ANNEE 1780. — DIMANCHE, 27 AOUT
sur laquelle un Russe a fait brûler sa chandelle devant son saint; mais il y a bien des gens ([ui soupçonnent les Anglois, d'autant qu'on en aremarqué quelques-uns qui étoient fort contons. J'en ai rencontré un qui m'a dit iju'ils y perdoient beaucoup, et c'est le sort des étrangers qui payent aux Russes leurs consommations, dès que la livraison est accordée, enlevée on non. On met les denrées dans les embarres,et ils n'en répondent point. Je crois que Raimberty perd gros.
Pour en revenir au soupçon jeté sur les Anglois, et si fortement que les Russes ont dit qu'à la place de l'Impératrice ils mettroient M. Harris aux fers (propos russe), on m'a raconté un événement qui prouve l'acharnement des Anglois contre tout négociant qui n'est pas de leur nation. Un certain Sayre Smith, Américain, vient ici avec l'idée de faire le commerce des îles de l'Amérique. Cet homme s'associe avec un Russe, fait bâtir un vaisseau sur un terrain qu'il loue à un brasseur près du pont des galères. Le bâtiment s'élève, un Anglois, dont on n'a pu me dire le nom, mais qu'on connoît et que je tâcherai de savoir, vient sur ce chantier s'informer à qui appartient ce bâtiment; il propose au brasseur de rompre son engagement et le menace de lui faire payer certaines lettres de change, qui pouvoient déranger sa fortune, si on les exigeoit de lui. Celui-cy promet de faire tout ce qu'il pourra; il demande en effet à ceux qui faisoient construire le bâtiment s'ils ne pourroient point adhérer aux propositions, ce qu'on ne fit pas, comme de raison. Quelques jours après, le même Anglois revint et le brasseur lui conte l'impossibilité ou il étoit de faire ce qu'il désiroit. Les autres avoient mis deux sentinelles au bâtiment; malgré cela le feu a été mis à ce vaisseau quelques jours après, ainsi qu'à la brasserie, et tout a été consumé. On prétend
que la maison du brasseur a été proniptement réédifiée de bois; elle étoit auparavant en pierre.
Voilà, mon ami, trois bistoires de feu qui se suivent, en comptant celle de la flotte de guerre, qui auroit été brûlée si on ne sétoit pas aperçu de la fumée qui en sortoit. On a établi une commission pour faire des recbercbes, mais elle a été dissoute peu de temps après, et le rapport annonçoit que les perquisitions avoient été inutiles. On a tourmenté tout l'équipage, on a battu : rien n'a été avoué. On a fouillé : point d'argent qui pût faire naître l'idée d'un complice. On a jeté des soupçons sur des étrangers qui arrivoient; mais M. Greig avoit plusieurs Anglois à sa table ce jour-là, et le port n'a pas été fermé. En général, les perquisitions ont été faites légèrement, et l'équipage russe a seul souffert inutilement, lorsque ce n'étoit pas de son côté qu'il falloit faire les poursuites. Il y a eu à Cronstadt un tel désordre, mon ami, que cela ne peut pas s'imaginer, et un gaspillage de bois inouï. Un officier qui y demeure m'a assuré qu'on apportoit tous les ans des bois immensespourla construction d'une centaine debàtimens, et si on en construit deux ou trois, c'est beaucoup. Le bois s'emploie pourtant en cliaises, meubles, calècbes, etc.
Nous avons eu, mon ami, un triste dîner chez le marquis ; c'étoit soi-disant le repas de la Saint-Louis pour les négocians françois. Il y avoit un nommé Dubosc, officier françois au service de la Russie, mauvais sujet sortant de la Confédération de Pologne ; un M. Détourville, se faisant appeler chevalier secrétaire du palatin de Hulzen ; un nommé la Fromandière, comme Dubosc ; le chevalier de Villars, gouverneur des pages; M. de Montbilly, le seul homme qui valût quelque chose. Il est au corps des Cadets de la marine comme premier major, avec six cens roubles d'appoiutemens, cent ducats pour le détail. Cet