‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 34 sur 57 · ANNEE 1780. - SAMEDI. 1'.) AOUT · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. - SAMEDI. 1'.) AOUT

lence extrême de caractère. Cela ne reiiipèclic pas d'être bon maître.

Samedi, 19. — Au même.

Il y a de l'humeur à la Cour pour les nouveaux g-ouvernemens : leur établisement n'est pas facile, parce que pour remplir cette multitude de petits tribunaux, il faut des sujets qui ne peuvent point se trouver; où il n'v a point de bourgeoisie, comment trouver des plébéiens? Gela donne de l'humeur à l'Impératrice, qui croyoit faire le bien et surtout qu'on en parleroit, et il ne résultera, peutêtre et sans doute, de tous ces établissemens, que le ridicule de les avoir courus sans la faculté de l'exécution.

Dans les campagnes cela est encore pire; les pavsans sont mécontens parce que les seigneurs, mécontens aussi du projet qu'ils aperçoivent de rendre ou de donner la liberté, excitent leurs esclaves contre ces innovations, et que dans le fait le Russe n'est pas plus susceptible de recevoir cette liberté, qu'un enfant le seroit de nourritures succulentes et de liqueurs fortes. D'un autre côté, il y a autour de la ville une quantité de gens sans passeport et presque libres, parce qu'ils ont travaillé pour la couronne; mais, depuis que les travaux sont finis, ces gens, devenus sans aveu et sans occupations, se sont attroupés pour détrousser les passans. Il y en a jusqu'à huit ou dix mille qui commettent des désordres excessifs. Au lieu d'envoyer des troupes enlever subitement les plus déterminés, on a voulu faire des oukases; cela s'est ébruité, et le nombre des coquins s'est accru. Il ne seroit pas surprenant que cela devint sérieux. LImpératrice a peur, dit-on; elle n'ose pas se promener seule dans ses jardins, et elle a ôté à Yolkof le département de la police

et du gouvernement intérieur de Pétersbourg-, à cause du peu de soin qu'il a eu.

J'ai dîné, mon ami, chez le comte Panin, où est venu le comte Nostitz, qui a devancé le prince royal de Prusse. C'est un jeune homme d'esprit, à ce qu'on dit, et qui a l'épigramme à la main, ce qu'il faut pour ce pays-cy. Il a été ministre de Prusse en Danemark ou en Suède; c'est en Suède qu'il est resté cinq ans.

La Cour de Danemark vient de nommer M. de Guldencrown pour son ministre à Pétersbourg.

Les Vérac sont venus dîner chez Panin, et je m'aperçois que le père [ne prend pas ici le ton qu'il faut prendre ; il ne se mêle à la conversation que lorsqu'il s'agit d'histoires de notre société parisienne]. Son fils, qui n'a que dix-sept ans à la vérité, se livre à l'impétuosité et à l'enfantillage de son âge, lorsqu'on a été gâté comme lui; cela ne réussit pas ici, où l'on juge les étrangers à toute rigueur et un jeune homme comme s'il avoit quarante ans. D'ailleurs, je voudrois savoir [si le petit Vérac faisoit à Versailles chez M. de Vergennes le train qu'il fait ici.] Cela prouve, mon bon ami, qu'un François ne doit pas voyager avant vingt-cinq ans, et qu'alors il doit se mettre dans la tète que le pays étranger a ses usages, ses formes, qui peuvent être aussi bonnes que les autres.

Caillard est aussi venu chez M. Panin, ce qui est contre l'étiquette; il est venu en canne et sans épée, ce qui est encore plus contre l'usage. Je le lui ai dit, mais inutilement; aussi commence-t-on à se moquer de lui et à le trouver hors de sa place. Gare qu'on ne l'y remette! Je sais que le comte Voronzof (1) a dit (|ue M. de Vérac avoit déjà retardé les affaires, que j'aurois terminées, a-t-il

(1) Le comte Alexandre Romanovitch Voronzof. (Voir plus haut, t. I, p. 143, note 4.)

