‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 33 sur 57 · ANNÉE 1780. — VENDREDI, 11 AOUT · texte numérisé non relu

ANNÉE 1780. — VENDREDI, 11 AOUT

magent et le marquis aura beau faire, je ne partirai pas avant le l" octobre, et je ferai bien.

Vendredi, 11. — Au même.

Je suis resté bier en ville pour aller ce matin de bonne heure voir la Monnoie et le Palais de marbre bâtis par le prince Orlof, qui, je crois, n'en profitera guère. Ce palais, bâti par un Italien dont j'ignore le nom (1) et qui est mort, a une fort grande apparence. La façade regarde le jardin ; elle est resserrée par deux ailes qui ne sont pas égales, et il y a une cour petite et ridicule pour un bâtiment do cette espèce. Ce bâtiment s'étend du côté de la Neva, où il a une grande quantité de fenêtres, entre lesquelles on voit des pilastres de marbre. L'intérieur est horriblement distribué; l'escalier, qui est assez beau, paroît lourd par le peu de largeur des paliers et l'étroit en général de laçage. Les murs de cet escalier sont ornés de niches et de sculptures en marbre blanc assez mauvaises; elles sont do deux artistes françois et allemand : le premier s'appelle Phalandès, élève de Falconet^ c'est le meilleur; l'autre se nomme Foux. Les croisées sont de cuivre, garnies de glaces. Elles pèsent jusqu'à quatre-vingt-dix pouds (le poud vaut quarante livres), et chaque vitre coûte vingt-huit roubles.

J'ai été de l'autre côté do l'eau en chaloupe, voir la forteresse qui est dans une île. C'est un emplacement considérable, où est l'église qui renferme les tombeaux de Pierre I", Catherine I" (2) et Elisabeth. Il n'y a rien de ma-

(1) Il se nomme Raslrelli. (Note du chevalier de Corberon.) Rastrelli avait été l'architecte du Palais d'hiver; l'Impératrice s'était adressée aussi à lui pour la statue do Pierre le Grand, mais il était mort avant d'avoir achevé son projet.

{'2) Catherine P«, d'abord maîtresse, puis femme de Pierre le Grand et après lui impératrice, née en 1682, morte le 17 mai 1727.

gnifique à ces tombeaux, qui sont de pierre. L'église est un assez beau bâtiment: elle est surmontée dun clocher très élevé, avec une boule sur laquelle se trouve un ange, le tout doré. On ne conc^oit pas comment on a pu placer cette figure, et l'homme qui en a eu le courage et cette habileté a obtenu quatre cens roubles.

J'ai passé de là à la Monnoie, qui est dirigée par un Allemand. Il est à remarquer que l'Impératrice n'emploie pas de Russes pour les administrations qui regardent le pécuniaire ; cela prouve le peu de confiance qu'elle a dans les nationaux, et elle n'a pas tort. J'ai vu laminer et frapper. Le lingot qui est de bas aloi. quant à l'argent, se fond jusqu'à la quantité de cent vingt pouds dans des chaudières de fer, d'où cette matière se jette en lingotières. On coupe le lingot en trois parties, qu'on fait passer par trois laminoirs jusqu'à ce qu'il devienne à l'épaisseur d'un rouble. Alors on le coupe, on le nettoie, on le recuit pourlui donner le blanc dont il a grand besoin, et c'est dans cet état qu'on le frappe. Il n'y a qu'un seul homme qui place la pièce pour être frappée, et cependant on en frappe jusqu'à quatorze dans une minute. Le balancier, qui est très pesant, est mû par quatre hommes de chaque côté. Cette pression est prodigieuse, et les coins se rompent quelquefois ; néanmoins on compte jusqu'à quatre-vingt mille roubles que peut frapper le même coin. Pour finir le rouble, il faut qu'il subisse trente-deux opérations.

Je suis rentré chez moi pour m'habiller et dîner chez le comte Ostermann.

Samedi^ 12. — Au même.

