‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 19 sur 57 · ANNEE 1777. — 29 ET 30 JUILLET · texte numérisé non relu

ANNEE 1777. — 29 ET 30 JUILLET

rompre un engagement de cette n;iture, je te promets qu'elle n'en viendroit pas à bout. M. de Juigné, à (jui j'ai communiqué mes craintes, a voulu dissiper mes scrupules. J'ai donc signé, mais je n'approuve pas davantage ce qu'il n'a pas dépendu de moi d'empêcher. Je soup- (^•onne l'abbé Desforges d'avoir arrangé ou favorisé les vues intéressées de ces deux époux, car il n'y a que l'argent qui ait été la cause de ce mariage, et l'abbé est entré dans leurs vues pour avoir le plaisir de faire un mariage. La Collot a quarante mille roubles de biens, à ce que l'on dit. Je ne sais si l'on a publié les bans à l'église catholique ; je m'en informerai au surplus, ainsi que de toute cette affaire, qui ne me paroît pas nette, quoi qu'en dise M. de Juigné.

Le mariage de M. Falconet s'est fait à la chapelle de M. de Juigné ; Mlles Cronz y étoient. L'aînée, qui s'appelle Loman, fille d'un premier lit, est assez jolie et aimable. On a dîné, et à quatre heures tout le monde est parti.

Le général Mélissino, qui a dîné avec nous, m'a parlé du désir de l'abbé d'être de sa loge. Je ne sais s'il veut lui communiquer le septième grade, car il m'a proposé que cela se fît chez moi; je ne m'en soucie nullement. Cet abbé me déplaît de plus en plus : c'est un vilain homme.

Mardi et mercredi, 29 et 30. — Au même.

Ce mariage de Falconet, mon ami, n'a point été fait hier, mais aujourd'hui mardi. Je vais m'instruire très promptement de ce qui regarde l'autre contracté en Angleterre, parce qu'il est question dune autre signature que je ne ferai point, si la chose n'est pas nettement sans reproche vis-à-vis de Falconet.

J'ai dîné chez M. de Kaunitz, où étoit un officier sué-

dois, qui a apporté à M. Zoritz la plaque de l'ordre de l'Épée. Il a reçu de l'Impératrice une boîte d'or et une montre dont la boîte est un fort beau camée. La chaîne de cornaline est composée de chaînons, sur chacun desquels est un amour en bas-relief. Cela est beau et singulier.

J'ai dîné mercredi chez le baron d'Asfeld ; le pauvre homme ainsi que sa femme faisoient une triste figure. Celle-ci est toujours malade, elle m'a demandé l'Emile de Rousseau ; je le lui prêterai à regret : il me semble que c'est du bien perdu que de donner à certaines gens.

Dimanche, 21 septembre. — Au même.

Quelle paresse ! quelle horrible paresse, vas-tu dire, mon ami! Et tu auras raison. Depuis le dernier du mois de juillet, point de lettres, pas un mot de journal. Les affaires et les plaisirs men ont empêché, mais ils n'ont pas fermé mon cœur au souvenir de ce que j'aime et au regret de ne lavoir pas cultivé.

Depuis l'époque de ma dernière lettre, il s'est passé bien des choses. Le marquis de Juigné a eu plusieurs rechutes de fièvre, et il s'est décidé à demander un congé à la Cour. Si M. de Vergennes le lui accorde, j'aurai le gouvernail en main et serai plus flatté, comme tu l'imagines, du travail que cela me doit procurer, que du titre que cela me donnera. J'ai vingt-neuf ans, mon ami, et suis bien plus flatté du fond de la gloire que de sa superficie brillante. Au milieu de ces projets de congé, mon ami, j'ai craint une cabale et je ne suis pas encore sûr qu'elle n'a pas lieu. Elle viendroit de la part de l'abbé Desforges et du consul. Le premier ne m'aime pas, et l'autre désireroit fort être chargé des affaires, ce qui ne pourroit avoir lieu que par mon rappel ou mon placement

en chef à quelque Cour. Au surplus, mon ami, je suis décidé : si l'on me rappelle sous le prétexte de me placer bientôt, je ne pars sûrement pas et j'attends ici des nouvelles, ou en Danemark chez Levetzan ; je quitte, si l'on ne me place point. Dans quinze jours, je saurai ce qui m'arrivera,

Garry est arrivé ici, dimanche 15, et malheureusement son vaisseau est resté en mer; je crains bien qu'il n'ait eu du malheur, d'après l'événement qui est arrivé aujourd'hui.

