ANNEE 1780. — JEUDI, 6 JUILLET
que je puisse cultiver eu paix. .Mon prre, (jui m'écrit h ce sujet, est bien plus raisonnable (pie tu ne me le parois, et je suis cbarmé qu'il penche vers mon système. J'ai tranché le mot au marquis ainsi qu'à Gaillard : Berlin, Constantinople, ou la liberté. Ne parlons donc plus de cela, nos opinions sont trop différentes; revenons au marquis.
Je suis sorti à onze heures pour aller chez le comte Panin, le prévenir de l'arrivée de M. de Vérac; il m'a assig-né à cinq heures, et je lui amènerai le marquis seul. J'ai été de là chez le prince Potemkin , que je n'ai pas trouvé, mais qui sera prévenu, et cette précaution est bonne pour le marquis et pour moi. J'ai fait un tour de jardin, car j'étois à portée, la Cour logeant au Palais d'été jusqu'à demain qu'elle part pour Péterhof .
J'ai été de là chez le comte de Goertz, qui m'a beaucoup parlé de Vérac; [il le trouve froid mais aimable. Je l'ai rassuré à cet égard, et lui ai promis qu'il seroit bien avec lui.] Il le faut, mon ami^ parce que les affaires le demandent et que je préférerai toujours leur succès à mon intérêt personnel. Le comte de Goertz n'aime pas la figure de Gaillard : il l'a jugé fin, et il ne s'est pas trompé.
En rentrant pour dîner chez le marquis, j'ai causé avec lui, et il m'a parlé de choses [indifférentes, de ses visites, de ses habits, du désir qu'il a de réussir près de l'Impératrice et de sa crainte en l'abordant. Il est bien singulier qu'un homme d'esprit ne s'occupe que de l'extérieur et ne songe pas aux affaires qui l'amènent.] On seroit tenté de croire de la politique dans cette tournure , [mais je le connois et je suis sûr qu'il n'y arien de cela. Imagine-toi,] mon bon ami, [que le marquis de Vérac est un grand seigneur qui ne voit dans sa place que l'échelon qui le mène aux honneurs, et point du tout le poste t}u'il va rem-
plir. Il calcule déjà le congé qu'il pourra demander, et il ne croit être ici que] pour signer un traité de commerce (1). Je ne puis te dire combien tout cela me surprend, [et je ne reviens pas de la légèreté qu'il met dans la manière dont il envisage] sa place.
Il faut aussi convenir qu'il y a dans les bureaux une insouciance de routine inconcevable. On prie M. de Vérac de partir, on lui envoie ses instructions la veille de son départ (2), [et il ne les a seulement pas lues]! Voilà ce qu'il m'a dit lui-même. Il est vrai que ses instructions sont pour la forme, et que les véritables sont renfermées dans les dernières dépèches que j'ai reçues par mon courrier. Mais la manière dont le marquis envisage tout ceci [me paroît bien légère] ; il faut qu'il se soit bien [peu occupé à Paris], Ferons-nous la paix bientôt (3), et conclurons-nous incessamment un traité de commerce? [Voilà les deux questions qu'il m'a faites.] Je le répète, tout cela me confond, et je me dis qu'il faut que je sois devenu bien lourd et bien méthodique, quand je me [compare au marquis]. Une chose qui ajoute à ma surprise, c'est qu'il ne [lui est pas venu dans l'idée que j'aurois à rester ici avec lui pendant un certain temps pour le mettre au fait (4). Je crois même qu'il imagine que je partirai bientôt; mais il se trompe], et il est de la plus grande importance pour moi de rester, pour voir le développement des
(1) C'est en effet un des principaux objets qui sont recommandés à son attention dans l'instruction à lui remise avant son départ.
(2) Ellectivement, l'instruction qui lui fut donnée est datée du 6 mai 1780. Elle est publiée par A. Rambaud, Recueil des instructions... Russie, t. II, p. 352.
(3) La France, l'Espagne et l'Angleterre.
(4) En lui annonçant sa nomination aux Deux-Ponts, le comte de Vergcnnes avait en effut écrit au chevalier de Corberon, le 26 août 1779 : « Vous ne quitterez Pétcrsbourj,' que lorsque M. le marquis de Vérac y sera arrivé et que ce ministre n'aura plus besoin de votre présence pour les objets relatifs à son début dans cette cour. »