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ajouté, si j'étois reste comme ministre. Il a dit encore (|ue je clcvois recevoir des marques flatteuses de distinction en m'en allant, pour la bonne conduite que j'avois tenue et l'harmonie que j'avois remise entre nos deux (iOurs. Mais je ne m'attends à rien de tout cela, parce que j'ai été trop IVanc vis-à-vis de Panin, (jui ne l'est pas, et surtout trop ferme; aussi paroît-il faire plus grand cas de M de Vérac, à cause de sa foiblesse, et il le cajole pour s'en moquer dans l'intérieur. Vérac est trop aimable pour ce pays-cy et point assez saillant; il est timide et foible, et il sera joué. D'ailleurs, on sait qu'il songe déjà à un congé; Gaillard l'y poussera pour rester chargé d'affaires, et il ne fait rien ici. La nation françoise s'est plainte déjà; * on dit que le ministre est froid et qu'il ne soutiendra sa nation qu'en donnant à diner, et que Gaillard veut paroître en savoir plus qu'il n'en sait. J'ai vu ce malin Pernon, négociant de mérite, qui est fort mécontent de l'un et de l'autre et ne veut plus revenir dans la maison.

Nous avons soupe chez la maréchale Galitzin, où l'on a dansé. [Gaillard y vint, mais il a fait une triste figure. Le petit Vérac a fait ses sottises ordinaires] ; la petite Golovin, qui a quinze ans, lui a dit : « Monsieur, j'écouterai vos plaisanteries; mais je vous prie de supprimer vos gestes, ils ne me conviennent point. » Ge propos est fort, mais il étoit mérité. Tu n'imagines pas, mon ami, combien la société russe est difficile : du froid et de la politesse, mais voilà tout, et si on se livre à elle, vous y êtes déchiré. Il faut traiter les gens comme il faut au moral de la même manière que le peuple s'y traite au physique : du bâton pour le dernier, du sarcasme, de l'épigramme pour les autres, ou le ton le plus froid et le plus ferme. J'ai dit tout cela au marquis: [mais cela €oule. Il a été séduit, enchanté, et il a cru que je voulois le dégoûter de ce pays-

cv.] 11 commence à prendre de l'humcm' contre, maintenant; il s'y déplaît déjà, et lorsque Combes est parti, il lui a dit : « Vous allez en France, vous êtes bien heureux et je voudrois être à votre place. »

Dimanche, 20. — Au même.

Je dois te dire qu'il y a un projet de commerce, dont je ne t'ai pas parlé dans ma lettre d'hier. C'est Pernon qui me l'a dit. Il est question de fournir à l'Espagne du bois de construction, et d'établir pour elle le commerce sur la mer Noire. Il v a ici un nommé Cruz, chargé de la procuration d'un comte Clouard en Espagne, et Pernon, qui est fort lié avec ce Cruz, est tenté d'entrer dans cette spéculation. Il V a aussi un nommé Munoz, Espagnol qui a été longtemps dans la maison de Colombi, avec lequel il s'est brouillé depuis. Je ne sais si tout cela réussira : ce M. Muûoz est libertin et fort dépensier; Cruz est bon enfant, mais foible ; et d'ailleurs ce commerce de la mer Noire est sujet à bien des difficultés. Je sais que Muiloz doit partir incessamment, avec le fils d'un François nommé Lobel, pour tenir des livres, et il doit habiter une ville sur la mer Noire, où réside Ife général Annibal. Je crois même qu'il est lié avec un Russe nommé Gouzof, employé à un projet pour les cataractes du Niéper. Pernon a bien un autre projet, qui est la fourniture des étoffes de la Cour; il y acquerroit vingt mille roubles, mais celui de la mer Noire seroit plus considérable; aussi demanderoit-il cincjuante mille roubles de fonds à l'Impératrice. Cette demande l'arrête avec justice, quoiqu'il soit bien avec elle et qu'elle ait été contente des fournitures qu'il lui a faites, et pour lesquelles il lui a ^été payé par son ordre trente-sept mille roubles en argent, chose rare et qui

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prouve la bonne volonU" ({u'oii lui tiMuoignc ^A^ jeune Pernon est en effet un gaivon de mrrite, (jui peut faire ici de très bonnes affaires parce (juil voit en grand.

