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quelque sorte, l'enfance de la raison. J'ai causé avec ce jeune homme, qui a réellement des connoissances, mais qui ne les augmentera essentiellement qu'en doutant un peu plus de celles qu'il a et beaucoup moins de celles qui existent.
Mercredi^ 6. — A Charlotte.
J'ai été dîner aujourd'hui chez le comte Paniii ; il y avoit beaucoup de monde. Après le dîner, Nesselrode m'a dit qu'on croyoit que le roy de Prusse (i) avoit fait insinuer à la Cour de France qu'il désireroit que M. de Breteuil (2) ne fût pas nommé médiateur dans l'affaire d'Allemagne (3), et que cette difficulté tenoit à la conduite de cet ambassadeur à la Haye, vis-à-vis la femme du Stathouder (4), qui est princesse de Prusse.
J'ai eu une conférence avec le comte Panin, qui m'a dit que M. Repnin avoit eu déjà un entretien préliminaire avec le roy de Prusse, qui est affligé de la goutte, mais qu'il ne s'étoit rien décidé. J'ai voulu parler de l'Angleterre et des vaisseaux qu'elle a pris, l'un à la Russie, l'autre au Danemark (o); mais il a éludé, et je
(1) Frédéric II,
(2) Le baron de Breteuil était alors ambassadeur extraordinaire à Vienne, où on l'avait envoyé pour la conclusion de la paix de Teschen.
(3) Ce serait plutôt l'affaire de Bavière qu'il faudrait dire. Il s'agissait, en effet, du conflit élevé entre la maison d'Autriche et le roi de Prusse au sujet de la succession de l'ùlectour de Bavière Maximilien-Joseph, mort le 30 décembre 1777. La guerre était commencée en Boliême, quand les Cours de Russie et de France s'entendirent pour offrir leur médiation. Elles réussirent à ramener la paix, qui fut signée à Teschen, le 13 mai 1779. Malgré les efforts de Frédéric II, ce fut le baron de Breteuil qui représenta la France; le prince Repnine fut le délégué de Catherine II. (Cf. l'introduction au tome I" de cet ouvrage.)
(4) Le stathouder était alors Guillaume V, prince de Nassau-Dielz et Dillembourg (1748-1806), marié, depuis le 4 octobre 1767, à Frédérique- Sophie-Guillelmine de Prusse. Il renonça au stathoudérat le :23 mai 1802
(5) Le chevalier de Corberon réussit à profiter de ces violences de l'ami-
lus JOLKNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
me suis réservé pour une autre fois. Je n'ai pu avoir de réponse pour Constanlinople (1).
Une heure après être rentré chez moi, on m'a annoncé un courrier extraordinaire de Vienne, qui ma fait grand plaisir. Les affaires ne s'endorment point, comme tu vois, ma chère amie.
Jeudi, 7. — A mon frère.
L'arrivée d'un courrier extraordinaire de Vienne, mon hon ami, vient ^d'augmenter mes occupations (2). M. de Breteuil, en me l'envoyant, m'a chargé, ainsi que M. de Vergennes. de présenter ici de la part du Roy un plan d'accommodement entre les puissances de l'Allemagne. Cette commission est hien agréable, comme tu peux le penser. Il y avoit aussi des paquets de Breslau du prince Repnin au comte Panin, que je lui ai envoyés dès hier, aussitôt l'arrivée de mon courrier. Ce courrier est un chasseur du baron, qui s'appelle Michel et qui a fait une grande diligence pour la saison. Il est parti de Vienne le 23 décembre, est arrivé le 20 à Breslau, en est reparti le 27 et est arrivé hier 6.
rauté anglaise pendant la guerre d'Anirrique, et prépara d'une façon détournée la déclaration de la fameuse neutralité armée.
(1) Depuis le traité de Koutchouk-Kainardji (21 juillet 1774), qui avait déclaré indépendants les Tartares de Crimée, Kouban, Boudjak, lédissan, etc., la Crimée était le théâtre d'une lutte plus ou moins ouverte entre les Russes et les Turcs, au sujet de l'investiture du khanat. Actuellement, les diplomates des deux pays étaient en conférence, pour apaiser le conllit qui devenait menaçant et rédiger la convention explicative d'Aïn-Ali-Qâvàq. C'est encore à la France que l'on dut cette solution pacifique. (Cf. l'introduction au tome l".)
