ANNÉE 1780. — SAMEDI, 2:: JUILLET
perpétuelles que nous faisons dans les campagnes. Pres- (jue dans l'obligaliou d'accompagner le marquis partout, moi qui demeure à la campagne pour ma santé, il faut souvent que je rentre en ville par complaisance, et j'y ai un appartement si peu tenable quant à la ciialeur, que je ne puis ni y dormir ni y travailler. L'existence, d'ailleurs, que j'ai vis-à-vis le marquis est si équivoque, sa prétendue confiance est si politique et si nulle que je me déplais mortellement avec lui, quand je pense qu'il n'a pas été franc à mon égard, Il m'a lâché une phrase, en parlant de sa place de la Russie, qui prouve qu'il n'est pas de bonne foi quand il dit qu'il est venu ici à son corps défendant; il lui est échappé que M. de Maurepas lui avoit dit, à la démission de M. de Juigné : « Eh bien! vous m'avez tant recommandé de ne pas le laisser retourner à Pétersbourg, je n'ai pas eu de peine, car de lui-même il donne sa démission. » En tout, mon bon ami, je crois que cette affairelà s'est intriguée par Maurepas et Yérac ; le projet de ce dernier a été de venir signer le traité de commerce et de partir après, laissant Gaillard chargé des affaires, dont celui-cy se flatte (1).
Nous avons fait notre visite de condoléances à Mme Ismaïlof, sœur de la duchesse de Courlande, et chez les dames de Behmer, auxquelles j'ai présenté Gaillard, dont
(1) L' « intrigue » entre MM. do Maurepas et de Vérac avait réellement existé. "Voici ce qu'écrivait, en mai 1790, M. de Corberon : « Le comte de Yergennes désiroit accueillir la bonne volonté de l'Impératrice de Russie, en me donnant la place de ministre auprès d'elle, parce qu'il me jugeoit travailleur; mais le comte de Maurepas nem'avoit point pardonné encore d'avoir été en Russie avec M. de Juigné, au lieu d'aller en Danemark avec M. de Vérac, son neveu, et le ministre des affaires céda au ministre des grâces. Je fus sacriflé dès lors, à ce qu'on m'a dit, et ce n'est pas la seule fois que je devois l'être. C'est lo résumé d'une conversation que j'ai eue avec M. de Vergennes, le 8 juillet 1781, dans laquelle s'ouvrant à moi pour la seule fois de sa vie, il me témoigna des regrets de ce que je n'étoisplus à Pétersbourg. La suite des événements m'interdit toute espèce de réflexion sur ce sujet. » (Bibliothèqae d'Avignon, ms. 3053, fol. 72 v.)
on n'aime pas la figure, et de là chez la maréchale Galitzin, à dix-huit verstes de la ville. On a dansé, et le tout avec une prétention qui est l'ennemie du plaisir.
Lundi, 24, et mardi. 25. — Au même.
Il a fait un temps horrible aujourd'hui, mon ami. J'ai été en ville et j'ai passé chez le résident de Hollande, qui est incommodé : c'est, je crois, de chagrin de ce qu'on envoie ici quelqu'un pour la convention maritime. C'est une injustice qu'on lui fait, ou plutôt c'est une intrigue des Anglois pour retarder une opération dont ils sont furieux.
J'ai dîné chez le marquis : c'est chez lui un décousu qui me désole. Après le dîner, j'ai fait une visite à la comtesse Ostermann, qui est dans la douleur de la perte de la duchesse de Courlande, son amie. Je me suis trompé quand je t'ai dit qu'elle avoit eu cinquante mille roubles de pension de son mari; c'est vingt, et trente pour faire sa maison. J'ai fait de là une visite avec Gaillard chez le vieux Euler; de là, nous avons fait un tour à la Bourse, et je suis rentré pour souper chez le marquis.
Le lendemain mardi, nous avons été à l'enterrement de la duchesse à Newski, où l'on a chanté une messe grecque. Ge couvent de Newski est celui où l'on enterre les personnes de la famille impériale (1); le malheureux Pierre III y est dans l'église.
J'ai dîné, mon ami, chez la Billot, qui m'a dit que l'abbé Grivelli, l'aumônier du marquis, lui avoit parlé de mes regrets de quitter la Russie; cela prouve qu'on en parle dans la- maison et qu'on voudroit me voir dehors. Elle
(1) On se rappelle que c'est là que furent célébrées les obsèques de la première femme du grand-duc Paul.
