ANNE!-: 1779. — JEUDI, 22 AVRIL. 2V
m'a assuré (ju'il ne reviendroit pas on Russie. « Vous devriez rester comme ministre, ajouta-t-il, et à votre place j'en parlerois au comte Panin, qui vous estime particulièrement et seroit charmé de vous garder. » J'ai répondu à Visen quejeserois très flatté de rester ici; mais que, par délicatesse, je ne devois pas en parler, ignorant les projets de M. de Juigné. Je tiendrai bon, mon ami; il faut être honnête, et, quelques torts qu'ait eus le marquis vis-à-vis de moi, je n'en veux avoir aucun à son égard.
J'ai été ensuite chez Normandez. Je ne m'étois pas trompé sur sa politique : il a fait des sottises et me les a (hi moins avouées. Poussé par une démangeaison de se mêler de ce qui ne le regarde pas, il a voulu parler au comte Panin et n'en a pas été bien reçu. Voici un extrait de sa conversation d'après son écrit :
« Votre Excellence a reçu de bonnes nouvelles de Constantinople, et je lui en fais mon compliment. — Est-ce que vous le savez, monsieur? — Oui, Excellence, on m'a écrit. — Il est vrai, monsieur, que nous espérons que les choses s'arrangeront; nous devons beaucoup aux soins de M. de Saint-Priest. — Je sais, Excellence, que M. de Saint-Priest s'est donné beaucoup de peine, et il paroit même qu'il n'a pas été secondé par M. Stackief, qui au contraire... » La conversation n'a pas été plus longue, le comte Panin, sur cette dernière phrase, lui ayant tourné le dos pour parler à un autre.
Voilà, mon bon ami, en quoi la maladresse est nuisible aux affaires; ce n'est pas le tout que de faire des chiffres, il faut avoir des yeux en parlant comme en écrivant et deviner ce qu'il faut taire, comme inspirer ce qu'on ne veut pas dire. Cette bévue m'a fait de la peine ; j'ai craint que Panin ne prît de l'humeur. Il a fallu promptement y remédier. Alopéus avoit été chez moi le matin lorsque
j'étois sorti, et il mavoit fait dire que si je voulois passer à cinq heures, je le trouverois chez lui; j'y ai couru vite. De nouveau j'ai conté mon histoire, et cette confidence a eu un plein succès. Alopéus m'a promis d'en parler, et je me suis retiré. Pour y mettre toute la sauce, surtout vis-àvis d'Ostermann, j'ai écrit le soir à Alopéus une lettre ostensible, par laquelle je le priois de me présenter au vice-chancelier, que je ne prétendois faire aucune plainte, mais que je lui devois cette preuve de confiance, tant à son caractère qu'à son équité et au bien de la chose. Cette tournure, mon ami, les a enchantés, et je suis presque sûr de mon affaire.
Quand on calcule tout seul, dit le proverbe, il faut calculer ou compter deux fois. Je suis arrivé chez le comte Panin, mon plan fait de lui parler en détail de ce dont il devoit être prévenu par Visen, et précisément Visen, que je trouve en entrant, me dit qu'il n'avoit pu parler au comte Panin de Stackief, comme c'étoit son dessein, et qu'il me conseilloit de n'en pas parler. Je fus un peu surpris, mais soupçonnant qu'il y avoit du commérage là dedans, je lui répondis que d'après son propre conseil, mon intention étoit de m'ouvrir au comte Panin. Il insista pour le contraire, et ne voulant pas montrer de partialité, je lui promis de suspendre, ce que je fis. Le comte Panin me parla même des affaires de Constantinople, et je me tus sur Stackief, ne manquant pas après de m'en faire un mérite auprès de Visen, à qui je répétai que je lui avois tenu parole. J'allai cependant chez Solms, pour découvrir quelque chose. Il me demanda tout de suite si j'étois content de ma conférence, croyant que j'en avois eu une :
ANNEE 1779. — SAMEDI, l't AVRIL. 217
je lui dis (ju'on m'en avoit empêché et (juc jf ne l'avois pas eue de peur de cliillonner le comte Paiiiu. que d'ailleurs c'étoit leur affaire et non la mienne. Solms m'engagea de nouveau à parler, et je lui promis que, si j'en trouvois l'occasion, je la saisirois. J'espère que je la ferai naître, malgré Visen, qui, m'a-t-on dit. est ami de Stackief.
