ANNEE 1777. — DIMANCHE, 13 AVRIL. H
en réponse à une lettre de ce ministre, dans laquelle il me parle de ma liaison avec Robasonii, (juc je lui mande n'avoir jamais existé.
Il y a eu mascarade à la Cour; j'y ai été. Il y avoit un monde prodigieux pour voir un quadrille espagnol de douze paires, mené par le grand-duc et sa femme. Les habillemens étoient bleus et blancs, il n'y avoit rien de neuf. Je ne me suis pas amusé à cette mascarade; la gêne et la contrainte qui y régnent en ôtent tout l'agrément. Jétois avec Charlotte, et je craignois, quoique masqué, qu'on ne me remarquât. Nous avons été passer une demi-heure chez la frêle de Bohni (1) , qui est logée comme une fille quant à l'arrangement de ses meubles, qui consistent particulièrement en sophas, alcôves, etc. A minuit et demi, je me suis retiré.
Samedi, 12 avril. — Au même.
Je ne t'écris qu'un mot, mon bon ami, pour t'annoncer notre changement de maison. Demain nous irons coucher au Galernhof, où je serai fort bien logé, comme je t'en donnerai le détail.
Je te rendrai compte pareillement de mon silence depuis le vendredi 7 de mars. Maintenant je me borne à te souhaiter le bonsoir pour la dernière fois de mon logement actuel.
Dimanche, 13. — Au même.
Je t'ai promis, cher frère, de te dire les raisons qui m'ont empêché de t'écrire depuis cinq semaines. Le
(1) Sic, peut-être pour Bauer, la fllle du général de ce nom.
mouvement du carnaval a d'abord fait naître un petit retard, et comme les premières fautes ne sont presque jamais sans suite, ce retard en a amené un beaucoup plus considérable, mais qui n'est pas autant à ma condamnation. J'ai été fort incommodé d'un refroidissement ; car tu sauras que toutes les maladies de ce pays viennent de cette cause et qu'on leur attribue le même motif. Il y a peut-être un peu de ma faute, mais il faut bien payer son apprentissage, et quoique je sois habitant de ces contrées, il y a encore bien des choses auxquelles je suis et serai sans doute toujours neuf.
La première semaine de carême, j'ai fait une partie de glisser à Gallerhaven ou le port des Galères. C'est un village à trois ou quatre verstes de Pétersbourg. Nous fûmes dans une maison du comte Ivan Czernichef, où il a fait construire dans la cour une glissoire fort belle. La nouveauté de cet exercice, effrayant d'abord par la rapidité avec laquelle on est entraîné, m'a diverti. Il faisoit froid, j'étois en pelisse; le mouvement m'échauffa extraordinairement, et l'air très vif me refroidit sans doute insensiblement; car j'y ai gagné deux jours après une courbature universelle avec de la fièvre. Il y a succédé un très gros rhume, qui me tient en ce moment encore.
Bonsoir, mon cher ami, je vais me coucher pour la première fois dans ma nouvelle habitation.
Lundi, 14. — Au même.
J'ai passé une nuit délicieuse; mais, ce qui te fera rire, j'ai cru presque me réveiller en Angleterre, et tu juges de l'enchantement. Je vais t'expliquer cette énigme, en te décrivant ma cellule. Elle est composée d'une grande pièce de trois croisées, que je donne à Garry et qui précède
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ma chambre à coucher, mais dont j'interromps la communication pour les autres. Mon entrée se fait par une petite porte qui donne sur un petit cabinet servant d'antichambre, par où l'on entre dans ma chambre à coucher. Elle est à alcôve avec une cheminée, et une seule croisée donnant sur la cour. A coté, je vais par un petit passage garni d'armoires dans mon cabinet; il a deux croisées sur le bord de la Nova : la maison est située en oiïet sur le quai appelle Galernhof. Ce quartier n'est habité généralement que par les négocians anglois, et le passage continuel que j'ai sous mes yeux nourrit mon imagination et me vaudra un maître de langue.
Mardi, 15. — Au niinne.
Quoique j'aie fort négligé la société du grand monde depuis quelque temps, je n'ai pas perdu de vue ce qui s'y passe, et cela ne m'amuse qu'accidentellement. La société de comédie de la Nélédinski se forme; la Troubetzkoï s'est enfin décidée à y jouer. La princesse Bariatinski et la petite Nélédinski sont en rivalité au sujet de Léon Razoumofski (1), et je crois que la dernière l'emportera.
.Te ne suis pas encore sorti aujourd'hui, cher frère, et j'ai voulu ménager mon rhume et faire mes nouveaux arrangemens. La vue de mon cabinet est délicieuse, et lorsque la rivière sera ouverte, le mouvement continuel des chaloupes et l'arrivée des vaisseaux sera le plus agréable spectacle.
(1) Frère du comte André Razoumofski.
Mercredi. 16. — Au même.
J'ai été passer une heure chez la Nélédinski. Il y avoit répétition pour la Gageure et l'Anglomnne. Je me suis assez amusé en causant avec la maîtresse du logis, que j'ai badinée en particulier sur Léon et sa ressemblance avec André. Elle m'a dit ensuite quelaBariatinskiavoitdemandé à la Troubetzkoï : « Que pouvez-vous donc avoir tant à dire, vous et Mme Nélédinski, à ce chevalier de Corberon? » J'ai ôausé ensuite avec la Troubetzkoï en particulier, qui étoit fort g-entille. Elle a repris son petit ramage ordinaire, m'a dit que, dès que j'arrivois, son sérieux disparoissoit, et que j'étois le seul vis-à-vis lequel elle perdoit sa froideur et cette indifférence dont on lui faisoit un crime. Tu sais, mon bon ami, quelle sensation toutes ces minauderies fontsurmoi; elles m'amusentlorsqu'elles me donnent occasion de causer, et rien de plus.
Vendredi, 18. — Au même.
Nous venons de voir ces jours-cy perdre une cause bien singulière. Le comte Effimofsky étoit veuf avec deux filles, l'une mariée au comte Munich, l'autre frêle de la Cour. Cet homme meurt, laissant à ses deux filles, uniques enfans, sa succession à partager. Au bout de six mois, une esclave de ses terres, que ses enfans affranchissent et qui avoit été jadis maîtresse du défunt, intente un procès aux deux filles du comte, se dit mariée à lui et ayant un enfant. Elle gagne son procès et dépossède de leurs biens les deux filles du comte Effimofsky. L'Impératrice, à qui on a fait quelques représentations à ce sujet, ne veut pas en entendre parler.