Nous sommes partis à quatre heures du matin, mon ami,Mmes de Behmer, leur frère, Alberdhille, chargé des

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affaires de Suède, et moi, pour Tsarskoïc-Siclo, qui est à moitié chemin de Gatchina (1). Le long du chemin, le bnioii d'AlberdhilIe faisoit la réflexion que toutes les maisons de campagne qui y sont ré-panducs ont jadis appartenu aux Suédois. Nous avons pris du cliocolat à Tsarskoïe-Sielo chez un François que j'ai soutenu dans ce pays-cy, en répondant pour lui d'une caution de trois mille huit cens roubles, sans (juoi il éloit ruiné. Il nous a montré le modèle d'un cabinet pour llmpératrice, qu'il exécute, tout en lames d'argent de paillons couleur de feu, la plus belle chose possible et qui lui vaudra beaucoup d'argent. Nous nous sommes remis en route pour Gatciiina, et nous y sommes arrivés à onze heures. Cette maison de campagne, mon ami, est un palais superbe en demi-cintre et d'un fort bon goût. Le corps de logis principal, orné de colonnes d'ordre corinthien, a vingt-neuf croisées de front. Deux corps de logis, attenant presque à cette façade, ont chacun vingtcinq croisées, ce qui fait en tout septante-neuf croisées. L'ameublement de ce cliàteau est superbe, et dans les appartemens au-dessus il y a une fort belle collection de tableaux d'Italie. On voit un bain délicieux et très orné dans le corps de logis attenant au principal, mais séparé par une distance médiocre. Au milieu de la baignoire, qui est enfoncée dans le parquet, il y a un jet d'eau, sur lequel on place un arbre creux de fer-blanc, par les branches duquel l'eau tombe après avoir monté dans le corps de l'arbre.

Le jardin, qui est à Tangloise, est grand et fort bien dessiné ; c'est un Anglois qui l'a fait. Il y a de fort belles parties d'eau et d'une eau très claire, puisqu'à huitou dix toises de profondeur on voit un grain de sable. On voit au milieu

(1) Château bâti par Rinaidi et appartenant au prince Orlof. C'est là qu'il dut se retirer lorsqu'il perdit sa place de favori.

de ces étangs des statues qui ont l'air d'en sortir et qu'on prend de loin pour de belles statues de marbre, d'après la prévention où l'on est de beautés en tout genre, mais j'ai appris que ce sont des figures de cuivre qu'un certain Demidof, homme fort enrichi par les mines, a données au prince, qui les a fait peindre en blanc et placer sur les pièces d'eau.

Le jardin, qui n'est pas encore achevé, et le parc comprennent un terrain de quarante verstes, dont il y en a douze en promenade.

Dimanche, 13. — Au même.

Je suis revenu ce matin d'assez bonne heure en ville, et j'ai trouvé en arrivant un paquet de M. de Vergennes, en réponse à mes n"' 30 et 31. J'ai donné la dépêche à Gaillard, et j'ai fait déchiffrer par Combes une lettre du 19 juillet, qui m'annonce que M. de Yergennes, en considération du compte que je rends de Combes, lui fera un traitement, ne pouvant lui donner le titre de secrétaire de légation à la place de Deux-Ponts, et vu son peu d'ancienneté dans la carrière. C'est une grande preuve de l'amitié de M. de Vergennes, ajoute Hennin (1), que cette promesse que beaucoup de gens sollicitent en vain. Vérac et Gaillard en ont été surpris et peu contens,

Normandez, qui est venu me voir, m'a demandé si je n'allois pas demain à Tsarskoïe-Sielo. Je lui ai dit que j'ignorois s'il y avoit spectacle, et il m'a répondu que c'étoit promenade au jardin du grand-duc. qu'on avoit des billets et que Cobenzl en avoit donné un pour moi à Gail-

(1) Chef de bureau au ministère des affaires étrangères pour la correspondance politique de la Turquie, la Russie, la Pologne, la Suède, le Danemark, l'Italie, la Suisse, etc.

