ANNEE 1777. — DIMANCHE. 29 JUIN
chiffre et qui même est quelquefois plus important. Le choix de ses ministres se fait ainsi : il veut qu'on lui présente pour la place qui vaque trois hommes; il cause avec eux plusieurs fois et choisit d'après son examen. Ensuite, il fait loger cliez lui pendant quinze jours le nouveau ministre, pour étudier son caractère et sa tournure, pour le connoître. S'il revient par congé du pays étranger, même cérémonie ; mais alors c'est un examen plus rigide. Il le questionne sur tout, sur les moindres choses comme sur les plus essentielles; et il faut être sur ses gardes, répondre hien directement, sans sécheresse ni longueur; car il n'aime ni les havards, ni les gens bornés. J'aime beaucoup, mon ami, cette manière du roy de Prusse; conviens qu'il est agréable de servir directement un prince éclairé, qui travaille par lui et non par ses ministres.
Dimanche, 29. — Au même.
J'ai été aujourd'hui à Péterhof, mon ami, où il y avoit Cour. Je me suis arrêté à douze verstes pour dîner chez les Spiritof. On m'y a beaucoup demandé ce que je faisois, pourquoi l'on ne me voyoit plus si souvent: j'ai répondu que la maladie de M. de Juigné en étoit cause. Je me suis remis en chemin à quatre heures, pour faire les dix-huit verstes qui restoient de la course. La Cour étoit nombreuse et ennuyeuse; on a dansé. Le roy de Suède a joué avec l'Impératrice; elle avoit le cordon de Séraphins, comme lui celui de Saint- André. Le comte Chepfer paroît avoir bien réussi ici; on lui trouve beaucoup d'esprit. L'Impératrice en a parlé avec éloge et ne l'a pas trouvé si triste qu'elle le croyoit. Il est gai et aimable dans la conversation. On lui a montré Mme Talezin, une grosse femme.
qui a été maîtresse du comte Panin et qui est restée son amie : « Cela fait honneur au vieux ministre, a dit le comte Chepfer, je ne me sentiroispas tant de vertu. »
Je n'ai pas voulu danser, parce que j'étois en uniforme. Après la Cour, je suis revenu ciiez les Spiritof, avec le page et le marin. Ils m'ont dit qu'on croyoit qu'il y auroit une fête sur la flotte, le jour du départ du roy de Suède. Spiritof m'a invité à venir sur son vaisseau la semaine prochaine à Cronstadt; il y a une pompe à feu curieuse avoir, on dit qu'elle a coûté soixante-dix mille rouble s et qu'il en faut trois mille 'de charbon pour la faire agir chaque fois.
Le grand-duc s'occupe beaucoup de son régiment. Il est à Tsarskoïe-Sielo, et il manœuvre bien. Il y va toutes les semaines, et part de Péterhof à trois heures du matin. Il se lève ordinairement à cinq et se couche à neuf. Je le lui ai entendu dire à lui-même parlant au comte de Lascy, qui paroît bien à la Cour malgré les propos que le prince de Chimay m'a dits sur son compte, les tenant, m'a-t-il dit, de M. Panin. Il est vrai, mon ami, que Lascy a l'avantage extérieur de l'esprit du monde et d'une grande facilité de conversation.
J'ai été souper chez les Spiritof, comme je t'ai dit, et suis revenu fort tard et fort endormi. Bonsoir, mon très cher: le marquis va mieux et j'espère que son indisposition ne sera pas plus grande que je le craignois (1).
Lundi, 21 juillet. — Au mcme.
Le séjour du roy de Suède a fait ici une grande sensation extérieure. Son affabilité, ses politesses, lui ont
(1) Le manuscrit contient à la suite do ceci un grand nombre de feuillets blancs, sur lesquels k- chevalier de Corberon avait sans doute dessein de transcrire la partie de son journal relative aux journées du 30 juin au 20 juillet, qui ne semble pas avoir jamais été rédigée.