(2) Tout ce qui avait rapport aux affaires de la médiation franco-russe entre la Prusse et l'Autriche était adressé directement de Vienne et de Breslau au chevalier de Corberon par le baron de Breteuil et le comte de Pons. (Voir la dépèche du comte de Vergennes à Corberon, du 14 janvier 1779 : Archives du ministère des affaires étrangères, A. E., Russie, vol. 10-\ fol. 19.)
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J'ai écrit au comte Paniii, en lui envoyant ses paquets, mais on n'a trouvé ni le ministre, ni aucun secrétaire. Il a fallu y revenir à minuit, et Ton m'a fait dire que le comte seroit visible aujourd'hui à onze heures du matin. J'y ai couru bien vite, et j'ai trouvé le papa dans sa robe de chambre, qui m'a reçu avec toutes sortes d'honnêtetés. J'avois mes bucoliques en poche, mais j'ai commencé à en causer avec lui et à le sonder sur les dépèches qu'il avoit reçues du comte Repnin. Il m'a répondu qu'il le renvoyoit à moi et qu'il n'en avoit reçu qu'une carte, sur laquelle étoit marqué l'alignement de la démarcation (1). Je lui ai lu alors ma dépèche de M. de Yergennes, et le plan en question pour la pacification. Il m'a paru enchanté de la manière noble et délicate dont cette affaire étoit menée. Nous avons examiné la carte, et le comte Panin m'a confié que le roy de Prusse avoit montré au prince Repnin le désir que cette démarcation regardât une autre partie, plus au nord que celle proposée, qui est à l'orient et comprise entre le Danube, la Saltza et l'Inn ; mais il m'a dit qu'il falloit tenir la main à cette dernière proposition, et que, dès que la France l'avoit faite, il falloit qu'on s'y tînt. Il m'a demandé, avec le plan que je lui ai remis, ma dépêche de M. de Vergennes, me promettant de ne la faire lire qu'à l'Impératrice. Quoique notre usage dans ces sortes de cas soit de donner une note, comme le comte s'habilloit pour aller sur-le-champ chez l'Impératrice^ je n'ai pas cru devoir faire la moindre difficulté et je la lui ai remise. Cette confiance me fera un mérite. Je n'ai pas manqué d'observer au comte Panin qu'il m'étoit recommandé le concert le plus étroit avec M. de Kaunitz (2),
(1) Des districts que l'Autriche acquérait sur le Danube, l'Inn et la Salza, de la succession de l'électeur de Bavière. (•2) Comme représentant d'une nation alliée à la France.
mais (jue j'avois mitigé, autant que je l'avois pu, cette confiance, par égard pour la discrétion qu'il m'avoit recommandée. C'est ainsi que s'est terminée cette conférence, avec beaucoup de grâces de la part du comte Panin et de satisfaction pour moi. J'ai été chez le comte Kaunitz, que j'ai trouvé à sa toilette ; nous avons eu un petit entretien particulier, dans lequel il m'a paru content de la tournure que prennent les choses, quoiqu'elles ne soient pas cependant selon le système de son père, car on laisse au roy de Prusse la liberté de réunir à la primogéniture les margraviats de Franconie.