Je suis revenu en ville souj»er chez le marquis, où je me suis fort ennuyé, parce que je n'aime ni le jeu, ni la polissonnerie du petit de Vérac et du prince Charles de Ligne, qui est un étourdi de vingt ans, sans esprit ni grâce, une vraie culotte de peau allemande.

Cobenzl va demain à Schlusselbourg avec Potemkin et les princes de Ligne. Sa femme sera pendant ce temps-là à la campagne de M. Harris. Cette conduite singulière est bien soutenue, et Vérac en est fort scandalisé avec raison.

Lundis '2i. — Au même.

J'ai été voir la Billot, qui m'a dit qu'elle avoit vu hier, au spectacle des Enfans, l'abbé ({) entre Mme et Mlle Dubouillé, cette fille dont je t'ai parlé il y a quelques jours (2). Le petit Vérac et la Coste y étoient aussi ; le premier, après avoir fait quelques enfantillages, est sorti avec 3111e Dubouillé du spectacle. Je suis étonné de ces indécences qui sont très remarquées dans ce pays-cy, et plus surpris encore de l'insouciance du marquis sur son fils et la conduite qu'il tient. Elle est fort innocente sans doute, mais cela ne suffit pas ici, et ils s'en ressentiront tous.

J'ai été souper, mon bon ami, chez le comte Strogonof, à une campagne charmante qui est à Kaminiostrof, sur le bord de la rivière; et pendant ({u'on jouoit, j'ai causé à Romme (3), gouverneur de son fils, qui est un garçon de

(1) L'abbé Crivelli.

(2) En la dépeignant comme une fille de mauvaise vie. dont le marquis de la Coste aurait obtenu les faveurs avec la complicité de l'abbé Crivelli.

(3) Celui qui fut le conventionnel Gilbert Romme (1750-1795). Le comte Alexandre Strogonof avait traité avec lui à Paris, le 1" mai 1779, pour

trente ans fort instruit et très curieux surtout en histoire naturelle. Il m'a développé une idée assez ingénieuse qu'il a sur la formation des comètes et des planètes. Il prétend qu'au lieu d'être formées par une comète, selon Buffon, ces planètes, ainsi que les comètes, sont des éclaboussures de la matière ignée du soleil, qui par la force centrifuge que lui donne son mouvement de rotation, lance loin de lui des parties de son liquide igné, lesquelles parties se refroidissent insensiblement en raison du temps de leur naissance, ce qui rentre dans le système de Bailly (1). Cette idée est venue à la suite de quelques réflexions faites sur les habitans delà Sibérie, qui descendent des Scythes. 11 est probable qu'il y a eu avant les Sibériens actuels un peuple civilisé, et l'on voit chez eux des traces de travaux anciens de mines, dont on trouve dans la terre les instrumens, semblables à ceux dont se servoient les Romains dans les mines des Pyrénées. Lorsqu'on demande aux Sibériens quel étoit le nom de leurs pères, ils vous répondent par un mot qui, dans leur lançrue. si2:nifîe Scvthe.

Il y a ici un établissement superbe qu'on appelle les Cadets des Mines, à la tête duquel est M. de Soimonof, cousin de celui qui est parti il y a quelques mois pour la France. Cet établissement n'a pas plus de cinq à six ans. On y fait des mines artificielles souterraines, où l'on a placé avec art ce que la nature forme d'elle-même; les jeunes gens, qui continuent cet ouvrage singulier, apprennent par la pratique ce quils ne pourroient étudier que théoriquement, à moins d'aller en Sibérie.

l'éducation de son fils Paul, et l'avait emmené en Russie. (Cf. Marc de VissAC, Homme le Montagnard.)