Samedi, 24. — Au mnne.
J'ai heureusement trouvé le moyen, mon ami, d'intéresser plusieurs personnes à mon affaire, de manière qu'elle paroîtêtre plutôt la leur que la mienne. Huttel est venu ce matin chez moi, et il m'a dit qu'Alopéus étoit fâché que je n'eusse pas parlé au comte Panin, qu'Osterman étoit prévenu et qu'il avoit été hier chez Panin à cause de cela, qu'il désiroit que j'en parlasse du moins à Ostermann. J'ai pris alors mon parti d'envoyer lui demander à dîner. J'y ai été, et après le café, j'ai eu une conférence avec ce ministre, dans laquelle je lui ai rendu compte de tout et de la discrétion que j'avois cru devoir v mettre. Le vicechancelier m'a demandé s'il pouvoit en parler de ma part; je l'en ai laissé le maître, et ma conversation s'est terminée fort heureusement. C'est d'après cela que j'ai écrit à Alopéus cette lettre dont je t'ai parlé plus haut, pour les affirmer dans l'idée d'impartialité que j'ai voulu montrer dans cette affaire, car le comte Ostermann me disant qu'il falloit suspendre jusqu'à la signature du traité avec les Turcs pour rappeler M. de Stackief, je lui ai répondu que mon intention et celle de M. de Saint-Priest n'étoit pas d'attirer un désagrément à M. de Stackief, mais de veiller à prévenir tout sujet d'aigreur à la Cour ottomane.
Mercredi, 28. — Au même.
Co matin, j'ai été surpris de voir arriver Kaunitz chez moi; car il faut te dire que les affaires lui ont donné un peu d'humeur, et surtout cette paix de Constantinople, à laquelle ne s'attendoit pas la Cour de Vienne dans les circonstances présentes (1). Ces mêmes circonstances m'ont nécessité à garder une certaine réserve vis-à-vis le comte Kaunitz, et comme je ne voulois pas qu'il s'en formalisât, j'ai tâché ^de lui montrer de la confiance en d'autres choses (2), ce qui m'a bien servi. C'étoit la raison sans doute de sa visite. Nous avons parlé des affaires d'Allemagne, et il m'a avoué qu'il ne croyoit plus à la paix, lorsqu'on m'a annoncé, de la part du comte Panin, M. Strakof, son secrétaire intime, conseiller de Cour. Kaunitz est sorti, et Strakof est entré pour s'informer de ma santé de la part du ministre et m'apprendre qu'il avoit reçu de fort bonnes nouvelles du Congrès (3), par lesquelles on s'attendoit à recevoir incessamment la signature de la paix (4). Strakof m'a dit aussi que l'Impératrice envoyoit à M. de Saint-Priest le cordon de Saint-André avec la plaque en diamans, et une bague à sa femme de dix à douze mille roubles. Quoique j'eusse des raisons de le croire, cela m'a fait plaisir, d'autant plus que je crois y avoir contribué. Le prince Potemkin s'est informé auprès
(1) On pensait à Vienne que les embarras causés aux Russes par la Turquie les empêcheraient de s'occuper des affaires d'Allemagne avec autant d'attention.
(2) Relativement à de Thoux. {Note du chevalier de Corbcron.) C'était Salvert de Tlioux, franc-maçon et chercheur de secrets, dont M. de Corberon avait fait la connaissance à Varsovie en 1775.
(3) De Tcschen en Silésie. Ce Congrès avait été ouvert le 10 mars précédent.
(4) Elle devait être signée le 13 mai de la même année.