Il y a eu bal à la Cour le soir. J'y ai été, et j'ai appris que l'Impératrice avoit approuvé le plan proposé (1) ; ainsi tout ira bien. Simolin m'a parlé de l'histoire des Turcs,
(1) Il est curieux et intéressant de faire le rapprochement de cette partie du Journal Avec les dépêches officielles que le chevalier de Corberon expédiait à sa Cour à la même époque. Ainsi, voici un extrait du rapport qu'il adressa au comte de Vergennes, à la date du 15 janvier 1779 : « Votre courrier est arrivé ici le 6 au soir, chargé de la lettre n" 30 que vous m'avez fait l'iionneur de m'écrire le 13 décembre, d'une de M. le baron de Breteuil, à laquelle étoit joint le projet de pacification en trois pièces ayant pour titre : Plan de pacification pour l'Allemagne, projet d'un traité entre l'Impératrice-Reine et le roy de Prusse, projet d'arrangement entre l'Impératrice-Reine et l'Électeur Palatin. Dès le lendemain matin, je vis M. Panin, à qui j'avois envoyé la veille des dépêches de M. le prince Repnin, sur lesquelles je le sondai d'abord avant d'entrer en matière. Le ministre me dit qu'il n'avoit reçu qu'une carte de démarcation et que le prince Repnin le renvoyoità moi: je lui lus alors les trois pièces en question et ma dépêche n» 30. Cette lecture produisit l'eff'et que j'en osois attendre. M. Panin me dit les choses les plus honnêtes et les plus satisfaisantes sur la manière noble et délicate dont le Roy avoit envisagé celte all'aire, et la clarté avec laquelle cet arrangement étoit présenté. Nous examinâmes ensemble la carte où étoit marqué le terrain compris entre le Danube, l'Inu et la Saltza, et M. Panin me confia à cette occasion que le roy de Prusse, dans un entretien avec le prince Repnin, avoit fait entendre qu'il désiroit que la cession faite à l'Empereur d'une part de la Bavière fût plus au nord que celle dont il est question. Ce ministre ajouta : « Il faut tenir la main à celle que la Cour de France a proposée et nous « aurons égard à son opinion. » J'ai su le soir à la Cour que l'Impératrice avoit été très satisfaite de cet arrangement, et j'espérois. Monsieur le comte, avoir une prompte réponse; j'ai vu depuis M. Panin, qui m'a dit ne pouvoir me la donner avant l'arrivée d'un courrier de M. le prince Repnin, et on l'attend enrore. Ces retards sont désespérans. » (Archives du Ministère des affaires étrangères, A. E., Bussie, vol. 10:2, fol. 23.)
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et il m'a fait entendre que Ion ne seroit pas difficile sur la cession du territoire d'Otcliakof. J'ai été surpris ou j'aurois dû l'être d'entendre parler d'une chose dont on m'avoit recommandé le plus grand mystère; mais telle est la discrétion de ce pays-cy, et je la connois !
Samedi, 9. — Au même.
Je voulois dîner aujourd'hui chez le comte Panin, mais il a été avec le grand-duc à Kaminiostrof. J'ai re(;u à midi la visite du comte de Solms, qui est venu me parler de ses affaires. Nous en avons causé pendant une demi-heure; il auroit désiré que je lui dise ce dont il étoit question, mais j'ai éludé, et j'aime mieux qu'il le sache par le comte Panin que par moi-même.
Dimanche, 10. — A Charlotte.
Il n'y a pas eu de Cour aujourd'hui, et cela m'a fait plaisir. J'ai été dîner chez le comte Czernichef, qui m'a fait l'accueil le plus gracieux. Il m'a dit (jue l'affaire de la veuve Lefort étoit finie et que je recevrois l'argent si je voulois, ce que j'ai accepté. Il m'a demandé si le marquis de Juigné reviendroit au printemps. « Vous ne devez pas le souhaiter, ajouta-t-il. — Je dois trop à M. de Juigné, lui répondis-je, pour ne pas souhaiter ce qu'il désire. — Oh! bien, me dit le comte, je le souhaite pour vous, et il est bien flatteur à votre âge d'avoir un début aussi agréable. » La comtesse me fait toujours un visage aussi froid, mais je m'en console : j'y gagne son silence.
Lundi, 11. — A mon frère.
Voilà ce que c'est que d'être utile aux gens, mon ami,
011 VOUS choie, on vous caresse, on vous cultive. Il en est du train des affaires comme de celui du monde. Depuis les affaires d'Allemagne et l'influence que nous y avons, cela rejaillit sur moi. Le comte de Solms est venu me voir samedi; le comte Kaunitz est venu ce matin causer a\"ec moi sur ce qui le concerne. Il espère que les choses s'accommoderont, et il n'a pas tort. Je ne t'ai rien dit, mon très cher, sur ce ministre; il faut que je t'en fasse le portrait.
