ANNEE 1776. — MERCREDI, 9 OCTOBRE
prince affecte dans les occasions de faire sentir qu'il a les mains liées et que s'il régnoit il auroit d'autres moyens. Je crois entre nous, mon ami, qu'il sera un nn'diocre souverain. Il a peu d'élévation dans l'àmc, encore moins de pliilosophie dans la tête et une petite manière en tout. En voici une nouvelle preuve que tu pourras joindre aux autres.
Hier, à la Cour, après que l'Impératrice s'est en allée le soir, le grand-duc est resté avec sa femme et l'on a fait cercle autour d'eux. Comme il parloit au comte de Brùhl, le marquis de Juigné passant derrière lui l'a poussé sans s'en apercevoir. Le grand-duc n'a rien dit; Bruhl a fait signe au marquis, qui s'est retiré; mais comme Son Altesse Impériale gesticule beaucoup, et que le cercle étoit très mobile autour de lui, M. de Juigné l'a encore poussé, et même une troisième fois. Alors le grand-duc, interrompant sa conversation, a dit au comte de Bruhl en allemand : « Oh! cela est trop fort! » et il s'est retiré en arrière de deux pas et a donné un coup de coude au marquis (le Juigné; puis, se retournant, il lui a fait beaucoup d'excuses. Il s'est avancé de nouveau auprès du comte de Bruhl et lui a dit encore en allemand : « Avez-vous remarqué? » Bruhl lui a dit : « Monseigneur, vous ne pouvez pas croire que cela soit fait à attention. — Oh! a répondu le grand-duc, on ne fait point trois fois une chose sans dessein; mais vous avez vu aussi ce que j'ai fait! » Voilà, mon ami, le futur successeur de Catherine II et de Pierre I"!
Après avoir dîné chez moi et fait quelques visites avec le marquis de Juigné, j'ai été passer deux lieures chez Galitzin, avec qui j'ai causé longtems de Maçonnerie, de choses différentes et de philosophie. J'ai été souper cliez les Behmer. Cet extérieur de gaîté générale et point
intime a étonné Charlotte. Je n'ai pas eu l'air de prendre garde à son embarras; j'ai parlé nouvelles et j'ai récité des vers de M. de Voltaire à Lekain (1) sur la Reine. Ils sont dans une lettre de La Harpe à 31. de Chouvalof (2), et ils méritent d'être rapportés par le bon ton et l'aisance t|ui V régnent. Les voici :
Acteur sublime et soutien de la scène.
Quoil vous quittez votre brillante Cour! ,
Votre Paris embelli par sa Reine!
De nos beaux-arts l'auguste (3) souveraine
Vous fait partir pour mon triste séjour!
On m'a conté que souvent elle-même,
Se dérobant à sa grandeur suprême,
Sèche en secret les pleurs des malheureux.
Son moindre charme est, dit-on, dêtre belle.
Ah! laissons là les héros fabuleux;
il faut du vrai : ne parlons plus que d'elle (4).
Ces vers sont fort jolis, quoique négligés, et la pensée qui les termine est de la galanterie la plus spirituelle.
Jeudi, 10. — Au même.
Nous avons eu ce matin cocagne; le soir courtac et la troisième illumination publique. On s'est assemblé chez Leurs Altesses Impériales, où l'Impératrice est venue; et à onze heures et demie ce spectacle très populaire a commencé.
Voici ce que c'est :
Il y a devant le palais une place fort grande, qui peut
(1) Le fameux tragédien Henri-Louis Cala, dit Lekain (1728-1778j, protégé par Vollairc.
{•2} André l'étrovitch Cbouvalof entretenait une correspondance avec Voltaire, La Harpe, Chamfort, Helvétius, Marniontel, etc.
(3) Var. : la jeune.
(4) Ces vers ont été publiés dans les Œuvres de Voltaire, notamment dans l'édition préparée par Becchot et imprimée par Firmin-Didot, t. XIV, Poésies, t. 111 (1833), p. 480.
