ANNEE 1779. — MARDI, 20 AVRIL
lorsque Stackief, vint relever Repnin à Constantinople, on demanda à Sainl-Priest iiiio note sur Stackief, (\m ii'rtoit ni pour ni contre. Repnin eut cette note et l'envoya à Stackief, (jui le prit mal et depuis a eu une dent contre notre ambassadeur. Cette petite mésintelligence n'auroit pas dû nuire aux affaires ; mais c'est précisément ce qui est arrivé, et au point que Saint-Priest m'engage à solliciter le rappel de Stackief, pour rendre la paix plus sûre. Je verrai à faire là-dessus ce qui sera possil)lc, mais cela demande beaucoup de ménagemens, et surtout je ne veux pas avoir l'air d'y mettre beaucoup d'intérêt. Je verrai demain le comte Panin, et je te manderai ce que j'aurai fait.
Mardi, 20. — Au même.
Ce n'est pas tout que de prévoir en politique, il faut agir avec prudence et adresse, et tous mes confrères n'ont pas ce don, diflicile à la vérité. J'ai eu ce matin la visite de Normandez, à qui j'avois envoyé la veille une lettre du ministre de Naples à Constantinople ; je ne sais comment s'appelle cet homme, mais son style n'annonce pas un aigle, il s'en faut. Normandez, qui ne l'est pas plus, m'a lu cette lettre, et j'y ai vu que ce ministre, beau-père de Saint-Priest, se plaint de Stackief. Il m'a proposé d'en parler au comte Panin; je lui ai conseillé de suspendre, puisque je comptois le faire. En effet, j'ai été dîner chez le comte Panin, qui m'a dit les choses les plus honnêtes sur M. de Saint-Priest et notre ministère. Je lui ai légèrement insinué les plaintes sur Stackief, et sans me plaindre toutefois, j'en ai assez dit pour être entendu de
nople, les dépêches échangées entre le chevalier de Corberon et le comte de Vergennes depuis le 27 décembre 1778 jusqu'au 4 mars 1779. (Archives du ministère des affaires étrangères, A. E., Russie, vol. 101, fol. 348, vol. 102, fol. 1 à 136.)
21i JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
reste. Le papa est convenu de la maladresse évidente de Stackief, et je n'ai pas insisté ; mais ce sera pour une autre fois. Il ne faut pas avoir l'air cle vouloir ce qu'on désire le plus en politique, et cette méthode m'a réussi.
J'ai passé de là chez le comte de Solms et lui ait dit tout ce que je n'avois pas articulé à Panin, bien sûr qu'il le lui redira, parce que c'est son ami intime aussi. Solms est convenu des torts de M. de Stackief, et il m'a exhorté à en parler fortement. Je me suis fait un mérite de ma discrétion vis-à-vis de Panin, et cela aura son effet.
Après avoir p'arlé d'affaires, j'ai été passer la soirée chez ma Charlotte. Elle m'a conseillé d'aller chez Visen, et je suivrai son conseil. Huttel de son côté préviendra Alopéus (1) pour Ostermann, et je crois que je viendrai à bout de mon but.
Jeudi, 22. — Au même.
Je me suis habillé de bonne heure, pour aller chez Visen. Je suis entré sans me faire annoncer, et je l'ai trouvé en robe de chambre. Nous avons eu une longue conversation, dans laquelle, à titre de confiance (ce qui l'a flatté), je lui ai conté tous les griefs de Saint-Priest sur Stackief, et en lui faisant plus valoir le besoin qu'on avoit là d'un homme doux et liant que le désir de Saint-Priest de voir rappeller Stackief; je l'ai fait venir à mon avis. Il m'a demandé si je désirois qu'il en parlât à Panin, et j'ai répondu qu'il me feroit plaisir, puisqu'il me répugnoit de faire des plaintes et que d'ailleurs c'étoitpour leur intérêt que j'agissois. Visen m'a paru satisfait de cette ouverture; il m'a demandé des nouvelles du marquis de Juigné et
(1) Sur ce personnage, voir ci-dessus, p. 61. note.