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de moi «le la famille de M. de Saint-Priest, de ee à quoi conduisoit l'ambassade de Constantinople, son grade, etc. J'ai répondu qu'il (Hait d'une boime famille, maréclial de camp, que le poste d'ambassadeur menoit au ministère (1), au cordon bleu, et que M. de Breteuil qui l'avoit n'étoit que brigadier. Il faut savoir, mon ami, qu'il faut être lieutenant général ici pour être cbevalierde Saint-André; tout se fait selon le grade. Aussi a-t-on répété mon propos pour motiver l'envoi du cordon à Saint-Priest.
J'ai^té voir le comte Panin, (jui m'a reçu à merveille et m'a donné une conférence, dans laquelle il est entré dans les détails des affaires du Congrès. Il m'a renouvelé ce qu'il m'avoit déjà dit de la satisfaction de l'Impératrice au sujet de l'accommodement avec la Porte ; en lui parlant de la gloire de son ministère d'avoir amené deux paix aussi avantageuses et rétabli la tranquillité dans presque toute l'Europe, je voulois le faire parler sur nos affaires, et il n'a pas manqué de me dire que l'Impératrice désireroit nous rendre le même service qu'elle a reçu de notre part, et que si sa médiation pouvoit être agréable au Roy (2), on seroit simplement porteur des paroles dont nous cbargerions la Russie, qui garderoit dans cette médiation le secret et l'impartialité la plus exacte.
J'avois le dessein, mon bon ami, d'envoyer Garry en courrier à Versailles, et j'avois fait demander au prince Polemkin ses commissions. Il m'avoit fait répondre parle chevalier de la Teissonnière, qu'il acceptoit avec plaisir mes offres et m'engageoit d'aller le voir à Tsarskoïe-Sielo.
(1) Témoin le comte de Vergennes, prédécesseur de M. de Saint-Priest à Constantinople, et alors ministre des affaims étrangères.
(2) Dans la guerre d'Amérique, entre les Etats-Unis d'Amérique, l'Espagne et la France d'une part, et l'Angleterre, d'autre part. La médiation de la Russie a bien été ollerte. (Cf. l'instruction adressée, le 3 juillet 1779, par M. de Vergennes au chevalier de Corberon : A. Rambauo, Recueil des inslructions... Russie, t. II, p. 348.)
Je pris sur-le-champ mon parti et suis parti à sept heures du soir avec Garry. Nous sommes arrivés à dix heures, et j'ai trouvé la Teissonnière couché; cependant cela ne nous a pas empêchés de causer. Il m'a dit que le prince l'envovoit à Constantinople, que si j'étois arrivé plus tôt j'aurois soupe avec lui, mais que je le verrois demain à son lever. Je me suis retiré à une mauvaise auberge, où j'ai couché sur un canapé.
Jeudi, 29. — Au même. *
J'étois prêt dès neuf heures, et après avoir fait une promenade dans les jardins de Tsarskoïe-Sielo, qui sont jolis et à l'angloise, je me suis rendu chez le prince Potemkin. Il m'a fait entrer seul, et nous avons causé trois quarts d'heure de la manière la plus agréable. Il m'a dit les choses les plus honnêtes sur la France, etc. La conversation a roulé ensuite sur son pays : c'étoit mon tour d'être poli, et tu penses bien que je n'y ai pas manqué. J'ai fort appuyé sur la nécessité et l'avantage de le connoître, et cela lui a plu. J'ai saisi ce moment d'intimité pour lui dire que je cherchois une carte rare et point imprimée d'un nommé Otschérédin sur les îles nouvellement découvertes entre la Russie et l'Amérique, que je désirois envover au Rov; il s'est offert à la demander à l'Impératrice pour me la procurer. Enfin, après une conversation assez longue, je me suis levé pour m'en aller. Il m'a dit pourquoi je m'en allois si vite; mais je n'ai pas voulu qu'il trouvât la séance trop longue, et j'ai pris congé en lui demandant à qui je devois m'adresser pour avoir ses lettres. Il m'a répondu qu'il me les enverroit lui-même, m'a reconduit, et je m'en suis retourné fort content. Bonsoir, mon bon ami ! Ce voyage fera du bruit, comme tu