ÉPIGRAMME
En France, on fait, par un plaisant moyen.
Taire un auteur, quand d'écrits il assomme :
Dans un fauleuil d'académicien,
Lui quarantième, on fait asseoir cet homme.
Lors il s'endort et ne fait plus qu'un somme;
Plus n'en avez phrase ni madrij^al.
Au bel esprit ce fauteuil est. eu somme,
Ce qu'à l'amour csl le lit conjugal.
ANNEE 1776. — MAHDl, lo OCTOBRE. 21
Lundi, 14. — Au même.
Le Roy est venu ce matin, mon ami, comme nous en étions convenus la veille, me montrer et remettre son travail sur les revenus de cet Empire, qui se montent à 30,470,707 roubles. Je lui ai donné à revoir la partie des dépenses, et ainsi de suite nous parcourrons le cercle total des choses que nous voulons savoir.
J'ai dîné chez le prince Cherbatof, et nous avons été voir sa fille, Mme Spiritof, qui est incommodée. On y a lu la Gageure et fait un répertoire de quelques pièces, comme le Préjugé à la mode, le Cercle, etc. Galitzin a demandé le rôle du colonel qui brode; Wachmeister, qui est de notre troupe, vouloit que je fisse ce rôle, mais je n'ai pas voulu. Sa simplicité suédoise lui a fait dire au petit prince qu'il avoit une taille de philosophe et non de petitmaître. Je me suis échappé de cette maison pour voir un instant lesBehmer. J'ai retourné chez les Spiritof souper; on s'est assez amusé. La jeune Spiritof. fille de l'amiral de ce nom, est aimable. La mère avoit été souper chez le grandduc; elle nous a dit en revenant que la grande-duchesse ne ressembloit pas à la première, et il me paroît que les gens francs n'en pensent pas le même bien que de l'autre.
Mardi, 15. — Au même.
J'ai fait un dîner anglois, mon ami, chez Tought, ministre de l'Église anglicane, au Galernhof ; cela n'a pas été fort amusant. Une visite après chez les Velden a été plus amusante; la Chambrelin est toujours aimable. J'ai passé chez lesBehmer avant la mascarade, où j'ai été à sept heures. La petite Yourasof m"a fait promener et danser
près de deux heures. Elle étoit fort bien mise etparoissoit jolie; tout le monde m'a demandé qui cétoit. Cette petite folle ne vouloit pas me quitter ; à la fin, j'ai trouvé la Chamhrelin et Charlotte, avec lesquelles je me suis promené. Cela m"a empêché de parler à beaucoup de monde et cela ma chicané. Je me suis retiré à minuit avec les Behmer; jai été prendreduthéaveceux,et je suis rentré pour me coucher.
Mercredi, 16. — Au même.
Ah! l'amour, lamour, mon ami, le principe des plaisirs, l'est également des peines, et à tout âge il faut s'en défier. Combes, comme tu le sais, est devenu ici amoureux de la fille de Dugué, le comédien. Cette jeune personne, qui peut avoir vingt ans ou vingt-deux, s'est prise de goût pour lui, en tout bien, tout honneur; car elle est fort honnête. Les billets ont commencé, enfin tout alloit au mieux, lorsqu'une confidente indiscrète a divulgué aux yeux du père l'intelligence des amans. Grand bruit; le père a fait tapage, la jeune personne a avoué en chargeant Combes et se justifiant sur l'espérance d'un mariage. J'ai été ce matin parler à Dugué, qui n'entend pas raison et qui veut ou ne plus voir Combes, ou lui demander l'état de sa fortune et la possibiUté d'avoir dans trois ans mille écus de rente. Je crains qu'on n'ait surpris la religion de Combes, car la jeune personne est entièrement de l'avis de son père ; mais mon cornichon est fort chagrin de cette catastrophe. Je ne sais comment cela tournera.
On a donné la deuxième représentation d' Armida; il y avoit fort peu de monde. J'y ai vu la princesse Toubetzkoï, avec qui j'ai causé comme jadis, à l'exception que j'ai mêlé quelques épigrammes, et cela n'a pas mal réussi.
L'Angleterre a, dit-on, envoyé à l'Impératrice une pan-
ANNEE 1776. — .IKIDI. 17 OCTOBRE. 23
carte contenant le détail des secours dont ils auroient besoin contre leurs colonies (1); on n'y a pas fait un accueil favorable.