(1) Jean-Sylvain Baili}( 1736-1793), l'astronome qui allait devenir fameux, en 1789, par le serment du Jeu de paume et sa nomination de premier maire de la ville de Paris.

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Roinme m'a conseillé de voir à Paris lo comte ou M. de Golovkin (1), qui vit pliilosophiquomont h Pari.s pour l'éducation de deux enfans à lui.

Nous sommes revenus cnsemlilo, le marcpiis de Vérac, Manteufel, Courlandois, qui a fait du bruit à Paris, la Coste et moi. Le marquis est aimable, mon ami, mais je ne suis pas content de son existence dans un certain monde; chez Strogonof il avoit l'air de la nullité, et il s'est promené dans ses appartemens pendant plus d'une heure avec le petit prince Troubetzkoï, bon enfant, mais de peu d'esprit, et qui n'a ici nulle considération. Et pourquoi l'a-t-il accosté? C'est qu'il a pu lui parler de Paris, et le marquis est Parisien au suprême degré.

Mardi, 22. — Au même.

Je suis sorti à huit heures, pour aller chez Mélissino. J'y ai vu un menuisier qui fait ici des divans, choses charmantes et point connues en France, oîi je les apporterai; car j'ai commandé, en conséquence, à ce menuisier des dessins des plus agréables qui soient ici, tels que celui de Mme de Nélédinski, de la feue duchesse de Courlande, et du vice-chancelier Ostermann. Mélissino, qui est généralmajor dans l'artillerie, est un homme fort aimable, industrieux, rempli de goût, de talent, et grand maçon. Le malheur est quil n'est pas riche et qu'il fait un peu ressource de ses talens, ce qui ne convient pas à son rang et lui donne l'air charlatan. Il a au surplus le cœur excellent et il est bon ami, j'en suis certain par moi-même.

Cobenzl lui a fait une vilenie abominable. Il a commandé

(1) Fils du comte Alexandre Gavrilovitch, ambassadeur de Russie en Prusse, en France (1728) et en Hollande. Gilbert Homme avait donné des leçons à ses enfants, avant d'êlre attaché au jeune Pau) Alexandrovitch Strogonof. (Marc de Vissac, op. cit., p. 31.)

i\)6 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE GORBERON.

pour l'Empereur les dessins de tous les divans, qui sont au nombre de sept, par ce menuisier que j'ai vu ce matin. Les dessins ont été faits avec soin, et Cobenzl a donné à cet homme une impériale.

J'ai diné chez le marquis de Vérac, et nous avons causé après le dîner du commerce. Il croit toujours que la Russie sepréteroità faire un traité de commerce avec nous, mais cela n'est pas aussi prochain qu'il pense; de même que la paix, qu'il croit aussi plus prochaine qu'elle ne l'est (1). Cet homme, mon ami, est toujours le même, superficiel et ennemi du travail difficile, il a le projet de faire un mémoire d'après d'Éon et V Essai du commerce de Russie; ce n'est pas le moyen de faire quelque chose de neuf ni d'utile, mais c'est travailler comme Raimbert, par ostentation. A propos de cet Essai sur le commerce.^ dont j'ai le manuscrit, Gaillard m'a dit que M. Gilibert, major des Invalides, en connoissoit l'auteur: je m'en informerai à Paris.

Jeudi, 24. — Au même.

