ANNEE 1780. — JEUDI, 31 AOUT
mêmes, on ne sait comment. Celui de la nuit est sans dommage.
J'ai été diner aujourdiuii chez mes amies, et à cinq heures Huttel y est venu avec le comte de Goertz et le comte de Nostitz. Ils y ont soupe, et je suis resté contre mon dessein, voulant revenir le soir pour travailler.
Huttel m'a dit que le comte de Goertz, dans le tahleau qu'il a fait de ce pays-cy pour le prince de Prusse, avoit fait mention de moi d'une manière qui prouvoit son amitié pour moi; cela m'a ilatté.
J'ai appris qu'il y a eu quelque chose à la Cour dimanche dernier. L'Impératrice est toujours de mauvaise humeur contre le prince Potendvin, et c'est peut-être pour instruire le comte Panin que son neveu Alexis Kourakin est venu de Tsarskoïe-Sielo en trente-cinq minutes. Le papa a causé une demi-heure avec la Talesin dans une chamhre séparée, et Kourakin est reparti avant le dîner. Tout cela n'est peut-être pas grand'chose, mais on s'occupe plus ici des petites intrigues que des affaires; c'est au surplus à peu près partout de même.
Nostitz a été fort gai toute la soirée ; nous avons beaucoup causé de ce pays-cy, et il l'a vu d'une manière assez vraie, c'est-à-dire peu flattée. Il m'a beaucoup parlé de Berlin et de l'idée de m'y voir ministre. J'en serois fort aise, mon ami, c'est une place à travailler. Il me paroit que le marquis de Pons n'y a pas une existence bien agréable; je verrai cela bientôt par moi-même et je t'en rendrai compte : tu le verras dans mon journal.
Jeudi, 31. — Au même.
J'ai oublié de te dire hier que, lorsque j'étois chez les dames de Behmer, les ministres de Hollande sont arrivés,
suivis de Suart. qui avoit été au-devant d'eux. Voilà une nouvelle scène politique qui va souvrir, et nous verrons si ces nouveaux venus termineront l'afTaire de l'Association maritime, en signant la convention avec la Russie et en faisant cette déclaration préalable qu'on désire. Je te l'ai dit déjà, on auroit pu fort bien se passer de cette ambassade, sans les gaucheries qu'on a faites de part et d'autre. En attendant, ces messieurs sont fort bien payés : ils ont cent cinquante florins par jour chacun, et on leur a donné dix mille florins pour leurs équipages et six mille pour la route. Le bon Suart y gagne soixante-quinze florins d'augmentation, outre ses appointemens qui sont à douze mille roubles, et il s'en fait honneur dans sa place, vivant bien sans faste. Ses nouveaux collègues ne feront pas, je crois, grande dépense; ils sont logés à l'auberge.
Bien des gens prétendent que M. Harris s'en ira incessamment; on croit toujours qu'il a en poche sa permission de s'en aller et qu'il l'annoncera à la signature des HoUandois, dont le comte Panin paroît ne pas douter. Cependant, l'Anglois parle de renouveler le bail de sa maison, mais je ne crois pas qu'il le fasse.
J'ai dîné aujourd'hui chez le comte Panin, et pourquoi? Pour faire une répétition de la Feinte par amour, dans laquelle je fais, par grande complaisance, le rôle de Lisimon. Depuis que je ne fais plus de politique, mon existence me pèse; il est dur de paroitre nul, quand on a joué un rôle! J'ai cependant causé un instant avec le comte Panin, mais cela ne va pas depuis que j'ai des preuves de sa fausseté, et qu'il s'en doute; il aime mieux s'adresser à Vérac. qui ne le connoît pas et.que le vieux renard préfère par cette raison. Alopéus m'a cependant dit quillui avoit parlé de moi avec tout léloge possible, mais je n'en crois rien. Il m'a dit même qu'il s'étoit informé de mes projet
ANNÉE 1780. — JKLDI, 31 ATlUT. 319
de mariage, et je n'en suis pas la dupe : c'est plus par curiosité que par tout autre motif; aussi lui ai-je répondu en politique et sans me découvrir plus que je ne le dois.
J'ai passé, mon ami, la journée la plus ennuyeuse possible; on n'a fait que répéter, et Dieu sait comme cela se fait. Quand on joue comme ici, par prétention, on ne s'occupe que de l'habit qu'on doit mettre, on fait un grand étalage de répétitions, etc., et on finit par perdre un temps horrible à ne rien faire.
Ce qui me surprend toujours, c'est la manière dont on travaille ici. Le comte Panin, qui est le premier ministre, est dans le monde comme un grand seigneur qui n'a d'autre état que la Cour, et d'autre occupation que de savoir ce qui s'y passe. Il se lève fort tard, s'amuse avoir des estampes ou des livres nouveaux, fait sa toilette, donne audience, dîne, joue après ou dort, recommence à avoir du monde et à jouer, soupe et se couche fort tard (1). Aussi ne sait-il pas tout ce qui se passe, et lorsque je lui ai parlé de l'incendie du vaisseau de Sayre, qui a eu lieu la veille de la Saint-Pierre, il m'a presque nié le fait. Ses premiers commis ne travaillent pas davantage et passent leur temps à jouer et à perdre on n'imagine pas combien, jusqu'à six cens roubles dans une soirée. C'est ce qui arrive à Yisin, conseiller de chancellerie, à Markof (2), conseiller de Cour qui n'a point de fortune, à M. de Bakounin (3), etc. Alopéus est le seul que je voie travailler et vivre davantage selon son état. Et cependant la machine va, je crois, par grâce spéciale et le bonheur inouï de l'Impératrice. Mais
(1) Voir la note de la page 61 du tome h' et K. Waliszewski, Autour d'un trône, p. 9 à 12. Harris, dans sa dépêclie du 26 janvier-16 février 1778, se plaignait aussi de 1' « indolence excessive » de Paoine.
(2) Le comte Arcade Ivanovitch Markof, qui fut ensuite conseiller d'Etat, membre du Collège des affaires étrangères (1786). Il fut encore ministre plénipotentiaire de l'Impératrice auprès du roi de France en 1783 et 1784.
(3) Premier commis au département des affaires étrangères.
aussi nous ne voyons pas l'intérieur, et on ne remarque pas les vices de détail; par exemple, le retard du Portugal et surtout de la Hollande ne vient pas des Anglois seuls, mais du peu d'adresse et de soin qu'on a mis aux affaires .
Le comte Panin s'est amusé à voir notre répétition, qui a duré tard; il m'a ensuite engagé à souper, ce qui m'a fait revenir à près d'une heure chez moi. C'est une journée que je regrette beaucoup, par la perte ennuyeuse de temps et un diner chez Suart, où je devois être avec ses nouveaux arrivés.
Vendredi, 1" septembre. — Au même.
C'est aujourd'hui que sest jouée cette fameuse comédie; je ne t'en dirai rien, parce que cela n'est pas bien intéressant. Tu sauras seulement que le petit Vérac a fort mal joué dans Crispin rival de son maître, la deuxième pièce. Cobenzl a joué Labranche fort bien, et le comte Panin lui a dit : « Monsieur le comte, vous avez joué on ne peut pas mieux; en vérité on croiroit que vous n'avez fait que cela toute votre vie. » C'est un compliment moins flatteur qu'une épigramme sanglante. Le vieux papa m'a fait des remerciemens de ma complaisance, et je lui ai répondu que c'étoit le seul motif qui m'y avoit engagé.
Les HoUandois ont eu aujourd'hui leur première audience du comte Panin.
Normandez a reçu réponse à son courrier pour les insinuations de la Russie à l'Espagne sur la paix. On lui a mandé qu'on informera la France de ces bonnes dispositions, et qu'on fcroit à l'Impératrice une réponse à ses insinuations. Cette affaire n'est pas encore terminée, et,
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malgré la détresse de l'Anj^leterre, on n'imagine pas les ressources qu'elle a dans son commerce.
Samedi, 2. — Au mC-me.
J'ai reçu liier des nouvelles de Constantinople, et j'ai remis ce matin à Vérac la dépêche. Il paroît que M. de Stackief s'entend assez bien avec M. de Saint-Priest, puisqu'il mande qu'il désire que cette convention particulière de commerce avec la Porte ne vienne qu'après qu'on aura lu ici les dépêches de Stackief. Il n'y a pas de crainte que cette convention soit envoyée : il y a dix-huit mois qu'il en est question, et plus de six qu'elle pouvoit être prête; mais on ne finit rien, et comment pourroit-on finir avec le train de vie qu'on mène?