Perraut est venu chez moi ce matin, et nous avons fait de l'anglois pendant une demi-heure. Après ce temps, je lai amené à la conversation que je voulois, cest-à-dire sur le compte de la Neubry. Il a pour cette fille, mon ami, une passion singulière. Cela est d'autant plus fâcheux qu'elle le trompe et qu'elle lui fera faire quelque sottise. Cette lille a une très mauvaise conduite, bien connue de la ville. Elle est outchitelle chez M. Yaroskof ou Irascof, avec qui elle a eu une intrigue. Domachenef est aussi un des heureux; elle va chez lui le matin en rendez-vous. Il y a près d'un an que Perraut en est devenu amoureux; il a rompu cinq fois avec elle, outré de sa conduite et désespéré de son peu d'attachement pour lui. Cette Neubry est d'un caractère singulier; elle a l'âme active, la tête romanesque, l'esprit insinuant, mais le cœur corrompu. Ses inclinations vicieuses et sa conduite ont besoin d'un mari. Elle a été près d'épouser Perraut, qui jusqu'à présent l'a évité et qui, dans un mouvement de chagrin et de jalousie, lui a dit : « Vous serez Mme Perraut le jour, et la nuit Mme Domachenef. » Bardanowiclî devoit aussi l'épouser; il en est dehors heureusement pour lui. Je crains bien que Perraut n'en soit pas quitte à si bon marché. On dit que, par vengeance du propos qu'il lui a tenu, elle a renoué avec lui dans le désir
(1) Contre les États-Unis d'Amérique. Voir A. Rambaud, Recueil des instructions... Russie, t. II. p. 329, et l'Introduction au t. P' du présent ouvraee.
de l'épouser et de réaliser son épigramme. Perraut le sait, il doute de son attachement pour lui, mais il ne peut résister. Caroline est au désespoir de tout cela, mais elle s'y prend mal pour retenir Perraut, et je voudrois faire mieux. Je lui ai parlé ce malin de Tinconduite de cette Neubry; il en convient, cepend.uit il se flatte. L'envie de s'éclaircir sur ses soupçons lui a fait surprendre des lettres que la Neubry serre dans une table chez elle, mais il n"v a rien trouvé. Cette preuve, ou plutôt ce manque de preuve du dérèglement de la Neubry n'en est point une de 'son innocence. Elle est adroite, voilà tout ce quon peut en conclure.
Vendredi, 18. — Au même.
Jour de mascarade, mon ami, et nouvelles scènes. J'ai été dîner chez Mme Nélédinski, où Cachélof m'avoit donné rendez-vous. On a beaucoup plaisanté la petite Yourasof de ce qu'elle est devenue rouge en me voyant entrer. Le dîner s'est fort bien passé, nous y avons ri, et j'ai fait quelques plaisanteries à la Nélédinski sur les soins du prince Repnin. Elle s'en est défendue mollement. Le prince Repnin est en effet, mon ami, fort aimable pour les femmes ; il les traite un peu à la françoise, et par-dessus cette légèreté de ton, il y met encore la supériorité du grand seigneur. Cela lui donne un air de galanterie qui ne ressemble pas au sentiment, mais plutôt à l'habitude des bonnes fortunes. Ce qu'il y a de fâcheux pour Mme Nélédinski, c'est qu'il se moque d'elle, à ce qu'on dil, et qu'il débite partout qu'elle n'a pas le sens commun. Au surplus, le prince Repnin, qui a quaranle-deux ans, a l'air d'en avoir cinquante, et le pis, c'est qu'il en a le jeu. On a raconté qu'il y a quelques
ANNÉE 1770. — VKNDKi:!)!, 18 OCTOBRE. 2o
jours, étant chez la princesse Bariatinski (ju'il courlisoit, il se plaignoit dans le tète à tète de ses rigueurs. Ses plaintes eurent leur effet; la princesse devint plus tendre, plus abandonnée, et le soupirant continua ses plaintes. A la fin, lair, la position de la Bariatinski, sa contenance ne pouvant plus soutenir une kyrielle de plaintes, Repnin se leva brusquement et sortit en disant : « Je vois bien qu'il faut que je m"en aille, puis([uc je ne puis rien obtenir! » La Bariatinski, plus véritablement déçue dans son attente, n'eut de dédommagement qu'en son imagination, et sûrement elle lui procura plus de réalité que le prince nauroit pu lui en ofTrir.