Je me retirai hier à onze heures du soir pour me coucher: le vent, que j'observe depuis l'attente du vaisseau de Garry et des papiers qu'il m'apporte, étoit frais et bon. Je me couche dans la douce espérance de voir bientôt le navire désiré et je m'endors. A quatre heures du matin, je suis réveillé par un bruit de cris de matelots et d'un ouragan furieux; Combes entre chez moi en chemise et dans l'attitude piteuse d'un homme qu'on va pendre. « Ah ! Dieu! Quel malheur afl'reux ! Levez-vous, levez-vous! » Quoique je ne fusse point disposé à croire à ce malheur, je me lève et je vois par ma fenêtre qu'on marchoit dans la cour avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Je vais dans mon cabinet qui donne sur le quai de la iSéva, au Galernhof ; je ne vois qu'une mer agitée. Les flots battoient avec violence contre la maison, qui étoit ébranlée par le vent et l'eau. Une multitude de barques s'entre-choquoient avec violence et se fracassoient les unes contre les autres. Le vent du sud-sud-ouest poussoit avec une violence horrible les eaux du golfe et les faisoit refluer dans la Neva, au point qu'elles ont monté de dix à douze pieds au-dessus de son niveau ordinaire. Cette inondation universelle a été précédée par un mouvement extraordinaire du baromètre, qui a baissé subitement de plusieurs lignes et jus-

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quau 29' degré. A cet instant, on prétend avoir remarqué une espèce de bouillonnement dans les eaux. Un négociant de cette ville a vu dans sa maison, au Vasiliostrof, ■ l'eau jaillir comme d'une source au milieu de la cour. Cet affreux événement a été bien plus horrible encore, après que les eaux se sont retirées. Alors on a vu le dégât épouvantable qu'elles ont fait. Notre quai a été bouleversé, les ponts rompus, des barques à provision fracassées. L'eau a fait périr beaucoup de bestiaux ; ceux qui ont échappé se sont sauvés à la nage, et plusieurs personnes, le général Bauer entre autres, ont fait monter leurs chevaux dans leurs appartemens. On alloit dans Pétersbourg en chaloupe. Un perruquier françois. Gascon sans doute, a péché dans la Grande Millione un brochet. Il n'y a qu'un habitant de Pézenas qui soit auteur d'une pareille aventure. Le pauvre Garry est bien inquiet de son vaisseau, dont le capitaine se nomme Bosse, du Havre. S'il fait naufrage, il perdra douze à quinze mille livres, et moi des habits, des livres, etc., que je fais venir de Paris. Il a encore un autre sujet d'inquiétude : ce sont quatre cens livres de tabac de la Ferme, qu'il a mises en dépôt dans les caves des Behmer et qui pourroient bien être perdues par l'inondation.

Lundi, 22. — Au même.

J'ai été ce matin, mon ami, me promener dans la ville avec Combes. C'est un spectacle affreux à voir. Tout notre (juai du Gallernhof est couvert de débris. Les bateaux de bois y ont jeté une (juantité prodigieuse de bûches, que les Russes, naturellement voleurs, ramassent et vendent à leur profit. Les grands seigneurs font doublement cette manœuvre pour eux et pour leurs gens. On le vendoit

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ce matin soixante-dix kopecks la sagène, qui vaut un rouble et demi et qui deviendra extrêmement cher. Le quai de la Millione est rompu et renversé en plusieurs endroits. Nous avons vu de grands bateaux à voiles, des taques, etc., à sec sur le quai, où ils sont venus hier pardessus le parapet, et qu'on aura de la peine à remettre à flot. Le quai qui est devant la cour en est rempli. L'Impératrice a, dit-on, veillé toute la nuit et a été témoin du désastre, dont elle a vu par les fenêtres de son palais (pii est sur le bord de la Neva les effets effrayans. C'est par sa présence d'esprit que les sentinelles ont été relevées, sans quoi elles eussent été noyées. Deux mille galériens l'ont été, à ce qu'on prétend, dans les caves où on les enferme, ainsi que les prisonniers de la forteresse, dont un des pans de mur a été endommagé.

Les environs de Pétersbourg ont plus souffert encore. Les jolies maisons des Narychkin sont abîmées, celle de M. Tchitcherin, général de police, sur le chemin de Péterhof, celle des Golovin, auprès de Kaminiostrof, etc. La belle frégate de la duchesse de Kingston (1) est ensablée. Mais ce qui fait saigner le cœur, ce sont les environs et le faubourg de Kalinka; on n'y voit que des maisons renversées, des hommes, femmes et enfans morts I... C'est une désolation universelle. Au milieu de ces détails