J'ai été causer avec le marquis, chez qui j'ai trouvé Raimbert et l'abbé; cela ne m'a pas surpris, mais j'en suis fâché pour le marquis. Ces messieurs m'ont laissé seul avec lui et sont sortis. Il m'a parlé alors des Hollandois, dont l'un, le comte de Wassenaer, parle et l'autre écoute. Le marquis les a trouvés dans l'intention de demander une explication sur la convention de la Russie, afin de savoir si cette puissance, ainsi que les autres, a le dessein de défendre la Hollande contre les entreprises que l'Angleterre peut faire sur ses possessions, et ils n'ont pas tort; cependant cela demande beaucoup de ménagemens. Ils vouloient engager le marquis à pressentir le comte Panin sur cette explication, et le marquis l'a refusé, étant trop intéressé à la chose. Il auroit pu néanmoins le faire adroitement, et c'eût été bien pour les Hollandois. Mais la timidité du marquis en est cause, et il en sera dupe ici auprès de Panin surtout, qui ne l'en aimera que plus en apparence, parce qu'il sera moins
pressé et qu'il n'aime pas cela. Le marquis m'a montré là-dessus sa dépêche, qui est fort bien tournée et qui peut jeter de la poudre aux yeux.
J'ai été voir la Billot, mon ami. Elle est à la veille de conclure une excellente affaire : c'est un privilège qu'elle demande à l'Impératrice pour pouvoir vendre chez elle, comme la veuve Poggempol, la seule ici qui ait un magasin chez elle. L'Impératrice, en lisant une lettre de la Billot au prince Potemkin, a dit qu'elle devoit lui écrire à elle-même, et j'ai travaillé à cette lettre ainsi (ju'Aribert.
J'ai dîné chez le marquis avec les Hollandois. Le Wassenaer paroît une tète carrée; c'est un homme de quarante ans qui parle avec sens, et dont l'extérieur est simple. Il a un peu d'embarras dans la prononciation, mais assez d'assurance dans le débit; son camarade ressemble à un répétiteur de philosophie.
On vient de recevoir ici la nouvelle qu'un vaisseau de commerce russe, appartenant au nommé Gloukof, chargé de chanvre pour le compte de Brest, a été arrêté et conduit à Londres par des Anglois; mais il a été relâché avec deux mille six cens roubles de dédommagement. Un autre destiné pourBordeaux, chargé de chanvre, fer, crin frisé et suif, appartenant au nommé Kirpichnikof, a été pareillement conduit à Londres. On lui offre de lui payer la cargaison sur le pied du cours de Bordeaux; il refuse cette proposition et demande quatre mille six cens roubles de dédommagement pour le retard du navire.
J'ai oublié de te dire que le comte Panin a parlé à M. de Vérac d'un moyen quil avoit imaginé pour ménager un accommodement entre nous et l'Angleterre, relativement à l'Amérique : c'étoit de laisser les deux Carolines dépendantes, à supposer qu'elles persistassent
elles-mêmes à rester sous la domination ang-loisc qu'elles viennent de subir. M. de Vcrac lui a répondu que c'étoit une affaire de moment, et qu'on ne pouvoit tabler sur un tel fondement. Je crois très essentiel, mon ami, de ne pas leurrer l'Angleterre de cette facilité, et surtout de prendre garde que la Russie n'adopte cette idée. Ce seroit une source de division en Amérique, et un levain qui fermenteroit promptement au désavantage de l'Amérique et de nous-mêmes.
M. de Yérac a pressenti le comte de Vergennes sur la nécessité dun ministre espagnol (i) ici; le comte Panin lui en a parlé et lui a fait entrevoir de l'étonnement de ce qu'on avoit songé à la Suède avant la Russie. Si Normandez savoit cela, sa boursouflure serait un peu rabaissée.
Le comte de Goertz est parti cette après-midi avec le comte Nostitz pour Narva, au-devant du prince de Prusse, qu'on attend ici mardi.
Dimanche, 3. — Au même.
Bonafons est venu me voir ; il m'a parlé de sa femme et de son lils, dont il n'a pas de nouvelles, et m'a prié avec instance de lui en donner, quand je serai en France; je lui ai promis. Je lui ai fait quelques questions sur le Monastère des demoiselles, oii il est instituteur; il m'a dit qu'on avoit cent mille roubles et qu'on ne les mangeoit pas. De ces cent mille roubles, il y en a trente mille affectés aux bourgeoises, et comme cette institution n'est bonne à rien et que l'éducation des demoiselles nobles est inutile,
(1) Le ministre Lascy était reparti de Pétersbourg, laissant Normandez chargé d'aûaires. Le marquis de la Torre fut envoyé l'année suivante comme ministre d'Espagne; le chevalier de Corberon le rencontra à Paris, au mois de mars 1781, lorsqu'il venait à Pétersbourg.
lorsqu'elles sont pauvres et qu'elles restent dans le sein (le leur famille ne pouvant se marier, l'intention de l'Impératrice est de retrancher les bourgeoises et d'employer les trente mille roubles qu'elles coûtent, en y joignant cinquante mille, ce qui fera quatre-vingt mille, pour faire les dots aux demoiselles nobles pauvres, qui par ce moyen conserveront dans leurs ménages les mœurs qu'on leur aura données et les transmettront à leurs enfans.
Cet établissement seroit superbe, mon ami, dans notre pays, mais il est trop fort pour celui-cy; c'est une goutte de vin dans un muids d'eau. Un petit nombre de sauvages policés pourroit-il lutter contre la peuplade entière? Le plus fort l'emporte sur le plus foible. D'ailleurs ils n'ont pas de movens ici pour exécuter ce plan; il faut qu'il tirent de France leurs outchitelles femelles, et Dieu sait ce que c'est que ces recrues! Je vais parier qu'une fille de la rue Saint-Honoré un peu stylée, arrivant en Russie, sera reçue pour maîtresse dans cet établissement. Elles ont deux cent soixante-dix roubles de gages, et ce n'est pas assez pour avoir de bons sujets. Il faudroit augmenter le nombre de ces gouvernantes , et la dépense seroit trop forte. Il est vrai que si ce vieux Betzky, qui est une béte, un radoteur vain et sot, ne vouloit pas qu'on jouât la comédie, la dépense seroit diminuée et les études non interrompues. Mais il faut des concours, des choses d'apparat; quand il vient quelque étranger, comme l'Empereur, le prince de Prusse, on multiplie ces choses inutiles, et le temps se perd ainsi que l'argent.
J'ai dîné chez Horta et j'ai causé avec Suart, qui y est venu ainsi que ses nouveaux arrivés, sur l'objet de leur mission; il doute que cela puisse s'arranger facilement.
Pendant le dîner, j'ai fait parler le petit Miranda, secrétaire d'Horta, sur le Portugal, et je lui ai trouvé moins
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de préjuges qu'on en attend d'un Portugois. Il m'a dit qu'on avoit nommé une commission pour faire le procès il ce pauvre et célèbre Pombal (1), qui a quatre-vingts ans, mais qu'elle sera sans effet. Il convient que cet homme est ou a été le restaurateur de son pays, car depuis sa disg-ràce le Portugal est retombé dans son enfance. L'Inquisition y a repris de nouveau, et la Cour de Rome en lire, malgré le patriarche qui y est nul, plus d'un million de crusades par an. Le marquis de Pombal avoit établi une juridiction ecclésiastique, mais on n'y juge qu'en première instance et en deuxième chez le nonce, qui pompe pour sa Cour l'argent qui devroit rester dans le pays.
Une raison qui rend la position de Lisbonne nécessaire où il est, mon ami, à l'embouchure du Tage, dans un endroit bitumineux, cause des tremblemens de terre, c'est le commerce de la mer qui leur est indispensablement nécessaire, le Tage n'étant pas navigable dans toute sa longueur jusqu'en Espagne, à cause des cataractes aux- (juelles on a travaillé infructueusement.
J'ai été faire une visite à la comtesse Czernichef, qui m'a beaucoup parlé des tawlinski, qui commettent des horreurs. On a égorgé une femme il y a deux jours dans la ville, près delà Comédie allemande, et la nuit d'avantd'hier on a coupé cinquante-quatre archines de rideaux chez le feld-maréchal Galitzin. La police est affreuse, et l'on vient de publier un oukase qui donne un an de délai à ces malheureux pour se rendre chez leurs maîtres. En attendant, Dieu sait ce qui arrivera; mais on craint ces
(1) Sébastien-José de Carvallio e Mello, comte d'Oeyras, marquis de Pombal (1699-1782), nommé ministre des affaires étrangères, en 1730, par le roi Joseph l", puis premier ministre du Portugal. La mort de Joseph I" {M février 1777) marqua la fin de son pouvoir et le commencement de la réaction contre lui.
gens qui sont en grand nombre et en corps. Cela fait ressouvenir de Pougatchef, et comme le despotisme est accompagné de la crainte, on veut ménager les esclaves et les maîtres.
