ANNÉE 1780. — MARDI, 29 AOUT
et que bien loin de le peiner, ils lui offroient d'autres chanvres qui restoient. Il y en a eflectivement encore sept cent mille pouds dans d'autres magasins, et Raimbert en a déjà arrêté à quinze roubles, tandis qu'ils sont à dix-sept.
J'ai vu en me promenant le jardin de Harris; j'y suis entré, le croyant à la campagne; mais il étoit chez lui, et je l'aurois indubitablement vu si Roggerson ne l'avoit pas retenu dans son cabinet. Ce Roggerson est médecin delà Cour et l'espion de Ilarris (1). Ce jardin, mon ami, est très agréable, à l'angloise, avec une belle pelouse et beaucoup de fleurs. Il y a sur le tapis vert une tente à dix places, charmante, qui tire son jour d'en haut. C'est le prince Potemkin qui lui en a fait présent (2).
J'ai su que Harris avoit été hier à Tsarskoïe-Sielo, car il ne néglige aucune occasion de faire sa cour, ce que le marquis de Yérac ne fait pas assez.
J'ai dîné chez ce dernier, et nous avons reparlé du feu. Tout le monde décidément accuse les Anglois, et en effet le feu a pris trop vite en plusieurs endroits pour qu'on ne l'ait pas mis. Le résident de Hollande assure qu'on a vu sortir des embarres pendant le feu un courrier du Sénat, qui avoit les cheveux brûlés et l'air égaré d'un homme qui a fait un mauvais coup. On l'a arrêté, conduit au corps de garde, et de là un carrosse à deux chevaux est venu l'enlever pour le transporter à la forteresse, où il est, dit-on, interrogé déjà pour la première fois hier.
J'ai été répéter par complaisance une pièce qui m'en-
(1) Pourtant, le chevalier de Corberon conserva avec lui des relations d'amitié après son départ de Russie. Peut-être était-il revenu à une meilleure appréciation du rôle de ce médecin.
(2) Rappelons ici ce qui a déjà été dit dans l'introduction au tome l" de cet ouvrage, que Hairis s'était fait un allié de Potemkin, en versant entre ses mains de grosses sommes d'argent. 11 n'est donc pas étonnant de voir le prince faire quelques présents au ministre du roi d'Angleterre. ;
nuie fort à jouer, le rôle de Lisimon dans la Feinte par amour.
Mercredi, 30. — Au même.
J'ai été réveillé à près de deux heures par un bruit répété de crécelles, annonce d'incendie à Pétersbourg- : c'est le tocsin d'ici. L'idée du feu qui ne nous quitte pas depuis quelques jours, et les soupçons qui s'y joignent, m'ont serré le cœur; je me suis levé, j'ai été à ma fenêtre, je n'ai rien vui mais on alloit, on venoit, et il y avoit du monde qui parloit sourdement, ce qui avoit un air sinistre. J'ai pris le parti de me coucher et d'attendre le matin pour savoir ce que c'étoit.
Je suis sorti dans l'intention de voir le nouveau feu, vers huit heures; maisj'ai d'abord été causer avec le comte de Goertz chez lui. Nous avons parlé feu, et il m'a expliqué l'histoire de cet homme qu'on a arrêté, et qui m'avoit été mal rendue par M, de Vérac. L'homme en question, qu'on dit être un courrier du cabinet, a été pris sur une barque près des embarres, ivre, à moitié brûlé aux cheveux et aux mains et portant des indices qui l'ont fait arrêter. Ce qui est fort singulier, c'est un kibick, attelé de chevaux, qui avoit l'air d'attendre et qui s'est enfui à toute bride, au moment où l'on a emmené cet homme. Le comte Panin, je le sais, adopte les soupçons jetés sur les Anglois, et il en a parlé de cette manière au comte de Goertz.