(1) Fameuse aventurière (1720-1788). Son nom déjeune fille était Élisabtth Chudleigh. Elle avait commencé par être fille d'honneur de la princesse de Galles, avait épousé le capitaine Hervey, qu'elle avait abandonné le lendemain de son mariage, en partant pour l'Allemagne avec im de ses amants. Sans que le capitaine Hervey fût mort et sans être elle-même divorcée, elle avait épousé encore le duc de Kingston, qui l'avait laissée veuve peu de temps après, avec une très belle fortune. Arrivée à Pétersbourg au mois d'août 1777, avec une suite très nombreuse, elle fut reçue à la Cour, donna des fêtes et des bals qui firent courir toute la société russe, notamment sur la frégate ou yacht dont parle ici le chevalier de Corberon. Ce navire, ayant été endommagé par l'inondation, fut réparé aux frais de l'Impératrice, que les flatteries de la duchesse de Kingston avaient amadouée.

terribles et affligeans, il y a des particularités qui sont plaisantes, telles qu'un vaisseau à trois mâts qui se trouve, (lit-on, au milieu dune rue de Colomna, village des environs. Un autre arrivant de Lùbeck le dimanche même a été poussé par le vent au-dessus d'une forêt, sans dommage. Les passagers en sont descendus comme d'un vaisseau d'opéra, sur le gazon, après que les eaux se sont retirées. Je m'attends bien à une foule de détails plus singuliers les uns que les autres, et dont les gazetiers ne manqueront pas de profiter pour débiter mille mensonges, il y aura au surplus assez de vérités, et de tristes vérités, pour rendre leurs papiers intéressans.

Mardi et mercredi. 23 et 24. — Au même.

On a supprimé le spectacle par ordre de l'Impératrice, et cela est bien fait dans la circonstance présente. Elle a fait dire aussi que chacun fît inscrire ses pertes à la police. Je ne sais si c'est pour donner des dédommagemens, mais dans ce cas, il n'y aura que les gens riches et à crédit qui en profiteront : les pauvres seront toujours pauvres. On n'a point encore évalué les pertes, mais on a donné un état des morts qui va à 1,444 personnes; et l'on dit qu'on en cache la moitié.

Le prince de Chimay est enfin parti, mon cher; nous en sommes tous ravis. J'en pourrois aisément déduire les raisons, mais je ne veux pas médire. Je me contenterai de plaindre cet homme et de le regarder comme un malade. D'autres diront assez de mal de lui, car il s'est brouillé avec beaucoup de monde.

Je suis plus lié que jamais avec le prince d'Anhalt; c'est un homme charmant, du caractère le plus noble et le plus sensible. Il m'a demandé mon Voyage de laroslaw pour

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sa promise, la princesse de Solins (1), quil va rpouser. Nous nous sommes promis de nous écrire, et il m'alaissc son adresse.

Le consul continue à faire des sottises dansce pays-cy. M. de Juigné l'excuse et le soutient, parce que, dit-il, c'est un bon homme; mais avec sa bonhomie, les François ne peuvent le souffrir, les Russes se moquent de lui et les affaires de commerce en souffrent.

Vetidredi, 26. — Au même.

J'ai reçu le matin, mon ami, une invitation de M. de Kaunitz pour dîner; j'y ai été. Il ne s'y est rien dit d'intéressant; on y a parlé d'un vaisseau anglois échoué sur les côtes il y a quelques jours, avant l'inondation, et dont les matelots, qui débarrassoient le bâtiment de ses ballots, voyant les eaux venir, ont vite rembarqué; le vaisseau a été remis à flot et est entré sain et sauf au port.

J'ai soupe chez la maréchale. On y a parlé du prince de Chimay, de son départ et de sa demande d'une accoucheuse à la princesse de Géorgie, sœur de Mme Zénoviof. Il a été question aussi des amours du marquis de Juigné avec la comtesse Ivan Czernichef. Je crois que tous ces mauvais propos viennent de Nesselrode.

M. de Tchitcherin va mieux, dit-on; son attaque d'apoplexie a été attribuée à une assez vive réprimande qu'il a reçue de Tlmpératrice au sujet de l'inondation. Ces genscy sont courbés sous le poids de l'autorité ; un regard les enivre ou les foudroie, suivant ce qu'il annonce de l'Impératrice.

(1) Madeleine-Sophie, dixième enfant de Frédéric-Guillaume, prince de Solms-Braunfels, née le 14 janvier 1742. Son mariage avec Victor-Amédée, prince d'Anhalt-Bernbourg-Scliaumbourg, eut lieu le 21 avril 1778.

On m'a dit en rentrant qu'il y avoit un vaisseau françois arrivé de cet après-midi. Je désire que ce soit celui de Garry. J'attends mes livres et mes papiers avec impatience.

Samedi, 27. — Au même.