ANNEi: 17TT. - LU.\I)I. :il .IL'ILLllT. 171
acciuis des partisans dans un pays où 1 on ne s'arrête qu'aux superficies. Je crois qu'au fond il n'est pas aussi accompli qu'on veut le faire passer; je lui crois peu de cet esprit ferme, solide et profond, nécessaire aux souverains, et comme homme, mon ami, ce ne seroit pas le mien. Il a été fêté par la plupart des grands de ce pays-cy. On lui a donné beaucoup de dîners et de soupers. M. de Lascy et M. de Juigné sont les seuls ministres étrangers qui l'aient traité. Lascy a été en Suède, en a reçu un accueil flatteur; il étoit même dans la confidence du secret de la révolution (1) avec M. de Vergennes (2).
L'Impératrice a fait de grands présens auroy de Suède. On a remarqué une canne, dont la pomme couverte de diamans et le cordon de grosses perles fines avec une houppe de pierreries ont èié évaluées à soixante-cinq mille roubles par le bijoutier; la croix de l'ordre que porte l'Impératrice ou (ju'elle porloit, qu'elle lui a donnée ; et une pelisse de quinze mille roubles. Il a fait venir de Suède le plus beau rubis qui soit, dit-on, en Europe; je ne sais quelle en est la valeur.
M. de Juigné a donné à souper au roy de Suède une fois, et le comte de Lascy deux fois. La deuxième fois, oîi j'ai été invité moi seul des secrétaires de légation, il y a eu après le souper la représentation de la scène de Pygmalion de Jean-Jacques (3) joué par Laméry et Mme Pontlaville, la plus jolie de nos comédiennes.
(1; La révolution du 19 août 1772, par laquelle Gustave III s'aflranchil de la tutelle des États et s'empara de la dictature.
(2) Celui qui était actuellement ministre des affaires étrangères. M. de Vergennes avait été tenu au courant du plan de la révolution et l'avait secondé de tout son pouvoir. C'était pour la France la revanche du partage de la Pologne et du démembrement de la Turquie, la Hussie et la Prusse ayant un intérêt évident à laisser se prolonger l'état d'agitation et d'affaiblissement où se trouvait la Suède.
(3) Jean-Jacques Rousseau (171:î-1778).
Le lendemain, lundi 14, j'ai été prendre congé du Roy, qui est parti à onze heures de Pétersbourg. Le mercredi 16, il s'est esquivé de Péterhof après le souper, sans prendre congé de l'Impératrice, et s'est embarqué dans sa galère ou son yacht pour Oranienbaum, doii il a écrit à Catherine IL Elle lui a envoyé Zoritz, le favori actuel, pour lui souhaiter un bon voyage. Le Roy a décoré l'ambassadeur du grand cordon de l'Épée. 11 a fait beaucoup de présens. M. Domachenef, directeur président de l'Académie, a eu le petit de Wasa ; on lui a refusé le grand, ce qui a fait faire quelques plaisanteries sur lui. Nolkem a eu le grand cordon de l'Étoile polaire, et Ingelman, secrétaire de légation, a été fait chargé d'affaires, avec trois mille roubles dappointemens et une boîte d'or que le Roy lui a donnée, dans laquelle il y avoit cinq cens ducats. Ce qui est singulier, c'est qu'il en a fait un mystère à Nolkem, ce qui met dans le cas de douter de la réalité du présent.
Je ne t'ai rien dit de la fête de Saint-Pierre à Péterhof. Il y a eu bal masqué et illumination dans le jardin. Cette fête est digne d'être vue. J'y ai été avec Hûttel, secrétaire de légation de Prusse. Nous avons parlé ensemble d'alchimie, et il auroit fort envie d'y travailler, tant il est vrai que les hommes les plus froids aiment le merveilleux.
Quelque temps avant, nous avions eu une conversation pareille, Levetzan (1) et moi, en allant chez les Velden. Levetzan est un grand officier danois de vingt-huit ans, dont la tournure ne m'a pas d'abord paru avantageuse. Cet homme plus connu est jugé plus favorablement, et c'est ce que j'ai fait. C'est un garçon honnête, dont j'ai acquis l'amitié en lui donnant la mienne.