Le comte Kaunitz, jeune, riche, fils du premier ministre de Vienne, n'oublie pas (ju'il a cet avantage. La morgue autrichienne, qui n'iroit pas avec son extérieur jeune, sa taille petite et son air de vivacité, prend chez lui une autre forme. Il voudroit être un aimable grand seigneur, et il n'a ni l'esprit léger de l'un, ni la représentation de l'autre. Une maison bien montée, de la dépense, des politesses extérieures ont prévenu ici en sa faveur des gens qu'on éblouit facilement avec un peu de clinquant et quelques manières. Il a pris beaucoup d'abord, cela devoit être ; il a voulu ensuite continuer ce rôle de légèreté aimable, et il y a peu réussi. Les ministres l'ont trouvé léger, les femmes russes auroient désiré quelque chose de plus dans sa galanterie, et les rieurs n'ont pas été pour lui. Les affaires sont venues ensuite; Kaunitz y a mis la tournure aigre, petite et haute de son père. Il a été connu alors moins avantageusement. On a remarqué des hauts et des bas dans sa tournure, peu d'aplomb et surtout pas de ce froid digne et suivi qui convient à notre état. Voilà, mon ami, l'homme à qui j'ai affaire maintenant, entouré, d'ailleurs, d'une secrétairerie médiocre et d'un nommé Carti, espèce de bouffon italien dont le mérite est de faire des vers orduriers. Tu sens que pour manier cet homme, je parle de Kaunitz, et conserver sur
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lui la supériorité des affaires, il a fallu empruiilcr un peu de ce ton léger et m'en servir pour le conduire par luimême à mon but.
J'ai été dîner chez le comte Panin; je désirois avoir une réponse pour mon courrier, je n'ai pu l'avoir. Il veut attendre dos nouvelles de Repnin, et ces nouvelles n'arrivent point {[).
Mardi, l'3. — Au même.
Le jour de l'an, mon ami, est partout aussi insipide qu'ici. Beaucoup de visites ou de cartes jetées à droite et à gauche sont les frais que l'on fait à cette époque.
Il y a eu Cour, et grande Cour, comme tu te l'imagines, et puis c'est tout. J'ai vu le dessert (|u'on a servi à l'Impératrice, qui est fort beau : c'est un plateau où étoient représentées les ruines de Palmyre, en biscuit de porcelaine. Cela est fort bien exécuté. Il y a eu le soir un grand avancement dans le militaire et la marine, et les promus ont baisé à genoux la maiii de la souveraine, forme orientale qui me déplaît et m'offusque toujours.
Je suis revenu dîner chez moi, où j'ai trouvé Bonafons (2), avec qui j'ai fait une tournée de visites. Ce Bonafons est un pauvre diable françois, malheureux, honnête et misanthrope, devenu tel par les circonstances. Ce composé bizarre de bonnes qualités foncières et de défauts extérieurs, comme la méfiance, la roideur, a beaucoup d'ennemis ou plutôt des critiques et un petit nombre d'amis, desquels je suis. Nous avons causé ensemble pendant ma tournée de visites; il m'a appris une particularité
(1) Voir l'extrait de la dépêche du 13 janvier 1779 citée ci-dessus, p. 200, note 1.
(2) D'abord souffleur au théâtre, ce Bonafons devint ensuite directeur des études au Monastère.
i>04 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
du grand-duc qui m'a surpris, je ne sais pourquoi. Tu sais ce (jue je pense, mon ami, sur ce prince foible et sans caractère. Il a, dit-on, un penchant à jouer sur le mot, qui est particulier. Il y a quelque temps qu'il demandoit à Bonafons, qui est souffleur, pourquoi il se mettoit à telle place. « Pour souffler, lui répondit Bonafons. — Ah! pour souffleter », reprit le grand-duc!... Il a un hihliothécaire qui s'appelle la Fermière, et qu'il nomme la fière m..,, etc. Voilà, mon ami, le successeur au trône des Césars russes! Sa digne épouse, qui est grande et belle, je ne dis pas jolie, a le privilège de ces belles figures : elle est bête. De plus on la dit vilaine, et l'on assure qu'ayant trouvé des souliers à la mort de la feue grande-duchesse, elle s'en est servie après y avoir fait remettre des talons. Cette platitude est telle qu'il est permis de n'y pas croire.
Jeudi, 14. — A Charlotte.