J'ai été voir le comte Voronzof , que j'ai trouvé chez lui; nous avons parlé de l'incendie et des pertes qu'il a causées, tant aux marchands qu'à la couronne. Cela monte, avec les frais de rétablissement de magasins, à la somme de un million quatre cens mille roubles.
Le comte Voronzof, en me donnant ce détail, m'a dit que les marchands avoient fort exagéré leurs pertes ; mais il s'est fait rendre compte de l'état des magasins et des exportations, et par la comparaison de l'un et l'autre objet, il doit approcher de la vérité. L'Impératrice donnera un dédommagement. Elle a décidé que les embarres de bois seroient reconstruits en pierre; cela coûtera un million quatre cent mille roubles (cinq millions six cent mille livres tournois), et ces bâtiments doivent être faits dans deux ans. Le rétablissement de celui de pierre s^ra prêt au mois de mai.
Nous avons parlé de l'histoire de Sayre et de son vaisseau brûlé. Il prétend que c'est par la forge d'un maréchal voisin que cela est arrivé; mais il ignoroit le rétablissement de la maison du brasseur, et il s'en informera. L'officier russe, avec lequel s'est lié Sayre, est un certain Arsénief, que j'ai vu chez les Czernichef, où il a été aide de camp, maintenant lieutenant-colonel de hussards, tête vive et peu solide.
Le comte Voronzof m'a reçu parfaitement bien et m'a dit les choses les plus honnêtes sur mon départ et l'espérance de me revoir ici quelque jour. Si cela arrive, c'est un homme que je cultiverai avec soin, ce que Vérac ne fait pas assez.
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Le marquis de Vérac a causé fort longtemps chez Cohenzl avec M. de l'Isle, qui va beaucoup chez le prince Potemkin, on jai vu ce soir beaucoup de lumières. Comme j'ai dit au marquis que je le croyois de retour en ville^ il m'a dit que oui et m'a demandé si j'y avois été; je lui ai répondu que non, et il ne m'a dit rien de plus. Cette demande et ce silence qui l'a suivie m'ont donné quelques soupçons; en conséquence j'ai dit a Garry de s'informer si le marquis n'avoit pas été voirie prince, et je le saurai demain matin.
Lundi, 4. — Au même.
Mes conjectures n'étoient pas fausses, mon ami : M. de Yérac a été hier chez le prince Potemkin, peu de temps, mais il auroit pu ne pas m'en faire mystère.
J'ai été ce matin voir Huttel, et je lui ai demandé s'il n'avoit pas reçu d'invitation pour notre grand dîner de demain; il m'a dit que non, ce qui m'a surpris. J'en avois prévenu le marquis, et c'étoit son projet d'inviter tout le monde du corps diplomatique, mais le comte de Goertz, à qui il a montré sa liste, lui a fait effacer Huttel, Setler et Miranda. Ce dernier n'ayant pas été présenté à la Cour, il n'y a rien à dire ; mais les deux autres y ont droit, et le marquis m'a dit qu'il le feroit. Cependant Hûttel n'a pas encore reçu de carte. J'ai dû le prévenir que cela venoit de son principal, homme à ces sortes de misères, comme il l'a déjà prouvé dans l'histoire des loges cet hiver, où je lui ai tenu tête avec succès, comme je te le raconterai un jour si je m'en souviens.
Je suis rentré chez moi et me suis habillé pour aller dîner à la campagne. Je n'ai pas vu le marquis, parce qu'il semble que je le gène, quand je le vois seul et que nous
sommes en position de parler affaires, ce qu'il n'aime pas.
J'ai dîné chez mesdames de Behmer. et j'y ai appris un incendie, dont elles ont eu avant-hier le spectacle près de leur campagne. C'est la maison d'un négociant anglois, Velden. On ne sait pas comme le feu a été mis; il a pris à une basse-cour où il n'y avoit qu'un homme qui dormoit. Le corps principal du logis a été préservé. Ce qui est singulier, c'est que toute la journée on a senti dans la maison une odeur de soufre qui s'est fait également sentir au dehors. Le feu a pris la nuit, et on n'a pu découvrir d'où il est venu. On soupçonne les tawlinski.
Le favori Landskoï, qu'on disoitétre sur le déclin, jouit toujours de sa faveur. Il est vrai que le cordon bleu de Pologne n'est pas encore en sa possession, et il a boudé à cause de cela; mais l'Impératrice l'a consolé, en lui disant qu'il ne pouvoit encore le porter par des raisons particulières. On m'assure de plus qu'elle lui a écrit une lettre, et je le tiens de Montory qui l'a vue, dans laquelle elle lui dit qu'il doit se fier à son amie, qu'elle l'aimera toujours. Cela me rappelle le mot de Ninon de Lenclos : « Ah! le beau billet qu'a la Châtre! » Cette lettre étoit remplie de conseils et d'exhortations de ne pas l'entretenir de fadaises et de songer à servir son pays, parce qu'elle vouloit faire de lui un homme d'État. Parmi les lectures qu'elle lui indiquoit, elle lui recommandoit particulièrement les lettres de Cicéron. La lettre avoit en titre : Mes prophéties, et étoit dans une fort belle boîte.
Je doute, mon ami, que ces prophéties s'accomplissent, car le pauvre Landskoï est un peu bête, et son illustre amie ne le changera pas plus que Zoritz, auquel elle trouvoit une tête sublime lors de sa faveur, et dont elle vouloit faire aussi un être intéressant pour l'Empire. Korsakof, qui l'a suivi, n'a pas été plus heureux après son
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éducation; c'est un des favoris que j'ai vus, qui ma le plus étonné par sa tournure et le goût très vif qu'il a inspiré. C'étoit le mannequin do la fatuité, mais de la plus petite espèce, de celle qui ne seroit pas tolérée même à Paris; ce qui m'a très étonné, c'a été de le voir l'amant de la Strogonof, qui arrive de France. On ne peut rien dire après cela du goût des femmes. Strogonof voyoit cet arrangement avec la tranquillité parisienne; il a commis même une imprudence qui l'a mis fort mal à la Cour : il a eu la foiblesse d'aller à Péterhof avec sa femme et Korsakof, à qui la Cour étoit défendue; quoiqu'il y eût bal masqué, ce qui n'est pas proprement Cour, on a trouvé cela très mauvais et on l'a fait sentir à Strogonof. Quant à Korsakof, il est parti pour 3Ioscou, l'Impératrice étant ici à Pétersbourg depuis ce matin.
Revenons, mon bon ami, à cet enthousiasme de l'Impératrice et examinons-en le principe. Rien n'est plus naturel que ce sentiment de la part d'une femme maîtrisée à son âge par cette espèce de passion; rien n'est plus fâcheux en même temps, parce qu'il conduit à des foiblesses mineures de la part d'une souveraine. Il seroit à désirer qu'elle n'eût des amans que pour le physique; mais c'est une chose rare dans les gens âgés, et lorsque leur imagination n'est pas amortie, ils font plus de folies cent fois qu'un jeune homme. N'ai-je pas vu ici le prince Repnin amoureux comme un jeune homme de la Nélédinski, et cependant Repnin est un homme d'esprit et la Nélédinski très peu de chose du côté de l'esprit. L'imagination et la vanité dans un vieux cerveau fermentent davantage; c'est un malheur sans doute, mais c'est en même temps l'indice de quelques bonnes qualités.
L'Impératrice, en voulant faire de Landskoï un homme d'État, prouve qu'elle songe à cet État. C'est une bonne
intention mal dirigée, mais c'est beaucoup qu'une bonne intention, et si cette souveraine étoit menée, comme elle le pouiToit. par un homme de génie, on lui feroit faire les plus grandes et les meilleures choses; mais cet homme ne se rencontre pas, et l'illusion que se fait cette femme à chacun de ses favoris se détruisant et se renouvelant tour à tour, la succession de ses foiblesses devient innombrable et les suites en sont effrayantes. Avec les plus grandes vues et les meilleures intentions, Catherine II perd son pavs par les mœurs, le ruine par les dépenses et finira par être jugée femme foible et romanesque.
Le règne de Landskoï ne sera pas long, malgré l'enthousiasme. On vient de lui acheter une bibliothèque de dix mille roubles, qu'il ne lira assurément pas; on fera la fortune d'un certain Cezat, outchitel qui est un garçon sans mérite; sa femme sera placée, à ce qu'on assure, auprès de l'Impératrice qui l'a promis, et tout cet édifice croulera pour faire place à un autre.
