pendant ce temps, l'armée française, sous les ordres du maréchal de Maillebois (1), entrait en Westphalie, et l'Électeur de Bavière, mal inspiré, au lieu de poursuivre sa marche sur Vienne, envahissait la Bohême. C est à ce moment que Belle-lsle, sans renoncer à son ambassade, quitta Francfort pour rejoindre l'armée. L'inaction de Frédéric avait permis aux Autrichiens de courir au secours de la Bohême. Néanmoins, quand ils arrivèrent devant Prague, l'assaut avait été donné par Maurice de Saxe et Ghevert, les murs de la ville avaient été escaladés presque sans combat; le 25 novembre, Prague avait capitulé et, quelques jours plus tard, l'Électeur de Bavière était couronné roi de Bohème.

L'état de santé du maréchal de Belle-lsle ne lui avait pas permis d'arriver à temps pour concourir à la prise de Prague, et, dans l'obligation où il se trouvait de reprendre la direction de son ambassade à la diète d'élection, il revint à Francfort le 4 du mois de janvier (1742), pendant que le maréchal de Broglie prenait le commandement de l'armée d'occupation.

A peine arrivé dans cette ville, il reçut les hom-

(1) Jean-Baptisie-François Desmaretz, marquis de Maillebois, né en 1682, mort en 1762.

mages de tout le collège électoral. Les magistrats lui envoyèrent une députation. Le bourgmestre et le Sénat avaient déjà expédié au roi de France une adresse pour le remercier « d'avoir choisi comme ambassadeur extraordinaire un maréchal, dont la douceur et la politesse attirent l'attention et la faveur de tout le monde, et dont l'affabilité a imprimé de l'admiration à toute la ville (1) » .

De nombreuses conférences eurent lieu chaque jour pour fixer le cérémonial de l'élection et trancher toutes les difficultés d'étiquette et de prérogatives qu'elle soulevait. Le 14 janvier notamment, il s'éleva une interminable discussion à propos de l'emplacement que devaient occuper dans l'église, le jour de l'élection, les sièges des Électeurs. Mais il fallut auparavant que le maréchal fît son entrée solennelle dans la ville. Elle eut effectivement lieu le 18 janvier (2). Un faste inouï y fut déployé.

Le cortège partit à onze heures du matin, d'une maison de chasse appartenant à la ville, et qui en était éloignée d'une lieue. Dès que les trompettes eurent sonné à cheval, l'entrée eut lieu dans l'ordre suivant :

L'écuyer de la cavalerie bourgeoise, neuf chevaux de main de cette cavalerie ;

L'écuyer de la ville ;

Palefreniers et laquais aux livrées de cette ville ;

(1) Aff. étr., .Allemague, t. 433, fol. 238.

(2) ïbid., l. 4-1, fol. 164 à 177.

Les députés du magistrat (1) à cheval ;

Archers, timbahers et trompettes;

Trois compagnies bourgeoises de cavalerie avec leur étendard ;

Le comte de Pappenheim, maréchal héréditaire de l'Empire, qui se trouva à moitié chemin, et, étant descendu de son carrosse, il complimenta Son Excellence ; en suite de quoi il fit entrer ses équipages dans la marche;

Le prévôt de l'Empire, à cheval, portant son bâton;

Quatre chevaux de main, quatre valets de pied, un carrosse vide à six chevaux, cinq valets de pied, le carrosse vide du comte de Pappenheim, attelé de six chevaux Isabelle;

Suivait la maison de Son Excellence montée sur de très beaux chevaux richement harnachés, avec des housses de velours vert à ses armes et à son chiffre en broderie d'or et d'argent;

Un sous-écuyer en habit vert galonné d'or.

Le sieur Saint-Quentin, contrôleur de la maison du Roi, et le sieur Ronceau, contrôleur de la maison de Son Excellence, en habit gris de fer galonné d'or;

Deux chefs d'office, cinq chefs de cuisine, quatorze aides d'office et de cuisine, en habit gris de fer galonné d'argent;

(1) On appelait ainsi le corps des officiers municipaux.

Deux couvre-tables habillés de vert avec des brandebourgs, la veste d'écarlate;

Un sous-écuyer en habit vert galonné d'or, parements de velours cramoisi ;

Douze fourgons attelés à vingt-quatre chevaux, menés par douze postillons, et couverts de riches couvertures de velours vert aux armes de Son Excellence en grande broderie d'or et d'argent relevée en bosse;

Trente-six valets de pied de la livrée de Son Excellence, qui est de drap vert à parements rouges;

Deux cors de chasse en habit gris chamarré d'argent ;

Quatre hautbois, avec le même uniforme que les cors de chasse ;

Douze valets de chambre en habit- gris et veste de brocard d'argent ;

Douze chevaux de main d'un grand prix, aux riches housses de différentes couleurs;

Deux piqueurs en habit d'écarlate;

Le maître d'armes des pages vêtu également d'écarlate, galonné d'argent;