J'ai raconté ce trait à Mme Nélédinski, qui m"a répondu quelle le savoit. « Eh bien! ai-je dit, cela ne vous ellraye pas? — Quoi! toujours du matériel en l'amour! m'at-elle dit en riant et me montrant jusqu'au genou une assez jolie jambe, que chaussoit sa femme de chambre. — Vous conviendrez qu'il en faut un peu, madame. » Et je me suis levé. Elle m'a appelé pour me donner ces preuves qu'elle a de l'inconstance et delà perfidie du comte André Razoumofski, et dont elle m'a tant parlé; ce sont des lettres d'amour qu'il a écrites à la comtesse Matouchkin. Cette confiance, mon ami, m'a flatté; je n'en abuserai pas néanmoins et je n'en prendrai aucun avantage. Je suis arrivé au bal à huit heures et demie et j'ai fait un tour dans la salle. Je n'avois pas envie de danser; la jeune Spiritof, dont je ne t'ai pas encore parlé, m'a engagé à lui donner la main pour une contredanse. J'ai esquivé pendant trois quarts d'heure, mais elle est revenue et j'ai oublié mon projet et j'ai dansé. Cette jeune personne a quatorze ans, avec l'air formée d'une fdle de dix-huit. Sa physionomie est très gracieuse , c'est la feue grandeduchesse, avec plus de jeunesse et des yeux beaucoup
plus tendres. Depuis quelques jours, mon ami, j'ai pris vis-à-vis d'elle un ton de gaieté et de galanterie qui l'a fait sortir d'elle-même avec avantage. Cette envie de plaire est un vernis bien agréable pour les femmes ! Ma danse avec elle a peut-être été une suite de cette connoissance; peut-être le souvenir d'un tête à tête d'une minute que jeus avec elle cbez ses parens, ou plutôt dune rencontre où je lui baisai les mains, donna-t-il à mon regard plus d'expression, à ma contenance plus d'intérêt, mais j'ai été remarqué, et par qui"? Par Charlotte, qui, déguisée en chauve-souris, m'a observé tout le temps. J'ai reconnu à la fin mon masque; j'ai voulu le suivre; la foule men a empêché, et dans cet intervalle, la petite Yourasof ma rencontré et ma donné le bras. Cette petite folle ne cessoit de m'appeler douchniha, gisuinka, qui veulent dire : mon cher, ma vie. Charlotte m'a vu redanser avec la petite Yourasof, et dans une autre rencontre elle m'a lâché quelques mots de dépit. Je me suis débarrassé de la petite et j'ai couru à Charlotte. On m'a reçu avec humeur; Caroline, qui étoit avec elle, me dit à l'oreille qu'on étoit outré. J'offris en vain mon bras, il ne fut pas accepté; on voulut partir, parce qu'on étoit de trop et qu'il falloit ne pas me déranger. Elle est partie en effet, et je suis resté au bal, fâché d'avoir déplu à ce que j'aime, mais jouissant de sa douleur comme d'une preuve de tendresse. C'est ainsi, cher frère, que s'est passé mon bal ; je ne suis rentré qu'à trois heures passées et n'ai pu m'endormir qu'après quatre heures sonnées.
Samedi; 19. — Au même.
Je m'étois engagé la veille, au bal, à venir dîner chez les Spiritof. J'y ai été en effet. Mme Spiritof m'a plaisanté
ANNEE 1776. — DIMANCHE, riu OCTOBRE. 27
sur ce que j'étois sérieux. Elle a prétendu (jue j'éLois amoureux, el je crois quelle imagine que c'est de sa belle-sœur. Je suis sorti de chez elle pour aller voir Mme Nélédinski, que j'ai trouvée. J'y suis resté une heure. La Dougnim'a ditqueles mascarades m'égayoient beaucoup, ainsi que la petite Yourasof. Je me suis prêté à la plaisanterie, et j'y gagne toujours un degré de plus d'intimité qui me sera fort avantageux, si je reste dans ce pays-cy, pour les choses sérieuses comme pour l'agrément de la vie.
J'ai été ensuite passer deux heures chez les Cherbatof, où j'ai retrouvé Mme Spiritof. Il a été question de comédie, et nous sommes convenus de nous assembler jeudi, pour répéter la Gageure, qu'on jouera avec une seconde représentation du Glorieux.
P. S. — Je viens d'apprendre deux fâcheuses nouvelles : la première est l'accident d'un nommé Pasquier, associé du négociant Ballet, qui s'est coupé le cou avec un rasoir; l'autre est l'incendie de Gauthier, un François qui tient auberge à Kaminiostrof, et dont la maison de bois est réduite en cendres. S'il a sauvé ses effets, sa perte n'est pas considérable. Quant au malheureux Pasquier, on dit qu'il n'est pas mort et qu'il peut en revenir.
Dimanche, 20. — Au même.
Gauthier a sauvé, dit-on, ses meilleurs effets de l'incendie qui a consumé la maison entière. Cet événement peut n'être pas malheureux pour lui; car il avoit beaucoup de dettes, qu'il ne pouvoit payer aux termes convenus. Cet événement lui donnera des délais, et peut-être la générosité du grand-duc achèvera-t-elle le reste.
Je me suis informé du malheureux Pasquier, qui a voulu attenter à sa vie. Cet homme, doux et simple de mœurs, étoit depuis quelque temps tombé dans un accès de mélancolie dont on n'a jamais pu savoir la raison. Il y a trois ou quatre jours qu'il a refusé de prendre aucune nourriture ; cependant on l'y a forcé, on l'a même engagé à se faire saigner; mais, comme il avoit de la bile, on lui a ordonné une médecine. Une jeune femme, qui est chez Ballet, lui a donné le matin sa médecine; ce malheureux Pasquier a refusé de la prendre jusqu'à ce qu'elle fût dehors, et cette femme est partie. Au bout de quelques instans, elle a entendu un bruit qu'elle a pris pour le vomissement du malade; mais, en entrant dans sa chambre, elle a vu ce malheureux dans le coin de sa chambre, à bas de son lit et noyé dans son sang. Il s'étoit donné deux coups de rasoir à la gorge; le premier n'avoit fait que hacher, le second lui avoit fait une ouverture énorme, par laquelle il a perdu plusieurs livres de sang. On la pansé aussitôt, et sa connoissance lui est revenue avec le regret de son attentat.