J'ai été, à mon retour de la campagne, faire une visite au prince Potemkin, qui m'a très bien reçu. J'y suis resté une demi-heure.
Avant de me coucher, j'ai écrit un mot au marquis, pour lui apprendre l'arrivée des équipages du prince de Prusse, qu'on attend mercredi. Bien des gens croient qu'il ne sera pas aussi fêté que l'Empereur; j'en doute, mais si cela est, il faut en accuser la gaucherie du comte de Goertz. J'ai prévenu le marquis encore ce soir d'inviter Hùttel, comme il me l'avoit promis, et je lui ai mandé dans mon billet : « Avez-vous envoyé une invitation à M. Hiittel, conseiller de légation de Prusse? Je ne vous en parle que parce que vous m'avez paru dans l'intention de réparer cet oubli. » Il m'a fait répondre que le comte de Goertz lui avoit dit que ce n'étoit pas l'usage. J'ai ri
de la réponse, mon ami, et j'en ai conclu que M. de Vérac se laissera mener par le Prussien et en général par les gens foibles plutôt que par d'autres : n'y a-t-il pas une raison d'analogie dans ce principe?
P. S. — Le prince de Prusse n'arrive que mercredi, à ce que m'a dit le prince Potemkin lui-même; bien des gens l'attendent demain.
Mardi:, 5. — Au même.
Je suis sorti un instant ce matin après avoir écrit, pour aller voir Iluttel et le prévenir que s'il n'étoit pas invité chez le marquis, c'étoitlafautede son ministre. Il en a été piqué, comme de raison, et il est convenu qu'il s'étoit dévoilé. C'est une fâcheuse découverte, mon ami, que la fausseté d'un homme sur lequel on compte, mais c'est ce que nous vaut souvent l'expérience. Je ne prétends cependant pas croire que le comte de Goertz soit faux intérieurement, mais il l'est dans de certaines choses, et c'est la politique qui en est la cause. Voilà les profits de l'état pour un homme foible et vain, qui cède aux circonstances et se laisse conduire par elles. Hiittel m'a montré quelques réflexions qu'il a écrites sur la cavalerie russe pour le prince royal, et qu'il me donnera.
Je suis rentré chez moi pour écrire, et j'ai été interrompu par le marquis de Vérac, qui est venu me trouver pour me montrer les apprêts de son dîner d'aujourd'hui, à l'occasion de la Saint-Louis. Il y aura soixante personnes. Il est d'un enfantillage là-dessus qui n'est pas convenable; il m'a fait examiner, louer son coureur, etc., et j'étois si embarrassé pour lui que je répondois à tout : « Cela est bien », d'un ton sans doute fort gauche.
Le grand dîner s'est passé fort bien, quant à la bonne chère; mais il y manquoit deux choses, dont il faut qu'il y en ait une : g-aîlé ou dignité. La première ne pouvoit pas être, mais l'autre manquoit aussi. Le marquis aime la représentation; mais, comme je l'ai déjà observé, il ne sait pas la soutenir. Il n'étoit ni à côté de Panin, qui avoit passé le premier avec la Cobenzl, seule de femmes, ni près de Potemkin ou d'Ostermann; il avoit l'air d'un étranger à sa propre table. On n'a pas bu la santé du Roy, par embarras, le marquis croyant qu'il falloit qu'on la lui portât. Je lui ai dit'qu'il me paroissoit convenable de suivre l'usage des ministres d'Etat ici, qui la portoient aux étrangers dans ces sortes d'occasions. Cobenzl lui a dit qu'Ostermann la lui porteroit, et il ne l'a pas fait, de sorte qu'il n'y en a pas eu. Le mal n'est pas grand, mais dans un pays à étiquette , il faut la suivre ; le contraire est remarqué.
Le vice-chancelier est sorti avant la fin du dîner, pour présenter les Hollandois à l'Impératrice avant le spectacle. En sortant, le comte Panin a engagé le marquis à venir souper chez lui. Il s'en est excusé, devant souper chez le vice-chancelier, où Mme de Cobenzl l' avoit engagé de venir, mais les Cobenzl ne l'ont pas prévenu que le grand-duc devant se trouver chez Panin , ils iroient. Làdessus grand embarras; ira-t-il après avoir remercié? Je lui ai dit que oui, affirmativement, et il s'y est décidé. [Le pauvre marquis pourroit bien finir par être la dupe de Cobenzl, de Goertz et de Panin. Il ne connoît pas ce pays-cy et ne sait pas] que la maxime des politiques est d'être plutôt fripon que dupe.
J'ai été à l'Opéra dans la loge des ministres, voyant de risle y aller, et tout en entendant une fort bonne musique de Paisello, d'un opéra bouffon qu'il a composé
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pour Mohilef et qui a pour titre : L'amant abusé,} aï causé avec de l'Isle qui a de l'esprit. Il m'a dit que le comte d'Artois (1) avoit fait faire des caractères d'argent pour une imprimerie plus belle que les elzévirs. On imprime avec une collection choisie des plus jolis morceaux de prose et de vers de notre littérature, dont on fait toutes les semaines un cahier assez gros. Le dernier contenoit le roman de Zaïde. Il y en a actuellement vingt-cinq cahiers. Le comte d'Artois n'en fait tirer que vingt-six exemplaires pour vingt-six personnes, de l'Isle est du nombre, et ces vingt-six personnes sont juges des morceaux à mettre dans ce recueil. La planciie est rompue après le nombre tiré d'exemplaires, et cela rendra cette collection très précieuse et très chère par sa rareté. Chaque cahier peut revenir à vingt écus; c'est aux frais du comte d'Artois.
J'ai été chez le comte Panin après le spectacle ; le grandduc V est venu, mais je me suis retiré avant le souper pour l'écrire.
Les tawlinski commettent chaque jour de nouveaux désordres; ils ont volé l'argenterie dans la maison d'un Volkof , et cette nuit chez le comte de Cobenzl ils ont monté par la fenêtre d'un balcon et ont coupé le drap du billard. La veille, le prince de Ligne y avoit perdu mille roubles contre Normandez, qui se fait moquer de lui par sa fatuité et les airs lourds qu'il se donne, qui ne marquent que trop le nouveau parvenu.
Setler a reçu la patente du conseiller aulique , avec mille roubles d'augmentation de gages. Son principal, Cobenzl, a notifié la mort du prince Charles de Lorraine (2)
(1) Charles-Philippe de France, comte d'Artois, plus tard Charles X (17o7-1836).
(2) Charles-Alexandre de Lorraine, oncle de l'empereur Joseph II, généralissime des troupes impériales et hongroises, feld-maréchal général,
et a remis à l'Impératrice une lettre de remerciemens de rimpératrice-Reine, au sujet du séjour de l'Empereur, arrivé à Vienne, je crois, le 22 d'août.
Mercredi, 6. — Au même.
Je suis sorti à onze heures de chez moi pour causer avec Gaillard; mais il étoit au lit, et je n'ai pu voir les dernières dépèches de Versailles et de Constantinople qui me sont adressées. J'ai été chez le marquis, mais il a un air si contraint avec moi, surtout lorsqu'il est question d'affaires, que j'aime mieux ne pas lui en parler que d'avoir l'air curieux et indiscret. D'ailleurs, nos idées ne sont pas les mêmes, et il affecte, du moins sur ce payscy, une sorte d'enthousiasme qu'il n'a pas vis-à-vis des autres. C'est peut-être de la politique; mais, à coup sûr, elle n'est pas bien vue, et je ne crois pas qu'elle lui réussisse. Il m'a fait mystère de sa visite au prince Potemkin, et je ne lui ai pas caché la mienne : c'est un avantage que je veux avoir sur lui.
J'ai été dîner à la campagne, et de chez les dames Behmer nous avons attendu le prince de Prusse. Au moment qu'il a passé, nous sommes sortis sur le grand chemin pour le voir. Il étoit précédé par des Cosaques, qui galopoient en deux files devant sa voiture et qu'on avoit envoyés à sa rencontre. Cela faisoit un fort beau coup d'œil. Le prince de Prusse étoit dans sa voiture avec le général de Goertz, frère du ministre qui est ici. Son Altesse Royale a reconnu les dames de Behmer et les a saluées avec affabilité. C'est une chose charmante que de voir l'effet du patriotisme, c'est une chose presque inconcevable dans
grand maître de l'Ordre teutonique et gouverneur des Pays-Bas. Né le 12 décembre 1712, il était mort le 4 juillet 1780.