J'ai reçu ce matin, mon ami, un message du général Mélissino, par lequel il me prioit de passer chez lui, qu'il avoit bien des choses à me dire. J'y ai été à une heure et demie, comptant y dîner; mais il n'y avoit pas de pot-au-feu, j'y ai pris une tasse de chocolat. Ce qu'il avoit à me dire étoit une triple sollicitation : au prince Potemkin, au comte Panin et à Zoritz, pour demander la place du ministre à Mittau, vacante par la mort de Simolin, et il me pria de lui faire trois lettres, ce que je lui ai promis pour le lendemain. Je ne sais si cela réussira: le frère du défunt qui est à Stockholm (1) sollicite, dit-on, la même place, et le prince de Belozeski veut aller en Suède. Ce dernier arrive de Dresde, oii l'on ne croit pas qu'il retourne. 11 a cet esprit de quolibets et cette gaîté financière qui n'annoncent qu'un homme ordinaire.

Dimanche, 28. — Au même.

Je ne sais à propos de quoi il a pris un ressouvenir à M. de Juigné que je n'allois pas chez la comtesse Pierre et la comtesse Ivan Czernichef. Il m'a dit que je devois y aller de temps en temps, pour y voir les ministres, qui y vont habituellement. Seroit-ce pour m'empêcher d'aller

(1) Ivan Matvéévitch Simoline. Voir t. I, p. 222.

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aussi souvent chez les Behmer? C'est ce que j'ignore, mais je ne le pense pas.

Il y a eu courtac le soir; j'y ai été, elle grand-duc ma salué d'une manière jinrliculière. Je ne fais attention à ces misères-là, mon ami, que parce que je suis dans une position assez critique, si M. de Juigné reçoit un congé de Versailles. Au surplus, je ne crois pas être mal dans l'esprit de ces gens-cy, et tout le monde me fait honnêteté. Nous verrons.

On parle beaucoup de la conduite du capitaine de la frégate de Mme de Kingston. Le comte Ivan, Anglois à ^'enthousiaste sans savoir pourquoi, prétend qu'il a fait la plus mauvaise manœuvre; le vrai est qu'il a perdu un instant la tète, et voulant trop bien faire pour préserver son bâtiment, pendant la bourrasque de dimanche dernier, il a abattu, avant de regarder son gouvernail, le mât de misaine qui pou voit lui en servir: et, par la violence du vent, la frégate ayant été poussée sur un basfond, le gouvernail a été soulevé sur ses gonds et est devenu inutile. Il a fait une faute encore, c'est de ne s'être pas fait échouer dans un endroit où il v eût plus d'eau, ce qui auroit diminué le travqil qu'occasionnera sa position actuelle pour se remettre en mer. Au surplus, le capitaine en second. Anglois, étoit aussi à bord, et il n'a pas plus songé que le premier à ce qu'il avoit à faire. Je voudrois d'ailleurs entendre la défense du capitaine, car ce que m'a dit le marquis vient, je crois, de Czernichef, et il est récusable.

J'ai été souper chez les Cherbatof : le marquis y étoit. On a beaucoup parlé de mon mariage avec Charlotte; je m'en suis tiré avec des plaisanteries, c'est une ressource admirable dans l'occasion.

Mardi, 30. — Au même.

En conséquence, mon bon ami, des exhortations de M. de Juigné, j'ai été languir ce soir pendant trois heures chez les Czernichef . J'y suis resté jusqu'au moment où l'on s'est mis à table, et suis parti avec Léon Razoumofsky, pour tenir compagnie à Mélissino. Imagine-toi, mon ami, un cercle de huit ou neuf femmes, toutes bien droites, bien roides, bien silencieuses, qui ne s'ébranlent que pour se mettre' à différentes tables de jeu et faire succéder à l'ennui de cette conversation l'insipidité des cartes. Voilà l'illustre compagnie où M. de Juigné désire que j'aille me placer ou me déplacer; car je ne sache point d'être sociable et tant soit peu gai qui ne s'y trouve déplacé tout à fait.

Cette journée m'a paru longue et les visites que j'ai faites m'ont très ennuyé. L'esprit surtout de Mme Bariatinski, que j'ai rencontrée chez la Zagraski, m'étonne toujours. En nous parlant de Nesselrode et de la longueur d'une visite qu'il lui faisoit : « Cet homme m'épousoit », disoit-elle. Ce ton affecté me déplaît souverainement.

Mercredi, 1" octobre. — Au même.

