‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 31 sur 57 · ANNEE 1780. — MARDI, 11 JUILLET · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. — MARDI, 11 JUILLET

suis plus à moi, et indépendamment des devoirs de ma place relativement à lui, je suis entraîné par mon cœur à mille petits soins qui prennent tout mon temps, .le ne te parle pas du cliangement qui s'est fait dans mon existence politique. Il m'a serré le cœur dernièrement à la Cour, et ces aflfaires qui m'intéressent, auxquelles je tiens beaucoup par les peines qu'elles m'ont données, parles succès qu'elles ont eus, il faut que je les quitte : cela est douloureux quand on aime son métier. Tu vois que j'aime le mien plus que ce qui l'entoure, et que je suis moins ambitieux qu'avide de réputation.

Je me suis arraclié de la campagne ce matin, pour me trouver à la ville au lever du marquis. Il étoit encore dans son lit ; nous avons causé quelque temps, mais il est encore trop étourdi du bateau pour que ses idées se suivent. Je croyois que nous finirions nos visites, mais il fait un temps si abominable qu'on ne peut mettre le nez dehors.

Après le dîner, je lui ai proposé de lui lire mes dernières dépêches, et il accepté cette lecture : [mais elle est longue et le marquis étoit distrait. En général, il n'aime pas les affaires.] Il m'a proposé de lui laisser toute ma correspondance et de me la rapporter, ou de me la renvoyer en France par un courrier; cela ne m'arrange pas, j'aime mieux la lui laisser copier. Il m'apprit à cette occasion une chose que j'ignorois, c'est qu'on fait serment, en étant ministre, de n'avoir aucun papier de la place; il faut remettre aux bureaux la copie de chaque dépêche séparée, pour joindre à celle qu'on reçoit ou qu'on a reçue du ministre, et le tout est ainsi déposé dans les archives au dépôt à Versailles^ qui doit être immense (1). C'est donc

(1) Celte obligation est rappelée à la fin de l'instruction donnée à M. de Vérac au moment de son départ de Paris : « Le Roi veut aussi que ses ministres rapportent les cliilires et tous les papiers concernant son service

à la copie (le celte volumineuse correspondance qu'il faut que je m'occupe, et il y a six cens grandes pages : tu jugeras do la besogne.

Le marquis m'a montré quelque chose de ses instructions, mais il a passé sur le reste. J'ignore si c'est méfiance, ou ménagement pour ma sensibilité, car je me doute qu'il est question d'un traité de commerce, c'est-à-dire de la confection d'un labeur qui est le mien (1).

Nous ne sommes pas sortis, cher frère, du tourbillon de visites que nous avons à faire de tous les côtés. J'en ai parlé au marquis, et il a de la peine à se mettre en train; cela ne m'étonne pas, rien n'est plus ennuyeux, et j'aime à voir que mon opinion à cet égard n'est pas unique. Il faut bien cependant dans notre état avoir une activité continuelle, et surtout dans le poste d'ici. Je ne négligerai rien pour l'inspirer au marquis.

Mercredi, 12. — Au même.

Nous avons causé ensemble. Gaillard et moi, de quelques affaires particulières, et j'ai vu dans une de celles qui lui sont recommandées que le marquis de la Hublaye (2) n'est autre qu'un chapeher, qui a enlevé une fille comme il faut. Personne jusqu'à ce moment n'a pu connoître la Hublaye que comme un particulier vivant ici obscurément, mais avec honnêteté, et on le soupçonnoit d'avoir eu une affaire d'honneur et d'être réellement un homme de condition.

avec un inventaire, sur la vérification duquel il leur en sera donné une décharge. »

(1) Le chevalier de Corberon ne se trompait pas; il y est en effet assez longuement question de ce traité de commerce.

(2) La Hublaye ou Péricard, employé des fermes et non chapelier; sa femme, Réalcour, est celle d'un notaire d'Avignon qu'il a enlevée. (Note du chevalier de Corberon.)

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J'ai (''té faire un tour choz la Hillol, (|iii prcUend ({u'on me regrette beaucoup ici, (|uc j'en aurai des j)reuvcs en partant et qn'il scroil possible tjue j'y revinsse. [Elle m'a ajouté que le valet de clianibre du marquis contoit que son maître ne restera ici que jusqu'au printemps], après quoi il prendroit un congé. Il l'a dit comme cbose sûre, le Roy en ayant fait la promesse au marquis. Là-dessus, la Billot me conseille de rester le plus longtemps possible, et elle n'a pas tort. Une cbose qui vicndroità l'appui de cette opinion <lu court séjour de M. de Vérac, c'est ({u'il m'a dit que M. de Maurepas vouloit (jue la paix se fit l'biver, cbose difficile, et si le traité de commerce est une fois signé à la suite de la paix, comme cela est probable, M. de Vérac partira incontestablement. Une seule raison rendra ma position délicate, c'est le désir qu'auroit Gaillard de rester cbargé d'affaires, et je crois que son vœu est d'être tranquille et de vivre de ses appointemens de la Cour, qu'il conservera sa vie durant.