Le baron de Nolkem est venu me voir ce matin et m'a prié à dîner chez lui. Je n'ai pu lui refuser, n'en ayant toutefois nulle envie. J'ai vu chez lui le comte de Gyldenstolpe, grand-chambellan de la reine de Suède, qui a la figure d'un galant homme, de ces figures qui font l'éloge de ceux qui les portent.
J'ai fait ensuite quelques visites, et j'ai entendu chez Raimbert de grandes plaintes contre le consul, qui conseille, dit-on, la Chaussée dans une affaire où le don Normandez va faire des bêtises. J'ai conté à la Billot, qui m'en a parlé, que je ne conseillois pas au Castillan de compromettre le consul et qu'il me retrouveroit, ce qui ne manquera pas d'arriver si l'affaire se pousse; mais le Castillan n'osera pas, s'il apprend que je m'en mêle.
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Vendredi, 13. — A mon frère.
J'ai été chez le comte Pcanin, à qui je voulois parler. J'v suis arrivé à trois heures et (Icruie, et j'ai attendu qu'il sortît de la table pour le voir. Je lui ai demandé une conférence, dans laquelle je lui ai demandé une réponse (1). Il me dit qu'il avoit reçu une réponse de Breslau (2) par un courrier que je savois être arrivé la veille, et que le roy de Prusse demandoit qu'on fît quelques changemens aux propositions de la Cour de France, qu'au surplus j'aurois bientôt ma réponse. Je lui parlai de quelques affaires particulières, et entre autres d'une lettre que j'avois reçue d'un nommé d'Angely, homme suspect. Je fis remarquer à M. Panin que je n'avois eu affaire à cet homme que relativement h une dette d'un négociant anglois, Velden, vis-à-vis de lui. Le comte me dit que cet homme effectivement s'étoit mal conduit vis-à-vis du gouvernement; et comme je lui dis que c'étoit la raison pour laquelle je lui en parlois, mon principe étant d'agir avec droiture et confiance, il me répondit obligeamment que je ne m'en repentirois pas et qu'il me demandoit la continuation de cette confiance. Alors il me dit que ce d'Angely avoit été envoyé ici comme espion par le prince de Rohan (3), alors ambassadeur de France à Vienne, et qu'on avoit trouvé dans ses papiers des mémoires sur le pays qu'on ne lui avoit pas rendus, qu'il les avoit redemandés et qu'on ne les lui donneroit point.
(1) Toujours au sujet de raccommodement entre l'Autriche et la Prusse.
(2) C'est-à-dire du prince Repnine. Voir à ce sujet la suite de la dépêche du lo janvier 1779,
(3) Louis-René-Kdouard, prince de Rohan ^1734-1803). 11 avait été envoyé, vers la fin de 1771, à Vienne, avec la qualité d'amlDassadeur extraordinaire; il y déploya un faste extraordinaire et revint en France en l'année 1774. Il fut nommé cardinal en 1778 ctdevaitétre compromis quelques années plus tard dans la mallieureuse affaire du collier.
Samedi, 20 mars. — Au même.
Le 19 février, mon bon ami. j'ai été invité seul des chargés d'affaires à une fête du prince Potemlvin, qu'il a donnée dans l'orangerie de sa maison de laPerspcctive, (jui étoit décorée en jardin d'une manière agréable. Devant ou en face de la porte d'entrée étoit un petit temple consacré à l'Amitié, avec la statue de la déesse qui tenoit le buste de l'Impératrice. Les petits appartemens particuliers sont charmans ; il V en a un tout décoré en laque fine du Japon et tout à la chinoise. Un autre cabinet, où a soupe l'Impératrice, étoit meublé en pékin peint fort beau, et arrangé de manière que cela ressembloit à une tente. Un petit divan régnoit autour du cabinet, qui peut tenir tout au plus cinq ou six personnes. J'y ai remarqué un lustre de cristal fort beau, fabriqué à la manufacture du prince Potemkin. Un autre petit cabinet est meublé d'un soplia pour deux personnes, d'étoffe riche brodée par l'Impératrice elle-même.