Le sous-gouverneur des pages, en habit d'écarlate chamarré d'or;

Douze pages vêtus de velours vert ;

Le gouverneur des pages, vêtu d'écarlate chamarré d'or sur toutes les coutures, et veste de brocard d'or;

Un timbalier, quatre trompettes, habillés de velours vert ;

Le fourrier de l'Empire ;

Un valet de chambre et le porte -arquebuse du comte de Pappenheim ;

Le comte de Pappenheim à cheval, précédé de ses secrétaires et gentilshommes et entouré de trabans à pied avec leurs pertuisanes ,

Le cortège de l'ambassadeur, tous ayant des habits en broderie au point d'Espagne d'or, montés sur de superbes chevaux richement harnachés, savoir :

Le chevaher de Belle-Isle ; le marquis de Bissy; le chevalier de Courten; le chevalier d'Harcourt; le chevalier de Gravel; le marquis dePoyanne; le marquis d'Asfeld; le comte de Foiicquet; le marquis de Joyeuse; le chevalier de Belac; M. Robert; le chevalier de Salaberg; M. de Chabrier; M. Houèl; M. Gavelier; le marquis Despernes; le comte de Chabot; le comte de Sommièvres; le comte d'Ourches; M. de Vaulx ; M. de Verneuil; quatre coureurs de Son Excellence;

S. E. Monseigneur le maréchal comte de Belle-Isle, à cheval, vêtu d'un habit de velours bleu brodé d'or en plein et sur toutes les coutures, avec l'ordre du Saint-Esprit et la plaque de diamants, son cheval superbement harnaché à la polonaise, avec une housse de pied de drap d'argent brodée d'or. Il était en bas de soie blancs brodés d'or. A ses côtés, il y avait deux écuyers vêtus de vert avec parements de velours cramoisi, et de droite et de gauche, six heyduques

avec leurs sabres, et six suisses avec leurs pertiiisanes.

Derrière Son Excellence étaient son capitaine et son lieutenant des gardes.

Suivaient les carrosses :

1° Un grand carrosse à deux fonds et à sept glaces, garni en dedans de velours cramoisi ciselé avec une large cartisane d'or; tout le dehors garni en bronze doré; les armes de Son Excellence dans les quatre grands panneaux et quatre attributs dans les petits, représentant Mars, Minene, la Renommée et Hercule; les roues tournées et dorées sur toutes les moulures .

Le carrosse était attelé de six chevaux gris danois;

2" Une calèche à trois glaces, garnie en velours bleu céleste, cartisane et franges d'argent, traînée par six chevaux Isabelle ;

3" Une berline à sept glaces de velours cramoisi, traînée par six chevaux bais;

4" Une berline de velours de Venise à ramages cramoisi, traînée par six chevaux danois entiers à poil noir ;

5° Une berline de velours cramoisi de Venise à petits ramages, traînée par six chevaux pie;

6° Un vis-à-vis à sept glaces de velours plein, coupé en gondole, traîné par six chevaux noirs d'Holstein.

Suivaient ensuite les carrosses de Monseigneur Doria, nonce du Pape, du comte de Montijo;

Le carrosse à six chevaux de Blondel, précédé de six laquais de sa livrée;

Le carrosse du baron de Bernstorff, ministre du roi de Danemark.

Cette relation se termine par un éloge du maréchal de Belle-Isle :

« Mgr le maréchal comte de Belle-Isle s'est distingué en cette occasion, selon sa coutume, par des manières pleines de grandeur et de politesse, en passant sous toutes les fenêtres qui étaient garnies de tous les ambassadeurs, princes et de toute la noblesse de l'Empire. »

Dans ces circonstances, Belle-Isle avait eu d'autant plus de mérite à figurer avec tant de succès à la cérémonie, qu'il avait une violente crise de rhumatisme, et qu'il lui avait fallu les plus grands efforts pour se faire mettre à cheval (l).

La récente prise de Prague, si brillamment conduite, produisit plus d'effet sur les Electeurs que les négociations compliquées et les visites d'apparat de Belle- Isle et de Blondel. x\ussi, est-ce à l'unanimité des suffrages, que l'Électeur de Bavière fut élu roi des Romains, conformément au désir de la France.

Au lendemain de cette élection, le 24 janvier, Belle- Isle écrivait de Francfort à Amelot :

(I) Lelire de Bflle-Isle à Amelot du 18 janvier 1742. {Aff. ctr., Allemagne, t. 43.3, f<.l. 300).

(2, Ibid., fol. 324 et suiv.

290 UN DIPLOMATK AU DIX-HUITIEMK SIECLE

" Je rentre en ce moment dans cette ville, Monsieur, et je ne diffère pas à expédier mon frère au Roy, pour porter à Sa Majesté la nouvelle de l'élection unanime d'un roy des Romains dans la personne de l'Electeur de Bavière; sa proclamation a été faite à midi, au bruit d'une triple décharge du canon de tous les remparts et au sou de toutes les cloches et avec l'acclamation du peuple : Fivat Carolus Seplimus ! Je m'en remets à tout ce qu'il vous dira verbalement des cérémonies qui s'observent à cette occasion...