Nous avons fait des visites après le dîner, à quatre lieues et même à six de la ville, car c'est un usage d'aller chercher les gens à la campagne. En revenant de chez le maréchal Galitzin, nous avons été voir Mmes de Behmer, que le marquis a trouvées charmantes.

Nous sommes rentrés après dix heures, et nous avons trouvé une invitation du comte de Cobenzl pour souper; lui-même est venu en ne nous voyant pas arriver. On a causé comédie, et je me suis retiré à minuit.

L'Empereur part, dit-on, mardi prochain, et ne mettra que douze jours pour se rendre à Vienne.

Jeudi, 13. — .-1 Charlotte.

Nous avons causé confidentiellement, Hijttel et moi. Il

m'a parlé du projet que j'ai d'aller à Berlin et des insinuations qu'on pourroit faire de cette Cour à la mienne. Ce n'est pas, dit-il. l'usage, et le roy de Prusse n'en a jamais fait de pareilles. C'est le comte de Goertz qui le lui a dit; mais il faudra voir si par ses ministres la chose pourroit s'effectuer. A propos du comte de Goertz, il le soupçonne du goût antiphysique, si cela pouvoit s'accorder avec la régularité de ses mœurs et son honnêteté personnelle. Un billet qu'il a vu à un petit valet de chambre, fort joli garçon, le lui feroit croire. Ce billet est le plus tendre et seroit une preuve de cette mallieureuse inclination pour tout autre que Goertz. J'en ai conclu, mon ami, que Goertz est bon, foible, et se laisse mener par ce valet [comme Vérac par les siens], et cela par les mêmes motifs de leur part : Goertz [et Vérac] sont trop honnêtes pour être soupçonnés, mais ils sont tous deux foibles, et quel est le héros dans l'intérieur de sa maison?

Après avoir déjeuné chez toi, j'ai été en ville m'habiller et sortir avec le marquis et ses enfans, pour aller chez le comte Panin dîner. Il ne s'est rien passé d'intéressant, Vérac n'a pas eu de conférence avec Panin : [il faut qu'il s'y fasse d'abord]. Il lui a parlé seulement d'un comte de Martinengo, de Turin, qui veut être présenté à l'Impératrice et qui a passablement l'air d'un aventurier, d'autant qu'il est venu avec Ribas chez le marquis. Mais cet homme a un passeport en bonne forme, et il n'y a rien à lui dire. Bien des gens croient qu'il veut se faire accréditer ici comme ministre de Turin, et cela s'ajuste avec les propositions de paix dont on a parlé, faites aux François par la Cour de Londres, et dont le roy de Sardaigne (1) a été porteur vis-à-vis de nous. Il s'agit de l'indépendance de la

(1) Victor-Anicdcc III, roi de Sardaigne de 1773 à 1796.

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Géorgie seule et d'une trêve avec les autres parties de l'Amérique : chose impossible d'après nos engagemens. Je n'ai pas trop de foi à tout cela, et je me méfie de ce Martinengo. Il est d'ailleurs lié avec Cobenzl, chez qui il a soupe avec le marquis de Vérac. Nous avions été au petit spectacle des enfans, où 1 on donnoit le Barbier de SéviUe.

Nous ne nous aimons pas infiniment, les Cobenzl et moi, et Normandez m'a raconté une anecdote qui prouve combien ils désirent me voir loin d'ici. Il dînoit avec eux chez le comte Panin, Seller (1) y étoit aussi ; tous les trois ont demandé successivement à Normandez, et l'un après l'autre, quand je partois, si je partois, si je resterois jusqu'à l'hiver, etc.

Comme je suis en train de te parler politique, je te dirai que le pauvre Suart ne sera pas chargé de signer la convention avec la Russie (2); les Anglois ont tant remué à la Haye, qu'on enverra, dit-on, un M. Reindorf. chargé de pleins pouvoirs pour faire cette besogne, qui sera retardée par ce moyen, et c'est ce que désirent les Anglois. En attendant, ils prennent beaucoup de vaisseaux hollandois, et la prise de Charlestown (3) enfle leur orgueil. Il est fâcheux que cette signature de convention de la Hollande ne se détermine pas ; en Suède, le courrier russe y a fait effet, et de ce côté-là la chose paroît aller.