Le bruit du départ du marquis se répand ici, et par qui? par les gens de sa maison. Il y a plus de deux ans que sa livrée est faite, et elle n'est plus portable depuis deux mois. Il y en a une autre prête et qu'il ne fait pas porter par ménagement, en cas, m'a-t-il dit, qu'il s'en aille. Son tailleur a éventé la mèche, et il y a dans sa maison des paris ouverts sur ce sujet. D'ailleurs il s'est lui-même mis à découvert par les provisions qu'il a défendu de faire,

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l'arrangement de sa g-arde-robe, des lettres (ju'il a dit à ses gens qu'il attendoit, etc. Au surplus M. de Juigné, très enveloppé de sa nature, ne prend pas assez de précautions vis-à-vis de ses valets, qui se sont vantés de voir ce qu'il écrivoit pendant qu'il les laisse causer avec lui; Donetzan s'est même vanté en plein office de savoir la signification de quelques chifTres. Il faudra bien que je lui en parle, mais après la décision de mon affaire (1).

Il v a eu Cour et gala pour le jour de naissance du grand-duc. J'y ai dansé, et le soir j'ai été souper, ou causer jusqu'au souper, chez les Golovin. Ils ont beaucoup perdu à leur campagne par l'inondation. Comme le grandduc est tout près de chez eux par Kaminiostrof (2), on est venu de cette île réclamer des bois de charpente de la part de Son Altesse Impériale. Il a prévenu le comte Golovin qu'on viendroit chez lui, mais qu'il ne devoit pas rendre, malgré les réclamations, les choses qui ne lui appartiendroient pas, pour éviter les friponneries. Ce trait est bien de la part de ce prince, d'autant mieux que les particuliers ne se sont fait aucun scrupule de s'attribuer le bien d'autrui, qui leur est venu par les eaux.

J'ai causé quelque temps avec les Golovin que j'aime beaucoup : ce sont des gens honnêtes. Le comte Etienne, le fils aîné, est très bon à connoître, son extérieur est contre lui; il n'y fait pas assez attention, faute qui est commune aux gens indifférens et à ceux qui manquent de tact. Il est à remarquer, mon ami, que ces derniers sont très souvent jugés défavorablement au premier abord, et surtout par les gens délicats, qui sont choqués de ces petits défauts de tact qui ne prouvent rien contre les

(1) C'est-à-dire après que le chevalier de Corberon aura été assuré de rester en Russie comme chargé d'afiaires.

(2) Ile qui appartient au grand-duc. (Note du chevalier de Corberon.)

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qualités essentielles. Ces (jualités n'en souffrent point : on peut être un très galant homme sans avoir beaucoup de délicatesse, mais la délicatesse rend les hommes très aimables, et cette vertu plus particulière aux femmes fait les délices de la société.

Jeudi, 2. — Au même.

J'ai promis à M. Potemkin, neveu du prince, Werther, et suis curieux du jugement qu'il en portera. Il a de la prétention au bel esprit; je lui écrirai en conséquence un billet en lui envoyant ce livre. Nous verrons sa réponse.

J'ai passé une partie de la soirée, mon ami, chez le prince Cherbatof, et j'ai eu avec lui la plus singulière conversation. Les Russes ont cela de particulier, c'est qu'ils se lâchent tout à fait sur leur pays, quand ils ont une fois commencé, sans nulles bornes.

J'ai soupe chez les Behmer; j'y ai appris l'arrivée du vaisseau du capitaine Bosse (1); Garry est venu me le dire.

Vendredi, 3. — Au même.

Grande fête à la Cour, mon ami; on y célèbre l'anniversaire du couronnement de l'Impératrice et par conséquent de la fin tragique de Pierre III. Voilà ce que c'est que les positions et la qualité des acteurs qui occupent la scène du monde. Un vol, une trahison ou un meurtre, sont de grands coups d'Etat ou des actions atroces, et tel eût été dans une simple condition un lâche assassin, qui devient un homme fameux par ses exploits, s'il peut

(1) Celui que le chevalier de Corberon attendait avec impatience.

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placer le diadème de la royauté sur sa lèlc; on l'encense ou on le voue à l'opprobre. Le vice et la vertu ne sont souvent dans ce monde que des qualités relatives.

Il y a eu quelques promotions : M. Zoritz, le favori, a été fait enseigne des chevaliers-gardes, ce qui le rend général-major. Il y a eu deux ou trois sénateurs, les cadets du prince Clierbatof; MM. Zénoviof et le petit Galitzin ont été nommés gentilshommes de cliambre. Ce dernier le doit sans doute à l'arrivée de son oncle Chouvalof. Mais ce qui a fait une grande sensation, c'est le cordon de Sainte-Catherine donné à la princesse Orlof. Les dames à portrait, dont elle est la plus jeune, en sont un peu mécontentes : c'est l'usage au milieu de ce chaos d'envies, de petitesses et de désirs qui suit l'atmosphère des Cours. Il y a eu bal le soir, où jai dansé; du reste, rien d'intéressant.