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lard. J'ai été à la messe chez le marquis. J'ai été causer ensuite avec lui, ou plutôt le voir^ car de causer n'est pas chose facile, et il ne m'entretient que de ses dîners, de sa magnificence et de ses voitures, qu'il raconte à qui vient chez lui. On se moque dans la ville de ces platitudes, et l'on sait que, le jour de sa présentation, il a fait monter tous ses gens pour le voir et l'admirer dans sa gloire. Voilà, mon ami, l'homme qu'on envoie ici !

Il y a eu le soir souper chez le marquis; j'y étois et m'y suis fort ennuyé, parce que c'est un cercle de gens fort insipides et que la conversation ne roule sur rien, le jeu faisant la principale occupation. Cohenzl est arrivé tard avec le prince de Ligne, qu'il a présenté à Tsarskoïe-Sielo. Il m'a demandé si j'allois le lendemain chez le grand-duc, et il m'a prévenu qu'il avoit donné un billet pour moi à Gaillard. Je lui ai dit que je le demanderois et que j'irois.

Lundi, 14. — Au même.

Combes doit partir aujourd'hui, et j'ai écrit en conséquence plusieurs lettres, une entre autres à M. de Vergennes. Cette séparation me coûte et me coûteroit davantage, si sa femme n'avoit un peu altéré mon amitié pour lui. Combes en est esclave, et il a tort. Cette petite femme est mal élevée et lui donnera du chagrin peut-être, ou du moins l'abasourdira par l'empire inconcevable qu'elle a sur lui. Elle le rend inactif et paresseux, et au lieu de l'instruire, lui, c'est elle qui l'habitue à ne rien faire. Cependant, Combes est un des plus honnêtes hommes que je connoisse, et je serai enchanté de me l'attacher. Il en a eu la preuve par l'opiniâtreté de mes sollicitations auprès de M. de Vergennes, et le succès qu'à la fin j'ai eu contre toute espérance.

Je suis descendu à trois heures chez le marquis : on (h'noit. J*ai demandé à CaiJhird le billet qu'on lui avoit remis pour moi ; il m'a répondu d'un ton tranchant qu'on lui en avoit donné un pour lui, sans qu'il y en eût pour moi. Vérac, embarrassé comme il est toujours, m'a dit: « Mais je vous donnerai le mien », sans me le donner. Il y avoit à table Goertz et Horta (1). Ce dernier a dit, mais foiblement, qu'il en avoit donné cinq, et il a fini par m'offrir le sien, que j'ai pris. Tu vois, mon ami, dans cette occasion le ton que Gaillard commence à prendre et la foiblesse de Vérac. Je crois que si je restois ici quelque temps j'en verrois bien d'autres !

J'ai été seul dans une voiture à ce jardin du fçrand-duc, qu'on appelle Paulovski, à cinq verstesde Tsarskoïe-Sielo. C'est une jolie maison en bois ornée de peintures, sans aucune dorure, et entourée d'un jardin anglois (2). Leurs Altesses Impériales ont eu des attentions pour toutle monde et le ton le plus poli et le plus affable. Il y a eu souper sous une tente, où j'ai eu froid, car le temps étoit vilain et fort humide.

Gaillard étoit le seul de ses confrères et s'est montré avec une apparence incroyable. Cependant il ne s'est pas mis à table, mais il a tourné autour, et pour couvrir cette feinte modestie, il est venu de notre côté nous dire : « Je ne me suis pas mis à table par deux raisons : la première, c'est que je ne soupe pas; la deuxième, c'est que j'aurois été placé comme vous autres et que j'aurois eu froid. » Notez que c'étoit au prince Viasemski, général, au mar-

(1) Ministre pli'nipotentiaire du Portugal à la cour de Russie.

(i) Le palais de Paulovski avait été bâti par lo grand-duc sur un terrain à lui donné par sa mère, à l'occasion de la naissance de son fils aine. Cette résidence fut l'iiabitation favorite de la grande-duchesse Marie Féodorovna, qui trara elle-même le jardin et fit planter un très grand parc semé de dillërentes bâtisses, Tric-Ti ac, la Cabane de l'ermite, etc., qui lui rappelaient Montbéiiard, où elle avait passé sa jeunesse.