L'Empereur part mardi ou mercredi prochain pour Vienne. On parle de deux filles qu'il a dotées à Moscou. Au reste, il n'a pas fait grandchose ici, et l'Impératrice commence à s'ennuyer. Ce prince a été voir l'Académie, etc. Il court en ville comme un postillon, et il y a dans son existence un mélange de simplicité et de hauteur qui grimacent

(1) Ancien chargé d'affaires pour l'Autriche avant l'arrivée du comte de Cobenzl.

(2) La convention de la neutralité armée.

(3) Pris l'année précédente par le général Clinton.

ensemble. Il n'a pas été voir, par exemple, le grand Euler, qui est aveugle, parce qu'il ne sort pas de chez lui; il auroit voulu qu'il fût venu lui présenter ses hommages, ce que ne fera pas le savant, qui, avec toute Ihonnéteté et la bonhomie possible, conserve une sorte de hauteur bien placée. M. de Cobenzl a reçu de l'Empereur une fort belle boîte avec son portrait, qu'il lui a fait choisir luimême comme pour la donner à quelqu'un, et lui a dit ensuite de la garder comme un souvenir du séjour qu'ils avoient fait ensemble en Russie. On croiroit d'après cela que l'Empereur aime Cobenzl; cependant les Cobenzl ne sont pas contens, il y a eu du froid, et l'on cite un propos dur de l'Empereur à Péterhof, qui demandoit le jour du bal à Mme de Nolkem si elle avoit beaucoup dansé. La Cobenzl prit la parole et dit au comte de Falkenstein qu'elle ne dansoit point en général, parce que le grandduc ne les prioit pas. « Ce propos est fort déplacé dans votre bouche, madame, lui répondit l'Empereur^ ce n'est point à vous à régler l'étiquette, et vous feriez mieux de suivre l'exemple de Mme de Nolkem, qui d'ailleurs est votre doyenne. »

On prétend de plus que le comte de Falkenstein a dit au comte Panin que Cobenzl étoitbien jeune (1), que sa mère avoit de l'amitié pour lui à la vérité, mais qu'il faudroit voir par la suite si l'on pouvoit compter sur ses talens. Ce contraste du froid de l'Empereur pour Cobenzl, qui est Anglois, avec l'opinion de ce prince sur l'Angleterre, dénote, ce me semble, plus de fausseté qu'autre chose.

Je finirai ma grande lettre en te disant combien j'ai été satisfait d'un entretien que j'ai eu hier avec le marquis. Il m'a parlé de mes prétentions à cette place-cy, de mon tra-

(1) Il avait alors vingt-sept ans.

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vail, du succès qu'il a eu à Versailles et de la fausseté de Panin qui, loin d'écrire à M. de Vergennes, comme il me l'a fait entendre, n'a pas mis un mot de l'intention de l'Impératrice de me voir ministre à sa (^our. Il est vrai, très vrai que Vérac n'est venu qu'à son corps défendant, et que si Panin n'avoit pas été jaloux du prince Potemkin qui me vouloit, j'aurois été indubitablement nommé ministre ici. Vérac a vu la lettre du comte Panin, par laquelle l'Impératrice me recommandoit aux bontés du Roy, en se louant fort de ma conduite (1); et M. de Vergennes crut que je m'étois flatté, parce qu'il n'étoit pas question de me faire rester ici.

Samedi, 15. — A la même.

En arrivant à la ville, j'ai passé chez le marquis, qui étoit avec M. de Nolkem ; je lui ai présenté le chancelier du consulat, Dorflans, garçon intelligent et qui vaut mieux cent fois que son principal Lesseps.

Combes est venu ensuite chez moi et m'a appris que M. de la Hublaye est ici depuis neuf ans; il a un fils de la femme qui passe pour la sienne, et on croit que lui est neveu du duc de Cliarost (2), dans le régiment duquel il étoit. Il a quitté la France à cause de son mariage désapprouvé par sa famille. Arrivé ici, M. de Czernichef lui a proposé du service qu'il a refusé, et comme il avoit l'air distingué, étoit dune taille avantageuse et d'une belle figure, la police a voulu savoir qui il étoit, par ordre de Sa

(1) C'est la dépêche de Panin au prince Bariatinski du 24 mai-4juin 1779, conservée aux Archives du ministère des affaires étrangères, AE, Russie, vol. 102, fol. 378. Elle est citée ci-dessus, dans l'Introduction au tome 1".