Nous avons causé des évcchés de l'archiduc 3Iaximilien (1), et je lui ai fait entendre que nous n'entrions point
(1) Maximilien-FraDrois-Xavier-Joseph-Jean-Antoine-Vencoslas de Lorraine, frère de l'empereur Joseph II (1756-1801), grand maître et coadjuteur de l'Ordre teutonique depuis 1769. Il finit par obtenir du Pape des bulles pour la survivance de l'archevêché de Cologne et de l'évèché de
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dans le système de la Cour de Vienne. Cela lui a fait plaisir; il m'a lu une lettre du Roy, dans laquelle il lui parle encore do Trêves, Ralishonne et Saltzbourg-. qu'on cherche à mettre sur la tète d'un prince de la maison de Toscane, ainsi que l'évêché de Hildesheim dans l'clectorat de Hanovre. C'est le baron de Westphal (1) qui en est évêque, et qui étoit lié par l'Angleterre à ne pas prendre de coadjuteur. Le roy de Prusse annonce que la Cour de Vienne a obtenu de l'Angleterre que l'évéque de Hildesheim seroit libre de prendre tel coadjuteur qu'il voudroit.
Il a été question ensuite du duc de Deux-Ponts, et M. de Goertz m'a engagé de soutenir sa cause auprès de M. de Vergennes, qui y a mis peut être un peu de roideur, d'après les intrigues d'O'Dunne.
Je trouve, en effet, mon ami, qu'il est intéressant d'étayer ce prince, sous deux points de vue. Il peut avoir le temps de devenir capable de soutenir le corps germanique, en s'opposant à l'ambition de l'Empereur, et le peut devenir lui-même, après la réunion qu'il fera à la mort de son oncle (2), et dès lors il dérange cette hérédité soutenue de la Cour impériale. Le roy de Prusse est la seule digue qui s'oppose à l'Empereur, mais il n'y sera pas toujours. Qui peut répondre de ses successeurs? Aurontils, non seulement le nerf qu'il a montré, mais l'économie et l'ordre dont il a de si beaux résultats? On assure que le trésor du roy de Prusse se monte à cinquante millions
Munster, qu'il occupa après la mort du titulaire, Masimilien-Frédéric de Kônigseck-Rothenfelds, arrivée le 15 avril 1784.
(1) Frédéric-Guillaume de Westfalen, évêque d'Hildesheim de 1763 à 1789.
(2) La paix de Teschen avait donné le duché de Bavière à l'électeur palatin Ciiarles-Théodore de Sultzbach; mais comme celui-ci, marié depuis 1742, n'avait pas d'enfant, la succession devait revenir à son plus proche parent, Charles-Auguste, duc de Deux-Ponts. Celui-ci mourut le premier, et ce fut son frère. Maximilien-Joseph, depuis 1795 duc de Deux- Ponts, qui succéda au duc Charles-Théodore en 1796.
d'écus. Son militaire est peut-être trop considérable pour l'État, cependant la population est augmentée, et l'argent n'est pas au-dessus de quatre pour cent, ce qui prouve beaucoup de capitaux. L'emprunt que le Roy a fait pour la guerre de 1778 étoit à deux et demi : il a été rempli sur-le-champ.
J'ai été avec Aribert voir le feu des embarres de pierre qui dure encore ; c'est dans une île sur la petite Neva. Le bâtiment est de pierre et fort solidement construit en grandes voûtes, les toits garnis de fer. Il est composé de trois corps de douze, trois et douze croisées. J'y ai monté à travers un nuage de cendres élevées par le vent, qui souffloit assez fort. Les murs sont encore chauds à l'extérieur, et j'ai entendu à travers un bruit de liqueur d'huile en ébullition. C'est une superbe horreur que ces voûtes fumantes et remplies de cendres, au-dessus desquelles on voit encore des débris de plaques de fer qui formoient le toit et qui, rompues par le feu, se balancent au-dessus de la tête par le vent qui les agite et en fait tomber des morceaux à vos pieds. Je suis sorti de ce vaste édifice ruiné , l'âme attristée mais élevée ; pour regagner mon bateau, il m'a fallu marcher sur de grandes barques brûlées, qui faisoient des petites îles de charbon sur la rivière: nous en avons compté à cette place près d'une douzaine.
Le feu de cette nuit a été heureusement éteint assez promptement; il étoit aux embarres de la gauche du pont : c'est le seul dépôt de chanvre qui reste. On dit que le feu a pris à un bain qui en étoit près, mais cela est-il vrai? Le grand feu a commencé, disoit-on, par une chandelle laissé devant un saint dans une barque; mais on n'allume pas de chandelle sur les barques dans le port, et je sais d'un négociant russe que le feu est venu des embarres