« Voilà une grande affaire de finie, mais dès que le nouvel Empereur sera arrivé icy, j'en envisage une infinité d'autres, que je vais suivre et dont je vous informerai successivement. "

Dans une seconde lettre, écrite le même jour (1), Belle-Isle reproduit en détail le cérémonial et l'étiquette observés à l'occasion de l'élection, suivant les prescriptions de la Bulle d'or et les anciens usages :

« Le 23, dit-il, les portes de la ville furent fermées à cinq heures du soir, et les clés en ont été portées à l'Électeur de Mayence. Le 24, dès sept heures du matin, tous les bourgeois se sont rendus, sous les armes, au rendez-vous, et ont été départys sur les bastions, remparts, murailles, aux portes et aux principales places, et surtout à celle de la maison de ville, où ils formèrent une baye jusqu'à l'église de Saint- Ci) Aff. cti., All.-i.iajjnc, l 4:53 f..!. ;i2ti à 334, et t. i3i. fol, 3 ù I(J.

Barthélémy, ainsi que toute la garnison qui formait pareillement une autre haye.

« A la même beure, on sonna, par le commandement du Sénat, la grosse cloche de tocsin que l'on ne sonne ordinairement que pour le feu ou pour la foire. Vers les huit heures, les Électeurs de Mayence et de Cologne, et les premiers ambassadeurs électoraux (car les deuxièmes et les troisièmes vont directement à l'éghse) se rendirent dans leurs carrosses à l'hôtel de ville en grand cortège et, après trois quarts d'heure, pendant lesquels les Électeurs, qui n'étaient venus qu'en talars, se revêtirent, dans la chambre particulière qui leur est assignée, de leurs habits électoraux, sçavoir la robe et le bonnet électoral d'écarlate, fourrée d'hermine, ils se rendirent à l'égUse. Les premiers ambassadeurs ne changent point d'habillement. Ils sont avec l'habit espagnol, avec le pourpoint et le manteau d'étoffe d'or ou d'argent, avec des dentelles pareilles et le chapeau de plumes. Ces derniers diffèrent des deuxièmes et des troisièmes, parce que le vêtement de ceux-cy est de velours noir, garni de raisoaux d'or, mais également à l'espagnole.

« Les infirmités de l'Electeur de Mayence ne lui permettent pas d'aller à cheval. Il a été réglé dans le collège électoral, qu'il serait porté en chaise à porteurs tout entourée de glaces, afin que le peuple pût le voir en personne, et, comme les autres Électeurs ne pouvaient figurer avec lui, il était seul devant et à droite.. . "

A cette lettre étaient joints de nombreux détails sur la composition de la « cavalcade électorale ", le cérémonial qui fut observé dans l'église, la formule du serment prêté par le nouvel Empereur, la liste des ornements devant servir à son couronnement, et sur tous autres, toujours relatifs au cérémonial de l'élection. Tous ces détails, malgré l'intérêt qu'ils présentent, ne sauraient, à cause de leur longueur, trouver place ici (1).

Ce fut le comte de Pappenheim, grand marécbal héréditaire de l'Empire, qui, « suivi de vingt- quatre postillons sonnants >', porta à Charles-Albert la nouvelle de son élection. « Ma joye en aurait été parfait te, écrit le nouvel Empereur dans son journal (2), si les réflexions sur ma patrie ne l'avaient troublée. . . Je me serais vu au bout de mes rêves, si la mauvaise nouvelle qu'un aide de camp du comte Minuzi (3), envoie de Lintz, n'y avait derechef mêlé bien de l'amertume. Il m'annonça le triste sort du corps des Français et Bavarois enfermé dans cette ville, qui a été obUgé de capituler le même jour de mon élection. . . Il me fallait, malgré tout cela, faire bonne mine à mauvais jeu et me préparer à mon entrée à Francfort, où tout m'attendait avec beaucoup d'allégresse. "

(1) Voir Pièces jnstificalives, n" 13.

(2) Daa Tarfebuch Ka'ser Karl s VII, au'^ dei Zeit de'! osterreichischen Erb/olqekrirgs, iiach dent AutO'iruf lierausge'ifbeti. Munich, 18X|{, in-8", p. 47 ei 48 Mémoire sur la ronduiie que j'ay l'-nu depuis la mort de l'empereur Charles VI et tout ce 'pli s'est passé •■ ret cifurd.

(3) Christof-A'lam Ossalko, comte de Miuucci ou Miuii/zi, d'origiue italienne.

Cette entrée eut lieu avec la solennité accoutumée. Jamais pareille magnificence ne fut déployée. De sombres événements vinrent toutefois troubler l'éclat de ces fêtes. Les affaires continuaient à aller mal en Bavière.