(2) Armand-.Joseph de Béthune, duc de Cliarost (1738-1800), mestre de camp d'un régiment de cavalerie de son nom, maréchal des camps et armées du Roi en 1770.

Majesté Impériale. M. de la Hublaye demande vingtquatre heures pour se décider, et finit par remettre son portefeuille cacheté à la police, pour être porté à l'Impératrice. On assure que cette princesse a vu ses papiers, a refermé elle-même le portefeuille, sur lequel elle a mis son cachet, et qu'elle a donné ordre de laisser M. de la Hublaye tranquille; et il l'a été constamment depuis.

Bonafons est venu à ma toilette, il m'a dit qu'il avoit fait une pièce, un opéra-comique, au Monastère des demoiselles, lorsque le comte de Falkenstein y est venu, et que cette pièce 'avoit pour titre: l'Amant déguisé.

Nous avons tous été dîner chez M. de Nolkem, où j'ai mangé comme un diable et ri comme un homme qui s'efforce pour être gai. De là nous avons fait une visite à la campagne chez Strogonof, qui n'y étoit pas, et nous sommes revenus ayant besoin de repos.

Avant le souper, jai été chez la Billot pour une heure. Elle m'a dit que [le marquis avoit l'air embarrassé et peu françois]. Raimbert. dit-elle, veut l'entreprendre pour travailler au traité de commerce, et en attendant il se lie avec Rozatet l'abbé (1).

Combes m'a dit une chose qui m'a surpris; je l'avois envoyé hier pour remettre à M. de Vérac une réponse très flatteuse de M. de Sartines à moi sur une affaire de commerce, dans laquelle on a suivi entièrement mes idées : l'affaire des Golikof avec les sieurs Sage et Magentheim(2). Le marquis, en lisant cette lettre, avoit l'air embarrassé et ses mains trembloient comme la feuille ; qu'en conclure, [si ce n'est que l'amour-propre du marquis peut s'alarmer? J'en suis au désespoir. Cela rend d'ailleurs ma position bien embarrassante].

(1) L'abbé Crivelli, aumônier de M. de Vérac.

(2) Voyez mes dépêches de janvier. {Note du chevalier de Corberon.)

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Dimanche, 16. — A mon frère.

[Je ne puis te dire conihieii je suis coûtent (luniar(|uis; il est à son aise avec moi, et j'espère que la confiance s'établira entre nous]. Son fils, le comte de Vérac, jeune homme de dix-sept ans, est un sujet charmant; il m'a étonné par le changement (jui s'est fait en lui depuis sept ans. De l'esprit, de la raison, une àme délicate et un tact assez fin pour son âge : j'ai vu peu de jeunes gens dans sa position aussi bien. Si les années ne le gâtent point et surtout la Cour ou il doit vivre, le comte de Vérac sera un des hommes aimables qu'on puisse voir. Il faut aussi (ju'il prenne un peu plus d'instruction, et avec le genre de caractère que je lui connois, il peut acquérir beaucoup pour son avantage et l'agrément de ceux qui vivront avec lui.

Le marquis de la Coste, son beau-frère, est aussi différent de lui que pourroit lètre un Allemand d'un François. La Coste est grand, assez carré, et d'une de ces physionomies qui plaisent ici, parce qu'elles annoncent de la fraîcheur et de la vigueur. C'est une tète angloise sur un corps germain. Son air est extrêmement froid, et cependent il rougit avec une facilité incroyable. Le marquis de Vérac et Caillard lui croient du caractère et d'excellentes qualités de jugement ; cela peut être, mais je ne suis pas de l'avis qu'il ait un caractère décidé. Je lui trouve plus d"entètement, de préjugé et de roideur que de fermeté et d'esprit. C'est un jeune homme dont léducation me paroît n'avoir pas été suivie, et qui sest gâté luimême par ses propres réflexions et des systèmes mal digérés. Il y a dans son existence morale une inconséquence, une contradiction qui surprend et déroute sur la

2û6 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.

tournure systématique qu'il a adoptée. La Coste estanglomane, et il est susceptible de petites misères dliabits, de parure, de distinctions. Il aime passionnément Richardson, et il afï'ecte sur les femmes des opinions qui ne prouvent pas pour sa sensibilité. Ses idées morales ne sont pas nettes, pas conséquentes, et je le crois moins avancé de ce côté-là que le petit Vérac. Sensible sans délicatesse, philosophe et minutieux, susceptible sans égards, il est égoïste dans le monde, n'y voit que lui seul et croit bien faire et bien penser ce quïl ne fait et ne pense peut-être que par des inspirations qui ne lui appartiennent point. Je crois que le marquis de la Coste aura besoin de quelque malheur pour revenir à la vraie nature, dont il sest éloigné par un faux système, croyant s'en rapprocher davantage.