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contenir 30,000 hommes. Au milieu de cette place étoit élevé un amphithéâtre en hois carré soutenu de quelques degrés. Dessus, on pose un taureau cuit et recouvert d'un drap rouge, d'où l'on voit sortir la tête et les cornes de l'animal. Le peuple est là autour, retenu dans son impatience vorace par des gens de police qui, armés de fouets, répriment leur ardeur, à peu près comme nos chiens de chasse qui attendent la curée d'un cerf qu'ils viennent de forcer et qu'on dépèce avant de leur livrer. Dans la môme enceinte, à droite et à gauche de l'amphithéâtre, il y a des fontaines élevées sous la forme de vases, et d'où jaillit le vin et le kinclichi. Au signal d'un coup de canon, chacun s'apprête, mais ce n'est qu'au second que les hommes de police laissent le champ libre. Alors on voit courir sus ce peuple grossier, qui semble plus barbare et plus brute encore à cet instant. Il y a cependant un autre motif que la gourmandise : il s'agit d'arracher la tête de l'animal par les cornes; celui qui l'apporte au palais reçoit cent roubles, prix de son adresse et de sa vigueur. Mais que de concurrents à cette victoire ! On se culbute, on s'estropie, on se foule, et tous veulent avoir part à cette gloire. Trois cens malheureux ont porté ou traîné tumultueusement leur dégoûtante victime, dont chacun tiroit un lambeau, et les cent roubles leur ont été partagés. Je n'aime pas, mon ami, ce spectacle grossier et barbare; je n'y vois qu'une avidité repoussante et sans motif tant soit peu élevé. Si les peuples se peignent dans leurs amusemens, on ne jugera point avec avantage le peuple russe dans les siens, et je ne reconnois pas dans ses usages les traces d'une origine anciennement noble. Nos anciens jeux, nos anciennes coutumes à nous dérivent ou de la valeur romaine, ou du culte religieux des Gaulois, ou de l'abusive mais belle chevalerie de nos
pères. J'aime alors, je respecte même ces habitudes bizarres, auxquelles des provinces éclairées ont encore un reste d'attachement. Ce sont les linceuls de la barbarie, diront quelques-uns, mais ces linceuls recouvrent de grandes vertus éteintes, et la vénération leur est acquise. Il est vrai que cette nation-cy n'a pas l'avantage de s'être entée sur une autre, comme la nation françoise : elle est neuve chez elle ; elle n'est pas sortie comme nous de ses bois et de ses rochers, pour occuper un théâtre jadis occupé par un peuple civilisé et poli. Ses conquêtes et son agrandissement n'ont porté que sur des voisins aussi sauvages qu'elle, et ce n'est que par une progression lente quelle parviendra au but où elle veut atteindre. Si les Romains ont eu une origine presque neuve et dépendante d'eux-mêmes, en s'établissant dans un pays qui n'avoit aucune existence, la rapidité de leur civilisation n'est due entièrement qu'à un gouvernement vigoureux et sage. Ils ont connu de bonne heure leur liberté et leurs droits naturels, et ils ont eu bientôt des hommes propres à soutenir l'une et les autres.
J'ai été un instant à la Cour, et de là chez les Galitzin, où j ai trouvé la jeune comtesse Matouchkin, qui m'a fait toutes sortes de doléances sur son Prince pointu qui l'abandonne, dit-elle, et qu'elle aime plus que jamais. Elle m'a fait mille instances pour que je plaide sa cause, car elle ne peut point se passer de Galitzin, depuis qu'il la néglige. Oh î femmes, femmes 1 quelle est l'inconséquence de votre cœur? Et faut-il vous tromper pour être sûr de votre tendresse?
J'ai été, de là, souper chez les Golovin; la petite Nélédinski m'a pris à part pour me parler de la Matouchkin, de la Troubetzkoï, d'elle et d'André. Et puis elle a pleuré, et j'ai été assez embarrassé de ma personne. Elle m'a dit
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(ju'ellc avoit dans son tiroir des preuves de sa méchanceté. Il paroit que c'est une femme qui lui a envoyé une lettre du comte. Comme elle m'a dit que personne ne le savoit, je n'ai voulu lui demander aucun détail. En vérité, mon ami, cette jeune femme est intéressante plus qu'on ne croit, et son amitié est singulièrement flatteuse; mais adieu, adieu, mon bon ami!...
Vendredi, 11. — Au même.
J'avois été engagé la veille à diner aujourd'hui chez les Spiritof. J'y ai été; il y avoit beaucoup de monde, mauvaise chère et peu d'amusemens. Mais les maîtres de la maison sont gens honnêtes, et l'on est toujours bien en pareille compagnie. Après le dîner, javois dessein de men aller faire des visites; l'on m'a retenu pour aller voir les ombres chinoises, petit spectacle que j'ai vu à Paris et qui m'a rappelé cet agréable séjour; car on a beau dire, les voyages sont agréables, mais on s y ressouvient de ce vers de Belloy :
Plus je vis d'étrangers, plus j'aimai ma patrie.