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m'a parlé du jeune Aribert, neveu d'un M. Gilly, ancien directeur de la Compagnie des Indes. Il est venu ici avec un Russe, a été placé prèsflu favori Korsakof (1) comme secrétaire. A la chute de Korsakof, Aribert a été congédié, et il a fait des dettes. Ce jeuiu! homme a de l'esprit et il désire d'être avec moi, ce dont j'ai assez envie. Mais la Billot, qui est dans l'intention de payer ses dettes, ne veut pas qu'il le sache afin de le tenir en bride. Comme Combes va en France, où il est placé d'une manière assez avantageuse chez le neveu du prince de Guémenée (2), et qu'il va incessamment partir, j'aurai besoin d'un secrétaire; Aribert me convient fort, si je suis assuré de sa bonne conduite et qu'il apprenne l'allemand, ce qu'il m'a promis. Le courrier de jeudi est arrivé, apportant de bonnes nouvelles du Roy. qui a été malade à Spa, et celle plus intéressante de la déclaration qu'on a faite de Stockholm aux puissances belligérantes, au moyen de quoi la convention sera signée.
Mercredi, 26. — Au même.
La convention de Suède a été en effet signée aujourd'hui, mon ami, chez le comte Panin par M. de Nolkem. Il ne manque plus que celle de la Hollande, qui n'ira pas si vite, grâce aux intrigues angloises. On prétend que les Etats Généraux demandent à la Russie la garantie de leurs possessions, ce qui seroit al)surde.
Nous avons dîné, le marquis, ses enfans et moi, chez le
(1) Michel Korsak ou Korsakof, d'abord sergent dans le régiment des hussards de la garde. 11 avait été choisi par Potemkine pour succéder à Zoritz dans la faveur de la souveraine et fut pendant quinze mois le favori en titre (1778-1780). Nous avons déjà dit qu'il fut congédié pour avoir été surpris avec l'amie de Catherine II. la comtesse de Bruce.
(i) Henri-Louis-Marie, prince de Rohan, appelé prince de Guémenée, grand chambellan de France (174.D-1808).
comte (le Goerlz, et de là nous avons soupe chez le comte Strogonof, à une campagne charmante sur la Neva, à une île qu'on nomme Kaminiostrof. Le marquis en est fort enchanté et enthousiasmé : c'est, dit-il, la vie de Paris; elle n'est pas de mon goût. Ou le marquis se prévient facilement en bien, ou je suis devenu misanthrope, et en vérité je le pense quelquefois.
Jeudi, 27. — A II même.
Encore un gtand dîner chez le comte de Cobenzl avec le comte Panin et Ostermann. On n'a pas un moment à soi dans ce pays-cy, cela me désole. Le marquis a reçu une lettre de toi, quil ne m'a pas montrée; je crois que vous faites tous deux de la politique, et certainement plus que nous n'en faisons l'un et l'autre, du moins ensemble.
Il est arrivé ici un M. de Fredfond avec sa femme. Celui-cy a été chez le marquis lui demander un passeport de courrier, pour aller en France recueillir une succession, et j'ai vu dans cette occasion la facilité du marquis qui s'y prêtoit, lorsque je l'en ai empêché. Il lui a toujours fait prêter six cens roubles pour son voyage ; et qui sait s'il les remboursera? Ce Fredfond de Marsillac a une histoire sur son compte^ dans un régiment où il a servi en France. De là, il passa en Pologne, d'oîi par intrigue et sollicitation il a obtenu la croix de Saint-Louis.
En me retournant le soir à la campagne, j'ai passé chez le résident de Hollande, qui a reçu la nouvelle qu'on avoit nommé deux députés pour venir ici; ils s'appellent MM. Wassenaer de Starenburg (1) et Bransen. Ce sont, dit-on, de grands seigneurs, qui n'arriveront pas
(1) Il fut plus tard ministre de Hollande à Pétersbourg, où M. de Ségur le connut. (Voir les Mémoires de ce dernier, t. I, p. 351.)
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proiiipleniciil. Tout cela désole ce pauvre résident, qui est malade. On lui souffle une belle besogne, où il avoit mis tout le zèle dont il est capable.
Il est aussi question de faire accéder toutes les puissances de l'Europe à cette opération de la Russie, du moins parlc-t-on de la Prusse et de la France, et je sais (jue M. de Goertz doit écrire en conséquence.
Satnedi, 29. — Au même.
Le marquis a été dîner chez le comte de Goertz et de là chez Narychkin, le grand-écuyer, où il y avoit une fête. Je n'ai pas su que j'en fusse invité, par la négligence du suisse du marquis et peut-être un peu par la sienne.