Nous avons été, mon ami, dîner chez le comte de Goertz à la campagne, et de là à Péterhof faire notre cour. Le marquis a joué avec la grande -duchesse et en a reçu beaucoup d'honnêtetés, ainsi que de Tlmpératrice; [mais il a l'air encore un peu timide, et ce n'est pas ce qu'il faut]. On a dansé et la Cour a fini à neuf heures. Nous en sommes revenus, le marquis, son fils et moi, dans la même voiture. Le marquis me paroît toujours content; il croit s'amuser dans ce pays-cy, et il ne se trompe peut-être pas, avec Talentour qu'il a avec lui. Jusqu'à présent il trouve tout bien, et la Zoubof même, avec qui nous avons diné, lui a paru une femme très aimable.

On parle de mauvaises nouvelles, mon ami. Il y a, diton, du bruit à Philadelphie, de la désunion, et le Congrès menace de se séparer. Les Anglois s'enorgueillissent de la prise de Charlestown et croient encore à la réduction de l'Amérique; mais cela ne se peut pas. L'Empereur a beaucoup parlé à M. de Vérac, il s'est étendu sur les

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grandes vues de rimpéralrice et le parti sage et soutenu (|u"elle a pris et (ju'elle soutient vis-à-vis de l'Angleterre. « C'est une princesse étonnante, a-t-il ajouté; elle a du caractère et sait bien ce qu'elle fait. Malgré le temps quelle donne à son plaisir et l'ascendant quelle laisse prendre en apparence à ses amans, elle s'occupe et n'agit (jue par elle. Elle aime beaucoup la France, je puis vous en assurer, et j'ai eu des entretiens avec elle (jui me l'ont fait voir. » Le marquis s'est fort bien tiré vis-cà-vis de l'Empereur de cette conversation fine et insidieuse. Il l'a chargé ensuite d'une lettre pour la Reine, et lui en a parlé avec une modestie ou, pour mieux dire, une franchise sur sa légèreté, qui étoit encore plus insidieuse que le premier sujet (ju'il a traité (1). Le marquis a remarqué avec beaucoup de justesse qu'il y a dans la conduite du comte de Falkenstein une contradiction d'incognito et de hauteur, d'amitié pour la France et d'aigreur contre elle, qui décèle peu de politique et une fausseté maladroite. Cobenzl est bien mieux qu'on ne pense, j'imagine, avec lui; et la froideur, qui pourroit exister entre eux est pour mieux couvrir le motif de l'intimité qui s'ébruite entre Cobenzl

(1) Il y a lieu de rapprocher ce passage de la dépêche envoyée, le 21 juillet 1780, par M. de Vérac à M. de Vergennes : « Le comte de Falkenstein, après m'avoir remis sa lettre pour la Reine, me prit en particulier dans l'embrasure d'une croisée et entama la conversation par l'éloge de Catherine II. « J'ai été à portée, m'a-t-il dit, de vivre avec elle dans la plus « grande intimité depuis six semaines. Il est impossible d'être plus « aimable et d'avoir en même temps plus de caractère. Vous pouvez, mon- « sieur, m'a-t-il ajouté, être bien sûr que ses sentimens pour la France « sont tels que le Roy peut les désirer... M. Harris s'est bien trompé en « croyant que ses intrigues ici pourroient avoir du succès. L'Impératrice « n'ignore aucunement les moyens qu'il a employés; elle m'en a parlé « avec le mépris qu'ils méritent, et c'est un homme qui s'est absolument « cassé le col. On a grand tort d'imaginer, poursuivit le comte de Falken- « stein, que l'attachement de l'Impératrice pour telle ou telle personne « puisse lui faire adopter leurs conseils. Elle s'en est e.\pliquée clairement « avec moi, et un moyen sur de lui déplaire est de paroitre avoir cette « idée et d'agir en conséquence. » (Archives du ministère des affaires étrangères, AE, Russie, vol. 104, fol. 408.)

et Harris. La femme du premier est allée chez l'autre à la campagne pour quinze jours.

