ANNEE 1779. — DI.MA.XCIIK. 2 .MAI
peux croire; mais qu'importe? Un joueur doit saisir la balle quand elle arrive.
Samedi, l" mai. — Au mrme.
J'ai travaill)' Iiier toute la journée, et cela m'a empêché de t'écrire. Jy viens avec plaisir et jtour suivre le récit de ce qui me regarde. La faveur est ici comme l'opinion, prompte et sujette à révolution. Il y a quatorze ou dixhuit mois que nous n'étions pas trop bien dans ce pays-cy comme François, et la paix de Constantinople nous a mis au mieux. Il y a vingt-huit mois que j'avois défense de paroître à la Cour, et l'on dit aujourd'hui que je dois avoir le cordon de Sainte-Anne et que llmpéralrice a fait écrire d'une manière si agréable sur mon compte (1), que je serai ministre de sa main, mais je ne sais où. Je suis resté chez moi à écrire pour préparer le départ du courrier de Constantinople, qui est fixé à aujourd'hui. Il en part un autre pour Paris, luLidi malin.
Dimanche, 2. — Au m,ême.
Grand dîner aujourd'hui chez Ostermann pour la naissance de rimpératrice; nous avons mangé pour la première fois dans sa galerie, qui est fort belle, quoiqu'un peu chargée de sculptures. C'est là que Kaunitz m'a parlé de la place de ministre, où je suis nommé, dit-il, ce que j'ignore et dont je serois peu llatté après les affaires que j'ai eues ici à traiter. Il n'y a, mon ami, que la place de Pétersbourg ou de Berlin qui me convient. Mais il faut
(1) La lettre en question (celle de Panine au prince Bariatinski, ministre de Russie vn France) ne fut envoyée que le 4 juin (24 mai, selon le style russe;. Sur les témoignages de satisfaction donnés par l'Impératrice au chevalier de Corberon, voir l'introduction au tome I" de cet ouvrage.
savoir ce (juo fait M. de Juigné ; je ne puis croire qu'il revienne, et on pense ainsi en France. Cependant il ne faut jurer de rien.
Alopéus m'a dit chez Ostermann (jue le rappel de Stackief étoit comme sûr.
J'ai reçu aujourd'hui des lettres, mais rien de M. de Juigné ; il y a hientôt trois mois qu'il ne m'a écrit.
Mercredi, 5. — Au même.
Garry est pat-ti aujourd'hui à trois heures et demie de l'après-midi, chargé d'une dépêche intéressante et dont j'attends le succès avec impatience. Il y a deux jours qu'il ne seroit plus ici sans le prince Potemkin, qui m'a arrêté pour des lettres qu'il n'a pu facilement écrire. Je lui ai recommandé la plus grande diligence, et je crains qu'il n'ait de la peine à passer le courrier russe, parti lundi matin. Deux heures après son départ, je me suis aperçu qu'il avoit oublié son passeport, et j'ai fait courir après lui pour lui donner, dans l'incertitude de le rejoindre. Cependant Saint-Jean l'a atteint à cheval à la quarantième verste, et est revenu sur le même cheval à dix heures du soir. Quel est le courrier anglois ordinaire qui feroitla même chose? Garry m'a mandé qu'il espéroit passer le courrier russe : je le désire.
Jeudi, 0. — Au même.
Débarrassé de toutes mes écritures, j'ai été dîner chez le comte Panin. Aubry, premier commis, m'a dit que M. de Juigné ne revenoit sûrement pas et qu'on disoit à à Paris que M. d'Entraigues, de Dresde, le remplaçoit. Cela m'a chiffonné, car cela dérangeroit mes affaires. Le
ANNEE 1779. — JEUDI, (i .M.\l. 223
comte Panin nie Iraite bien, cela ne suffit pas : il faudroit agir, et je connois sa paresse. Il voudroit (jiie je restasse ici, que je le demandasse à ma Cour, et cela ne se peut. J'ai des preuves de la confiance qu'a en moi le comte Panin et de la forte considération même qu'il m'accorde : je vais t'en faire juge.