Cette fête a été aussi jolie que cela pouvoit être, lorsque l'étiquette s'en mêle. Les ministres n'ont pas soupe avec Sa Majesté Impériale, hormis le comte Kaunitz, qui a montré tant d'humeur de n'être pas invité, qu'il a été amené au milieu par le grand-écuyer. Cet enfantillage m'a paru d'autant plus ridicule, qu'il navoit pas plus à prétendre que les autres. Mais ce qui m'a diverti, c'a été la conduite du comte de Solms, ministre de Prusse, qui, vovant Kaunitz se laisser conduire à la table de l'Impératrice, a été se placer à une table au dehors de la grande salle, qui contenoit deux grandes tables pour les femmes et les hommes de la Cour, et il s'est mis à manger avec plusieurs officiers et autres. Ce contraste, où est entré
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un peu (le politique, m'a diverti; j'ai suivi son exemple et j'ai soupe à la volée, comme on fait dans ces sortes d'occasions.
Il est malheureux que les politiques aient toujours des misères, et qu'ils les couvrent d'un sérieux important qui leur donne plus de ridicule encore. Ce jour-là on avoit, par une négligence assez singulière, oublié d'inviter le comte de Gyldcnstolpe, Suédois qui est venu ici annoncer l'accoucliement de la reine de Suède (1). Le baron de Nolkem, ministre de Suède, qui étoit invité, craignant ou ne voulant pas refuser, écrivit au prince Potemkin en lui mandant qu'on avoit oublié M. de Gyidenstolpe, et le prince envoya simplement des billets. Gyidenstolpe, qui ne se crut pas assez invité, n'y alla pas, et le baron fut assez embarrassé de sa figure au bal. A sa place^ je n'aurois pas demandé de billet et je me serois fait excuser. Ce n'est pas la première fois que j'ai remarqué que Nolkem est incertain dans ses démarches : une petite hauteur jointe à de la foiblesse, telle est la tournure de son caractère et du souverain dont il est le ministre. Tu auras sans doute entendu parler de la scène qu'il y a eu en Suède, à propos de la femme du ministre de l'Empereur, qui refusa de baiser la main de la Reine, refus qui tient à l'étiquette de la Cour et qui a eu lieu vis-à-vis de l'Impératrice, même de la part des femmes de France et d'Espagne, ce qui les a empêchées d'aller à la Cour, mais non pas au spectacle de la Cour, où même on leur a donné des loges (2). Le grand Gustave s'est trouvé si ofTensé du refus de la femme du ministre de l'Empereur que, dans une redoute
(1) La reine de Suède, Sophie-Madeleine de Danemark, mariée en 1766 à Gustave lil, avait donné le jour, le l"' novembre 1778, au prince royal, qui succéda à son père sous le nom de Gustave-Adolphe IV.
(2) C'est cette question d'étiquette qu'on discuta pendant doiize ans entre la Cour française el Catherine II.
OÙ il étoit, mais où l'on payoit, il l'a fait sortir. Cette petite platitude n'aura pas été approuvée à Vienne; l'on (lit que le ministre a demandé son rappel, et il a bien fait. On veut excuser le Roy, en disant que cette femme avoit prétendu qu'elle ne baiseroit pas la main de la Reine comme comtesse de l'Empire ; mais ce propos est-il vrai et mérite-t-il créance? Beaucoup moins, je crois, que la petite vanité du monarque suédois, qui tâche de faire le géant.
Lundi, 22. — Au même.
J'ai beau déclamer contre ce pays-cy, mon cher frère, j'ai beau ne pas laimer, je ne saurois m'y déplaire, car il m'aura été avantageux en beaucoup de choses. J'y ai trouvé quelques amis parmi les étrangers, une amie tendre et douce, et j'y jouis de quelque considération. Les affaires que j'ai eu à traiter, peut-être le soin que j'y ai mis et la conduite que je me suis appliqué d'y tenir, tout cela a fort bien fait pour moi, et mon séjour n'aura pas été infructueux.
Je ne te répéterai pas ici ce que je t'ai dit vingt fois, je n'ajouterai que- le résultat de mon observation, et tu jugeras s'il est d'accord avec mes principes.
