ANNEE 1780. — MARDI. 29 AOUT
la portoit pas, ce qu'il auroit dû faire; mais cet homme aime la représentation et ne sait pas la soutenir.
Le reste de la journée a été fort stérile; j'ai été chez le vice-chancelier, où l'on a fait une répétition de comédie, chose qui ne se feroit pas en France ; mais on n'est pas ici si difficile, et avec beaucoup plus d'étiquette, on n'a point de décence véritable.
Lundi, 28. — Au même.
Quelqu'un est venu chez Mme de Behmer, qui a dit que, pendant le fou d'hier, il avoit vu deux ou trois barques qu'on a conduites au feu au lieu de les en éloigner, ce qui étoit facile. C'est un Russe qui a dit cela, prétendant l'avoir vu ; mais cela est bien singulier. Cela ne donne pas de la gaîté à la grande dame, qui n'a déjà que trop d'humeur. Ces tawlinski la chiffonnent déjà, et Potemkin a eu une petite querelle avec elle à ce sujet. Il vouloit qu'on les enveloppât avec des troupes, et c'étoit la bonne façon; l'Impératrice n'a pas voulu qu'on prît ces moyens. D'autres personnes disent que Potemkin et surtout Tolstoï se sont opposés à ce qu'on envoyât le régiment des gardes, parce que comme il y a beaucoup de mécontens à cause du monopole qu'exerce Tolstoï, qui divertit l'argent ou les denrées destinés pour les gardes, on craindroit qu'ils ne se joignissent à ces bandits, loin de servir à les prendre. De toute manière, mon ami, il y a ici de l'humeur avec raison.
Mardi, 29. — Au même.
Le feu est toujours, mon ami, la nouvelle du jour; il n'est pas encore éteint, d'ailleurs, et l'on s'occupe des
pertes qu'il a causées. L'on a d'abord dit qu'elles montoient à cinq millions de roubles; on a même été jusqu'à vingt, mais je sais de Billot qu'elles ne passent pas deux, ce qui est toujours bien considérable. Voici le petit détail (pi'il m'a donné la-dessus : il y a sept cent mille pouds de chanvre, deux cent mille de lin, quatre-vingt-dix mille de tabac, pour environ deux cent mille roubles de blé, etc. Il y a eu un vaisseau hoilandois, chargé de chanvre pour le compte de Raimbert, qui perd trois ou quatre cliargemens de tabac : sa perte est de quinze à vingt mille roubles. Je le sais de la Billot, qui le tient de lui-même.
On Ta fait monter chez M. de Vérac à cinquante mille roubles. Il a sans doute exagéré sa perte, pour obtenir de la Cour quelques dédommagemens, car je sais que le marquis écrira en conséquence à MM. de Vergennes et Maurepas. Le petit Perron de chez Raimbert faisoit avanthier des exclamations douloureuses sur la perte qu'il faisoit de deux cent mille roubles. Si, au lieu de gémir indécemment en public, il se fût donné autant de mouvement que le jeune Billot, il auroit pu sauver son vaisseau. C'est ce que Billot a fait : la veille de l'incendie, il lui a fait passer le pont. Celui de Raimbert a pris sa place, et ses neveux, en voyant leur vaisseau qui brûloit, disoient tout haut : « C'est Billot (jui brûle. » Tu jugeras par ce petit échantillon, mon ami, de la cordialité qui règne ici entre les négocians françois.
Raimbert a éprouvé de la part des Russes une générosité qui leur fait honneur. M. de Voronzof a rassemblé les marchands et leur a dit de protester contre M. Raimbert, puisque les marchandises dévoient être payées au 10 août, et que nous étions au 15 (v. st.), terme jusqu'auquel ils ne répondoient point. Ils ont refusé d'en agir ainsi, disant que M. Raimbert vivifioit leur commerce,