(1) Henri-Frédéric Levetzan, officier de la marine danoise.
ANNEE 1777. — i.'i ET J(i .Illl.LKT. 173
Un (Iiiier où je l'ai ongagr chez M. de Juij^né a fourni matière à une conversation cl un rendez-vous pour le lendemain, qui étoit le jour du départ du roy de Suède de Pctcrsbourg. Il m'a parle alors de la chimie, de papiers qu'il a reçus de la part de son père sept ans avant sa mort, et qui lui ont été remis à l'âge de vingt-cinq ans.
Jeudi, 24. — Au même.
Nous avons été, Levetzan et moi, voir à Cronstadt un bel ouvrage commencé par Pierre I": c'est un canal, revêtu en pierre qui aboutit au port et qui conduit à un bassin énorme. Il y a quatre écluses difTérentes pour faire venir l'eau et l'y enfermer. Par ce moyen on fait venir du port les vaisseaux de guerre, que l'on met ensuite à sec pour les radouber. Quand cela est fait, on vide le canal par le bassin qui contient l'eau, et le bassin est séché à son tour avec une pompe à feu faite par les Anglois, qui a coûté soixante-douze mille roubles. Son effet est considérable : elle enlève par jour un million quatre-vingt mille muids d'eau.
Vendredi et samedi, 25 et 26. — Au même.
As-tu lu Werther, mon ami? te demanderai-je comme la Fontaine fit un jour au sujet de Baruch. Werther est un roman de Gœthe (Ij, charmant pour la sensibilité et la vérité. C'est l'histoire d'un nommé Jérusalem, fils d'un savant abbé de Leipzig. Ce 'jeune homme très vif devient amoureux d'une fille nommée Charlotte, qui est promise à un autre, et il finit par se brûler la cervelle. Ce petit
(1) Le roman de Werther avait paru en 1774. Deux ans après, il <5tait traduit eu français et obtenait le succès que l'on connaît.
174 JOURNAL LNTI.MK DU CIIEVALIKR DE CORBERON.
ouvrage digne de Richardson est traduit mal en francjois, mais bien malgré cela suivant moi, parce qu'il conserve les germanismes et les beautés originales de l'auteur.
Le marquis de Juigné, mon ami, a repris la fièvre à dcuxbeures. Depuis quinze jours qu'il s'en croyoit quitte, il a eu toutes les nuits de petits mouvemens fébriles; il vaut mieux qu'elle se soit déterminée enfièvre tierce, cela finira peut-être décidément. Il est d'une maigreur prodigieuse, et je crains qu'il en soit de lui comme du comte de Lascy. Quoi quil en soit, j'ai remis encore à écrire au comte d'Egmont. Je ne veux pas, mon ami, qu'on me soupçonne de quelque intérêt, d'autant que, je l'avoue, j'aimerois fort rester ici chargé des affaires en son absence.
Dimanche et lundi, 27 et 28. — Au même.
L'Impératrice est revenue hier de Péterhof, pour recevoir les Tartares de la Crimée. Ils ont eu audience publique dans la salle qui est à gauche de celle où l'on baise la main. Sa Majesté Impériale étoit sur le trône, le grand-écuyer et le grand-échanson derrière elle; elle y a fait monter aussi le maréchal Romanzof.
Le soir, mon ami, nous avons signé, chez le marquis de Juigné, le contrat de mariage de Falconet le fils avec Mlle Collot. Je t'avoue, mon ami, que ce n'a pas été sans répugnance de ma part, mais M. de Juigné le faisant, je n'ai pu m'en dispenser. On dit que Falconet a été marié en Angleterre; on a cassé son mariage, mais cela ne me suffit pas. Dès qu'il a épousé de son consentement, pourquoi rompre un engagement qui doit toujours être sacré? La différence de religion ne fait rien à un homme droit et honnête : sa parole une fois donnée, tout est dit. Si jamais je me trouve dans ce cas et (jue ma famille voulût