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ce siècle, mais qu'on sent plus qu'on ne l'explique. C'étoit une joie dans cette maison, un enthousiasme intéressant que j'ai partagé. C'est la marque des cœurs bons et sensibles, et j'étois avec des gens qui m'en ont si souvent donné des preuves que je serois bien ingrat si je l'oubliois jamais. Charlotte, cette charmante fdle, au milieu de cette ivresse de gaîté, me dit qu'elle désireroit que je partisse avec le prince de Prusse, pour être encore mieux reçu à Berlin; mais, au mot de départ, son visage s'altéra malgré elle, et elle s'est éloignée pour essuyer à la ilérobée quelques larmes qu'elle me cache et (jue mon cœur devine toujours, quelque soin qu'elle prenne à m'en dérober la vue.
Je suis rentré en ville, pour assister chez le marquis de Vérac au plus ennuyeux souper possible. La Cobenzl y étoit, car le marquis ne quitte pas cette femme, malgré sa conduite sotte et impertinente et la triste existence qu'elle a dans ce pays-cy, où personne ne peut la souffrir. Son mari a été invité sans elle chez le grand-écuyer, et il a eu la platitude d'y aller. La Coste et le petit Vérac n'ont pas été invités à ce bal de Narychkin, quoique jeunes el danseurs, surtout le dernier : impertinence russe assez ordinaire. Ce petit Vérac, mon ami, devient impertinent par ses plaisanteries, et il a eu ce soir une petite scène avec Manteufel qui lui a rivé son clou. C'est un enfant gâté, qui a moins d'esprit que je ne lui en croyois et qui achèvera de se perdre ici, s'il y reste longtemps. La compagnie du prince de Ligne lui fait beaucoup de tort, mais il paiera tout cela, car on n'est pas tolérant à Pétersbourg sur le mauvais ton des étrangers. Ils doivent y être froids et polis; c'est une règle sûre dont ils ne doivent point s'écarter.
Le comte de Goertz, son frère le général et le comte
Nostitz sont venus chez le marquis souper. Le prince de Prusse a reçu ce soir le prince Potemkin et les comtes Panin et Ostermann. On a attendu le grand-duc, qui n'a pas pu venir, ce qui m'a surpris. Bien des gens croient qu'il a été au-devant de lui incognito. Le prince de Prusse verra demain l'Impératrice, et les étrangers seront admis vendredi à midi à lui faire leur cour.
Jeudi, 7. — Au même.
J'ai été faire^ce matin une visite au comte Nostitz, dont je t'ai déjà parlé; c'est un fort aimable homme, qui a de l'esprit et des quahtés pour le monde.
Il a logé jusqu'à présent à l'hôtel de la Ville de Londres, mais il va dès ce soir habiter avec le prince de Prusse au palais Voronzof.
J'ai été à une heure chez le marquis et lui ai dit que je dînois avec les Engelhardt chez la Billot. Il m'a fait entendre qu'il iroit aujourd'hui chez le prince Potemkin; je lui ai déclaré que je croyois qu'il y avoit été dimanche. Il m'a répondu obliquement qu'on lui avoit dit ce jour-là qu'il étoit trop tard, de sorte qu'il seroit possible qu'il n'y fût pas entré. Dans tous les cas cet homme est embarrassé vis-à-vis de moi, il n'a point de franchise, et c'est une mauvaise politique qui ne lui sera pas avantageuse.
J'ai été après dîner chez Sacken, qui a une nouvelle maison à côté du prince Repnin; elle ne lui coûte que douze mille roubles de loyer, et il est fort bien logé. Je suis resté une heure à causer avec lui, et il m'a dit que le prince de Prusse n'étoit pas reçu ici comme l'avoit été le prince Henry, et comme le grand-duc à Berlin. Il est venu ce matin à la Cour chez l'Impératrice, et le grand-duc est venu le voir chez elle. Le cortège du prince de Prusse
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n'étoit pas brillant, il n'y avoit que trois Cosaques de la Cour, deux postillons et deux coureurs. Les chanihcllans et les gentilshommes de chambre étoient au bas de l'escalier. Il a diné avec l'Impératrice à une table de vingtsix couverts, et voilà à peu près tout ce que j'en sais. On n'a point tiré de canon à son arrivée, comme à celle du grand-duc à Berlin, qui va reçu tous les honneurs militaires.
Sacken m'a paru surpris de l'intimité de Vérac avec les Cobenzl: ce qui est plaisant, c'est qu'elle n'existe pas au fond, mais l'Autrichien fait si bien, ainsi que sa femme, qu'ils sont toujours ensemble et qu'ils s'en vantent. Vérac s'y livre par foiblesse, et il en sera dupe.
En rentrant chez lui à sept heures, je l'ai trouvé avec Caillard dictant à Rozat; ma présence a paru l'embarrasser, et je me retirois lorsque Caillard est venu audevant de moi. Je lui ai demandé alors les dernières réponses que M. de Vergennes m'a faites et qu'ils ont depuis huit jours. Il me les a enfin données, ainsi que celles de MM. de la Yauguyon (1) et de Saint-Priesl. J'ai été bien surpris, mon ami, de les voir déchiffrées de la main de Landrieux, qui même a chiffré, parce que Caillard est incommodé. Cependant cela ne l'empêche pas de souper chez Cobenzl, et alors il se lève à midi le lendemain, comme je l'ai vu aujourd'hui.
Dans une des dépèches de M. de Vergennes, n" 15 ou 16, j'ai vu l'approbation qu'il donne à l'ordonnance du 8 mai de l'Impératrice au Collège de commerce, dans laquelle on discutoit l'article 4 plus clairement. C'est sur
(1) Paul-François de Quelen de Stuer de Caussado, duc de la Vauguyon (1746-1828). Il était alors (depuis 1776) ministre du Roi près des États Généraux des Provinces-Unies de Hollande, où il combattit efficacement l'influence anglaise. 11 passa, en 1784, à l'ambassade de Madrid et occupa le ministère des ailaires étrangères en 1789.
quoi j'ai déjà sondé le comte Voronzof , mais je le ferai encore avec plus de détails.
Celle de M. delà Vauguyon porte en substance l'intention d'engager la Russie à garantir les possessions des Hollandois, mais il fait entendre que les plénipotentiaires ont ordre de signer la convention sans cela, même si cela n'est pas possible. Il a joint à cette dépêche un extrait du 1" juillet de la résolution des États de HoUande-Westfrise, tendant à cette garantie, et une insertion de la ville d'Amsterdam pour accélérer l'adhésion au projet de la Russie. La première a été confirmée le 5 juillet par les États Généraux.
La dépèche de M. de Saint-Priest parle de la difficulté mal entendue que font les Turcs sur le libre passage des Dardanelles à toutes les nations, seul moyen qu'ils auroient de contre-balancer le pouvoir que donne aux Russes cette liberté qu'ils ont. Cela nous frustre du commerce de la mer Noire, que nous ne pouvons faire qu'en aidant les Russes. M. de Saint-Priest parle à cette occasion d'un mémoire qu'il a envoyé à M. de Yergennes, fait par un négociant qu'il ne nomme pas, mais qui se propose de faire le tour des provinces russes sur la mer Noire et d'arriver à Pétersbourg avec ses projets. M. de Stackief soutient cet homme, ainsi que le sieur Frauding dont il se méfie, cet homme ne lui ayant point parlé de moi et du plan qu'il m'a donné, que M. de Saint-Priest a reçu avec grand plaisir de moi-même.
Le négociant, dont parle M. de Saint-Priest avec éloges sans le nommer, opine fortement sur et pour la franchise du port de Kerson.
Je suis resté la soirée chez moi, mon ami, à travailler, et j'ai refusé d'aller chez les Cobenzl avec le marquis.
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Vendredi, 8. — Au même.
Je suis sorti à dix heures pour voir le coin te Voronzof que je n'ai pas trouvé, et je suis rentré chez le marquis, qui ne songeoit pas à s'habiller, pour aller voir le prince royal de Prusse. Il a fallu attendre la Coste, qui n'est jamais prêt. Le marquis m'a parlé des afTaires de la Hollande, et je lui ai dit ce que j'en pensois. Il ne trouve pas le baron de Wassenaer fort dans le raisonnement.
Nous avons été chez le prince royal; le corps diplomatique y étoit avec les étrangers. Il est sorti au bout d'une demi-heure et nous a donné audience un quart d'heure environ. Ce prince a trente-six ans, d'une assez belle prestance, fort grand et un peu gros. Il est bien de figure; sans avoir l'air spirituel, il a quelque chose d'affable et de bon qui plaît. Je lui ai trouvé un peu de ressemblance avec le landgrave de Cassel. Il étoit en habit de ville, auquel il n'est pas accoutumé; cependant je lui ai trouvé plus d'aisance que je ne croyois. Il a fort peu de cheveux et sa bourre est attachée très haut, ce qui, joint au cou qu'il a court, lui donne l'air un peu guindé. Il met aussi de la poudre à l'allemande, c'est-à-dire beaucoup, ce qui ne lui va pas et le rend brun. Voilà, mon ami, pour l'extérieur.