Samedi, 4. — Au même.

J'ai été invité hier chez le comte Ostermann, comme étranger sans doute, à un grand repas politique où il n'y a que les ministres, les chargés d'affaires et les étrangers : les secrétaires de légation n'y ont point d'entrée. Je suis arrivé un peu tard, et le comte de Brùhl arrivant dans le même temps avec le jeune Potocki, nous nous sommes étayés mutuellement. On nous attendoit, et le comte Ostermann demanda à M. de Juigné si je venois, que apparemment je n'avois pas reçu mon invitation et que je n'avois rien fait dire. Là-dessus, le comte de Solms a dit que cela étoit fort singulier, que je devois du moins répondre à l'invitation, et il a grogné sur mon sujet avec une sorte d'affectation. M. de Juigné m'en a parlé et m'a dit qu'on avoit remarqué que j'étois venu avec

Potoçki, qui est fort léger; et dans le fait je suis arrivé seul. Tout cela marque la facilité qu'on a à prendre de l'humeur contre moi. Dans le fond je m'en moque, mais je ne sais ce que cette humeur produira, si je reste ici chargé des affaires. Comme j'ai été voir le comte Panin cet après-midi, j'y ai trouvé le comte Ostermann, à qui j'ai dit un mot sur le dîner d'hier; ils m'ont tous deux reçus avec honnêteté. Je soupçonne que cette misère aura été relevée par les petits politiques, qui voient avec envie que je suis ici sur un autre pied qu'eux et que je danse à la Cour, ce que les secrétaires de légation et même les chargés d'affaires ne font pas, je ne sais pourquoi. J'imagine cela, mon ami, parce que Huttel a dit à Charlotte avec confiance, pour me le redire, que je ferois mieux de ne pas danser, que les Russes plaisantoient sur ma danse, etc., ce que je ne puis croire, non parce que je pense que les Russes n'en sont pas capables, mais parce qu'il n'y a que les deux extrêmes dont ils se moquent : le bien par jalousie, le mal par méchanceté, et que je suis dans la position mitoyenne. Tous ces petits chuchotages ne me font rien du tout, et j'aurois grand tort d'y faire attention; dans ces cas-là, il faut continuer. Il y a eu club ; j'y ai été et j'y ai dansé. J'ai passé ensuite chez les Behmer une soirée délicieuse.

Dimanche, 5. — Au même.

Il y a encore eu Cour ce matin, mon bon ami, et j'y ai été. De là j'ai dîné chez le comte de Lascy. J'étois à côté de Léon (1) et d'Ingelman, le chargé d'affaires de Suède; nous avons ri.

(1) Léon Razoumofski

ANiXKl!; 1777. — DLMAiXCHi:, 12 OCTOBRE. 189

Le départ du marquis de Juigné commence à se soupçonner dans la ville. Le comte Kaunilz m'en a parlé: je lui ai répondu évasivement, ce qui me déplaît fort : je n'aime pas cette langue.

Nous avons eu le soir, contre l'usage, comédie au lieu du grand opéra italien, qui a manqué par l'indisposition de la Bonafini. Mais il y a eu le beau ballet de l'Orphelin de la Chine, dont la musique est céleste : il est en totalité d'Angolini {[).

Dimanche, 12. — Au même.

Le marquis de Juigné est fort intrigué de la réponse qu'il aura de la Cour au sujet de son congé. Je ne le suis pas moins, comme tu l'imagines, et d'autant plus que je me méfie des petites intrigues en dessous. J'ai découvert que la comtesse Ivan Czernichef avoit dit à son mari l'histoire de Portails et la part que j'ai eue à cette intrigue. Cette bégueule, qui n'a pas vu le service essentiel que je lui rendois, m'a mis très mal dans l'esprit de son mari, et c'est la cause du froid que j'ai éprouvé dans cette maison. M. de Juigné, qui étoit le grand protecteur de Puységur, à cause sans doute de l'égale portée de leurs esprits, avoit eu le projet, de concert avec le comte Ivan, de faire nommer son protégé chai'gé des affaires en son absence. Ce projet, dont je n'ai pas été instruit à temps, a manqué par le départ de Puységur, que l'ennui a chassé d'ici. Depuis il ne s'est pas conservé dans l'esprit des Czernichef, par une vilenie ou tout du moins une gaucherie qu'il a faite. La comtesse à son départ l'avoit chargé d'un présent de fourrures de la valeur de

(1) D'après la tragédie de Voltaire repiésentée pour la première fois en 17oo.