On juge bien souvent et mal des gens sur l'apparence, mon ami, et j'en ai fait l'épreuve sur un homme qui est ici depuis peu: c'est M. de Bullo, chambellan de Mecklembourg-. Cet homme a fort peu d'extérieur, mais il a de l'instruction ; il voyage librement et avec fruit. Nous avons causé hier chez le comte Panin, et comme il a fait le projet de voir ce matin l'Ermitage de l'Impératrice et la superbe collection de tableaux qu'elle a achetée en x\ngleterre, j'ai fait partie pour la voir ensemble. Cette galerie a coûté à l'Impératrice, qui l'a fait acheter par son ministre,

(1) La paix entre la France, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre ne fut signée en effet que le 3 septembre 1783, à Versailles.

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M. Poiiclikin, actuelleineiit en Suède, la somme de quarante-huit mille sept cent trente livres sterling. Elle est placée dans la galerie de tableaux au palais, mais mal en ordre, n'vavantpasassez de place. Nous nous sonnnos rendus chez le maître de cérémonies, M. Pouchkin, grand amateur de peinture, et j'y ai vu un bas-relief de composition de terre, bleu et blanc, en forme de camée, qui est très bien fait. Cela se vend à Londres chez un nommé Wedgevvood et Bentley.

Nous nous sommes acheminés vers l'Ermitage, Bullo et moi, un crayon à la main pour faire nos notes, car c'est un faiseur de journal aussi.

Nous avons commencé parla galerie, qui est remplie de belles choses: elle est malheureusement trop étroite pour que les tableaux y soient placés à leur avantage. Voici les plus beaux morceaux que j'ai remarqués :

Le Docteur, du Guide, estimé six mille livres sterling.

La Madeleine, de Rubens, estimée trois ou quatre mille livres sterling.

L'Assomption, du Guide.

Un Téniers, précieux et rare par sa grandeur. Ce tableau, haut de six pieds, représente une cuisine, et les ligures ont un pied de hauteur.

Saint Etienne lapidé, par Le Sueur; figures colossales.

Les Anges adorant l'Enfant Jésus allaité par la Vierge, de Raphaël.

Une femme fde Rembrandt) tenant un livre à la main, tableau deffet.

La Continence de Scipion, par Batoni. '

Le Passage du Granique, par Jules Romain.

Un petit tableau du Corrège, estimé dix mille roubles.

Les Fileuses, du Guide, ligures demi-nature, tableau estimé sept mille roubles.

La Vénus, du Titien.

Saint Pierre pleurant, du Guide.

Dans cette galerie on voit le plan en relief et en cire de Kerson sur la mer Noire ; c'est une jolie ville, dont les rues sont tirées au cordeau; elle est fortifiée. Il y a des casernes et des magasins, et une place au milieu de laquelle se trouve une église.

Dans une autre salle nous avons vu :

Un tableau de Bourdon, François, digne de l'école italienne.

L'Enfant prodigue, de Rembrandt.

La Famille de Darius, par Mignard, copiée d'après l'original à la ducbesse de Kingston par un Russe nommé Drogdin; excellente copie qui m'a fait demander son auteur.

J'oubliois de te dire que j'ai demandé ce que coûteroit la copie de la tête de l'Impératrice par un bon peintre russe; on m'a répondu cent cinquante roubles. Cela m'a rappelé le talent du modeste Pblipart ou Flipartet son bon marché. Les artistes font ici ce qu'ils veulent, et Roslin, peintre médiocre de portrait qui a manqué l'Impératrice, a gagné trente mille roubles, et il n'étoit pas encore content.

Nous avons passé dans les appartemens de l'Impératrice, où nous avons vu un carton de Raphaël, de dix-huit à vingt pieds de longueur, représentant une chasse.

Il y a une multitude de jolis tableaux et de très beaux, que je ne te nomme pas, parce que je n'ai pas eu le temps de les bien voir; je ne citerai que les originaux des belles gravures de Wille.

Nous avons été au petit théâtre de l'Ermitage, qui sert pour les Cours particulières; c'est ordinairement les jeudis, et les ministres y sont invités deux fois dans l'hiver.