Il y a plus de deux mois que la Cour de Russie a fait une déclaration aux Cours de Suède et du Danemark, relativement aux corsaires qui pouvoient entrer dans les mers du Nord ; j'ai eu copie de cette déclaration à temps, et j'ai demandé au ministre une conférence à ce sujet, dans laquelle je lui ai parlé avec ])eaucoup de fermeté. On a cru que cela me brouilleroit avec lui, et il ne m'en témoigne que plus d'estime. J'ai fait plus dans cette occasion que les autres ministres intéressés, et j'ai obtenu une réponse satisfaisante; tant il est vrai, mon bon ami, que la fermeté franche ne nuit pas. Ce n'est pas tout, j'ai envoyé à la Cour cette déclaration ; on a été surpris, mais on a vu que j 'a vois dit vrai, et j'ai reçu des dépêches satisfaisantes. Mais j'ai été surpris que le comte de Solms fût instruit de cela; on lui en parle dans ses lettres, et le roy de Prusse même, invité par notre Cour, lui a donné des ordres pour qu'il fît des insinuations fortes à cet égard. Le comte de Solms m'a demandé si j'avois de nouvelles craintes sur ce sujet; je lui ai répondu affirmativement que non, la parole de M. le comte Panin me suffisant. Je l'ai même prié de dire au comte Panin que j'étois loin de suspecter ses intentions.
Je reviens, mon bon ami, à la première destination de d'Entraigues. Nous en avons parlé, Combes et moi, et nous avons résolu qu'il iroit demain à Tsarskoïe-Sielo parler au chevalier de la Teissonnière, pour qu'il sonde le prince là-dessus. Il y a longtemps que je t'ai dit qu'on
m'avoit engagé de parler au comte Paniii et d'écrire à ma Cour; ma délicatesse m'en a empêché, ignorant le sort du marquis (l). Maintena[it qu'il paroît décidé, je dois agir.
Je veux passer à un autre article. Tu sais que, d'après le mariage de Combes et les gages très modiques qu'il reçoit du marquis, les circonstances l'ont engagé à chercher ici une place qui lui assure un avenir heureux et tranquille; Roggerson s'en est mêlé, et Ribas a promis à Combes la place d'inspecteur au Corps des Cadets avec neuf cens roubles d'appointemens, et un à sa femme de près de quatre cens, ce qui feroit en tout aux environs de treize cens roubles, logés et nourris. Il ne tenoit qu'à Combes d'entrer, mais l'incertitude naturelle de son caractère, ou, pour mieux dire, l'esprit d'insouciance qu'il a, et peut-être encore plus sa paresse, qui ne s'accommodoit pas d'un travail pénible qui exigeoit d'être levé à cinq heures du matin l'hiver, tout cela l'engagea de remettre au printemps, comme Ribas lui-même lui en fournit le prétexte. Cependant on força sa femme d'entrer, et lui attendit. Dans cet intervalle, il prévenoit M. de Juigné, ne voulant pas le quitter sans son aveu et désirant le mettre à même de contre-balancer ces avantages. Le marquis ne répondit pas, quoiqu'on lui eût donné le temps. A l'époque du 1" avril, il fallut cependant se décider, et il est arrivé ce que j'avois prévu. J'avois dit à Combes qu'il feroit bien d'entrer tout de suite au Corps afin de lier Ribas, qu'il étoit à craindre qu'il ne voulût avoir que sa femme, et qu'au cas qu'il ne réussît pas dans ses desseins sur elle, il ne pût non seulement avoir sa place, mais qu'elle perdit elle-même la sienne. Cela est précisément
(1) De Juigné.
