‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 13 sur 57 · ANNÉE 1777. — SAMEDI, 19 AVRIL · texte numérisé non relu

ANNÉE 1777. — SAMEDI, 19 AVRIL

Samedi, 19. — Au même.

Le voyage de Garry est décida, cher frère, et je crois que son départ n'est pas loin. J'ai dit à M. de Juigné que j'avois envie d'écrire à M. de Vergennes une lettre détaillée en forme de mémoire sur ce pays-cy, et que je lui montrerois. « Vous êtes libre de ne me la point montrer, a-t-il repris, mais vous ferez bien d'écrire. » Mon dessein seroit dans cette lettre de jeter un coup d'œil sur les facultés morales et physiques de cet Empire. Ce n'est pas tout d'avoir des soldats et des richesses, il faut avoir des hommes d'Etat, il faut qu'il y ait un lien national pour que les vertus, les mœurs, les arts et les sciences y fleurissent. Il faut songer à des principes moteurs, avant de vouloir qu'une machine se meuve par principes, règles et accord. Au milieu de ce vaste Etat, mon ami, je ne vois qu'une souveraine, femme au-dessus de son sexe, mais au-dessous de sa réputation ; des ministres foibles, rampans et sans génie ; un peuple d'esclaves, sans caractère et sans énergie; de grands projets d'ambition et de mauvais plans pour les établir et leur donner de la consistance. Si j'étends mes regards sur l'avenir, j'y aperçois un successeur de l'Empire foible, sans caractère ni génie, sans l'élévation et la chaleur d'âme qui produisent les passions fortes et les grands talens. Un esprit superficiel, accompagné d'amourpropre, lui fera mal clioisir ses gens, comme il lui fait mal placer ses confidences et ses petites velléités d'occuper le trône. D'ailleurs, comment se choisiroit-il des ministres habiles, des gens éclairés ? Une jeunesse vaine, oiseuse et sans instruction, ne fait point espérer de sujets utiles et précieux pour la suite. Quelques éclairs

d'esprit, quelques connoissances superficielles peuvent frapper dans la société un étranj^er qui la parcourt rapidement; aucun trait de force ni de génie, aucune action décidée, aucun goût énergique et décidé, aucune conduite constante et suivie ne vous frappent : ce sont des gens (comme diroit le comte Nesselrode) qui ont de belles manchettes et qui sont sans chemise. Si vous cherchez dans les choses agréables, dans les arts et dans les sciences, un dédommagement à ce qui leur manque des autres côtés, vous ne serez pas plus satisfait : des académies, il e'st vrai, mais ni grands talens à la tête, ni élémens sûrs pour base; beaucoup d'ateliers, des manufactures et peu de résultats. Voilà, mon ami, ce que c'est que cette nation brillante, étonnante dans les gazettes, et si pauvre dès que vous la voyez chez elle. Pauvre quant aux choses qui veulent marquer une époque avancée et mûre; mais riche sans doute, riche quant à son fonds, quant à sa population, à la qualité de ses mines, de plusieurs parties de son sol, etc., si elle vouloit ne pas avoir plus d'âge qu'elle n'en a, ni admettre un luxe effréné et frivole, qui la perdra d'autant plus qu'elle ne peut tirer d'elle-même les objets de ce luxe insatiable qui, en la corrompant, la rend malgré elle tributaire des nations étrangères.

C'est sur ces matières-là que je veux écrire à M. de Vergennes. C'est pour lui montrer que mon examen ne s'est point endormi sur les gens qui m'entourent, et que je commence à bien connoître les gens avec lesquels j'aurois à faire, si des circonstances me laissoient ici à la tète des affaires (1).

(1) Ce mémoire fut eiïectivenicnt adressé par le chevalier de Corberon à M. de Vergennes, qui retourna ses l'élicitations à l'auteur.

ANNÉE 1777. — LUNDI, 1^8 AVHIL. 123

Lundi, 28. — .1 mou frère.

Nous sommes aujourd'hui en gala à la Cour, cher frère. Il y a eu, la nuil de samedi au dimanche de Pâques, messe de minuit à la chapelle de la Cour, où assiste l'Impératrice ; ce qui fait que le lendemain il n'y a point eu de Cour. Mais aujourd'hui, nous avons haisé la main de l'Impératrice et de la grande-duchesse. Cette séance assez longue n'a pas fait de bien à mon rhume, et je suis rentré cliez moi avec un grand mal de tête. 11 n'y a point eu de promotion ; mais on s'y attend pour vendredi prochain, anniversaire de Sa Majesté Impériale.

On m'a dit une spiritualité de M. Betzky, qu'il faut que jeté raconte. Quelqu'un lui disoit qu'on regrettoit que la grande-duchesse n'eût pas d'enfant et qu'on donnoitpour raison que la grande-duchesse étoit trop ardente de tempérament, comme quelques jeunes femmes qui ne font des enfans qu'après la première jeunesse. Là-dessus, le grand Betzky a proposé un moyen infaillible : c'est de jeter un verre d'eau à la glace sur le théâtre des plaisirs du grand-duc, lorsque Leurs Altesses auront pris leurs ébats ensemble. Tu prendras ceci pour une mauvaise plaisanterie de vieux libertin; mais si tu connoissois, mon ami, l'homme en question comme je suis à portée de le connoitre moi-même, tu verrois que ce trait appartient à son génie. Et voilà l'homme qui est à la tète des plus grands établissemens de la Russie, qui dirige les plans d'éducation pour la jeunesse des deux sexes de l'Empire, l'homme qui passe tous les jours deux heures dans l'intimité savante de l'Impératrice et qui est son lecteur particulier!