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Jai dîné chez le fils de la Billot, et nous avon,s causé commerce; il prétend que nous exportons de dix-huit à vingt mille barriques de vin de Bordeaux pour la Russie. Silos François vouloient s'ontondre, qu'ils eussent de la conduite, et que le gouvernement de France les soutint, ils feroient tomber le commerce des Anglois ; mais il faudroit des maisons, et il n'y a (jue les François habitués qui peuvent en établir ici. Billot a le projet de faire bâtir deux bons vaisseaux de sapin, qui lui coûteront de sept à huit mille roubles ; s'il les fait radouber en France en bois de chêne, ils dureront quinze ans, dit-il; et s'ils ne peuvent supporter le radoub, leurs agrès vendus en France payeront le vaisseau.

Je finis, mon bon ami, en t' annonçant que le marquis fera difficilement un traité de commerce; la Russie ne renouvellera point celui qu'elle a avec l'Angleterre : son intérêt comme son intention est démettre toutes les nations au pair.

Vendredi, 25. — Au même.

Avant, mon bon ami, de te parler d'aujourd'hui, je dois revenir sur mes pas, pour te dire une nouvelle qu'on m'a dite avant-hier. On prétend que l'Impératrice est un peu brouillée avec le prince Potemkin, et qu'elle a envoyé un exprès à Orlof, avec une lettre dont on ignore le contenu. Je n'ai pas grand' foi à cette nouvelle ; elle vient de Sacken, qui est ordinairement instruit de rogatons. Sacken, avec qui j "ai causé une bonne demi-heure chez Panin, s'est un peu plaint du marquis, parce qu'il ne l'invite pas à dîner ou à souper comme les autres; il rn'a cité dimanche au soir, que Schumaker a soupe chez le marquis avec les ministres, et Sacken a été oublié, je ne sais comment. J'ai

excusé le marquis, sur ce qu'il n'inviloit pas encore en cérémonie ; mais cela ne prend pas.

Je suis sorti ce matin de bonne heure pour voir le comte de Goertz, avec qui j'ai causé une demi-heure. Il aime beaucoup le marquis et on ne peut moins Gaillard, à qui il ne croit pas autant d'esprit qu'on lui en donne. L'empire qu'il a sur le marquis lui fait de la peine, et Vérac en souffrira, à ce que prétend le comte de Goertz, et je ne crois pas qu'il se trompe.

Je lui ai demandé les lettres du roy de Prusse et de l'Empereur. Il hie les a données avec confiance, me priant toutefois qu'elles fussent copiées chez moi, ce que je lui ai promis.

Avant de rentrerchezmoi,j'ai passé chezle palatin Hulzen, grand maçon, mais malheureusement un peu timbré, et je crois d'accident. Gest, au reste, un fort honnête homme, et dont on se moque ici avec indécence, le petit de Vérac un des premiers, ce qu'on a remarqué. Je crains, mon cher ami, d'avoir jug^é trop favorablement ce jeune homme d'abord. Il est haut, comme on peut l'être à son âg'e, a peu d'idées dans la tête et encore moins d'instruction; il a avec cela le goût du jeu, qui lui fera perdre un temps immense.

Le marquis de Vérac dîne chez Gobenzl avec ses enfans; le comte Panin et tous les ministres y sont invités, et je ne le suis pas, impolitesse marquée que je ferai sentir à l'Autrichien. J'ai dîné chez Suart en famille, et nous avons causé politique. SesHollandois n'arrivent point, et cependant ils sont partis le 7 de Berlin. On croit qu'ils ont reçu en chemin un courrier des États Généraux, avec ordre de ne faire aucune difficulté pour signer la convention ; c'étoit bien la peine de venir et de faire une dépense considérable au g^ouvernement. Voilà, mon cher ami, d'où dépen-

