‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 16 sur 57 · ANNEE 1777. — MARDI, 24 JUIN · texte numérisé non relu

ANNEE 1777. — MARDI, 24 JUIN

J'ai été voir le comte clc Lascx , (jiii m'a rcou avec amitié. Nous avons parlé de M. de Vergcniics, et il m'a dit (|u'il étoit fort considéré et que son crédit se soutiendroit. Il a été question des cinij adjudans ou aides de camp de llmpératrico nouvellement nommés; on dit que c'est du choix de M. Polcmkin, qui les destine aux plaisirs de Sa Majesté Impériale. Cette prévoyance est délicieuse.

J'ai été pour faire mon compliment à Mme Zénoviof, dont le frère est un de ces aides de camp, je ne l'ai pas trouvée. Le Roy y étoit et nous avons causé pendant une heure. Il m'a donné un mémoire sur les finances, fait, je crois, par Bachman, adressé au comte de Goertz (1).

Mardi. 24. — Au mniie.

Les affaires, mon ami, peuvent devenir fort intéressantes : le comte Panin s'en va, et il a dit à quelqu'un, à qui il parloit de ses demandes infructueuses : « Attendez, les choses ne peuvent point rester en cet état. » En effet, tout le monde est mécontent à la Cour; le grand-duc, qui n'a pas d'argent, voit d'un mauvais œil les présens immenses faits aux favoris, son régiment va camper, et ce seroit le moment de faire un coup d'État; mais il faut (ju'il soit hien combiné et exécuté par un homme de tête. Il n'y a ici que le prince Repnin qui pourroit conduire cette besogne : il est mécontent. Nous verrons ce qui arrivera, sans intérêt, car je ne suis pas assez politique pour désirer les grands crimes pour de petits avantages.

{[) Le comte Jean-Euslache de Goertz (1737-1821), homme d'Etat prussien qui devait venir en 1770 comme ministre plénipotentiaire à l'étersbour^' et succéder au comte de Solms. « 11 ne parle que par oui et par non. écrivait Catherine II; on pourra le ranger parmi le genre glacial. »

Mercredi:, 25. — .1» même.

Nous avions raison, mon ami, de nous méfier de l'abbé Dcsforges et de ses manœuvres sourdes; il a fait tomber déjà ses coups sur Saint-Paul, que M. de Juigné renvoie. C'est un bien pour Saint-Paul, qui perdoit son temps ici et qui n'auroit rien acquis sous le marquis, dont le système de méfiance resserre l'âme et les idées. Saint- Paul espère trouver place chez M. de la Houze (1) à Hambourg-, et ce poste est intéressant quant au commerce.

Le prince de Chimay songe aussi à partir; il va prendre les eaux de Carlsbad, en Bohême. Je ne le crois pas content du marquis ; il n'entend rien, dit-il, à sa politique, et je n'en suis point surpris. La conduite de l'abbé l'irrite et la confiance de M. de Juigné en cet homme le surprend et le fâche : il n'est pas le seul.

On m'a assuré que le roy de Suède avoit été voir Mme Ribas, conduit par le vieux Betzky. J"ai peine à croire cette démarche singulière; cependant je pense qu'elle peut s'être faite. Ne faut-il pas tout croire dans ce monde, quand on y vit depuis ({uelque temps? Ribas se couvre plus que jamais d'ignominie. Depuis que Perret est sorti du .corps des Cadets, on cherche à le noircir, et l'on a supposé qu'il étoit entré de nuit dans le jardin du Corps: mais le Ribas a reçu un démenti public de la part du précepteur du Corps, qu'il a dit l'avoir vu. Cet liomme non seulement a donné le démenti au conseil à M. Ribas, mais il a signé un écrit par lequel il proteste n'avoir point vu ce qu'on veut lui faire dire. En môme temps il a

(1) Basquiat, baron de la Houze, précédemment ministre plénipotentiaire de France à la Cour de Parme et résidant alors, avec le même titre, prés les princes et Etats du Cercle de la Basse-Saxe. Il alla plus tard à Copenhague.