Après que la présentation s'est faite par le comte de Goertz, qui nommoit chaque personne en la lui montrant dans le cercle, il a causé avec quelques personnes et un peu avec le marquis de Vérac. Le comte Panin y étoit, c'est-à-dire il est venu pendant l'audience, car les Russes ont été présentés à une autre audience de meilleure heure. Le prince royal est rentré au bout d'un quart d'heure avec le comte Panin qui est ressorti un moment après.
Alors les ministres sont partis, et le marquis un des premiers avec ses enfans et Gaillard qu'il a présenté, ce qui est contre l'usage, mais ce Gaillard se fourre partout; le marquis, qu'il a subjugué, a dit à Manteufel qu'il étoit secrétaire de légation et même déjà nommé chargé d'affaires par le Roy, en cas d'absence du marquis, ce qui n'est pas.
Je suis resté chez le prince royal, comme j'étois venu seul dans ma voiture ; j'ai causé avec plusieurs personnes, entre autres j^I. de Vitinguof, aide de camp général du prince de Prusse, et Suart, qui m'a dit qu'il étoit revenu pour me voir avec ses HoUandois, parce quil avoit su que la carte qu'on avoit remise la première fois avoit été donnée à Gaillard au lieu de moi. Gela m'arrive tous les jours, et cela me fait regretter beaucoup de ne pas avoir un logement en ville.
J'ai ramené Hûttel chez lui et nous avons causé. Il paroît assez content du prince, et il m'a dit qu'il s'étoit montré généreux en Livonie, oii on l'adore. Il y a donné un bal à Riga et a vu un régiment du prince Potemkin manœuvrer, auquel il a fait donner cent ducats et une fort jolie boîte à l'officier qui lui a montré les plans de la fortification.
Je t'avois dit que le prince Henry avoit été mieux reçu que le prince de Prusse, mais il paroît que c'est le contraire. On a envoyé des Cosaques fort loin au-devant de lui, et les cavaliers de la Gour sont venus à une ou deux verstes de la ville. Il a ici au palais de Voronzof une garde extérieure et intérieure (Hûttel m'a dit du régiment des gardes), un maréchal de Cour qui est le général Potemkin, Paul Sergiévitch; deux chambellans de Sa Majesté Impériale, MM. de Zagraski et de Munich, et deux gentilshommes de chambre, MM. de Volkonski et de Zénoviof,
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celui-cy frère de la princesse Orlof. Le prince donne cinquante roubles par jour à sa garde.
J'ai été à cinq heures chez le vice-chancelier, lui remettre les vingt-huit roubles que je dois à M. de Saint- Priest, sur un billet de cent roubles que M. de Stackief lui a prête pour me solder de soixante-douze roubles que coûtent des plaques pour l'ordre de Saint-André que je lui ai fait faire. Le comte Ostermann m'a reru on ne jieut mieux et' m'a parlé des affaires de Constantinople; ce ministre ne néglige aucune occasion de me montrer de l'estime et des regrets sur mon départ.
Je suis retourné l'après-dîner chez le comte Voronzof, avec qui j'ai causé une heure au moins. Je voulois éclaicir l'article 4 du règlement ou de l'ordonnance au Collège de commerce. Il m'a dit que les étrangers qui vouloient jouir des privilèges accordés par cette ordonnance, dévoient porter les charges des Russes, qui consistent pour les étrangers en deux sortes : la première, à payer cinquante roubles par an, lorsqu'ils se font naturaliser pour un temps limité ; la seconde, à certaines corvées et rétributions comme les nationaux, lorsqu'ils se naturalisent tout à fait. Ces cinquante roubles, une fois payés par an pour tout ce qui regarde les marchands, ont été changés depuis Pierre I" par un oukase de l'Empereur, au moyen duquel ces marchands doivent payer un pour cent de leurs biens, d'après l'estimation qu'ils en font à volonté, sans examen du gouvernement, témoin le richard Sabakin, qui n'a accusé que quarante mille roubles de fonds, tandis qu'il en a bien davantage.
Pour en revenir aux privilèges que les étrangers partagent avec les nationaux^ ils sont également de deux espèces : la première, pour ceux qui ne payent qu'un pour cent, consiste à ce qui est marqué dans l'ordonnance au
Collège de commerce pom* les vaisseaux qu'ils peuvent faire construire et conduire sous pavillon russe; la deuxième, à ne payer qu'un quart des droits de douane pour l'exportation, trois quarts pour l'importation, et à faire ce paiement en papiers ou monnaies du pays au lieu de rixdales. Il me semble, mon bon ami, que cette distinction est juste et raisonnable entre les étrangers et les nationaux. Sans cela il n'y auroit pas d'égalité, ou plutôt il y en auroit trop entre eux quant aux avantages, et nulle proportion avec les charges. Les étrangers qui s'établissent chez nous ne sont-ils pas d'ailleurs obligés, au bout de deux ans, à la capitation? Il y a même, indépendamment de cet impôt général, un droit particulier appelé toucan, que les Russes portent encore en France et qu'ils sont seuls ou à peu près à supporter. Il en résulte que le négociant étranger en Russie a beaucoup d'avantages, et quoiqu'ils crient et qu'ils font comme les Raimbert. sans doute pour prévenir l'arrivée des concurrens, ils regardent la Russie comme une vache à lait et ils y restent, parce qu'ils y font des fortunes et qu'ils y vivent mieux et plus grandement que partout ailleurs; témoin Billot, qui m'a dit avoir gagné en deux ou trois ans dix mille roubles avec cinquante roubles de fonds.
J'ai causé plus d'une heure avec le comte Voronzof, qui a fini par me dire ce qu'il m'a répété bien des fois : « 3Ionsieur le chevalier, revenez, revenez chez nous, vous vous en trouverez bien et nous aussi. » Cela me rappelle un propos de la petite Galitzin au sujet du prince Potemkin ; elle a dit à la Billot qu'elle avoit entendu son oncle dire à table il y a trois jours : « J'espère que nous reverrons ici notre ami Corberon. »
. Le diner de mardi chez M. de Vérac n'a pas réussi parmi les Russes, parce qu'il a fait un mélange qui n'étoit
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pas convenable avec les grands seigneurs; mais il ne veut pas me consulter, il prend Cobenzl et Goertz pour conseils et il se perdra.
On avoit d'ailleurs oublié les aides de camp, qui ne se sont pas trouvés à la sortie de leurs maîtres, étant sortis pour dîner. L'usage ici est de leur en faire servir un à part.
P. S. — J'ai oublié de te dire que le grand-duc a été voir le prince roval cbez lui. Il étoit dans sa voiture avec son grand-maître Soltikof, qui ne salue pas alors par étiquette, afin qu'on s'aperçoive des honnêtetés du grand-duc, qui na pas besoin de cette petite cliarlatanerie pour paroîtrc honnête et poli. Il l'est particulièrement.
Samedi, 9. — -4 m même.
Tout le monde croit que le prince de Prusse ira à Moscou, mais cela ne sera pas; car je sais de Hûttel que le Roy ne le veut point et qu'il l'a mandé au comte de Goertz. Il ne veut pas non plus que son neveu se trouve à la procession de l'ordre de Saint- Alexandre, qui aura lieu demain; mais l'Impératrice n'ira pas à pied.
La conduite du prince de Prusse sera fort délicate visà-vis de Potemkin, relativement au grand-duc qui lui en a déjà parlé avec l'humeur que ce sujet lui inspire toujours. Le prince de Prusse lui a répondu avec sagesse, disant qu'il ne pourroit s'empêcher de le voir, sinon par plaisir, du moins par étiquette.
Il y a eu Corps de Cadets pour le prince de Prusse à dix heures, et nous avons vu toutes les charlataneries de Betzky.
Je suis parti avant le marquis de Vérac et suis arrivé
au moment que le prince de Prusse entroit. Il étoit en uniforme de son régiment et infiniment mieux qu'en habit de ville. On a dû être content de lui à lexercice, où il a été affable et parlant, et a montré que Texercice lui plaisoit. Il s'est avancé partout et avoit plutôt l'air de commander que d'être simple spectateur. Vérac a tenu un propos dont il auroit pu se dispenser; comme on tiroit avec assez de vivacité, il a dit que si une baguette restoit dans un fusil, cela pouvoit être dangereux; en conséquence il s'est tenu derrière tout le temps des feux. Jai suivi bien constamment le prince, comme tu imagines.