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dent les affaires: si M. de Paniii eût donné des instructions au prince Galitzin sur le projet, les choses auroientété de suite; et si Galitzin avoit eu de la tête, il ne se seroit pas effrayé des réprimandes qu'il a rerues et auroit été son train. Mais le Danemark, où Galitzin, un peu trop vite, vouloit faire trouver des matelots à la Hollande^ a intrigué pour l'Angleterre. On a arrêté les poursuites de Galitzin sur cette affaire, et de trop vif qu'il étoit d'abord, il est devenu trop lent. Cela sera réparé, mais le temps perdu ne se retrouve pas; heureux qu'il n'y ait eu qu'un retard. En vérité, mon ami, il y a un Dieu pour les Russes comme pour les enfans : les affaires tiennent souvent à si peu de chose ! Harris est cause de tout cela ; voulant animer ceuxcy contre les Espagnols, il a décidé l'armement russe, qui auroit pu faire une diversion dangereuse pour nous, si heureusement Panin, par jalousie contre Potemkin à qui s'adressoit Harris, n'eût tourné cette affaire contre lui. Si Harris sétoit adressé à Panin, l'armement n'auroit pas eu lieu, et voilà à quoi tiennent les affaires : aux passions des hommes qui les conduisent.

Suart croit que cette négociation de Cumberland (1) et du prêtre portugois a été fomentée par le prince des Asturies (2); il faut savoir si elle aura des suites. Elle a été commencée par le prêtre de la part de l'Angleterre, et M. de Cumberland est maintenant établi à Madrid, ce qui prouveroit qu'il y a quel(}ue chose. On a envoyé à 31adrid un courrier de Versailles à ce sujet.

Je t'ai déjà parlé, mon ami, de 1 humeur de l'Impéra-

(1) Henri-Frédéric, duc de Cumberland, frère de George III, régnant alors en Angleterre.

(2) Charles- Antoine-Pascal-François-Xavier- Jcan-Népomucène-Joseph- .lanvier-Séraphin-Diègue (1748-1819), fils du roi Charles 111 d'Espagne. Il régna lui-même, sous le nom de Charles IV, du 14 décembre 1788 au 19 mars 1808.

trice. Elle vient des désordres qui se commettent autour de la ville, par une race de vagabonds appelés tawlinski. Ce sont des domestiques sans condition, sains passeport, des déserteurs, des gens sans aveu, (|ui se sont réunis ensemble pour vivre de rapines. La couronne n'a pas veillé à ces gens dans le commencement, et on les a même employés à des travaux pour les maisons impériales, en les payant fort cher, ce qui a donné lieu à la fuite de quelques esclaves de seigneurs, qui, pour se soustraire à eux, sont venus demander de l'ouvrage cà la couronne, qui a toléré et même défendu ces gens. Lorsque les travaux ont été finis, ces gens, n'ayant point d'ouvrage, ont craint de rentrer chez leurs maîtres, et ils se sont formés en troupe. Ils sont de quatre ou cinq mille selon les uns, et de treize miUe selon les autres. Cela peut devenir sérieux.

Il y a eu une autre aventure assez sérieuse encore. Quatre villages, à soixante verstes de la ville, se sont révoltés contre les cruautés de leurs maîtres, qui sont Albrecht, colonel ; Gerdof, brigadier, et Berkmann. Les paysans sont venus se plaindre à Yolkof, gouverneur de Pétersbourg, qui leur a dit que par les nouveaux règlemens ils étoient libres, ce qui a exalté ces gens et les a poussés à des excès qui ont nécessité d'envoyer des troupes contre eux.

En nous promenant, Huttel et moi, je me suis rappelé la deuxième année que j'ai passée seul ici, et la manière dont j'y vivois libre et content. Javois des affaires, un ami et une amie, et je vivois alors loin du grand monde, bien plus lieureux et jouissant à ma manière. Cela me fait penser avec justice que je ne suis point fait pour la société bruyante et que la politique n'est chez moi qu'un goût accessoire, que je saurai remplacer par des occupations suivies quelconques. Nous avons parlé du

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