ANNEE 1777. — MARDI, ^'5 FEVRIER
prince , au contrairo , la regarda alors avec froideur et attention et cette supériorité que la raison donne sur la loiblesse. Cette contenance ferme la fit revenir à lui, elle lui reparla encore; lui reprit le même sujet et fit tellement que l'Impératrice finit par dire : « Eli bien! tout est oublié. Il peut revenir à la Cour. » Cependant, elle en a écrit au comte Panin pour lui demander conseil et si cette réhabilitation ne la compromcttroitpas. Le ministre lui a répondu qu'elle se feroit honneur par une telle conduite, et mon affaire a été conclue avantag-eusement (1) , Ce trait du prince Orlof, mon ami, peut te servir à le connoître. Cet homme est franc, droit et honnête; sa fermeté ne s'est jamais démentie, il a du caractère. S'il y joignoit des connoissances d'État et la tournure constante qu'il faut dans cette position, ce seroit un grand ministre, ce seroit le sauveur de la Russie.
La petite Nélédinski, qui est une des premières qui a su les bonnes nouvelles (jui me reg-ardoient, s'est empressée de me les faire savoir. J"ai joui véritablement dans cette occasion de la douceur de l'amitié.
Je suis sorti hier à neuf heures de chez moi, pour aller chez le prince Orlof. Il habile un vaste hôtel, sur le quai de la Mocka que j'habite. J'entrai dans un cabinet rempli de monde; on altendoit le lever du prince. C'étoit une cour véritable, dont on n'a point d'idée dans nos pays européens. Nos princes du sang, nos ministres reçoivent
(1) Voici, à ce propos, un e.vtrait do la dépêche adressée, le 21 février 1777, par M. de Normandez au roi d'Espagne : « A inlercesiôn del principe OrlolV, la Emperatriz ha levantado la defensa de ir à la Corte el caballoro de Corberùn; pero creo que al mismo tiempo el marqués de Juigné lia debido explicarse con el ministerio en lérminos de alguna huniillaciùa para su persona, la Corte de Versalles habiendo desaprobado su conducta en el particular. Dicho ministre me ha referido solo que habia lerminado el negOL'io. » (Archive historico nacional d'Espagne, papeles de Estado, legajo 6116.) — On voit par là combien l'affaire du chevalier de Gorberoa avait eu de retentissement.
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habillés et donnent audience avec une sorte d'égards qu'on doit toujours au public. Ici les mœurs asiatiques y ont encore laissé cette mollesse du despotisme oriental, et chaque homme en place reçoit le public national avec faste et indolence; ce n'est peut-être pas plus hauteur qu'habitude. Le prince sortit de sa chambre pour entrer dans le cabinet où nous étions, en robe dé chambre, les cheveux épars et une longue pipe à la bouche. On fît cercle, chacun adressa sa révérence, et j'avançai en faisant la mienne, pour dire au prince que j'étois venu plusieurs fois sans le trouver. Il m'interrompit dans mes reinerciemens, me prit par la main pour me dire qu'il étoit charmé d'avoir fait ce que je désirois, et qu'il étoit à mon service dans toutes les choses où je voudrois l'employer. Il s'assit dans un fauteuil, se fît mettre des papillotes, fuma et continua la conversation, qui ne fut pas longue de ma part. Après avoir parlé à plusieurs personnes, il donna ordre qu'on me fît voir ses tableaux; comme on me conduisoit, toute la cour du prince me fît haie, tant ici la faveur et ses reflets ont d'empire sur les individus! J'allai voir les tableaux, parmi lesquels j'en ai remarqué de beaux de l'école flamande. Je suis rentré un quart d'heure chez le prince et suis sorti content de ma visite. Il est parti le soir pour Moscou; on le croit marié avec sa cousine Zénoviof, et son voyage a, dit-on, pour but sa réconciliation avec ses parens.