Il y a eu dîner chez M. de Juigné; nous y avons eu un nouvel arrivé : le prince de Chimay (1), qui est arrivé hier. Je ne sais quels sont ses projets; mais il paroît vouloir rester quelque temps ici, et il logera chez M. de Juigné.
Lundi, 21. — Au même.
Nous avons dîné aujourd'hui entre petit comité avec le prince de Chimay. Cet honmie est grand, sec, d'une figure sérieuse; il ressemble à un grand-vicaire. Effectivement,
(1) Philippe-Gabriel-Maiirice-.Ioscph d'Alsace-Hénin-Liétard, né le 12 septeniltre 1730. jtrince de Cliimay depuis la mort do son frère aînù (1759), grand d'Espagne de 1'= classe, gendre du duc de Fitz-James.
ANNEE 1776. — MAHDF. ±2 OCTOBRE. 29
il a été dans TEglise et n'est entré que tard au service, ce qui fait qu'à plus de quarante ans il n'est que colonel. Sa figure, ou plutôt son corps long et étroit est décoré d'un cordon de Saint-Hubert, de l'HJecteur palatin, qui ne se donne (ju'aux princes. Il est dune ancienne famille de Flandre qui se nomme Bossu (i). Je ne puis te dire encore ce que je pense de son esprit; il me paroît un peu recherché dans ses expressions, et cela lui donne un air de prétention que je n'aime pas. Au surplus, il tient peutêtre ce vernis de la maison de Mme Geofï'rin (2), où il alloit beaucoup, à ce qu'il nous a dit.
Le pauvre malheureux Pasquier est mort ce soir à neuf heures. Ce fâcheux événement n'aura point de suite ignominieuse et barbare comme la claie. Cet homme étoit honnête et simple; le dérangement de ses affaires lui a tourné la tête et est cause de sa mort. On dit qu'il a fait jadis une banqueroute, dont plusieurs personnes ont été les victimes, et que l'impuissance où il se sentoit de réparer leur désastre est le principe de cette mélancolie qui l'a mené au tombeau.
Mardi, 22. — Au même.
L'intrigue du prince Repnin avecMmeNélédinski fait du bruit. Les assiduités s'établissent, et l'on est surpris de ce choix de la part de cette jeune femme. Les uns disent qu'elle est éblouie de son rang et de son crédit futur; les autres, que c'est pour l'enlever à la Bariatinski, dont il a voulu
(1) Ici, le clievalier de Corberoo n'est pas exact. « Bossu » ou « Boussu » est le nom d'une terre qui a appartenu aux ancêtres du prince de Chimay ; son bisaïeul, Maxiniilien de Hénin-Liétard, avait été appelé le comte de Boussu.
(2j ^larie-Tliérèse Rodet, dame Geoffrin (1699-1777). bien connue pour réunir dans son salon les personnages les plus éminents par leur naissance, leur esprit ou leur talent.
être l'amant et qui ne demandoit pas mieux. Je pense, moi. qu'il y a un peu d'illusion de la part de la Nélédinski : un grand besoin d'aimer, joint à l'amabilité du prince Repnin, a décidé une espèce de penchant qui ne durera point. Je lui en ai parlé ce matin à sa toilette, et elle m'a répondu avec la plus tendre amitié. J'étois venu lui rendre deux lettres qu'elle m'a confiées, du comte André Razoumofski à la comtesse Matouchkin. Ces lettres, que j'ai copiées, sont folles; elles expriment le sentiment le plus vif, et c'est ce qui a causé le chagrin de la Nélédinski. André ne cachoitpas devant elle sa prédilection pour la Matouchkin; mais celle-cy n'y a pas répondu, puisqu'elle a donné, même à son amie, les deux lettres en question. Voilà ce que je ne puis comprendre. Ce jeune homme n'étoit pas adroit, ou il avoit dessein d'affliger une femme qu'il a aimée; de toute façon, quel que soit son motif, il est blâmable.
On reparle du mariage du prince Orlof avec la Zénoviof, que l'on dit grosse. Comme elle est parente du prince (1) et que le Synode même ne peut donner aucune dispense en cas de parenté pour mariage, on assure qu'on apportera des témoins, qui jureront que la Zénoviof n'est fille ni de son père ni de sa mère.
j\"i7((7 inorlaVibus arduwn est.
(Horace.)
Cela pourroit amener quelques changemens dans les faveurs de l'Impératrice.