Le prince a paru très content de la voltige, et il va huit cadets qui sont en effet très adroits; ils franchissent le cheval de la queue à la tète, à six pieds deux pouces. Il y a un jeune homme surtout qui est d'une adresse surprenante : il s'appelle Balatnykof. Tu sens bien que ces huit voltigeurs sont toujours les mêmes qu'on montre; il en est ainsi du carrousel.
Nous avons été de là voir la statue de Pierre I", qui est découverte, mais enfermée dans une maison de bois. Le prince en a fait l'éloge, et elle le mérite. J'en aime l'inscription, qui est d'une simplicité sublime; la voici :
Petro primo Catharina secunda. 1780.
Elle est écrite en lettres d'or, d'un côté en latin et de l'autre en russe, sur le piédestal, qui, comme tu sais, n'en est pas un, mais une espèce de plan incliné fait en rocher à peu près et d'une seule pierre d'un granit particulier. Le prince de Prusse l'a examinée avec attention et a dit des choses fort honnêtes à son éloge. Il s'est adressé à moi de l'air le plus affable.
Nous l'avons quitté là, après trois heures et demie de promenade très fatigante, et il a monté en voiture pour re-
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tourner chez lui. J'ai été fâché de ne pouvoir dîner cliez le comte Panin, où il doit aller; mais j'étois engagé chez le prince Galitzin, de Galernliof. celui qui a épousé une Engelhard, nièce du prince Potemkin.
Avant de me rendre à mon dîner, j"ai passé chez a Billot, où sont les dames de Behmer. Le prince de Prusse les a reconnues à la fenêtre, et saluées de l'air le plus gracieux. Il les avoit déjà reconnues l'autre jour sur le grand chemin, en arrivant, et a été flatté de les rencontrer sur son passage. Elles ont su cela par le comte de Wartensleben, qui est ici incognito, parce qu'il n'a pas de jierniission du Roy, et qui paroît entièrement dévoué au prince royal, pour lequel il est venu. C'est un honnête garçon de peu d'esprit, mais qui rapporte au prince tout ce qui se passe.
J'ai été dîner chez le prince Galitzin; il y avoit environ trente personnes. Le prince Potemkin y étoit, ainsi que le marquis de Vérac, qui y a été triste ou pour mieux dire taciturne. Ses enfans y sont venus aussi, mais Gaillard n'a pas été invité, car malgré ses talons rouges on ne le distinguera pas davantage. Tous les ministres y étoient, à l'exception du duc de Saint-Nicolas, du baron de Sacken et des HoUandois. Il n'y avoit pas non plus de chargés d'affaires.
La maison de Galitzin est charmante pour la distribution et l'ameublement. Le prince a de jolis appartemens, un boudoir en estampes à la Mélissino et un divan délicieux. En bas sont les appartemens du prince avec un double bain, à la russe et à la françoise, avec des eaux chaudes et froides. J'ai été très flatté d'avoir été invité dans cette maison; c'est une marque sûre de l'estime du prince Galitzin, puisque les étrangers comme il faut,mais sans caractère public, n'y étoient point, à très peu d'exceptions près.
J'ai voulu aller ce soir chez la maréchale Galitzin, née Gagarin, croyant que le prince de Prusse y étoit; mais il étoit resté chez le grand-duc, et je suis revenu de chez la maréchale pour travailler chez moi.
P. S. — On croit que le prince de Prusse aura demain le cordon de Saint-André; la plaque de diamans est faite. On lui donnera aussi celui de Saint-Alexandre, dont c'est demain le jour et qu'il faut avoir avant celui de Saint- André.
Dimanche, 10. — Au même.
Je me suis habillé ce matin de bonne heure, pour voir le comte de Goertz, chez qui j'étois à neuf heures. Nous n'avons pas eu le temps de causer beaucoup, parce que le conseiller de Cour Alopéus est venu. Cependant nous avons parlé du prince de Prusse : le comte en paroît content. L'Impératrice a eu d'abord l'air embarrassée visà-vis de lui, mais ensuite elle lui a parlé avec la plus grande confiance. Elle lui a dit qu'elle étoit malheureuse, que ses nouveaux gouvernemens lui donnoient du chagrin par le peu de succès qu'ils avoient; elle s'est plainte de ne pas être secondée et de ne pas avoir un homme qui pût servir les vues qu'elle avoit. On croit que la prestance du prince de Prusse lui a donné dans l'œil, mais c'est un propos rebattu et renouvelé.
La conduite du prince de Prusse ici est fort délicate. La jeune Cour veut l'avoir dans son parti et cherche à l'éloigner du comte Potemkin. Le Prussien y a mis de l'adresse et de la franchise, et il a répondu aux plaintes qu'on lui a faites du favori : « Si j'étois Russe, je pourrois le haïr; mais dans ma situation d'étranger, je lui dois des
politesses. » Hier au soir, Son Altesse Royale étant retenue à souper, le grand-nuiitre Soltikof lui a fait entendre sous main qu'on désiroit que le général Potenikin n'y fût pas, ce qui étoit difficile, étant de la suite du prince. Potemkin s'en est aperçu et s'en est allé. Le prince de Prusse a dit alors au grand-duc que cela ne pouvoit pas être ainsi et qu'il désiroit qu'il fut à souper. Là-dessus on a couru après Potenikin, et, à son retour, le grand-duc lui a dit politiquement : « Pourquoi étes-vous parti? Je vous ai envoyé ciierclier. » Cette anecdote, mon ami, peint les deux princes, et le Prussien gagne à la comparaison.
Le comte de Goertz m'a dit qu'à l'audience qu'il nous avoit donnée, il avoit été moins bien qu'à celle des Russes. La présence de Cobenzl et de Harris l'a embarrassé. Lorsque Harris est entré, il lui a demandé des nouvelles de l'affaire de Gordon, épigramme qui n'a pas échappé.
J'ai été cliez Horta voir la procession de Saint-Alexandre; l'Impératrice n'y a pas été, même en voiture, car l'usage est de suivre à pied.
J'ai trouvé chez Horta Bullo. qui m'a donné les noms des cadets qu'on amis en avant hier. Les voici : MM. Tolstoï, Bobrinski, fils de l'Impératrice; Apraxin, Arsénief, Ouchakof, Balatnykof, Sizerof, etc. Il y en avoit une douzaine, mais je n'ai pu savoir que ceux-là. Je serois curieux d'apprendre ce que deviendront ces jeunes gens par la suite.
Nous avons été à la Cour; le marquis de Yérac avoit sa belle voiture qui a fait une grande sensation.
Le prince de Prusse a reçu l'ordre de Saint-André et celui de Saint-Alexandre qu'il a porté aujourd'hui. Il a dîné avec l'Impératrice à la table des chevaliers. On a remarqué qu'il n'avoit pas la droite de l'Impératrice, qui
étoit entre le grand-duc et lui. La plaque de l'ordre de Saint-André est en gros et superbes diamans.
Il y a eu Cour le soir et macao. Le prince de Prusse étoit à la droite de l'Impératrice, et il a perdu cinq cens roubles. Harris a joué aussi. M. de Vérac n'a pas voulu jouer, quoi que je lui aie dit; il m'a répondu que le jeu étoit trop cher et que le Rov ne lui donnoit pas des appointemens pour jouer. Il a cependant cent mille livres. Il m'a fait à cette occasion une réflexion assez plaisante, en disant que, s'il jouoit, cela seroit pris pour une rivalité avec Harris, et que s'il perdoit, on se moqueroit de lui. Je n'ai plus rien dit, car on pouvoit nous entendre, et le marquis est resté derrière honteusement et d'un air embarrassé, craignant sans doute qu'on lui offrît une carte, mais on lui a épargné le refus. Cette existence du marquis me peine, parce que je sais comme les petites choses se remarquent ici ; je suis convaincu que Cobenzl le pousse et l'entraîne à sa volonté. Il est cause qu'il ne veut pas jouer; je l'ai cependant bien prévenu contre cet homme, mais cela n'y fait rien, et il le consulte de préférence à moi.
Le grand-duc m'a parlé très honnêtement dans une position où je n'étois pas vu de l'Impératrice, car c'est le siège des petites considérations et de la politique que cette Cour-cy.
Il y a deux jours qu'on attend le prince de Prusse chez la maréchale; il y a soupe aujourd'hui. Le marquis de Vérac a donc fait semblant de l'ignorer, car il avoit beaucoup de monde invité chez lui. Il est vrai que dix-huit personnes se sont dégagées pour aller chez la maréchale. Cobenzl, chez qui il a dîné aujourd'hui, auroit pu l'en avertir; mais il l'aura peut-être engagé à ne pas changer ses arrangemens, et lui-même a soupe chez la maréchale.