ANNEE 1770. — VEN[)lti:i)l. 7 .MAI 225
arrivé; Ribas a dit à Coinhcs (jiic le général l'uurpre voiiloit qu'il y eut deux inspecteurs au Corps, quoiqu'il eût promis la place à lui seul, et (ju'il falloit partager les appointeniens avec les fonctions, ce qui l'aisoit (juatre cent cinquante roubles au lieu de neuf cens. Tu sens que la chose n'étoit plus faisable de cette manière, et encore moins par les infamies qui régnent dans cet établissement. Le sous-inspecteur, qui devoit être renvoyé pour manque de capacité, s'est raccroché à Ribas en jouant, car ce
malheureux Italien joint à la b la lâcheté et la passion
du jeu, pourvu qu'on le laisse friponner. Combes s'est ressouvenu que Ribas lui a demandé dans le temps s'il savoit jouer! D'ailleurs, il est plus que probable que Ribas n'a jamais eu d'autre intention, en trompant Combes, que d'attirer au Corps sa femme, dont on le dit amoureux. Cette place d'inspecteur seul n"a jamais eu lieu, et Pourpre, général du Corps, a dit qu'il avoit toujours été question de deux inspecteurs à quatre cent cinquante roubles de gages chacun. En conséquence de tous ces tripotages, Combes refuse et sa femme va donner sa démission. Ainsi va le monde !
Vendredi, 7. — Au même.
Combes a été aujourd'hui à Tsarskoïe-Sielo, mon ami; il a trouvé la Teissonnière, qui ne peut croire à la nomination de d'Entraigues, qu'il connoit pour un paperasseux, un homme médiocre. Il veut parler de moi au prince, et j'aurai sous peu des nouvelles.
Combes a appris que le prince aimoit le dessin et qu'il s'en occupoit. C'est un nouveau moyen pour moi de l'amuser, et je ne m'y épargnerai pas. J'ai aussi le projet de me servir du secret de Charpentier, (jue j'ai acheté, sur
la g:ravure au lavis, pour me ménager l'intimité du prince; je compte lui en parler à la première occasion.
Samedi, 8. — Au même.
La grande-duchesse fait mieux que notre Reine (1) ; elle est accouchée ce matin à neuf heures d'un prince qu'on appelle Constantin (2). Voilà un nom qui prête aux conjectures des politiques; ils croient qu'il est destiné par l'Impératrice à rétablir le triste et débile Empire grec, fini en 1453, sous un Constantin Paléologue. Les idées romanesques sont ici adoptées avec fureur. Je reviens à l'accouchement de la grande-duchesse, qui a été des plus heureux ; à minuit, cette princesse sentit quelques douleurs qui s'apaisèrent le matin ; elle écrivit alors au comte Panin et déjeuna ensuite. Les douleurs revinrent à huit heures, et à neuf elle étoit accouchée.
Dimanche, 9. — Au même.
Il y a aujourd'hui Cour, pour complimenter l'Impératrice et le grand-duc. J'y ai été, et comme j'avois reçu le matin un billet de la Teissonnière où il me mandoit (ju'il avoit parlé au prince Potemkin, qui lui avoit répondu très favorablement à mon sujet, et qu'il falloit que je
(1) Marie-Antoinette, mariée le 16 mai 1770 à celui qui devait être Louis XVI, resta longtemps sans avoir d'enfant, ce dont on lui fît un grief. Enfin, le 19 décembre 1778, elle donna naissance à une fille (Madame Royale), et le mécontentement s'accrut encore d'une déception. Ce ne fut que le 22 octobre 1781 que naquit son premier fils, Louis-Joseph-Xavier- François, qui, pour son bonheur, mourut avant les jours néfastes de la Révolution (4 juin 1789).
{2j Le grand-duc Constantin Paulovitch, qui mourut le 27 juin 1831. Catherine 11 lui destinait en pensée l'Empire grec, qu'elle rêvait de reconstituer, d'où le nom significatif qui lui fut donné. C'était le second fils du grand-duc Paul et de la grande-duchesse Marie Féodorovna.