Peut-être nous perdons-nous dans des conjectures inutiles, et la gaucherie de Cohcnzl est-elle aussi la cause unique de cette inconséquence de conduite et de façon de penser. C'est ce que nous verrons après le départ du comte de Falkenstein, qui est fixé à mercredi. Il a fait, je crois, une triste ambassade, et on n'est pas content des présens qu'il a faits. Le prince Potemkin a donné à son neveu Galitzin (1) un bouton de diamant superbe avec la ganse, dans l'ihtention, je suppose, défaire contraster ce présent, qui est magnifique, avec les autres ; aussi le prince Galitzin le montroit-il avec affectation à la Cour.

Je ne veux pas oublier de te dire, mon ami, que le grand-duc m'a parlé à la Cour avec toute sorte de bontés ; un politique ne doit pas laisser ces petites choses sous silence.

Le comte de Martinengo s'est fait présenter à la Cour par le marquis. Il est général-major au service de Sardaigne et m'a apporté une lettre de recommandation du chevalier de Sainte-Croix à Stockholm, qui l'a vu à Turin.

Weinowitz, espèce d'Italien qui est l'espion des ministres devienne, m'a demandé si je partois bientôt; c'est sans doute une commission de Cobenzl.

Lundi et mardi, 17 et 18. — A Charlotte.

Je suis parti pour aller chez le comte Ivan Czernichef faire une répétition de comédie, car nous jouons jeudi l' Impromptu de campagne et la Gageure, dans lesquelles

(1) Le prince Serge Galilzine, qui avait épousé, au mois de janvier 1779, Barbe Engeiliardt, frêle de l'Impératrice, nièce de Potemkine, qui en avait fait sa maîtresse.

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pièces je fais les rôles du comte et de d'Eticulette, (jui ne sont pas dans mon genre. Avant de m'y rendre, j'ai passé à la campagne du comte de Goertz et je lui ai fait part de mon désir d'avoir la place du manpiis de Pons à lîerlin, et de l'idée du marcjuis de Vérac sur le succès (jue produiroient les insinuations du roy de Prusse. Il m'a promis d'en écrire^ et il pense qu'avec (juelques ménagemens cela pourroit se faire. Le comte de Goertz m'a parlé de M. de Vérac, qu'il trouve aimable, mais froid et grand seigneur, et de Gaillard, dont il n'a pas grande idée en politique et encore moins en morale. Il le juge court sur le premier article et équivoque (|uant au second. Je lui ai jtarlé ensuite du comte Panin et de la fausseté cpi'il a eue vis-à-vis de moi. Goertz m'a assuré qu'il lui avoit souvent fait mon éloge; mais il convient (ju'il m'a boudé de ma liaison avec Potemkin, dans lacjuelle j'ai conservé cependant pour Panin les égards les plus délicats. J'en ai conclu que Panin ne m'aime pas au fond, parce qu'il me craint et que je lui ai tenu tète (Ij : ce que ne fera pas Vérac, qui lui conviendra parfaitement.

En restant le soir chez toi, ma chère amie, j'ai trouvé un billet du petit de Vérac. qui s'excuse entièrement sur la proposition que je lui ai faite, à lui et à la Coste, de venir à la campagne. Tu imagineras peut-être d'après cela que le lendemain ces messieurs m'en ont parlé : point du tout. En arrivant chez le marquis, je lui ai parlé des nouvelles que je savois, comme des six mille florins que l'Empereur donne à Sctler, son chargé d'affaires qui devoit s'en aller, pour rester ici, et des fréquentes conférences qu'il avoient eues avec lui, ce qui donnoit de la jalousie à Cobenzl. « Mais c'est fort désagréable pour

■ 1) Surtout dans l'affaire de médiation de la France entre la Russie et la Turquie.

lui, m'a dit le marquis, car cela ressemble à un gouverneur qu'on lui donne. » Cette réponse a été un trait de lumière pour moi ; cela me fait croire que M. de Vérac ne veut pas que je reste. J"ai eu beau d'ailleurs le sonder sur l'arrivée du prince de Prusse (1), relativement à mes projets de Berlin; il n'a pas imaginé de me dire que je ferois bien de rester. On est jaloux et de la considération que j'ai acquise ici et de mon travail, et timide en même temps sur les affaires qu'on ne connoît pas et sur lesquelles on craint de me consulter. J'ai parlé d'une réponse qu'on a reçue de Copenhague à mon adresse, et Ion m'a répondu assez froidement, en me disant que je la verrois si je voulois chez Caillard; celui-cy étoit présent et n'a rien répondu, ce qui m'empêchera de la demander. Quant aux dépêches que le marquis a fait partir, il m'en a parlé vaguement sans me les montrer, et cette réserve est un avertissement pour moi.