Le soir, j'ai soupe chez la maréchale, où la Matouchkin ma raconté les griefs véritables de la Nélédinski sur le comte André. Tu sais que, malgré son intrigue avec elle, il en contoit à toutes les femmes qu'il rencontroit, et particulièrement à la Matouciikin, même devant la Nélédinski. Le jour de son départ de Saint-Pétersbourg, il a soupe chez la Nélédinski, et comme ils étoient à table tous
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les trois, la Nélédinski, la Matouclikiii et lui, la première se désolant et lui inang-eant comme un aiïamé, il a pressé si vivement la Matouclikin de le reconduire avec la Nélédinski jusqu'à Catlierinliof, que sur les difficultés que la comtesse faisoit d'y consentir, il a dit qu'il parliroit seul et qu'il n'avoit que faire de personne. La pauvre Nélédinski a été forcée de prier instamment la Matouchkin d'accepter, afin de pouvoir du moins le suivre, comme elle en avoit le projet. Enfin on est parti dans la voilure de la Nélédinski ; le comte André n'a jamais voulu se mettre à côté d'elle, mais vis-à-vis la Matouchkin, qui a voulu qu'on la reconduisît chez elle, ce qu'on a fait en jetant une pelisse sur lui, afin de le cacher. Dès l'instant où l'on a été près de la maison de la jeune comtesse, le comte André s'est mis à fondre en larmes, à lui haiser les mains, à lui répéter que c'étoit elle seule qu'il quittoit, qu'il regrettoit, etc. Tu juges, mon ami, de l'état de la pauvre Nélédinski! Elle l'a reconduit cependant jusqu'à Catlierinliof, et c'étoit effectivement la voiture que j'ai rencontrée, lorsque je revins ce soir-là de chez Sacken. Je n'ai jamais conçu la conduite d'André, je l'avoue, soit comme amant, soit comme homme à bonnes fortunes : il a manqué d'honnêteté dans le premier rôle, et dans le second d'adresse. Mais la vanité l'a ébloui, et je crois que, dans la plupart de ses actions, elle a souvent cl presque toujours été le mobile principal. Sans doute que l'âge et la sensibilité, s'il en a autant que je me suis plu à lui en croire, le corrigeront en le rendant à la nature.
Vendredi, 28. — Au même.
J'ai été dîner chez Lobkowitz. On a parlé de Kaunitz, son successeur. « C'est un fal. m'a dit à l'oreille Nessel-
rode, qui fera toutes les sottises qu'on voudra lui faire faire. » J'ai fait après une visite au comte Ostermann; de là j'ai été chez les Behmer, ensuite au bal masque de la Cour, où je me suis fort ennuyé.
Lundi, 3 mai^s. — Au même.
Il y avoit longtemps que je n'avois vu ni les Cherbatof, ni les Spiritof; j'ai dîné aujourd'hui chez ces derniers. La jeune femme m'a montré de ses dessins, qui sont très bien, s'ils sont d'elle comme elle l'assure. On m'a encore reparlé, mon ami, de cette histoire de Bruhl et de la Dougni, et de leur mariage projeté et rompu. La Spiritof m'a répété qu'elle avoit vu l'oncle de la jeune personne, qui lui a dit que Briihl étoit venu lui-même depuis deux jours pleurer chez lui, en s'affligeant de l'impossibilité où il étoit dans le moment d'épouser sa nièce, mais du désir qu'il avoit de faire ce qu'on pouvoit attendre de lui. Je ne puis rien concevoir à cette histoire.
Mardi, 4. — Au même.
J'ai dîné aujourd'hui chez le prince Cherbatof avec M. Akarof, général de police à Moscou. Son arrivée ici fait faire beaucoup de conjectures; il y a des gens qui croient qu'il sera l'amant de l'Impératrice.
Le baron de Strogonof, que vous nous avez renvoyé de Paris il y a six mois, est mort à Moscou, où il s'est cassé la tète d'une chute. C'est un être inutile de moins.
Vendredi, 7. — Au même.
J'ai écrit à M. de "Vergennes aujourd'hui, cher frère,