J'ai dîné aujourd'hui chez le comte Panin; le marquis s'y est trouvé. Jai causé après le dîner avec Alopéus, à qui j'ai insinué que j'étois inquiet de la façon de penser du comte Panin à mon égard et du soupçon injuste qu'il avoit paru avoir sur ma conduite vis-à-vis de Potemkin. Il m'a assuré qu'il avoit entendu toujours faire mon éloge; mais il m'a ajouté qu'il avoit été dans le même cas entre ces deux personnages, et qu'il avoit fini par quitter le prince pour le comte, qui n'avoit rien fait de plus pour lui.
La signature de la Suède n'est pas faite, mais elle le sera mardi prochain.
J'ai été souper chez la maréchale Galitzin, où j'ai reçu toutes les honnêtetés imaginables; on ne veut pas que je parte et on me propose de jouer la comédie, ce que je ne ferai probablement pas. Cobenzl tâche d'y engager le marquis, et lui-même jouera le rôle d'Antonin dans le Philosophe sans le savoir. Je désire que le marquis ne se laisse pas entraîner; je crois que cela ne feroit pas bien.
Je suis revenu de chez la maréchale, où j'ai dansé jus-
qu'à minuit, avec Wachmeister, à qui j'ai vendu ma petite voiture angloise pour cinq cent trente roubles.
Dimanche, 30. — Au même.
J'ai reçu mes dépêches de M. de Vergennes, le n" 14 du G juillet; je l'ai fait déchiffrer par Combes et je l'ai remise après au marquis. Elle répond à la demande faite par un certain négociant relativement aux îles de l'Amérique; le ministre veut encourager ce commerce, et il a raison.
Nous avons dîné ensemble. Pernon y étoit, et après la table j'ai eu une conversation avec Rozat, qui a paru désirer mentourer. Il m'a fait beaucoup d'éloges sur ma correspondance, qu'il a vue et extraite, m'a-t-il dit, chez le marquis de Vérac. De là il a passé à Cassel et à mes amours de ce pays-là. Ce jeune homme est plus rassis, plus mûr qu'il n'étoitj et je pense qu'il a un bon fonds. Il m'a parlé avec sensibilité de la manière dont je le jugeois à Cassel, et il prétend avoir vu une lettre que Garry a écrite à M. Lagis contre lui, où j'étois compromis. Ce diable de Garry est un intrigant de la première espèce : les valets qui savent écrire sont toujours dangereux.
J'ai été l'après-midi chez Suart, qui est un peu mieux; mais il v a de la politique dans sa tranquillité, et je sais que les dernières dépêches qu'il a reçues l'ont furieusement agité, il en a eu une nuit terrible; mais il se flatte que les deux députés ne viendront pas. Le comte de Goertz a écrit au rov de Prusse, qui donnera des ordres à son ministre à la Haye pour renverser, s'il est possible, cette cabale qui ne vient que de Harris. Rien de moins avantageux à la vérité (jue cet envoi de deux députés; cela va retarder la conclusion de l'affaire, quoi que le comte
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Panin dise. Ce ministre paroît être sûr de son fait, et il veut, dit-il, surprendre les États Généraux.
Lundi, 31. — Au même.
Jai voulu aller à Péterhof au spectacle, pour me montrer à la Cour. J'en avois fait la partie la veille avec Normandez, qui est venu me prendre à quatre heures, et nous avons tristement été à une comédie qu'on appelle le Muet, où je me suis assez ennuyé. Je n'ai pas pu voir le prince Potemkin et j'ai fait une course inutile. En sortant du spectacle, le comte Cobenzl m'a proposé d'aller voir le Divan de l'Impératrice, qui est une petite maison champêtre charmante, à deux verstes de Péterhof, dans les bois et auprès dun ruisseau. L'extérieur est celui d'une maison de paysan russe, tout en rondins, mais intérieurement c'est la plus jolie chose possible. 11 y a un salon, une salle à manger et un divan tout en glaces, qui fait l'illusion la plus agréable. C'est le comte Poutelin, gentilhomme de chambre, qui l'a fait bâtir. 11 y a beaucoup de goût dans ce petit réduit, et l'extérieur forme un contraste parfait avec le dedans. Les grandes portes sont masquées avec d'autres qui figurent des masses de paille comme on en voit dans une grange, et les fenêtres de glaces sont recouvertes de volets qui figurent les rondins, et au milieu desquels on a pratiqué une petite lucarne semblable à celles qui sont aux chaumières. Nous en sommes en un point du luxe si raffiné qu'on revient à imiter la demeure du pauvre, pour réveiller par le contraste notre goût émoussé par la jouissance et la profusion.