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quis (le la Coste et à moi <|ii'il s'adressoit. Je lui ai répondu qu'il avoit bien fait. Il y a peu d'exemples, mon ami, de cette fatuité; Gaillard est fou de vanité.

Mardi, 15. — Au même.

A quatre heures j'ai été chez le grand-veneur, oii il y avoit comédie de société : le Distrait, joué bien médiocrement. Après la comédie, où étoit Gaillard, qui se fourre partout, on a mis des tables de jeu. Le comte Panin a fait un whist, et Gaillard s'est placé à côté de lui sur une chaise, tandis que des ministres étoient debout. J'avois mal à la tète et de l'ennui, je suis parti et suis revenu à ma campagne. J'ai été causer avec Hultel, mon voisin, qui m'a beaucoup parlé de Gaillard et de ses tons ridicules. Il m"a appris que la grande-duchesse, le jour de la promenade, jeudi dernier, avoit été fort surprise de le voir et qu'elle avoit demandé par trois fois qui il étoit.

Mercredi, 16. — Au même.

En me levant, j'ai été voir Alopéus, conseiller de Cour chez le prince Panin, et nous avons déjeuné ensemble. Je lui ai fait part de la lettre de Hennin en faveur de Gombes, et nous avons aussi causé du comte Panin, qu'il m'a assuré me vouloir beaucoup de bien. J'ai insinué que j'irois peutêtre à Gonstantinople et que j'en serois flatté par la connexion des affaires avec la Russie.

Il m'alu quelque chose d'une lettre de Nesselrode (1), qui a envoyé son secrétaire de légation ici dimanche, en courrier, avec la triste nouvelle que le Portugal n'avoit point

M) Alors ministre de Russie auprès du roi de Portugal.

accédé (1). Nesselrode jette la faute surles Anglois et leurs intrigues, et l'intérêt du vingt-cinq pour cent sur chaque prise que les Anglois donnent au ministre duPortugal, et il ajoute que tous ses confrères n'ont pu vaincre la résistance du Portugal. C'est toujours un grand tort à Nesselrode d'avoir tant tardé à venir à Lisbonne. J'en ai parlé au comte Panin. chez qui j'ai dîné, et il m'a répondu que les Portugois y viendroient à leur tour; je le souhaite. Je suis revenu avec le comte de Goertz à Pétersbourg,, et, chemin faisant, je lui ai parlé de l'histoire du billet et de la fausseté de Cobenzl, qui, la veille, me dit chez le grandveneur que c'étoit Horta qui s'en étoit chargé et avoit dû en remettre cinq à M. de Vérac. Le comte de Goertz, ou dupe ou faux, a voulu excuser Horta, et il a ajouté que, voyant Horta en donner un à Gaillard, il y en avoit demandé un pourHnttel. qu'Hortaleluiavoitdonnéenlui disant: « J'en ai un de reste. » Cobenzl, qui ment par habitude, a commencé par dire qu'il en avoit donné un pour moi à Gaillard, et il se trouve que c'est Horta, et ce même Cobenzl me dit ensuite : « Je crois que M. Panin n'avoitpas intention d'en donner à Gaillard. » Tu vois, mon ami, la duplicité de ces gens-cy et quelle confiance on doit avoir en de pareils polissons.

Je suis revenu chez le marquis, à qui j'ai demandé s'il soupoit chez le vice-chancelier. Il m'a répondu qu'il avoit affaire et qu'il n'iroitpas; une demi-heure après, Cobenzl est arrivé chez lui et l'a décidé à y venir. [Voilà comme il se laisse conduire !]

J'ai été faire une visite au comte Ivan Czernichef, qui m'a envoyé une invitation pour demain; cette invitation est ici depuis quatre heures, et on ne me l'a pas remise jus-

(1) II accéda plus tard à celte ligue de la neulralilé armée et passa même un traité de commerce avec la Russie.