Il a fallu revenir chez les Spiritof, pour y déposer le fils de la maison que j'avois mené; cela a dérangé mes projets. Je suis rentré chez M. de Juigné, où il y avoit souper, après avoir vu le consul, chez qui je suis resté une demiheure. Notre souper a été aussi gai qu'il pouvoit être avec les gens quilecomposoient. On a fait delà musique, ce qui ne m'a pas fort amusé ; mais je me suis mis à table à côté du comte de Briihl, et nous avons causé. La faveur du grand-duc paroît se montrer visiblement pour lui. Ce matin, ce prince lui a parlé de ses affaires et a répondu aux sollicitations du comte, qu'il le désiroit au service
dici. et que ce seroit le moyen de seconder sa bonne volonté. Bruhl ne lui a pas caché deux inconvéniens qu'il V voit avec raison : la loi de Pierre I", qui fait reculer d'un grade tout étranger qui vient servir en Russie, et les distances effrayantes des postes oii l'on vous envoie dans le service. Le grand-duc, en convenant du premier, lui a dit que le second inconvénient n'aura pas lieu vis-à-vis de lui, et que, s'il désiroit l'attacher au service, c'étoit pour l'avoir près de lui. Tout cela est bien flatteur; mais comment se laisser éblouir par les promesses d'un prince qui n'a point de caractère, point de tenue, et qui par sa conduite dément aujourd'hui ce qu'il a fait la veille? L'amitié vive qu'il aeuepourRazoumofski et son changement subit doivent effraver tout homme qui court la même carrière. Razoumofski lui a manqué, dit-on, dans sa femme; mais est-on certain que la grande-duchesse soit coupable? On m'a raconté, il est vrai, qu'à Moscou, le grand-duc, montant à cheval, dit au prince Gagarin : « Allez tenir compagnie à la grande-duchesse et ne la quittez pas. " Il y envoya également Nicolaï, et l'un et l'autre allèrent d'après ces ordres chez la grande-duchesse, qu'ils trouvèrent en tête à tète avec Razoumofski. Cette princesse leur dit qu'elle n'avoitpas besoin d'eux ; mais, comme ils insistèrent pour rester, d'après ce qui leur avoit été dit par le grand- duc, elle se retira vers une croisée pour causer avec Razoumofski à voix basse. Alors ils passèrent dans la pièce à côté. Le grand-duc arriva après sa promenade, et voyant la grandeduchesse avec Razoumofski seul, il demanda à Gagarin et à Nicolaï pourquoi ils s'étoient retirés ; sur ce qu'ils lui racontèrent, le grand-duc reprit : « Il falloit toujours rester comme je vous en avois prié; j'avois mes raisons pour cela! » Qu'est-ce que cela peut-il prouver? Que le grand-duc étoit soupçonneux, et cela doit être d'après son
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caractère. Je ne sais, au surplus, s'il y a jamais eu ([uelque chose entre la grande-duchesse et Razoumofski. Cette princesse avoit bien d'ailleurs assez d'empire sur son mari et assez d'adresse pour le mener à ses volontés. On prétend qu'un projet de révolution de la part du grandduc, et qu'elle savoit, étoit dans sa main un moyen puissant pour le contenir, en le menaçant de le révéler. Elle a été accusée de pareils projets, et elle en étoit capable ; mais l'on ajoute que, si elle les avoit entrepris, ce n'eût été qu'en sa faveur, sans y associer le grand-duc. Le prince de Waldeck (1) a dit au prince d'Anhalt, en parlant de la grande-duchesse : « Si celle-là ne fait pas une révolution, personne n'en fera. »
Samedi, 12. — Au même.
Je ne sais, mon ami, si j'ai tort, mais je ne suis pas content de mes pinceaux. Je veux peindre des hommes, et les physionomies m'échappent. Au lieu de saisir l'ensemble et de revenir simplement après sur les détails, je m'attache à quelques particularités qui me plaisent davantage; le reste est négligé. C'est en politique philosophe que je devrois faire mes remarques, il se trouve que c'est en observateur sensuel que je réfléchis; et quand par hasard je jette rapidement les yeux sur la page que j'ai écrite, je me reproche ou la sécheresse d'un gazetier, ou le personnel d'un épicurien. D'ailleurs, je mets trop peu de temps à faire mon examen ; mais qu'importe, me dirastu, l'excuse de la vanité? On y répond comme Appelle : « Le temps ne fait rien à l'affaire. » Ainsi, je vais continuer sur le même ton et sans scrupule.
(1) Georges, prince de Waldeck, né le 6 mai 1747.
J'ai passé près de deux heures chez le petit Galitzin, et nous avons causé de choses vagues. Domachenef est venu sur le lapis : c'est le fils d'un petit écrivain et non d'un cocher, fonction reculée jusqu'à son grand-père. Quoi qu'il en soit de sa race, ce que m'a assuré Galitzin, c'est qu'il a de l'esprit, des connoissances, et qu'il passe pour hon poète en langue russe. J'ai fait une visite à la feld-niaréchale et j'ai fini ma soirée chez les Behmcr.
Dimanche, 13. — Au même.
Rien de hien intéressant à te dire ce soir, mon hon ami. Il V a eu Cour ce matin à l'ordinaire. La grandeduchesse a beaucoup parlé, mais elle n'a pas dit grand'chose. Je la crois bornée, avec la meilleure volonté possible de réussir.
On a donné un grand opéra italien : Armida. Je l'ai mal vu, mal entendu, parce que je causois; mais la musique est foible, à ce qu'on dit, et il n'y a qu'un duo qui m'ait fait plaisir.
Le soir, j'ai été chez les Behmer; Charlotte étoit charmante, et nous avons eu des instans délicieux d'intimité.
Je ne t'ai pas fait part d'une épigramme de Piron sur les quarante de l'Académie françoise ; la voici :