Nous attendons de jour en jour le départ ou la débâcle

de la Neva. Ce retard est toujours funeste aux habitans de la capitale. Malgré le danger imminent qu'il y a de passer cette rivière, l'on voit à chaque instant des malheureux s'exposer et périr victimes de leur foi à saint Nicolas, au nom duquel il s'en noie beaucoup. J'ai demandé pourquoi on ne posoit pas de sentinelles aux bords de cette funeste rivière. On m'a répondu que jadis il y en avoit, mais que cela rendoit les accidens plus multipliés, en faisant chercher aux gens du peuple des endroits plus écartés. Cette raison ne me paroît pas bonne, et il me semble que les précautions , accompagnées de peines infligées contre la violation des ordonnances, pourroient arracher quelques victimes à la violence de l'habitude et de cette espèce de point d'honneur que ces malheureux mettent à braver le danger. D'ailleurs, ne pourroit-on pas tendre des filets, et, au moyen du remède pour les noyés, sauver quelques individus? Mais cet établissement seroit trop simple, il ne porteroit avec lui qu'un avantage obscur d'humanité, et nous voulons de la célébrité, de l'éclat. Souviens-toi que nous sommes en Russie, et sous le gouvernement d'une femme 1

Mardi, 29. — An même.

Le printemps va nous amener quelques changemens dans la société, par le départ des deux ministres étrangers : le prince Lobkowitz, qui sera remplacé par le comte Kaunitz, et le comte de Solms, qui reviendra après un congé. Le comte Lascy revient dans trois semaines, et nous avons besoin de lui pour remonter l'existence du corps diplomatique. J'imagine que tu l'auras vu à Paris et que tu auras goûté son esprit et sa tournure ; on nous mande qu'il a très bien réussi. Je ne sais s'il aura

ANNEE 1TT7. — MERCREDI. 30 AVRIL. Uli

parlé de moi au comte de Vergennes; mais je m'en flatte, parce qu'ils se connoissent de la Suède (1). J'espère que je pourrai savoir quelque chose de lui sur les intentions du ministre à mon égard.

On dit aussi que Noikem s'en ira au mois de juin ; son départ ne fera pas grande sensation, non plus que celui de sa femme, qui, quoique jeune et jolie, est nulle dans la société. C'est, disoit un Russe il y a quehjues jours à souper chez la maréchale Galitzin, la statue de Vénus de Pygmalion, avant qu'elle soit animée.

Il n'v a rien ici de nouveau par rapport à la Cour. L'Impératrice va la semaine procliaine à Tsarskoïe-Sielo, et on ne la verra en public qu'au mois de juin à Péterhof. Les bruits de guerre couvent toujours ; il y a eu des transports d'artillerie de Kief à je ne sais où sur les bords de la mer Noire, et d'ici à Kief. On croit qu'à la fm on rompra ouvertement vis-à-vis des Turcs. C'est ce que l'Empereur désire. Ce seroit à vous à nous en donner des nouvelles, puisque vous l'avez à Paris (2).

Mercredi , 30. — Au même.

Enfin la Neva est partie hier, à près de trois heures de l'après-midi. Le gouverneur de la citadelle, (jui étoit de l'autre côté de la rivière, fit mettre aussitôt sa chaloupe à l'eau, pour aller annoncer cette nouvelle à l'Impératrice. On tira pendant ce temps le canon de la forteresse.

(1) Où le comte de Vergennes se trouvait comme ministre du Roi pendant les dernières années du règne de Louis XV. (Voir t. I, p. 3, note 3.)

(2) Joseph II (1741-1790), fils de François I" et de Marie-Thérèse, empereur depuis le 18 août 1765. Il était parti le 1^' avril 1777, sous le nom de comte de Falkenstein, pour un voyage en France. Il séjourna six semaines à Paris, visita ensuite diverses provinces, passa par la Suisse et fut de retour à Vienne le 1" août 1777.

et le message du gouverneur lui valut mille roubles, à ce qu'on m'a dit.

J'ai dîné avec le prince de Chimay dans mon cabinet, pour jouir du spectacle de la rivière. Ce malheureux homme est toujours malade ; et voilà le cinquante et neuvième jour qu'il ne voit personne. Le malade s'impatiente de la longueur de son traitement; il a grande envie de l'abréger et de partir pour Carlsbad, dont les eaux lui sont ordonnées, en attendant celles des environs de Naples.

Tu sais, mori ami, que je lui ai donné un secrétaire, le nommé Cussy de Maratray, qui ne lui convient pas et qu'il n'emmènera pas, à ce que je crois. M. de Juigné désireroit qu'il prit Saint-Paul, dont il veut se défaire, je ne sais par quelle raison. Il m'a dit que c'étoità cause des propos qu'on avoit tenus sur lui et sur la Champagnolo, chez laquelle on le trouva couché la nuit qu'elle fut arrêtée. Mais j'ai peine à croire que ces propos se renouvellent, comme il le prétend. Je penserois plutôt que le marquis n'aime pas Saint-Paul, parce que Saint-Paul est négligent, paresseux, et qu'il n'aime pas à se gêner. J'espère, s'il le quitte, ce dont je serois fâché, qu'il ne prendra pas d'autre secrétaire; je crois que son système d'économie l'en empêchera.

Il n'y a point de nouvelles ici et je ne t'en dis point.

Dimanche^ î" juin. — Au même.

Voilà un mois de lacune, mon ami, et tu vas me reprocher ma paresse, mais si tu savois combien ce mois a fourni d'événemens particuliers qui m'ont intéressé, le peu de moniens que j'ai eus à consacrer à la réflexion et l'agitation que j'ai éprouvée, tu m'excuserois. Je vais

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