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qu'à ce (jueje l'aie demandée. J ai (Hé ensuite chez la Billot, qui prétend que les Russes se niO(iacntdéjà[delafoiblesse de Vérac etj de la fatuité de Gaillard. On sait qu'il n'est pas secrétaire de la Cour, etl'on trouve étrange qui; M. de Vérac le présente comme tel et le mène pai'tout dans les grandes maisons. On m'a assuré qu'il portoit des talons rouges; cela me paroît trop ridicule pour (jue je le croie. Ceseroit même une platitude, dont je ne puis soupçonner Gaillard, mais je tirerai le fait au clair. Au surplus, je vois que Gaillard se met au-dessus de sa place, et il se fera une querelle avec ses confrères (jui en seront humiliés, ou avec les ministres qui en seront pi(jués, et Goertz est un de ceux-là. S'il avoit voulu suivre mon conseil, il s'en seroit mieux trouvé et ne préteroit pas au ridicule comme il le fait.

Jeudi, 17. — Au même.

L'Impératrice est venue hier en ville pour la fête du régiment des gardes du Préobrajenski, qui nous donne gala aujourd'hui. Le prince Potemkin en est lieutenantcolonel. J'ai été à neuf heures pour lui faire mon compliment; il m'a reçu seul dans son cabinet, m'a fait asseoir, m'a parlé de l'air le plus amical. Nous avons causé ainsi pendant un gros quart d'heure, et je lui ai parlé de mes regrets de m'en aller et du plaisir que j'aurois à revenir ; il m'a répondu qu'il verroit mon retour personnellement avec plaisir et satisfaction. Ge qui est singulier, c'est qu il ne m'a parlé du marquis de Vérac que pour me demander s'il ne s'en iroit pas dans peu, et si réellement il resteroit quelque temps. Je lui ai répondu qu'il comptoit rester deux ans, quoiqu'on dise en ville qu'il veut partir cet hiver. Pendant que nous étions seuls, est arrivé M. Yélaguin, sénateur et cordon

bleu; alors le prince s'est levé et a passé dans une autre chambre pour se peigner, et il m'a dit par deux fois de m'asseoir avant de le dire à Yélaguin. Cette distinction, avec laquelle ce prince me reçoit toutes les fois que j'y vais, est une preuve de ce qu'il pense sur mon compte; les généraux russes, h qui il ne dit rien et qu'il ne salue même pas, étoient surpris et jaloux de cet accueil. On en causoit beaucoup dans l'antichambre, où quelqu'un étoit qui me la redit, et entre autres le baron de Manteufel, qui est resté dans la première chambre, où le prince est revenu, en robe de chambre et en peignoir, donner une audience de congé à tous ceux qui sont venus lui faire la cour. Je suis sorti enfin au bout d'une demi-heure.

Le marquis, chez qui j'avois envoyé mon valet de chambre pour le prévenir de ne pas se mettre en deuil, à cause du gala, a été surpris et inquiet de me savoir sorti de bonne heure. Il a répété : « Comment, il est sorti habillé? » Eh bien ! mon ami, avec toute cette inquiétude, lorsque je suis venu le voir, il m'a reçu simplement sans me demander pourquoi j'étois sorti si tôt. [Tu vois] combien il y a [de politique] dans son fait, mon ami, et si je n'ai pas raison de modérer cette grande confiance que j'avois d'abord en lui. [C'est Caillard qui le dupe, le mène, l'excite et l'arrête à son gré, pour son avantage et ses intérêts. Si Vérac étoit seul, je le cultiverois avec l'amitié que j'ai pour lui: mais je sais qu'il ne le veut pas, et surtout Caillard. Il faut] que cela soit bien fort^ puisque cela se dit dans son antichambre.

J'ai été à la Cour et de là chez Czernichef dîner; le marquis ne m'a pas parlé de ce dîner, et son suisse a gardé mon billet d'invitation, de sorte que si je ne l'avois pas fait demander, j'aurois manqué ce dîner et fait une impolitesse au comte Czernichef.