Dans le commencement que j'ai vécu ici, je me suis répandu dans toutes les sociétés et je n'ai pas eu à m'en plaindre en général. La tournure françoise et ce grain de coquetterie qu'elle entraîne avec elle, dont le but est de plaire, ne vous donnent souvent que la réputation d'homme aimable; on me l'a accordée, mais cela ne me suffisoit pas. J'ai changé de système, je me suis plus renfermé en moi-même et dans quelques cercles, après avoir couru le grand monde; j'ai soutenu le caractère de franchise et de fermeté que j'avois annoncé , et j'ai fait suc-
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céder rcsliinc à celte première imprt;ssion légère. On a cessé de me croire foihle, et en me faisant un peu valoir, on a véritablement cru que je valois davantage. Tout est charlatanisme dans ce monde ; cependant le meilleur est le plus simple, le plus suivi, le plus coulant. Celte manière m'a concilié ici les gens les plus inléressans, comme Panin, Polemkin, Ivan Czernichef et les deux ministres étrangers Solms et Harris (1). Il me traitent tous avec amitié et distinction, et ma conduite, disent-ils, est généralement approuvée, même de l'Impératrice, qui a pris de moi une opinion qu'on prétend être très avantageuse. Plusieurs gens croient que je resterai ici, et le comte Czernichef, chez qui j'ai dîné aujourd'hui, m'a dit qu'il désiroit que je remplaçasse M. de Juigné. Toutes ces belles protestations aboutiront-elles à quelque chose? C'est ce quil faut voir.
Le ministre d'Angleterre vient de recevoir l'ordre du Bain des mains de l'Impératrice, à qui le roy d'Angleterre a écrit. C'est un usage reçu, et Sa Majesté Impériale donne au nouveau chevalier à cette occasion une épée garnie de brillans de la valeur de quinze cens roubles.
J'ai dîné aujourd'hui chez le comte Ivan Czernichef, qui m'a fait tout l'accueil possible. Je lui ai parlé du bruit qui court en ville d'une permission accordée aux Anglois de construire des navires de guerre à Arkangel, avec ce fameux bois qui s'appelle listiriuno. Il m'a assuré que non, qu'on avoit confondu la permission que quelques particuliers ont demandée pour des bâtimens de pierriers, et il m'a donné sa parole, que je ne demandois pas, qu'il n'étoit pas question d'autres bâtimens, pas même
(1) Il faut dire aussi que Ilarris et Corberoii ne s'étaient pas encore trouvés sérieusement en rivalité.
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d'armateurs* Malheureusement, nous autres politiques, nous ne croyons pas facilement aux paroles !
Le marquis de la Valle a pris congé aujourd'hui de l'Impératrice. Ce jeune homme, au service du Piémont, m'a été adressé par le baron de Breteuil. Son séjour ici n'a pas été long-, et il n'y a rien d'assez saillant dans toute sa personne pour qu'il soit remarqué.
Il y a ici un homme malheureux et blâmé, qui ne mérite ni l'opinion (ju'on a de lui, ni l'infortune dans laquelle il est. Cet homme s'appelle Courant; c'est un Neuchàtelois, et il n'est pas ici dans un pays qui puisse lui faire oublier le sien.