Mardi, i" août. — Au même.
J'avois été hier invité à dîner aujourd'hui mardi chez M. de Cobenzl, et je m'y suis rendu de la campagne. J'v ai su que M. Harris avoit été la veille plus heureux que nous, ayant été au Divan de l'Impératrice, mené par elle. Le prince Potemkin, toujours courtisé par Harris, paroit porté pour lui; mais les affaires n'en avancent pas plus vite.
J'ai fait une visite au comte Ostermann; delà j'ai passé chez le résident, qui reprend courage sur les résolutions des États Généraux et la nomination des deux députés qui viendront ici et auxquels il sera adjoint, et je me suis mis en route pour la campagne.
Mercredi, 2. — Au même.
J'ai diné seul avec Huttel; les dames de Behmer étoient parties pour Péterhof le matin, et Normandez est venu me prendre à six heures chez moi pour y aller. Nous avions cru qu'il n'y auroit pas de baisement de main à la grande-duchesse, dont c'étoitla fête, et nous nous sommes trompés; il y a eu baisement de main. J'avois du noir, je me suis ennuyé comme un chien et je suis revenu lentement avec Normandez à trois heures du matin. Nous avions soupe chez Martinet, un homme de talent qui m'a promis une petite collection de pierres brutes ou taillées de Sibérie. Il demeure à Péterhof, où il a un moulin pour travailler toutes ces pierres, au compte et profit de la couronne, qui lui donne des appointemens. Si cet homme n'étoit pas contrarié par Betzky, il feroit beaucoup plus qu'il ne fait.
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Jeudi, 3. — Au même.
J'ai reçu une lettre de mon père, dans laquelle il me parle de Constantinoplc. Je l'ai montrée à Vérac, qui a glissé sur cet endroit, sans rien dire de plus, et quant à la lettre que tu lui as écrite, il ne me l'a jias montrée.
Nous avons été chez Strogonof ensemble, le marquis de la Coste et moi, et sommes également revenus dans la môme voiture. Tu sais, mon ami, ce que je t'en ai dit; il y a un mois, j'ai formé un premier jugement que je rétracte. La Coste est bon enfant, il a un caractère d'ailleurs décidé, ce qui est toujours une chose avantageuse, et un goût prédominant pour la liberté, qui le fait passer sur toutes les considérations de simple usage et les simples égards de la politesse du monde.
Vendredi, 4. — Au même.
Je suis resté en ville par pure courtoisie, et pour quoi y faire"? J'ai été le matin chez mon bijoutier et j'ai commandé une canne qui me reviendra à vingt-cinq roubles. J'y ai appris la nouvelle de la mort du roy de Suède, qui s'est trouvée fausse. Nous avions fait partie d'aller dîner chez Ostermann, et cela a été dérangé. Manteufel a dîné chez le marquis.
En rentrant à onze heures, j'ai aperçu de loin un incendie considérable : c'est la maison d'une Mme Thornvrof, qui a brûlé en deux fois. Il y a deux jours, cela a commencé par les écuries, et toute la maison a été consumée ce soir. Cela vient certainement de malheureux incendiaires qui abondent toujours ici, vers le temps où les T. n. 18
ouvrages cessent; ce sont des paysans qui ont quitté leurs maîtres pour travailler chez l'Impératrice, et qui n'ayant plus ni l'eu, ni lieu, ni passeport, ni maître, se livrent au vol, etc.
Lundi, 7. — Au même.
J'ai dîné chez Cobenzl, chez qui est arrivé le prince de Ligne (1), son fils Charles (2), et M. de l'Isle, colonel François à la suite, homme, dit-on, fort aimable, ancien ami (lu marquis de Choiseul (3) et bienvenu dans les sociétés de Versailles. C'est l'auteur des iVo('/s sur la Cour. Le prince de Ligne est un grand homme, de bonne mine, de l)eaucoup d'esprit, et qui a dans la tournure la grande aisance de la bonne et de la mauvaise compagnie. Ce qui ma frappé, c'est qu'à table Cobenzl paroissoit maté par lui, ce qui me confirme dans mon opinion que ce dernier n'a pas tout l'esprit qu'on lui prête.
Mardi, 8. — Au même.
J'ai été chez le comte de Goertz, qui m'a parlé d'un reste d'engouement en faveur de l'Empereur de la part de Catherine II, que je crois n'être qu une comédie. Le prince (4)
(1) Charles-Joseph-François-Lamoral-Alexis, prince de Ligne (1733-1814), grand d'Espagne, feld-maréchal des armi-es de l'Empereur. Catherine II, qui le trouvait « un des êtres les plus plaisants et les plus aisés à vivre », le nomma aussi feld-maréchal. Le prince de Ligne l'accompagna encore dans le fameux voyage de Grimée de 1787, en qualité de « jockey diplomatique ». Ses Mémoires ont des pages très curieuses sur la Cour de Russie; sa correspondance avec l'Impératrice n'est publiée qu'en partie.