J'ai été souper chez les (iolovin, et nous avons remis sur le tapis le même sujet de conversation, Mme Nélédinski et moi, que nous avions traité le matin. Je lui ai
(1) Mlle Zinoviof était la cousine germaine du prince Orlof
ANNKK 1776 — MERCREDI, 23 OCTOBRE. 31
conseillé de ne point s'afficher avec le prince Uepnin, et elle est convenue que j'avois raison. Elle veut que je lui dise mon avis sur tout ce qui la regarde, et cependant cela lui donne du chagrin. En sortant de chez sa mère, à minuit et demi, elle m'a proposé de monter dans sa voiture, et je lai suivie chez elle. Comme je lui donnois le bras pour monter dans son appartement, je lui ai dit : « Matoucidva, je vous trouve triste et je crains d'en être un peu la cause! — Pourquoi, m'a-t-elle répondu, m'inspirez-vous toujours du trouble el de la tristesse? Il se passe mille choses dans mon esprit, et je ne puis vous les dire toutes; elles se mêlent et se confondent, de manière que je ne saurois vous les détailler. »
Mercredi, 23. — Au même.
Après avoir dîné chez Mme Spiritof, j'ai passé une lieure chez la Nélédinski: le prince Repnin y étoit, et je sais que le matin il y a été aussi. Cela va grand train; la Nélédinski est sous le charme, et les représentations de ses amis ne lui font rien. Il semble qu'on se soit lig'ué, mais vainement, contre ce prince; les amis de la jeune femme trouvent cette intrigue ridicule; il n'y a personne dans sa maison qui puisse le souffrir. Le petit Nélédinski, qui l'a vu à Constantinople et à l'armée, l'accuse de hauteur et d'impertinence; personne ne l'aime.
La Cour a commencé à cinq heures et demie. On a baisé la main de l'Impératrice, on a dansé, et je ne suis arrivé qu'après le commencement pour danser quelques menuets et une contredanse.
J'ai appris, cher frère, une chose qui m'a fort étonné. On prétend que le comte de Bruhl est regardé de mauvais œil par l'Impératrice, à cause de son ancienne liaison
avec Razoumofski, ce qui est extrêmement faux. Ils n'ont jamais été bien ensemble; le comte André étoit jaloux du violon de Brulil et de la faveur qu'il avoit auprès du grandduc, et le comte de Bruhl n'étoit pas content d'André. On a dit encore que les Behmer avoient singulièrement regretté Razoumofski, qu'ils voyoient souvent Bruhl et que cette liaison venoit du même sentiment qu'ils avoient pour le disgracié. Je ne conçois pas, mon ami, comment on a pu forger une histoire pareille : Razoumofski n'a jamais été chez les Behmer, qui le connoissoient à peine et seulement de réputation par moi et par d'autres peutêtre. Bruhl ne va que rarement chez les Behmer, et cette fable est tissue sur un fondementbien dépourvu de vraisemblance. Malheureusement on en fait ici beaucoup de cette nature : l'Impératrice est comme feu Louis XV, elle aime les histoires, les anecdotes particulières; elle sait les intrigues qui se forment en ville, et l'on m'a assuré qu'on tenoit un registre à la poste de toutes les choses extraites des lettres qui peuvent la regarder. J'ai remarqué, vendredi dernier, au spectacle, que l'Impératrice m'a fort examiné lorsque je suis arrivé sous sa loge et que j'ai causé avec la Troubetzkoï et les Behmer. Charlotte m'a dit que, toutes les fois que je lui adressois la parole, elle a vu les yeux de l'Impératrice sur nous deux.
Je ne sais si je t'ai parlé d'une histoire dont on m'a fait la confidence il y a quelques jours et qui s'est terminée hier. Voici ce que c'est :
Le grand-duc, colonel des cuirassiers, a pour colonel commandant un nommé Patkul, Livonien de la famille de ce Patkul (1) dont il est question dans l'Histoire de
(1) Jean-Reinhold de Patkul (1660-1707), conseiller à la Cour d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, qu'il poussa à la guerre pour reprendre la Livonic à la Sucde. Pierre le Grand l'avait nommé général en chef des troupes qu'il envoyait au roi de Pologne.