« Tout ce triste détail qui m'est survenu dans le temps que je me préparais à la grande solennité de mon couronnement m'a causé bien du chagrin, ajoute l'Empereur (1), et je m'en suis ressenti, de façon que la maladie du corps a pensé suivre celle de l'esprit. J'ai eu quelques indices de goutte et de gravelle, ce qui m'a même obligé de différer mon couronnement jusqu'au 12 de février. Ce jour arrivant, je me trouvais dans mon lit, pendant que tous mes amis et tout ce qui m'était véritablement attaché me conseillait de ne plus différer cette cérémonie, . . . que tant que je n'étais point couronné, on trouverait peut-être à redire à mon élection. . . Il fallait donc vaincre les infirmités du corps et surmonter les agitations de l'esprit. Je le fis, mais point sans peine et, après avoir éprouvé par précaution l'habit impérial de Charles Magne, qui fut aussi juste comme si on l'avait fait pour moy, la veille de cette grande journée, je m'y préparais pour le lendemain matin. Je passai toute la nuit sans dormir, ayant extrêmement souffert; cependant le jour airiva, je me suis efforcé de me lever, me suis habillé du

(1) Das Tugebuch Kaiser KarCs Vil (déjà cité, p. 50, 51, 52)

manteau et talard électoral et c'est ainsi que j'a\ attendu le moment que tout soit prêt. C'était vers les onze heures qu'on me l'annonça. Il faut avouer que les appareils de cette grande cérémonie étaient plus que magnifiques (l), qu'on y voioitla grandeur d'un Empereur romain, que plus que cinquante ou soixante princes de l'Empire ont assisté, la première noblesse m'y a fait la cour à pied. Enfin je me mis à cheval sous un dai porté par six bourgemaîtres de la ville de Francfort... C'est ainsi que je passois par les rues toutes farcies de monde, et on entendoit les acclamations des deux côtés... Me voiant ainsi au suprême degret de la grandeur humaine, je n'ai pu m'empêcher d'y faire la juste réflexion du pouvoir de la main de Dieu qui, dans le tems qu'il nous élève au plus haut point, ne veut point que nous oublions d'être ses créatures... Tout le monde avait les yeux tournés sur moy qui d'un côté avoit à souttenir la grandeur de la dignité dont j'allois être revêtu, et de l'autre la longueur de la cérémonie et les maux de gravelle dont je souffrois... C'est dans ces moments de grandeur que je sentais plus que jamais que je n'étais qu'un homme fragile, sujet plus qu'un autre aux infirmités que fournit un monde qui paraissait mètre soumis... Les Électeurs et ministres m'accompagnèrent dans mon appartement où, après leur avoir répété mes

(1) Tout le cërémouial de ce couronnemeui esl reproduit dan» les Mémoires du prince de Croy.

BLONDEL A FRAMCFORT 295

remercîments, je pris congé d'eux, bien content de l'acquisition de la première dignité du monde, mais en même tems extrêmement abattu de la maladie... »

Tout semblait en effet conspirer contre ce malheureux monarque : la défection du roi de Prusse concluant à Breslau une pjiix séparée avec la reine de Hongrie et trahissant ainsi ses engagements envers la France, celle du roi de Sardaigne, l'Angleterre l'abandonnant aussi, les succès éphémères des armées en Bohême, bientôt suivis de désastres, la mort enfin de sa seconde fille succombant à la petite vérole à l'âge de dix-sept ans. " Il n'y a eu, écrit-il (1), que le jour de mon élection d'heureux événement pourmoy pendant le cours de l'année 1742. Je me suis vu réduit dans un état affreux, véritablement dans la misère, sans vrais amis, sans troupes et sans argent, devant paraître grand, dans le tems que j'étais bien petit en effet. "

Le soir même de ce couronnement, le maréchal de Belle-Isle l'annonçait à Amelot (2) et ajoutait qu'à cette occasion, il avait donné un souper de deux cents couverts, qui ont été, disait-il, « la plupart remplis par les dames et les princes. Le reste de la noblesse a mangé derrière » . Dans un seul de ces festins, on pouvait compter jusqu'à cinquante-quatre princes de maisons souveraines. Et le maréchal terminait ainsi le récit de ces réceptions : « Les illuminations que j'ay fait

(1) Das Tagebuch Kaiser Karl's VII ('léjà cité, p. "4).

(2) Aff. etr., Allemagne, i. 434, fol. 117 ei 118.