Sois sûre, ma chère amie, qu'on veut m'éloigner des affaires et m'engager à partir. On ne me le dit pas, mais on le fait entendre. Voici un trait qui me le prouve : en rentrant de chez Ostermann, où nous avons dîné, le marquis a signé ses dépêches et a fait cacheter une lettre pour M. de Maurepas. Je lai prié de lui faire mention de moi ; il l'a fait, en lui proposant mon respect avec une sorte de réserve et me disant qu'il comptoit bien lui écrire une grande épitre à mon départ. Je sais d'ailleurs qu'il a dit que ses enfans n'étoient pas bien logés et qu'ils ne le seroient point jusqu'à ce que je partisse, ce qui va me

(1) Frédéric-Guillaume (1744-1797), le gros Gu, comme l'appelait Catherine II, neveu de Frédéric II, auquel il succéda le 17 août 1786. Il vint en Russie au mois de septembre 1780, pour essayer de combattre l'influence de l'Autriche et détruire les eflets du voyage de Joseph II. L'Impératrice le détestait profondément et n'avait que des sarcasmes et même des injures pour sa personne.

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décider à quitter rajjparloiiicnl. que j'occupe chez lui, quoique j'aie fait là-dessus toutes les honnêtetés que je devois et auxquelles ou a répondu par de grandes exclamations d'amitié qui me sont un peu suspectes. Je t'avoue que tout cela me doime de l'humeur; j'en ai pris un mal de tète fou, mais il a fallu se contraindre, et j'ai été chez la Billot me mettre un peu à mon aise. Elle m'a dit qu'on trouvoit au manjuis un air embarrassé, et cela est vrai.

Je Suis rentré à huit heures chez le marquis, pour aller avec lui chez les Cobenzl par complaisance, car je n'aime ni ne puis aimer ces gens-là. Ils voudroient me voir bien loin pour s'emparer [du marquis], et je suis convaincu qu'ils lui ont parlé de nous et de notre mariage, prétexte qu'on mettra en avant pour presser mon départ. Je sais par Garry qu'on parle de ce mariage chez le marquis, et on ne m'en dit rien, ce qui prouveroit peut-être qu'on veut me surprendre en écrivant en France ; mais je saurai les devancer, puisque cela devient nécessaire.

J'ai été passer une heure chez les Cohenzl; la femme est inconcevable par ses propos. Elle a dit devant du monde, au marquis de Vérac, qu'on navoit jamais de tragédies au théâtre parce que l'Impératrice ne les aimoit pas, et qu'elle ne les aimoit pas parce que la première (ju'on avoit jouée devant elle étoit Sémiramis. « Et vous sentez bien, a-t-elle ajouté, que cette pièce ne devoit pas lui plaire. »

L'Empereur part demain; il a eu avec le comte de Goertz une singulière conversation. Après lui avoir fait beaucoup de complimens sur son personnel et le choix qu'on avoit fait de lui pour être ici, il l'a prié, s'il avoit de la place dans ses dépêches, de le mettre aux pieds du Roy ou à peu près, car il l'a prié de l'assurer de sa constante amitié et

de son respect comme de sa vénération, qu'il se rcssouvenoit d'avoir eu jadis part à ses bontés et que s'ils n'avoientpas toujours été du même avis, cela n'avoit rien altéré de ses sentimens... Et voilà, ma chère Charlotte, comme parlent ces grands souverains ! Ils ne craignent ni les bassesses ni les mensonges, parce que tout leur est permis. Si ce sont là leurs privilèges, ils ne sont pas à envier; il est fâcheux et redoutable d'en avoir de pareils.

Jusqu'au vendredi, 21. — A ht même.

Tu sais que jeudi nous avons joué la comédie. Le marquis est venu chez les Czernichef, et il a paru s'amuser; mais il prend vis-à-vis de moi de plus en plus un air composé qui arrête ma confiance. Il a reçu des lettres de M. de Vergennes à mon adresse, et il m'a dit qu'il n'avoit pas voulu les décacheter, mais il ne me les a pas apportées; le lendemain, je suis venu en ville, et il n'a pas été question de ces lettres, parce que Gaillard ne les a pas encore déchiffrées. D'ailleurs, il avoit du monde à dîner. Il me parle toujours de mon départ, indirectement à la vérité, et cela n'est pas honnête ni amical de sa part. J'ai remis à Gaillard toute la correspondance, et je vais faire en sorte que les appartemens que j'occupe chez Vérac soient libres, parce qu'il m'est revenu que cela le génoit de m'y voir. Ainsi il faudra que je reste à la campagne ; j'en ai besoin pour ma santé ; mais il faut que je ménage cette séparation à laquelle on veut me forcer, comme de moi-même, sans en avoir l'air.