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Ma foi, mon ami, les bruits et les soupçons des talons rouges de Gaillard sont très vérifiés; je les ai vus de mes yeux, et à peine pouvois-je le croire. Mais rien de plus vrai; mon valet de cliamhre. plus incrédule que moi, s'en est informé à son laquais, qui lui a dit qu'il en avoit six paires : voilà par exemple un ridicule et une folie dont je ne l'aurois jamais cru capable.

En sortant de chez le comte Czernichef, j'ai été aux Enfants de Pocliet, parce que M. Panin devoit y venir. J'y ai vu Mme Talésin; mais j'ai aperçu dans la première loge Rozat avec deux fdles du prince Basile Dolgorouki, qui se pavanoit au milieu d'elles. On prétend que ce sont des actrices du bois de Boulogne qu'il a fait venir; ce qui est sur, c'est que ce sont des coquines, qu'il a demandées comme des habits, des bijoux, etc. Mais on prétend que l'Impératrice a fait dire au prince de les renvoyer. C'est avec ces deux belles que Rozat se pavanoit publiquement.

J'ai soupe chez le comte Panin, où l'on a parlé de comédies, dans lesquelles je ferai probablement un rôle par complaisance.

Vendredi, 18. — Au même.

L'Impératrice est retournée à Tsarskoïe-Sielo hier après le dîner; mais, comme elle n'est partie que tard, on croit qu'elle a été à Ozerski, campagne du prince Potemkin, pour lui annoncer la nouvelle de la mort de sa mère; d'autres disent que c'est sa nièce qui lui a dit, et qu'il a beaucoup pleuré, car ce prince joint à tous ses défauts et à toutes ses qualités celle d'être sensible, ce qui paroît une inconséquence.

J'ai dîné chez le comte Ostermann, mon ami, et de là

j'ai été à la campagne souper avec mes amies (1); mais je suis revenu le soir à la ville pour coucher.

En me roulant les cheveux, mon valet de chambre m'a beaucoup parlé du marquis de la Coste et m'en a fait un portrait qui m'étonne. Ce jeune homme passe pour n'avoir aucune espèce de sensibilité, ni pour la peine ni pour le plaisir, si vous en exceptez le libertinage. Insouciant au suprême degré, il n'a aucun projet ni pour l'ambition ni pour l'agrément de la vie. Jouissant de quatre-vingt mille livres de rente, ou les ayant indépendamment de ce qui lui reviendra après la mort de sa mère (2), il ne sait pas trop à quoi les employer. Il a joué à Paris, et c'est peutêtre pour le tirer du cercle où il étoit que son beau-père l'a amené en Russie. Il y est venu comme il s'est marié, par une suite de circonstances; car la veille de son mariage, il dit en rentrant chez lui : « Mais ne faut-il pas que j'aille me confesser demain matin, car je me marie. » J'avois cru que la Coste, froid comme il est, s'adonneroit à l'étude; point du tout, il se lève à midi, joue avec son valet de chambre, se coiffe longuement et fait couler le reste de la journée de la même manière. Ennuyé de la gène et des formes, il ne va dans le monde que quand cela lui plaît; et lorsque je suis rentré ce soir pour me coucher, on m'a dit qu'il n'étoit pas sorti et qu'il avoit passé trois quarts d'heure dans rantichambre à voir jouer ses gens. Ce jeune homme est indéfinissable dans de certaines choses, et cette insouciance, par exemple, ne le met pas à l'abri d'une vio-

(1) Les dames de Belimer, dont la maison de campagne était voisine de celle du clievalicr de Corberon.

(::.') Jacqueline-Eléonore de Reclaiae, dame de Digoine, qui avait épousé, en 1738, Louis-Marie-Josepli Frotier, seigneur de la Coste-Messeliùre et des Ouschcs, dit le marquis de la Coste, et on avait eu trois enfants, dont un seul fils, le gendre du marquis de Vérac.

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