296 ON niPI,0\lATE AIT DIX-HIUTIKME SIECLE

faire aujoiird'Iiuy ont attiré toute la foule devant ma maison, de manière que la populace et l'embarras des carrosses est tel que je ne crois pas pouvoir en être quitte avant quatre heures du matin. L'Impératrice et toute sa cour et les princesses y sont venues L'Empereur n'a pu en faire de même, parce qu'il est très fatifjué et que je l'ay déterminé à se coucher de bonne heure. >- Il est certain qu'à ce moment la carrière de Belle- Isle semblnit à son apogée : il avait réussi à faire élire le candidat de son choix; les armées qu'il commandait avaient obtenu des succès inespérés en Bohême, et le faste par lui déployé au moment de l'élection et du couronnement de Charles VU avait accru sa considération et son prestige. L'fùirope entière avait les yeux tournés vers lui; mais il n'était pas homme a se contenter d'un éclat seulement apparent; il lui fallait des résultats plus positifs, et, comme Blondel travaillait presque cha(|ue jour avec le nouvel Empereur, il se servit de son influence, pour obtenir de lui le titre de prince. L'ambassadeur d'Espagne, comte de Montijo, également sollicité à son endroit, lui procura la grandesse héréditaire, ainsi que la Toison d'or. .Aussi, tout gonflé de ses sncces, son orgueil ne connut plus de bornes, et, lorsqu'il partit en congé pour la France, après les fêtes du eoiir.»nncnieiit, ^ il s'y conduisit si mal que tout \c ministèn se Ujjua sous main contre lui » . Sous prétexte de douleurs au\ jambes, il avait obtenu du cardinal que les niiuistres se dérangeraient pour aller travailler

BLONDEI. A FRANCFORT 297

chez Ini. « Et il eut la maladresse, non seulement de les traiter avec hauteur, mais de le leur faire sentir, et de les apostropher comme s'ils n'entendaient rien à leur besogne, surtout vis-à-vis de M de Breteuil (1) et de M. Amelot, qu'il traita durement. M. de Maurepas (2) s'étant rendu chez luy, il le fit attendre trois quarts d'heure, parce qu'il voulait assister à la leçon de danse de son fils, et ne luy fit d'autre excuse qu'en lui disant que ses entrailles de père l'avaient retenu. Il brusqua même M. Orry, le contrôleur général, parce qu'il regardait de trop près à l'emploi des fonds qu il demandait. » Belle-Isle se considérait, en un mot, comme le successeur désigné du cardinal de Fleury. D'Argenson continue à le juger sévèrement : « C'était un grand homme, dit-il, dans un temps où les hommes sont si petits (3) . » Quant à Blondel, il se borne à trouver qu' " il est malheureux que les intérêts particuliers et les animosités personnelles préjudicient aussi essentiellement au service du Roy et occasionnent des malheurs à la France, qu'on ne peut réparer » .

Les malheurs qui menaçaient en effet la France n'allaient pas tarder d'éclater : la prise de Linz par Kevcnhiiller (4j, suivie de la dévastation de la Bavière

(1) François-Victor Le Tormeller de Breteuil, marquis de Fonlenay-Trésigny, né en 16S6, mort le 7 janvier 1743.

(2) Jeati-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas et de Ponichartrain, aé le 9 juillet 1701 ; il mourut le 21 novembre 1781.

(3) Mémoires ilu marquis il' Argcnson, t. IV, p. .5.

(4) Le comte de Kevcnhuller, gouverneur de Vienne, était né en 1684 et mourut If 26 janvier 17-44.

et (le l'investissement de l'rague, n'aurait peutêtre pas suffi cependant pour compromettre définitivement le sort des armées, si les succès remportés par le roi de Prusse à Gzaslaw, en Bohême, sur l'armée de la reine de Hongrie, n'avaient pas complètement bouleversé la face des choses; ni la parole donnée, ni les traités signés, ni le sentiment de l'honneur enfin n'étaient capables d'arrêter Frédéric II, lorsque ses intérêts étaient en jeu. Sans hésiter à fausser compagnie à ses alliés, il fit directement à Breslau sa paix avec l'Autriche (1), négligeant même d'en prévenir le roi de France, et, en même temps, il conclut un traité avec le roi d'Angleterre, pour la défense des Pays- Bas et de l'électorat de Hanovre. Sans instruire nos généraux de sa retraite, il poussa " la mauvaise foi jusqu'à ne pas les avertir que le prince Charles (2) était en marche avec toute son armée pour surprendre la nôtre ". Jamais la situation de l'Empereur ne fut plus critique. « Les vastes desseins de l'Angleterre, écrit-il dans son journal (3), étaient toujours d'abîmer la France; c'est dans ce but qu'ils ont épuisé leurs trésors pour soutenir la cour de Vienne. » Et il ajoute :

(]) On connaît la lettre de Frédéric II adressée à cette occasion à Voltaire (18 juin 1742) et qiii débute ainsi : •■ Les palmes de la paix font Cfsser les alarmes... » [ORuvres de Vollairr, édil. Garnier. Correspundatice, t. IV, p. 130.) Voltaire y répondit quelques jours plus tard par une lettre de frlicitatitns. {Ibiil,, t. IV, p. 140.) Des copies de cette lettre furent saisies à Paris ilaus les bureaux tle la poste.