Des circonstances ayant amené cet homme en Russie, pour y chercher un sort convenable à son activité et à quelques talens qu'il a pour le dessin, ainsi qu'à une industrie mécanique pour mille choses en général, il ne réussit pas faute de patience et de souplesse. En 1776, il fit la connoissance d'un certain Champagnolo, qui lui proposa d'entrer dans une entreprise où il y avoit quarante mille roubles à gagner avec le grade de lieutenantcolonel en Pologne; mais on exigeoit qu'il s'engageât avant de savoir ce dont il s'agissoit, et on lui dit de plus qu'il devoit se garder de la Pologne et de la Prusse, comme des gens qui tenoient à ces deux pays. Cette clause l'élonna. Il réfléchissoit à cette proposition, lorsque Huttel lui fit avouer confidentiellement le sujet de ses réflexions. Il crut, comme compatriote, devoir lui dire la proposition vague qu'on lui avoit faite. Huttel en fit part au comte de Solms, et celui-ci au comte Panin, qui voulut voir et causer avec Courant. On lui conseilla, on lui ordonna en quelque sorte d'accepter les propositions de Champagnolo, afin de découvrir les vrais projets. Champagnolo se laissa aller ; il dit que c'étoit un projet du grand-général
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de PoIog;ne, qui, voulanl fairo une confédération pour détrôner le Roy, l'avoit mis dans lo complot, qu'il s'agissoit en même temps de se procurer des moyens de nuire à la Russie. Il falloit pour cela deux choses, faire de faux billets de banque et brûler Cronstadt; et pour lui montrer la facilité du second, il le mena avec lui à Cronstadt. et ils entrèrent tous deux dans un vaisseau de guerre. Courant ayant fait son rapport au comte Panin par lettres qu'il adressa à Huttel, car il ne sut toutes ces choses de Champagnolo qu'en route, le ministre lui fit écrire qu'il l'exhortoit instamment de suivre le projet, et que quant à la récompense il n'y perdroit rien d'après ce que Champagnolo lui avoit fait offrir. Courant fut donc le dépositaire des dessins en question , il fit faire lui-même la machine pour imiter les billets de banque, qui le furent à un point étonnant; on imprima pour la somme de deux cent cinquante mille billets de banque, et quand il furent faits, au lieu de les envoyer ici à la femme de Champagnolo, il y substitua des gazettes, et fit transporter à Hambourg les billets à M. Grow, résident de Russie. Il fut obligé encore d'amener Champagnolo à Varsovie, où Stackelberg le fit arrêter et conduire à Pétersbourg, où il fut mis à la forteresse et probablement condamné à mort, quoiqu'on ait dit qu'il s'étoit tué en se coupant la gorge par désespoir (I). Courant, de retour ici, n'eut pas la récompense promise; on lui fit entendre que l'Impératrice désiroit qu'il s'en allât à cause des complices de Champagnolo^ et il eut pour ses frais mille ducats, en attendant le reste. Le pauvre diable est parti pour Neuchàtel; il est revenu au mois d'octobre dernier, pour solliciter sans succès une récompense si bien acquise et qu'il aura de la peine à
(1) Sur cette atiaire de faux billets de banque, voir ci-dessus, p. 41.
obtenir, tant il est dangereux de servir les souverains ! Ce trait ne fait honneur ni à la justice de l'Impératrice, ni à la politique de son ministre.
Avant de finir cette lettre, je ne veux pas oublier de te dire que j'ai été voir une nuuiufacture d'armes et d'ouvrages d'acier à Fusterberg, éloignée de vingt-sept verstes de Pétersbourg. C'est un Euler (jui est à la tète de cette fabrique, où l'on ne travaille pas solidement; elle pourroit devenir bonne et utile, si elle étoit bien conduite.
P. S. Le grand-général de Pologne, dont je t'ai parlé dans l'histoire de Courant, s'appelle Branicki (1); c'est un crâne sans esprit ni talent.
Lundi, 9 avril. — A mon frère.
Je viens de recevoir, mon ami, de bonnes nouvelles de Constantinople. La convention pour la paix avec la Russie a été signée (2), et tu penses bien quelle joie cela doit faire ici. Je suis trop heureux que de Juigné ne se dépèche pas de venir; c'est une belle occasion pour moi d'être à la tète des affaires. M. de Saint-Priest (3) s'est fait beaucoup d'honneur (4) ; il a été cependant contrecarré par M. Stackief , le ministre russe à la Porte, homme brouillon, défiant, et qui s'imagine que M. de Saint-Priest l'a desservi, en faisant de lui un portrait désavantageux (5). Il est vrai que,
(1) Sur ce personnage, voir t. I, p. 71, note 2.
(2) Convention d'Aïn-Ali-Qâvâq, qui fut signée le 21 mars 1779. On lui donna le nom de « Convention explicative » du traité de Koutciiouk- Kaïnardji.
(3) Sur ce personnage, ambassadeur de France à Constantinople, voir t. I, p. 36o, noie.
(i) C'est à lui. en ofl'et, ainsi qu'au chevalier de Corberon, qu'on dut la solution pacifique du conllit.en faisant prévaloir la politique préconis(!'epar M. de Vergcnnes et en servant do médiateur entre la Russie et lu Turquie.
(a) Voir, au sujet de cette conduite « louche » de Stackief à Constanti-