A.WÉK 1776. — MKUCRKDI, i>3 OCTOBRE. 33
Charles XII. Cet homme, dur eL injuste, dit-on, dans le service, avoit pour major un nominé Ilotz ou Cotz, Suisse de nation, jeune liomine brave et très l)on oflicier. Par des menées sourdes le colonel a trouvé le moyen de le faire sortir de ce régiment, et après que ce major en est sorti, il a juré de s'en venger, suivant le droit que tout galant homme possède et que les lois de l'honneur nous assurent. Patkul étoit au régiment et devoit revenir hier, Hotz l'attend. Il dîne amplement et avec la gaîté de la bravoure qui va se satisfaire. On lui annonce l'arrivée de Patkul; il vole chez lui. Le baron Schinken, lieutenantcolonel du régiment, et le major Perret des Cadets dévoient s'y trouver; Hotz les y rencontre. « Je viens, dit-il en entrant à Patkul, je viens, monsieur, non pour vous féliciter de votre arrivée, mais pour vous demander satisfaction des menées sourdes et indignes par lesquelles vous m'avez fait prendre mon congé. » Patkul surpris lui répond qu'il n'a point de satisfaction à lui donner, et que c'est aux lois qu'il s'adressera pour lui répondre. Hotz insiste sur la demande qu'il lui fait d'une satisfaction militaire^ en lui proposant de se battre avec lui; Patkul refuse toujours; sur cela, Hotz lui dit en regardant Schinken et Perret : « Puisque vous me refusez la satisfaction que je vous demande, je vous déclare un j...-f..., un etc., en allemand, en françois, en russe, et toutes les fois que je vous rencontrerai, je vous déclarerai tel et vous assommerai de coups de canne », et autres propos de cette espèce. Patkul pour toute réponse fait un pas en arrière, saisit un pistolet et met en joue Hotz. Celui-ci sans reculer met l'épée à la main et fond sur lui. Schinken et Perret les séparent, les désarment et conseillent à Hotz de se retirer. Patkul furieux ordonne à ses chasseurs dont il a une garde de tirer dessus; mais Schinken le leur
3i JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
défend, et Hotz se retire avec lui. Perret, resté seul avec Patkul, lui conseille de se battre avec Hotz : « C'est un brave garç^on, à qui vous ne pouvez refuser cette satisfac tion ». Celui-cy dit que non, mais qu'il espère que lui Perret rendra compte que Hotz est venu pour l'assassiner. « Non, a répondu Perret, parce que cela n'est point; mai$ je dirai ce que j'ai vu et répéterai les propos que j'ai entendus. — Si je ne me bats point avec le major Hotz, répondit Patkul, je montrerai à d'autres que je sais me battre. » On imagine que c'est Schinken que cela regarde. Hotz est venu à la Cour, et c'est en sortant que j'ai appris cette histoire de Perraut, qui la tientdu majorPerret, l'un des témoins avec Shanks et non Schinken, quoiqu'il se prononce ainsi.
Jeudis 24. — Au même.
Je me suis occupé toute la matinée, cher frère, de mon journal, qui, quoique écrit couramment, me prend un temps assez considérable. Je regretterois ces momens, si je n'y voyois pour l'avenir et vis-à-vis de toi une jouissance délicieuse. Quelque jour, près de toi et de ta femme, dans le secret et la confiance de l'amitié, je te lirai ma vie: tu seras associé à tout ce que j'aurai fait et pensé, et dans le regret de t'avoir dérobé une partie de mon existence jadis liée à la tienne, je te rendrai ainsi tout ce que mes voyages t'auront involontairement ravi.
J'ai causé une heure avec le prince Cherbatof. Nous avons parlé du prince Repnin, que personne n'aime, à ce qu'il me semble. Cet homme est dune hauteur révoltante, à ce qu'on dit, d'une prétention outrée, sans aucun talent qui soutienne sa prétendue supériorité. D'un esprit agréable mais léger, s'il amuse les femmes, il s'en laisse
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enivrer au point qu'elles le subjuguent et que le plaisir devient chez lui le mobile universel de toutes ses actions. On n'est pas content ici de son ambassade de Pologne, oii il a brouillé les aflaires au désavantage même de la Russie. Il étoit fort amoureux de la princesse Adam Czartoryski (1), fennne d'un honnne très contraire aux Russes. Repnin, épris de cette femme, s'est laissé conduire par elle, qui a beaucoup d'esprit, et l'on prétend qu'une nuit qu'elle lui a accordée a été payée par la Confédération de Bar (2), que l'ambassadeur a favorisée contre les intérêts de sa Cour. Cette faute capitale a fait une sensation si fâcheuse ici, qu'il a été débattu dans la maison du prince Clierbatof, alors occupée par le général Panin (3), frère du ministre, si l'on ne rappeleroit pas Repnin, sous prétexte de folie; mais le crédit, la protection en ont décidé autrement. Repnin a été rappelé d'une manière plus honnête : on l'a fait général en chef, et ce grade nécessitant sa présence à Pétersbourg, il est revenu par cette raison apparente. On m'a assuré que l'Impératrice ne l'aime point. Cependant, mon cher ami, après tous ces torts, un voyage de disgrâce qu'il a fait à Paris, et toujours attaché au char de la Czartoryska pendant la guerre des Turcs, il a trouvé le moyen d'arriver à l'armée à la fin de la dernière campagne, et cherchant à se rendre nécessaire, il a été chargé des préliminaires de la paix (4), d'où il a été fait ambassadeur à la Porte Ottomane. Tu vois que c'est
(1) Isabelle Czartoryska, ûlle du comte de Flemming (1743-180o), très connue par son goût pour les arts et les lettres. Sa liaison avec Repnine est notoire; elle eut ensuite comme amant le duc de Lauzun.