('2) Ciiarlcs, prince de Lorraine, né le 12 dc-ccmbre l'I'i, beau-frère de la reine de Hongrie II mourut le 4 juillet 1780.

(3) Dus Tarfebiich Kaiser h'arl's VU, p. (il.

« Ils m'ont même fait des propositions, à plusieurs reprises, de me déttacber de la France et de me déclarer contre, me promettant de me faire avoir l'Alsace, la Franche-Comté et la Lorraine, qu'ils érigeroient en roiaume, avec assurance que la France me trompoit. J'étois, à la vérité, fort mécontent de l'inaction et de la lenteur dont la France agissoit en tout, mais je ne la croiois jamais capable de m'abandonner, moins me trahir. "

La cour de Versailles était alors dans le plus cruel embarras, car tout était à redouter de la part du roi de Prusse, qui pouvait même pousser la perfidie jusqu'à se déclarer contre nous. Dans ces circonstances, les amis de la France à Francfort pensaient que, sans tarder, il fallait envoyer un négociateur à Vienne, chargé de proposer à Marie-Thérèse de se joindre à elle pour l'aider à reconquérir les deux Silésies, si elle consentait à reconnaître le nouvel Empereur. Ce projet, dont Blondel ne manqua pas d'instruire le cardinal, n'eut d'ailleurs aucune suite. En dégarnissant de troupes les frontières du royaume, on se fût exposé aux entreprises de l'Angleterre.

Dans cette situation critique, la paix devenait nécessaire. Une entrevue d'avant-postes eut lieu dans ce but, entre Belle-Isle, qui avait rejoint à Prague le maréchal de Broglie, et Kœnigseck (J), qui commandait

(1) Lothdire-Joscph-Geornes, comte de Kœnigseck, ne en 1673, mort le 8 décembre 1751.

301» UIN PIPLOVIATE AH DIX-HUITIEME SIECLE

les foriH's autricliieniies. Kn échange de l'évacuation de la Bavière, Belle- [sle s'enjj^ageait à retirer ses troupes de Bohême; mais sa proposition fut repoussée. Lorsqu'il apprit l'échec de cette dernière tentative, le décourajjemcnt de Fleury fut tel, que, perdant tout sang-froid et toute dignité, il adressa, le 10 juillet (1742), à Kœnigseck la lettre qui lui a été tant reprochée (1). Pour toute réponse, Marie-Thérèse en ordonna la piibhcation et la fit répandre dans tous les pays de l iùirope, au grand détriment de la situation et du prestige de la France. Une seconde lettre du cardinal, datée du 13 août de la même année (2), plus digne assurément que la première, demeura également sans effet. Il n'était vraiment plus permis d'hésiter. Aussi le maréchal de Maillebois, qui était campé en Westphalie, reçut-il l'ordre de pénétrer à son tour en Bohême, pour se porter au secours de Prague investie depuis le mois d'août.

Quelques semaines après, il lui fallut se replier sur le Danube, et l'armée de Prague restait ainsi sans

(1) Le brouillon <ie ceite Ifiire existe aux Archives des Affaires étrangères (Autrtclie, t. -iS;?, fol. 12, 13 et 14). Il coniieai une phrase biffée, mais très lisible quand niênif t-t 'jae 1-s copies u'ont pas rrprodu'ie; elle fst ainsi conçue : « Si j'osnis, je vous pri'Tais de me mettre aux pieils de la Reine et de l'a^seurpr de mon profond regret. Si Elle était instruite de tout ce qui s'est passé. Elle me rendrait peut-être jusiice, ou, du moins, Elle me plaindrait. »

(2) Une copie de cette sec nde letire existe éj;alemeni aux Arihive» des Affaires éira gèrfs, au même tome 2:{3, fol. 144. On lit en marge d'une autre ciipir (f d. l'(6), (|ui, du une note, fut envoyé" p:ir Blandel : » Celte letire de M le l'ardinil a éié publiée à la Haye, non seulement eu manuscrit, mais elle a été im|ir>inée en français n^ec une traduction eu hoUaudais et vendue publiquement cliez Isaac heauregard •

Br.ONDEL A FRANCFORT 301

secours; c'est alors que Belle-Isle, demeuré seul à sa tête, eut le coura^ye et l'habileté, avec le peu d'hommes qu'il avait en mains, de sortir de la ville pendant la nuit, en trompant la vigilance des Autrichiens. Cette retraite, accomplie au cœur de l'hiver et à travers mille dangers, est restée justement célèbre.

Ici s'arrête, un peu trop brusquement peut-être, le manuscrit que nous avons analysé et que nous avons essayé de suivre fidèlement. Il nous parait inutile de continuer sans lui le récit des événements, d'ailleurs généralement connus, qui se sont accomplis par la suite, et auxquels le silence de Blondel enlèverait leur principal intérêt ; car, si sa parole a du poids et de l'autorité, cela tient à ce qu'il n'a parlé que de ce qu'il a vu ou entendu, en témoin attentif et en observateur clairvoyant.