(2) Charles-Joseph-Emmauuel-François-Antoine-Gliislain , prince de Ligne, né en 1759, tué dans l'expédition des Prussiens en Champagne, le 14 septembre 1792.
(3) Claude-Maximilien-Joseph de Choiseul, marquis de Choiseul, fils du marquis de Meuse et né en 1733.
(4) Potemkiac.
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le contrefait et ne paroît pas l'avoir goûté, mais tout cela ne prouve rien. Présentement que le prince de Prusse va venir, il le cajolera; c'est son neveu Paul Potemkin (1) (jui va le recevoir. Le comte de Goertz m'a parlé de plusieurs propos du prince de Ligne hier à souper chez Cobenzl, qui ont embarrassé l'hôte, des propos rouloient sur le roy de Prusse, ses talens et sa santé, ainsi que le motif des trois guerres (|u"il a faites et le succès qu'il y a eu. Cobenzl ne disoit rien, et le prince de Ligne poussoit ses pointes en éloges de Frédéric, etc. Cette scène a dû être plaisante.
On dit que Harris a reçu son rappel, mon ami ; cela est lieureuxpour Yérac, il ne lui donnera pas le fil à retordre que j'ai eu, ce dont je suis fort aise.
Je voulois diner chez le vice-chancelier, mais l'exercice du Corps des Cadets m'en a empêché. Je ne t'en parlerai pas, parce que je t'en ai parlé vingt fois et que c'est toujours la même chose. Il y a eu à celui-là un accident : une gargousse a pris feu dans les mains d'un canonnier, cela nous a fort effrayés, mais il y a eu plus de peur que de mal. Le grand-duc qui y étoit a montré de l'attention et ces soins si précieux de la part des gens de son rang. Il a examiné ces petits malheureux et a fait donner pour boire aux canonniers.
Il va souper chez le marquis pour les nouveaux arrivés, le prince de Ligne, son fils, M. de l'Isle et les Cobenzl. Le prince de Ligne, grand seigneur d'une famille de Flandre, a une tournure extérieure qui me plaît infiniment. C'est ce qu'on appelle un aimable roué, mais il a beaucoup desprit, il est brave et bon militaire. Général au service d'Autriche, ayant la Toison d'or, il fait ouver-
(1) Paul Sergiévitch Potemkine, général.
tement Téloge du roy de Prusse, et sa franchise à cet égard est divertissante auprès de Cobenzl, qui en est embarrassé. Son fils est un bon enfant ; il se nomme le prince Charles. Leur compagnon de voyage, M. de llsle, a la réputation dhomme d'esprit et de méchante langue. 11 est colonel à la suite du régiment Royal-Dragons, et reçoit les appointemens comme sil étoit en pied, mais à titre de pension, avec la croix de Saint-Louis. Il m'a fait une peinture peu avantageuse du duc de Deux-Ponts (1). Il le croit faux, avare et vicieux, vivant mal avec sa femme qui est charmante^ et ayant pour maîtresse la grande-gouvernante, dont le mari, premier ministre, est une bête. En général, ce qu'il m'a dit de ce prince et de sa Cour, mon ami, n'est pas attrayant pour un homme qui doit y vivre; mais ce qui me console, c'est la perspective de ne pas y rester longtemps.
Jeudi, 10. — Au même.
Je suis parti pour la ville à onze heures, et j'ai passé chez Normandez en arrivant. Il m'a montré la déclaration du 8 juillet de Copenhague, dont le commencement est la chose la plus singulière quant nu style; mais comme le fonds est emporté, c'est tout ce qu'on pouvoit désirer delà mauvaise volonté du Danemark.
La même réserve du marquis continue à mon égard, au point qu'on ne me montre pas les lettres que je reçois de M. de Vergennes en réponse à mes dépêches et que je remets à M. de Vérac sans les déchiffrer. Tout cela, mon ami, me ronge d'amertume, mais les Russes me dédom-
(i) Charles-.\uguste, prince palatin, duc de Deux-Ponls, né en 1746, marié, depuis le 12 février 1774, à Marie-Amélie de Saxe, née le 26 septembre 1757. On sait que le chevalier do Corberon était alors désigné pour être ministre plénipotentiaire à sa Cour.