(2) La Confédération de Bar, qui avait pour but le salut de la Pologne et son indépendance par le maintien du Ubcrum veto et du privilège exclusif des catholiques, se forma le 29 février 17C8. Elle fut dissoute en 1771.
(3) Le général Pierre Ivauovitch Panine.
(4) Ce fut lui, en effet, qui signa, le 2 juillet 1774, le traité de Koutchouk Kaïnardji.
ici comme partout : les grands talens ne percent pas; l'adresse, l'esprit d'intrigue, l'effronterie ont plus d'avantages, et comme dit Sainville dans la Gouvernante:
Il faut, quand on veut faire son chemin, Aller à la fortune avec un front d'airain.
Vendredi, 25. — Au même.
Nous avons eu gala à la Cour, à cause du jour de naissance de la grande-duchesse.
L'affaire de Hotz prend une tournure désavantageuse. On a prévenu le grand-duc contre lui, et l'on croit qu'il sera cassé. Patkul a fait entendre qu'il étoit en robe de chambre, lorsque Hotz est venu lui demander raison, qu'il a tiré le premier son épée contre lui, etc., et que les témoignages de Shanks et de Perret ne valent rien, parce qu'ils sont amis de Hotz et ennemis de Patkul.
J'ai dîné chez l'amiral Spiritof. Il y a eu bal paré à la Cour, j'y ai beaucoup dansé. Le soir, j'ai été souper chez les Golovin. La princesse Troubetzkoï y est venue avec sa tante Bariatinski. J'ai causé avec elle un quart dheure derrière sa chaise, ce qui n'a pas plu sans doute à la tante, car elle a dit à la petite princesse que ses plumes me cachoient et qu'on ne me voyoit point ; puis elle s'est levée, a pris un fauteuil et estvenue se placer auprès d'elle. J'ai donné le bras à la Troubetzkoï pour le souper et me suis placé à sa gauche, mais on l'a déplacée pour la mettre autre part, sous prétexte d'une porte. Ce qui m'a paru plaisant, c'est qu'elle m'a laissé son éventail, en a pris un autre, à sa voisine sans doute, et lorsque je lui ai dit après le souper que j'avois le sien dans ma poche, elle ne m'a répondu qu'en regardant celui qu'elle avoit et me disant : « J'en ai un fort joli. » Ces petites scènes sont
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divertissantes, et la co(juetterie des femmes, mon .uni, est très agréable pour nous, quand nous sommes assez heureux pour n'en pas être dupes! Mais oii sont les sages qui ne s'y laissent pas prendre? Je n'en connois guère.
Samedi, 26. — Au même.
Nous avons eu enfin, mon ami, ce fameux feu d'artifice qui sert de clôture à toutes les fêtes du mariage: il a été moins joli que jo ne m'étois attendu. La décoration de la fin a été belle ; c'étoit le Temple de l'Hymen tout en feu bleuâtre, qui a duré six ou sept minutes. Le feu en tout a duré vingt-cinq minutes, et a coûté six mille roubles, près de trente mille francs. J'étois placé dans un banc à côté de M. Dorper, Courlandois, secrétaire de la loge de la Stricte Observance de Mittau. Nous avons causé assez longtemps ensemble.
Dimanche, 27. — Au même.
Il y a eu aujourd'hui simple courtac. Je n'y ai pas été; c'est le dernier, je crois, d'ici à quelques semaines, parce que l'Impératrice va à Tsarskoïe-Sielo, où doit s'élever, dit-on, un nouveau favori.
Le marquis de Puységur doit partir incessamment; il a voulu prendre congé de la souveraine, mais le comte Ostermann lui a dit avec humeur que cela ne se pouvoit pas aujourd'hui, parce que l'Impératrice n'étoit pas prévenue. La véritable raison est que le vice-chancelier veut que M. de Juigné amène chez lui Puységur, pour lui demander de lui faire prendre congé. Cela est pitoyable, mon ami, mais dans le pays des misères, on doit voir des sottises de ce genre; aussi ne sont-elles pas rares ici.
J'ai été au Vasilioslrof voir Mme Zénoviof, et j'ai soiipé chez les Behmcr avec le major Hotz. On a trouvé le moyen de donner une mauvaise tournure à son affaire, et le grand-duc paroît favoriser le colonel Patkul, à qui il a donné ces jours-cy une boîte d'or.
Lundi, 28. — Au même.
