‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 37 sur 57 · ANNEE 1780. — DIMANCHE, 27 AOUT · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. — DIMANCHE, 27 AOUT

homme a un talent supérieur pour le dessin et le plan ; il a fait un atlas de dix-sept cartes sur le gouvernement de Mohilef pour Zacliar Czernichef, qui ne l'en a seulement pas payé. Cet ouvrage lui vaudroit quarante mille ducats en Hollande, à le donner au public. L'échelle est de quatre pouces pour une verste.

J'ai été voir le Sénat, qui est une grande maison près de la statue de Pierre P% donnant sur le Quai d'un côté, de l'autre sur la rue de la Corderie . La salle où il se rassemble est médiocrement grande; il y a une table couverte d'un tapis, au bout de laquelle est un fauteuil occupé par l'Impératrice quand elle y vient; derrière son fauteuil est son portrait en pied sous un dais. Les deux grands côtés de cette table, qui est longue, sont garnis chacun d'une douzaine de fauteuils pour les serviteurs. Sur la table il y a les oukases de Pierre l", pour la manière de se comporter dans cette assemblée sans jurer, etc., règlement à peu près semblable à celui qu'on voit dans nos salles de billard à Paris ; mais Pierre P% grand homme par son génie, commandoit à des barbares, et il étoit nécessaire qu'il apprît les règles de la décence à des moujiks, dont il vouloit faire des hommes d'État. Il falloit bien les bàtonner quelquefois, chose qu'il faisoit fort bien lui-même. Si l'Impératrice en usoit de même, elle feroit plus et de meilleure . besogne qu'avec tout son esprit romanesque et délicat, qui ne vaut rien ici. On n'imagine pas, mon ami, combien les surfaces éblouissent ici. Les habits brodés et les voitures magnifiques sont en grand nombre; mais tout cela renferme encore des barbares.

J'ai vu l'original de plusieurs lois de la propre main de l'Impératrice, d'autres corrigées par elle en marge ; cela comporte quatre volumes in-4°reliés, recouverts de velours rouge et renfermés dans un tiroir d'une assez belle pièce

d'argenterie qui représente le temple de la Mémoire, où l'Impératrice donne le Code au Génie de la Russie. La Russie est à genoux sur les marches du temple, et l'Impératrice s'avance vers elle avec un air de bonté qui lui est propre. Ce monument a été fait par le Sénat.

A côté de la grande table il y en a une plus petite, où se placent le procureur général et trois autres sénateurs.

Dans la salle on voit les portraits en grand de Pierre I". Catherine r% Elisabeth et Anne (1). D'autres salles sont pour les départemens; il y a toujours cinq sénateurs, et l'ober-procurepr a une table séparée.

Tout cela a un air mesquin qui m'a paru étrange pour le temple de la Justice, l'aréopage de l'Empire. Ce sont des salons tendus de damas et ornés de glaces; c'est une belle maison de particulier, qui effectivement a appartenu au vieux 3Iùnich (2) ou à Bestoujef (3), et elle ne ressemble pas à ces enceintes sombres et augustes du Palais à Paris. Tout porte ici l'empreinte de la frivolité, et malgré lepas de géant qu'a fait la Russie, ses établissemens ont dans leur détail l'empreinte d'une existence si nouvelle, qu'on se rappelle toujours que cet Empire date du siècle.

J'ai oublié de te dire que ces oukases de règlement sont enchâssés dans une machine de métal à trois faces comme .un prisme, soutenue sur un pied de flambeau.

Je suis revenu chez le marquis faire ce triste dîner de la Saint-Louis, et j'ai porté la santé du Roy. Le marquis ne

(i) Anne Ivanovna (1693-1740), seconde fille d'Ivan V Alexiévitch, frère aîné de Pierre le Grand, et de Prascovie Sultikof. Mariée au duc de Courlande Frédrric-Guillaume, elle avait succédé, en 1730, au tsar Pierre II.

(2) Burchard-Christophe Munich (1683-1767), Bavarois entré au service de Russie en 1721, après avoir été à celui du roi de France, du landgrave de liesse et d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne. Pierre II le fit comte et général en chef; Anne Ivanovna, feld-maréchal; Elisabeth l'exila en Sibérie (1741), mais Pierre III le rappela en 1762.

(3) Alexis Pétrovitch Bestoujef, chancelier de Russie. (Voir plus haut, t. I, p. 202, note.)

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