ANNÉE 1777. — JEUDI, 26 JUIN. le.j

demandé son congé. Le sieur Great, ànic damnée de Rihas, a proposé de sa part six cens roubles pour servir de témoignage conlre Perret, mais il a refusé avec horreur. Dis-moi, cher ami, dans quel pays peut-on voir de pareilles horreurs? Et c'est là ce Ribas chargé de l'éducation de la jeune noblesse de Russie ! Voilà de belles espérances pour l'avenir ! Si tout ce qu'on a dévoilé sur l'administration de ce fa({uin d'Italien pai-vient jus(]u'à l'Impératrice, je crois que cela fera du tapage; mais les gens vils et bas, les fripons, etc., ont toujours plus de bonheur que les autres I

J'ai été l'après-midi à un jardin de la ville, qu'on nomme italien, je ne sais pourquoi; car il n'y a ni bâtiment remarquable, ni statue, ni rien du goût italien. Ce sont quelques allées de charmilles qui forment des étoiles, et à côté sont une orangerie et des parterres de fleurs. Au fond est une maison oii l'on vend des verreries, mais en tout, cela est médiocre.

Jeudi, 26. — Au même.

C'est aujourd'hui la Fête-Dieu, mon ami, et l'abbé, suivant son usage, a voulu chanter la messe. Cela devoit être à dix heures et demie, et l'on n'a commencé qu'à onze. Le prince de Chimay y a été, et, impatienté du retard, de la longueur et des bénédictions sans fin, s'est en allé avant la conclusion. Il a fait à l'abbé une scène assez brusque au dîner; l'abbé humilié n'a rien dit, ou peu de chose, mais il s'en ressouviendra auprès du marquis de Juigné. Quant à celui-cy. il est toujours malade, et je t'avoue que cela m'inquiète et de plusieurs manières. Si M. de Juigné ne se rétablit pas. il faudra qu'il demande un congé : alors je resterois chargé des affaires. Mais

IGC. JOURNAL [NTI.Mi; DU CIIKVALIER DE CORBERON.

dans ce cas, je craindrois que l'abbé restât, à cause de ses tripotages d'écriture et son esprit brouillon. D'ailleurs le prince de Cliimay dit qu'il ne partira point avant le rétablissement du marquis, et je crois qu'il a des projets sur cette place. Cela feroit, mon ami, un plaisant ministre !

Le comte Panin est parti décidément hier et ne reviendra, dit-on, qu'à la fin de l'automne. Je crois qu'il n'est pas parti sans inquiétude. 11 a répondu au comte de Briihl, qui, ne faisant rien pour ses affaires ici, lui disoit qu'il songeoit à partir : « Attendez, attendez, a repris ce ministre, les choses peuvent changer, elles ne resteront pas où elles en sont, etc. » Des cinq aides de camp nouvellement nommés, il y en a un qui, dit-on, fera peut-être effet : c'est Levachof, il a beaucoup d'esprit.

Le prince Orlof a mené sa femme à la Cour dernièrement, mais ils sont revenus le soir; d'où l'on conjecture qu'ils n'ont pas été bien accueillis.

Il y a plusieurs dames de la Cour mandées à Péterhof pour les fêtes : Mmes Galitzin, Matouchkin, Czernichef, Repnin, etc. La baronne de Nolkem y aura aussi un appartement. La grande-duchesse avance dans sa grossesse : elle est dans son quatrième mois (1).

J'ai été l'après-midi me promener avec les Behmer à une maison de l'Impératrice nouvellement bâtie, sur le chemin de Tsarskoïe-Sielo, à six verstes de Pétersbourg : cela s'appelle la Grenouillère. C'est bâti dans le goût antique, avec des tours; il y a de grands appartemens, mais rien de remarquable. Il n'y a pas encore de jardin, et l'on bâtira une église tout auprès, dont on voit le modèle dans la maison. On remarque dans cette maison

(1) Elle donna naissance, le 17 décembre 1777, au grand-duc Alexandre l'aulovitch, qui régna sous le nom d'Alexandre I".

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