(juinze cens roubles pour une demoiselle Martin, marchande de modes, à qui elle en doit trois mille. Le marquis a supprimé pour son compte les trois quarts et demi du présent, et n'en a remis qu'une très petite portion à ladite demoiselle, qui s'en est plainte; ce qui est revenu aux oreilles de la comtesse et a fait beaucoup de tort à Puvségur, contre qui l'on est fort piqué.

J'ai su par la même voie que M. de Juigné avoit fait partir à ses frais Portails avec Lascaris (1), ce dont il m'a fait un grand mystère, et qu'il m'a fait un tort considérable auprès des Czernichef à l'avantage de Puységur, en disant qu'il ne recevoit point Portails, tandis qu'il l'a re<;u après que je lui ai défendu ma porte, point à cause des Czernichef, mais pour les faussetés que j'ai vues dans sa conduite. La mienne est franche, je ne me reproche rien ; je vois seulement qu'il est fâcheux d'avoir affaire avec des bêtes, des gens médiocres, sans caractère, qui veulent toujours finasser par crainte et incertitude. Je te l'ai dit en partant, mon ami, M. de Juigné n'est pas mon homme, il sera peut-être cause que je me casserai le cou; mais si je suis sa victime, je ne serai sûrement pas sa dupe (2). C'est ce qui me console. Au surplus, les Czernichef sont revenus sur mon compte, et ils me font accueil.

On a appris de plus que Puységur avoit vécu à Paris avec la Champagnolo, qu'il a mangé une partie de son bien avec elle, et qu'il a logé à Paris dans un hôtel garni,

(1) Sur ce personnage, voir t. 1, p. 154.

(2) Malgré toutes ces apiiréciations peu flatteuses, le chevalier de Corberon finit par revenir proinptcment à une meilleure opinion sur M. de Juigné. Quelques semaines en ellet après cette date, le 28 novembre 1777. alors qu'il avait à peine inauguré ses fonctions de chargé des allaires de France en Russie, il écrivit au comte de Vergennes : « On regrette beaucoup ici le marquis de Juigné. Sa douceur et sa droiture lui avoient attiré des amis de la part de tous les gens honnêtes, et ce suffrage précieux étoit dû à ses qualités. » (Archives du ministère des allaires étrangères, A. E., Russie, vol. 100, fol. 415.)

ANNKE 1777. — DIMAMilIK. 12 OCTdlJIU:. 191

ne voyant point ses parens. Ceci nous est revenu par un domestique, qui l'a quitté à Paris pour revenir à Pétersbourg avec M. de Chouvalof (1), l'ancien favori d'Elisabeth, qui a repris à la Cour le plus grand crédit depuis son arrivée. Tu imagines bien que cela se répandra dans la ville et (jue le protégé du marquis de Juigné n'y sera pas dans une bonne odeur, d'après cette liaison avec une femme si décriée ici, et pour laquelle M. de Juigné a, dit-il, renvoyé Saint-Paul.

On a joué ces jours-cy chez l'Impératrice, à l'Ermitage, une ancienne pièce qui a pour titre : Le Médecin par occasion. On y parle de femmes amoureuses ; il v a un endroit où l'auteur dit : « Qu'une femme à trente ans soit amoureuse, passe, mais à soixante!... Cela n'est pas tolérable. m Au mémo instant, l'Impératrice s'est levée en disant : « Cette pièce est sotte, ennuyeuse. » Brochard, qui étoit l'acteur qui débita ce passag'e, fut très sot; la pièce fut interrompue, et le spectacle cessa par la retraite de la souveraine. Cela peut te faire voir, mon ami, combien cette grande Impératrice est subjug-uée par ses g-oûts, car je ne puis donner le nom de passions à toutes les révolutions de sa ruelle (2).

(1) Ivan Ivanovitch Chouvalof. Voir t. I, p. 186.

(2) La suite du Journal, jusqu'au mois de janvier 1779, n'a pas été rédigée. Il y a donc une lacune de quatorze mois, qui ne peut s'expliquer que par les nombreuses occupations politiques et mondaines, officielles ou non, du chevalier de Corberou. Le marquis de .Juigné était en effet parti de Pétersbourg le 23 novembre 1777 et avait laissé comme chargé d'affaires M. de Corberon, qu'il avait présenté en cette qualité à l'Impératrice le 10 du même mois, en prenant congé d'elle.

Saint-Pétersbourg, samedi, 2 janvier.

A Mlle Caroline de Behmer (1).