Cependant sa carrière ne s'est pas terminée là, et il nous faut la suivre quelques instants de plus, en indiquant sommairement ce que nous sommes parvenus à en connaître en dehors de lui.

Il se trouvait encore à Francfort, auprès de l'empereur Charles VII, quand il apprit que Bclle-Isle sorti de Prague était parvenu à gagner la Bavière. « Je vous ferais peur, lui écrivait celui-ci (1), si vous voïez l'état où je suis : cette armée n'en a plus que le nom. » Et le lendemain il ajoutait (2) : » Plus je réfléchis sur les

(1) lettre du 3 janvier 1743. [Aff. etr., Allema;;ue, t. 510, fol. 10.)

(2) Ibid.. f .1. 25.

dillicultés qu'il y avait à vaincre, et sur les daufjers qu'il y avait à courre, plus je suis étonné moi-même d'avoir si complètement réussi. »

Le 5 février, Belle-Isle revient enfin à Francfort pour y reprendre ses fonctions d'ambassadeur. Mais il n'y resta que peu de temps. Son absence prétendaitil, lui avait fait perdre le fil des affaires; la vérité est qu'il était surtout impatient de se rendre à Versailles, pour y jouir de ses succès.

Quant à Blondel, sa situation à ce moment était assez étrange. « Je suis, écrit-il (1), ministre en titre et sans activité près de la Diète de l'Empire et près de l'Électeur de Mayence, et ministre sans titre et en activité près de l'Empereur. » Mécontent du rôle qu'on lui faisait jouer près de Charles VU, à qui la France voulait persuader qu'elle était généreuse, au moment même où elle l'abandonnait, il ne pouvait cependant pas se charger, écrivait-il (2), " de dire à l'Empereur que des vessies sont des lanternes » . « J'espère, ajoutait-il, qu'on enverra bientôt près de lui un autre ministre; car, attendu tout ce que je vois, je me trouverais très malheureux si j'étais obligé d'écorcher le reste de la queue de cette anguille. » Aussi, quand, au mois d'avril, Charles VII se décida à retourner en Bavière, pour mettre fin aux lenteurs du maréchal de Broglie. Blondel en éprouva une vive satisfaction. « Il

(1) Aff. étr., Alleniaj;ue, t MO, fol. ÎM .

(2) lïid., l. 510, fol ;{I8.

y a vingt-sept mois, dit-il (l), que j'ai l'esprit tendu comme un arc et des poids sur l'estomac, dont je me trouve très soulagé. »

Entre temps, l'Électeur de Mayence était mort (2), et le comte d'Ostein (3) lui avait été donné pour successeur. Si l'on en juge par la correspondance qu'entretenait avec Blondel le comte de Biinau, alors ministre de l'empereur Charles VII à Mayence, le nouvel Électeur n'avait pas tout d'abord pris parti pour l'Autriche : u II me témoigne en particulier, écrit le comte de Biinau en parlant de lui (4) , le plus fort désir de voir prospérer les affaires de Sa Majesté Impériale, et il verroit avec grand plaisir que vous renvoyiés les Anglois bien rossés dans leur pais. "

Blondel avait en effet prolongé son séjour, pour être plus à portée de renseigner le maréchal de Noailles, qui avait reçu le commandement de la nouvelle armée envoyée en Allemagne. Le maréchal ne paraît pas avoir eu de nos alliés, les Bavarois, une opinion plus favorable que ses prédécesseurs. On faisait même circuler en Bavière la copie d'une prétendue lettre écrite par le maréchal à sa femme, et dans laquelle l'armée impériale et les Bavarois eux-mêmes étaient jugés assez sévèrement : « Vous avez appris, Madame, disait

(1) n avril ni3. (Aff. et,-., Allemagne, t. 511, fol. 869.)

(2) Le 23 mars 1743."

(3) JeaQ-Frédéric-Charles, comte d'Osteiu, né le ti juillet 168!). Il fut élu à la dignité d'Electeur de Mayeuce le 22 a\ril 1743, et mourut le 4 juin 1763.

(4) Lettre du 7 mai 1743. {Malmische Aclen, A. 1743, sol. I. Kœnigl-offentliclic lîibliothek in Dresdeu, Haiidsclirift, H-iO.)