Tous les arts, toutes les sciences, tous les talens, diton, sont réunis à Pétersbourg; c'est le centre et le foyer des connoissances, disent tous ceux qui ont vu superficiellement ce pays-cy, ou qui le jugent d'après Voltaire et les journalistes à la solde de Catherine II. Il est vrai que les établissemens y sont multipliés, qu'on y parle bien haut de tout ce qu'on y veut avoir, mais ce n'est pas chose faite. C'est une belle table des matières d'un ouvrage qui n'est pas conçu ; les titres y sont et rien n'est rempli. On vous parle en France de l'Académie des arts de Pétersbourg : vous arrivez en Russie et vous êtes surpris de voir ce que c'est. Il y avoit une assemblée, où le grand-duc et la grande-duchesse ont présidé; les étrangers s'y sont rendus par invitation. J'y étois et j'ai vu, mon ami, la plus pitoyable chose qu'on puisse imaginer. On a fait quelques académiciens, des conseillers, et ces messieurs feroient à Paris de très mauvais membres de l'Académie de Saint-Luc. Cela n'est pas étonnant, ils commencent! Mais le ridicule est le faste et l'empois qu'on met à ces niaiseries. Le secrétaire de l'Académie a sué sang et eau pour prononcer un discours allemand, qui n'a pas fait une grande sensation ; il a voulu lire une lettre en françois qu'il a estropiée : il s'agissoit d'un remerciement d'une académie de jjrovince de France, à laquelle celle-cy a fait un présent de pierres du pays.
ANNEi: ITTG. — MERCREDI, 30 OCTOBRE. 39
Belzky, très grand hommo pour les très petites choses, a distribué quelques médailles, avec la dignité d'un ron- (juérant qui distribucroit des empires. Cettc^ puérile séance a été couronnée par une plus puérile encore : c'est un ballet et une comédie, dont on nous a régalés. Et quels étoient, diras-tu, mon ami, les acteurs de ce spectacle?... Les élèves. Les élèves? Oui, mon cher, les élèves. Peu occupés du talent de la peinture, de la sculpture, etc., ils savent remplir leurs momens perdus par la danse et la comédie. Aussi qu'en arrive-t-il ? Qu'ils ne sont ni artistes, ni danseurs, ni comédiens; mais des gens universels.
Mercredi, 30. — Au même.
Il arrive ici des choses qu'on ne voit pas en France, ou du moins qui y font plus de sensation. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que cela retombe sur notre nation. Elle est si mal composée ici! On n'y voit, on n'y trouve que le rebut de la mauvaise compagnie ; aussi ne suis-je pas étonné des résultats qui en arrivent. Je ne manquerai pas à cette occasion de donner les louanges à la douceur du despotisme sous Catherine II : les lois seroient sans doute plus sévères, mais la bonté de la souveraine s'est fait voir plus d'une fois vis-à-vis des étrangers.
On a fait partir hier à minuit pour la frontière, dans une voiture et un kibick, Mme Champagnolo, sa mère et son frère. Voici leur histoire au vrai :
La Champagnolo est venue ici il y a quelques années avec le cocher du comte Pierre Czernichef, arrivant alors de son ambassade dernière. Ce cocher se noya à bord en sortant du vaisseau, et sa femme, qui étoit fort jolie, épousa à Moscou en secondes noces un nommé Touilly. Les regrets de son veuvage ne furentni longs ni pénibles.
On dit même qu'au moment où son mari se noya, elle dit : « Ah! mon pauvre mari! Si du moins on pouvoit sauver sa montre ! » Ni la montre ni le mari ne se retrouvèrent. Mme Touilly, au bout de quelques années, devint encore veuve; mais elle n'étoit pas dégoûtée du mariage. Dans cet intervalle, un nommé Champagnolo, jadis oratorien, alors officier, que Combes avoit connu comme une mauvaise tète et qu'il avoit perdu de vue après l'avoir trouvé à l'Oratoire, vient en Russie, obtient du comte Zachar Czernichef un emploi dans son gouvernement. Ennuyé de cet état, il vient à Moscou, épouse la veuve Touilly et vit d'industrie avec elle, soit de ses charmes qu'elle commençoit à rendre un peu publics, soit de la complaisance du conseiller Bonneau, dont le mari, dit-on, jouoit volontiers le rôle. Ce même homme, l'année passée, comme nous partions de Moscou, vient se présenter à M. de Juigné et à moi en qualité de François. Il vient aussi à Pétersbourg, où il lève auberge ou du moins hôtel garni. Vers le printemps cet homme vient demander un passeport, et part quelques semaines après la mort de la grandeduchesse. Un jour qu'il me rencontre, Combes et moi, visà-vis sa maison, il m'engage avec instance d'y entrer; j'y fus un quart d'heure et n'ai pas mis depuis le pied chez cette femme, qui à sa tournure me parut une coquine. Le mari parti, je n'entends parler de rien. Un dimanche cependant que la Champagnolo vient entendre la messe àl'hôtel de France, Saint-Paul m'amène cette femme chez moi; elle me fit beaucoup de complimens, me témoigna beaucoup de regrets de ce que je ne la voyois point chez elle. Je lui répondis avec honnêteté, mais je n'y allai pas davantage. On parle au mois d'août de faux billets de banque contrefaits en Hollande et qui doivent arriver ici. Le prince Galitzin, averti à la Haye par le graveur, en