Depuis que votre aimable sœur, ma chère Caroline, est dans la maison du vieux Euler, jene puis vous dire combien elle m'a prouvé la bonté et la solidité même de son caractère. Au milieu de gens ennuyeux, elle conserve sa gaîté, sa douceur, et elle semble n'éprouver aucune atteinte de l'ennui. La lecture et l'ouvrage remplissent ses momens; on la chérit comme l'enfant delà maison, et les valets l'aiment autant et plus qu'ils n'aiment leurs maîtres.

Il faut que je vous raconte, ma chère amie, la promenade que nous avons faite aujourd'hui ensemble, en traîneau. La halte a été dans une maison de paysan à l'île des Apothicaires, oîi nous avons soupe l'été dernier avec vous. Nous sommes partis à midi, Charlotte et moi, avec une petite Euler, dans mon traîneau, Huttel et le bon Azéma que vous connoîtrez bientôt, j'espère, dans un autre avec le petit Georges, et un troisième qui contenoit Euler le père avec deux de ses filles. Nous avons fort

(1) Mme do Behmer et deux de ses filles étaient parties à Berlin pour régler leurs intérêts en souEFrance dans le royaume de Prusse. Mlle Charlotte de Behirier (Hait resiée à Pétersbourg dans la maison des Euler, ses compatriotes.

bien dîné de la façon de Garry, et nous nous sommes promenés dans la neige à la place où il y avoit cet été une si jolie verdure. A cinq heures nous sommes partis, et nous avons été voir ce fameux marché de la forteresse, où sont toutes les provisions de viandes gelées qui viennent de l'intérieur de Pétcrsbourg. Cette armée de cochons gelés, de moutons, de volailles, etc., fait un coup d'œil assez surprenant, mais très propre à guérir de la gourmandise, et cependant c'est ici un spectacle, car tout est relatif dans ce monde.

Nous sommes revenus souper chez le vieux professeur Euler, et j'ai complété ainsi ma journée, ma bonne amie, en l'ayant consacrée tout entière à votre aimable sœur.

Dimanche, 3. — A mon frère.

Il y a longtemps, mon bon ami, que je ne t'ai écrit, et je reviens avec plaisir à m'enlretenir avec un ami véritable.

Dans ma position, je végète souvent quand je suis parmi mes illustres confrères. Par exemple, si je te disois que ma journée s'est passée à aller le matin à la Cour, à dîner ensuite chez le ministre d'Autriche (1), où j'ai entendu des platitudes, parce qu'il est rare de rassembler dans ces dîners quelques êtres pensans; que j'ai de là été assister à un triste concert chez le résident de Hollande (2), et qu'ennuyé de mon existence et de celle des autres, je me suis sauvé chez moi, pour y être en robe de chambre au coin de mon feu ! Voilà une esquisse de ma vie ordinaire; il est vrai que je la mène le moins que je peux, que je vis à ma façon autant que possible en dépit de la mode, de l'usage, de l'étiquette, et que je m'en

(1) C'était encore le comte Kaunitz.

(2) Suart.

ANNKR 1779. — LUNDI, 4 JANVIER. dO.H

trouve beaucoup mieux. Telle est ma maxime; elle n'est pas celle de tout le monde, je le sais, mais c'est peut-être en faire l'éloge, car le mieux dans ce monde n'est pas le plus général.

Lundi, 4. — Au même.

Par la conséquence de cette maxime, mon bon ami, dont je t'ai parlé bier, je ne me trouve réellement bien que lorsque je suis ou cliez moi, ou cbez mes amis, qui sont rares ici. Cependant je ne néglige point ces petits devoirs souvent puérils en eux-mêmes, mais qui, dans mon état, mènent à un but.

J'ai été par cette raison dîner ou pour dîner ciiez le comte Panin; il n'y étoit pas. Cela ne m'a pas dérangé, j'ai été cbez un négociant François (1) qui a beaucoup de sens, l'esprit de son métier, et qui veut quelquefois avoir celui du mien, ce qui me divertit. Je m'instruis par ses connoissances du commerce, et je ris de ses idées en politique. La mienne-, qui n'est pas encore celle de tout le monde, m'engage à voir les gens qui me plaisent, ceux môme que je ne devrois pas voir suivant certaines gens, et je m'en suis bien trouvé, en politique même. Le secrétaire de Prusse (2) est de ce nombre ; on a été surpris de ma liaison, j'ai laissé dire; on m'en a parlé, j'ai continué, et maintenant on ne m'en dit plus rien, et ma persévérance a fait la critique de mes juges et peut-être mon avantage. J'y ai gagné la confiance de ceux auxquels j'aurois pu devenir suspect, l'éloignement des sots et la considération des observateurs, qui ont vu le cas que je fais des formes. Ab! mon ami, le monde est un grand

(1) Cronz.

(2) Hnttel.

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