Le comte de Goertz, que j'ai vu ce matin, m'a dit que le courrier russe étoit de retour d'iiier jeudi. La convention a été signée le 9, et la veille on a signé la déclaration particulière et l'accession avec la Suède. Le prince Fré-

ANNÉE 1780. — VKNDRF^DI, iH JUILLET. 263

cléric (1) a écrit à cette occasion une lettre très flatteuse à M. Paniii. Je sais également que le comte de Cobenzl a clierché à tromper Schumacher (2) sur l'arrivée de ce courrier, et qu'il lui a dit ((ue l'intérêt de sa Cour n'étoit pas d'entrer dans cette association avec la Suède, car il ignore encore que la convention soit signée.

[Je ne suis pas content de M. de Vérac, ma bonne amie, ni du côté général, ni du particulier. Cet homme est d'un neuf aux affaires qui me confond, et vis-à-vis de moi d'un froid et d'un entortillé qui n'est pas flatteur. Il a un mélange de réserve, de timidité, de vanité et de défiance de lui-même qui n'est pas concevable]. Il a eu, aujourd'hui vendredi, Wachmeister etManteufel (3), qui ont dîné chez lui ; il leur a montré sa voiture qui est fort belle, mais avec un enchantement qui n'aura pas échappé à ces deux étrangers. Ses habits sont venus ensuite, et le dîner s'est passé en balivernes.]

J'ai remis l'après-midi le reste des papiers à Gaillard, avec un état très circonstancié. M. de Vérac y est venu, a relu les instructions de M. de Juigné (4), a plaisanté sur quelques phrases et n'a pas entamé la moindre aff"aire. Combes étoit avec moi; il a pris congé du marquis, qui ne l'a seulement pas salué. J'avois eu auparavant avec Gaillard une conversation seul à seul, dans laquelle il m'a témoigné son peu de contentement sur ce que M. de Vérac ne le menoit pas dans les grandes sociétés, et m'engageant à le lui dire. Je lui ai promis, en lui insinuant toutefois que ce n'étoit pas ici l'usage. Il n'entend pas

(1) Frédéric-Guillaume, prince de Prusse.

(2) Chargé d'affaires du Danemark.

(3) Courlandais, qui avait été sur le point de devenir favori en titre de l'Impératrice, après le départ de Zoritz.

(4) Laissées par lui à M. do Corbi^ron, le 21 novembre 1777. (Cf. A. Ram- BAuii, ouvrage cité, t. II, p. 333.)

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cela, et il m'a répondu qu'il iroil de lui-même, si le marquis ne l'y menoit pas. Tout cela fera du barbouillage. Gaillard et le marquis ne s'entendent que sur certaines cboses, et je crois qu'au fond ils ne s'aiment guère.

Nous avons soupe cliez Cobenzl; je suis arrivé à neuf beures et demie, et seul. Vérac n'est venu qu'à dix beures avec ses enfans et Gaillard; on a été étonne, le comte de Goertz du moins, de ce retard. Nolkem, qui y étoit, a empaumé Vérac, et Gaillard a chercbé à faire entendre sa voix vis-à-vis de Wacbmeister dans une autre cbambre, et Wacbmeister s'en moquera. A souper, je me suis mis près de Gaillard, qui a reçu une lettre de Sacken, de Gopenbague; je Tai trouvé instruit de la signature.

Je dois demain le présenter cbez tes parens. Le marquis ira cbez Panin, et j'ai dit à Gaillard que je n'irois pas afin de l'attendre. Nous irons faire une visite à Mme Ismaïlof, sœur de la ducbesse de Gourlande qui est morte mercredi à dix beures du soir. Gette femme étoit une Youssoupof, jeune et aimable; on croit qu'elle est morte de cbagrin. Le duc avoit fait casser son mariage depuis un an, et cette femme bien en Gour, ayant Tordre de Gatberine, cinquante mille roubles de pension que l'Impératrice a forcé le duc de lui donner, n'étoit pas heureuse par une ambition démesurée qui n'étoit pas satisfaite. On l'a ouverte pour savoir la cause de sa mort.

J'oubliois de te dire que M. de Gobenzl a reçu un courrier de l'Empereur, de Narva; il a été a Péterbof aussitôt, et, à onze beures que je suis parti pour venir me coucber à la campagne, il n'étoit pas encore de retour.

Samedi.^ 22. — A mon frère.

Rien de plus désagréable, mon bon ami, que les courses

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