31)4 UlN DIPLOMATE AU 0 I X-H U IT I K M E SIE( LE

cette lettre (1), de quelle façon messieurs les Bavarois viennent d'être frottés à Braunau. Liés d'intérêt comme nous le sommes, cela nous a fait du déplaisir, pas tout à fait si grand pour ne nous point réjouir d'une aventure qu'ils ont très bien méritée. Ce peuple grossier, ingrat et menteur, s'il en fut jamais, se prend à nous autres de tout le dérangement que sa bêtise, pauvreté et poltronnerie apportent à ses affaires, comme si nous pouvions lui donner de la prudence et du courage, après lui avoir procuré des thrésors et l'avoir tiré de la crasse. Le vieux hérétique de Seckendorff, vil et vilain contrôleur de nos généraux, est bien camus de cette affaire, et se trouve réduit à mettre ses poules sous la protection de M. de Broglie, qu'il osait traiter de hâbleur et de petit maitre... Notre galant et valeureux comte de Saxe, qui se lave assez du défaut d'être Allemand, y mettra bon ordre, et je ne doute point que nous n'aUions derechef promener les lambeaux de la majesté impériale en Autriche et en Bohême. Je suis dans la plus grande impatience de changer de climat. La société des deux sexes de ce pays est quelque chose qui tire sur riroqu.)is ou le Pandour. Femmes ou filles, ce sont des pimbêches, des laides, des guenons ou quelque chose de pis .. " Cependant, au mois d'août (1743), Blondel rega-

(1) Viiy. Maiinisrlip Acten, A. 1"43, vol. l\ l.a copie de crtl- lettre Hva< t été saisie, le comte de ItiiUHU en reavova un exemplaire au maréchal lui-méni<-, noQ saus ajouter d'uilli'urs ']u'il supp'^sait l,i leitre apocryphe

gnail définitivement Mayence. C'est là que le comte de Kœnigsfeld (1) , vice-chancelier de l'Empire, vint en personne lui remettre un fort beau brillant de la part de l'Empereur (2) . Ce prince avait déjà écrit à Louis XV pour lui exprimer sa satisfaction des services que le ministre de France lui avait rendus (3) .

Celui-ci demeura à Mayence (4) jusqu'au mois de novembre 1745. Son séjour y fut marqué par des événements importants : l'arrivée de Louis XV à l'armée du Rhin, sa maladie à Metz, et, le 20 janvier 1745, la mort du malheureux Empereur, bientôt suivie de l'élection du ^rand-duc de Toscane à la dignité impériale (5) .

Dans ces circonstances, le nouvel Electeur, le comte d'Ostein, n'hésita plus à se rapprocher définitivement de la cour de Vienne, et, quand le grand-duc de Toscane lui rendit visite à Mayence, les troupes électorales portaient ostensiblement à leurs coiffures des feuilles vertes en guise de cocardes de la couleur d'Autriche (6)

Le doute n'étant plus permis, le roi de France jugea le moment venu de rappeler son ministre, qui partit

(1) Jean-Geoiges, comte de Kœnijjsfeld.

(2) Leitre adres>ée de Mayence à Amelot, le 22 septembre 1743. {Aff. étr., Allemagne, t. 513, fol. llj.)

(3) Lettre datce de Munich, 15 mai 1743. {Ibid., fol. 145 )

(4) Aff. étr., Mayence, t. 43, 44 et 45, et Mainzisclie AcVn, années 1743 et 1744, 5 vol , d'*jà cites; voir éj;alement Correspondance du Cintle de Biinau avec tes ministr/'S de Sa Majesté Très Chrétienne, années 1742 à 1745, 1 vol. (Krenigl-offentliclie Biblioihck in Dresden, H. 35).

(5) Lr 13 Si ptembre 1745.

(6) Lettre de IJloudel du 16 juillet 1745. {Ibid., t. 45, fol. 287.)

définitivement le 20 novembre. La mission de Blondel se trouva ainsi terminée.

Sa carrière toutefois ne l'était pas encore. Trois ans plus tard, lorsque, après la paix d'Aix-la-Chapelle (I), la politique de la France prit une orientation nouvelle, Blondel fut envoyé à Vienne en qualité de ministre chargé d'affaires, jusqu'à l'arrivée du marquis de Haiitefort (2).

Des instructions détaillées lui furent remises à son départ, sur la mission particulièrement importante qu'il allait avoir à remplir (3).

Cette mission ne rentre pas dans le cadre de notre étude, et il nous suffit de l'indiquer. Le chargé d'affaires de France arriva à Vienne le 10 mai 1749 et ce fut seulement le 16 octobre de l'année suivante que le marquis de Ilaiitefort fit son entrée dans la capitale de l'Autriche.

Blondel y séjourna quelques mois encore pour y mettre l'ambassadeur au courant. Le 18 janvier 1751, il retourna en France, et y rapporta les principaux éléments de l'alliance qui modifiait sensiblement le système politique de notre pays (4) .

(1) 19 octobre ïliS.

(2) Emnianiit-l-Dieuiloniié, marquis de Haulefort, né eu 1700, chevalier, puis comte et iiiar({uls rie Siiiville.

(3) Ces instructions, eu date du '25 mars n49, se trouvcut aux Aff'. elr., Vienue, t. 2i.>, fol 88 à 115.

(4) Voir, aux Arcliiiesdu ministère des Affaires élraiigères, sa correspoudauce adressée de Vienne au niari|ais de Puisieux, alors secréiaire d'Ktal [Autriche, t. 24-2 à -240).

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