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Comme M. de Vérac ne m'a point prcvcim tic son souper, j'ai été aussi chez elle. Le prince de Prusse y est venu et on a fait un niacao. Je me suis approclié de sa chaise, par le conseil du comte de Goertz, et le prince m'a aussitôt adressé la parole. 11 m"a demandé quand je partois; je lui ai répondu dans trois ou quatre semaines, ce qui pouvoil lui faire entendre après son séjour ici. J'ai ajouté que j'espérois lui faire ma cour à Berlin, et il m'a répondu que je devrois y rester quelque temps. Il m'a parlé ensuite de ma mission aux Deux-Ponts et de la longueur de mon séjour ici. Sa manière de parler est si honnête, si engageante, mon ami, que j'en ai été enchanté; il a l'art précieux de mettre à son aise ceux qui lui parlent. Il n'a pas manqué de me dire que M. de Vérac avoit du monde à souper (1).
11 y a eu un très grand souper; j'ai causé avec le comte Apraxin, colonel d'un régiment d'infanterie et frère de la Talésin. La conversation a roulé sur son pays et le prince Potemkin; je lui en ai parlé en voyageur libre, ce qui m'a fait écouter. Nous nous sommes trouvés d'un môme avis sur le génie de cet homme singulier et étonnant. Il prétend que Potemkin a tellement le projet de ne pas se lai.sser subjuguer, que lorsqu'il s'aperçoit de la prédilection qu'il a pour quelqu'un, il cesse de le voir ou le pratique avec précaution : indice certain du génie et le plus grand
(1) Le surlendemain, le chevalier de Corberon écrivait à M. de Vergennes : « Nous possédons ici Son Altesse Royale le prince de Prusse. Ce prince m'a fait l'honneur de me parler de mon départ de Pétersbourg et de mon passage à Berlin, en ni'engageant de m'y arrêter quelque temps, ce qui est Lien dans mes projets. » C'était là le commencement de relations qui ont été continuées dans la suite. Le 20 novembre de la même année , le même prince répondait au chevalier : « Je suis fort sensible aux choses honnêtes et polies que vous me dites dans votre lettre. Soyez persuadé que j'ai fait votre connoissance avec beaucoup de plaisir et que je désire sincèrement d'en jouir à l'avenir avec moins d'interruption... » (Archives du ministère des aUaires étrangères, AE, Russie, vol. 105, fol. 188 et 470.)
principe qu'on puisse avoir en politique. Apraxin doit aller à Paris au printemps ; nous nous y sommes donné rendez-vous, et il m'a fait une remarque sur ce que la Cour de France n'envoyoit ici que des gens d'un certain âge : « Pourquoi n'y êtes-vous pas resté? m'a-t-il dit. Vous êtes accoutumé à nous et nous le sommes à vous. » Ce compliment m'a flatté, mon ami, et ce qui me flatte davantage encore, c'est qu'on le dit plus en arrière de moi!
Apraxin est jeune, plein de feu et d'idées; il aime son métier et le fait avec zèle et intelligence. Il a un régiment d'infanterie qui a fait depuis le printemps deux mille verstes. Il m'a parlé des abus du militaire : un colonel peut faire trente mille roubles d'un régiment de cavalerie par les fourrages, les vivres, etc. Ceux qui aiment leur métier emploient cet argent à l'avantage de leur troupe, les autres le mangent. Voilà ce qu'un Russe même m'a dit; c'est un jeune homme de bonne foi, car la jeunesse est toujours plus honnête.
Je suis sorti de chez la maréchale après le prince de Prusse et suis rentré chez le marquis de Vérac à minuit et demi. Il y avoit un pharaon. Le marquis a paru étonné de ce que j'aie été chez la maréchale, et il a demandé trois fois après moi; mais il ne m'en a rien dit, par politique, lorsque je suis rentré.
J'ai oublié de te parler de la fatuité de Normandez, qui se fait moquer de lui par ses airs ridicules et le jeu qu'il joue. Il a perdu trois cens roubles au billard. C'étoit dans l'origine un secrétaire de M. de Lascy. Tu sais qu'il y a eu des comédies chez le comte Panin, où les ministres ont été invités. Normandez a cru devoir y venir, quoique ses collègues n'y soient point venus; et il s'est mis sous la couleuvrine de M. de Vérac, qui a eu la foiblesse de s'en
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charger. Le comte Panin n'a pas trouvé cela l)Oii, et Wachmeister m'a répété qu'aujourd'hui chez les Golovin, où il a dîné, la mère avoit parlé de cette aisance de Normandez, qui a fort déplu à Panin et à la Talésin, qu'on avoit dit qu'il se fourroit partout et hors de sa place, et que si le comte Panin n'avoit pas voulu l'humilier, par égard pour sa place, il le lui auroit fait sentir. Voilà ce qu'on gagne à se boursoufler : le règne des sots n'est jamais long.
Le prince de Prusse a un valet de chambre françois, qu'il aime beaucoup; c'est un nommé Plûtadieu. Il y en a un autre, coiffeur, qui est Lorrain et s'appelle Ofel.
Lundi, 11. — Au même.
J'ai cru devoir envoyer ce matin savoir des nouvelles du prince de Prusse, et j'ai écrit en conséquence au comte de Nostitz. Il m'a répondu un billet très honnête, par lequel il me marque que Son Altesse Royale a un peu de fièvre et qu'elle ne verra personne aujourd'hui. Ce prince avoit mal à la jambe, d'un coup qu'il s'est donné il y a quelque temps et qu'il a gratté; il s'est établi un peu de suppuration, et depuis que la tumeur est ouverte, il souffre beaucoup moins. Le grand-duc y a passé ce matin. Le comte Nostitz est venu lui-même porter son billet, et nous avons causé une bonne demi-heure. Il m'a demandé comment le prince réussissoit ici, et je lui ai répondu ce que je pense; et je pense en effet qu'il réussira. On craint cependant que l'Impératrice soit un peu froide vis-à-vis de lui, à cause de sa liaison avec le grandduc. On a remarqué hier que Potemkin n'étoit pas à la Cour du soir, mais cela ne signifie rien et je crois qu'on se trompe lorsqu'on imagine que l'incommodité du prince
lie Prusse est feinte et marque son peu de contentement.
L'usage a fait qu'il étoit hier à table la tête découverte, au milieu des chevaliers (jui ont leur chapeau et qui ne l'ôtent point, même en buvant la santé de l'Impératrice; mais comme nouveau chevalier cela devoit être ainsi, et il ne pouvoit avoir le manteau ni l'habillement. Le prince Potemkin s'est découvert en portant la santé du prince : cela a été remarqué.
J'ai été très content du comte Nostitz : il est aimable et spirituel; d'ailleurs, il m'a parlé de l'idée de me voir ministre à Berlin, et cela m'a flatté.
J'ai dîné chez Suart, mon ami, pour savoir quelques nouvelles de Hollande, dont il augure assez bien. Les plénipotentiaires ont eu une conférence avec le comte Panin, et comme la convention qu'on leur a communiquée, sans articuler la garantie qu'ils demandent, ne porte rien qui y soit contraire, les Hollandois peuvent la sousentendre; la Russie est d'ailleurs trop avancée pour ne pas soutenir contre les attaques de l'Angleterre les associés maritimes, et dès lors toute crainte doit cesser de leur part.
Huttel m'a parlé des présens du prince de Prusse. Le prince Potemkin et le comte Panin auront chacun une bague, avec le portrait recouvert d'un diamant, de la valeur de huit mille roubles; le vice-chanceher, une boîte avec le portrait, de quatre mille roubles. Huttel doit venir faire le courrier du prince de Prusse; il sera seul avec lui, ce qui est fort agréable.
J'ai passé deux heures chez mes amies, et j'ai terminé ma journée par aller souper chez Cobenzl, où étoient le comte Panin et plusieurs femmes.
ANNÉK 1780. — MAlini, 1^ SEPTEMDRK. 3o3
Mardi, 12. — Au même.
J'ai été dîner chez le comte Paiiin, où les ministres plénipotentiaires de Hollande ont eu une long-uc conférence avec lui. Je crois, mon ami, que malgré leurs dinicuUés, ils finiront par faire ce que veut la Russie; ils signeront la convention, qui d'elle-même, sans explication ultérieure, emporte implicitement la garantie que demande la Hollande, sans la spécifier autrement qu'elle n'a été vis-à-vis des autres puissances, relativement auxquelles une autre explication de cette convention vis-à-vis de la Hollande deviendroit inquiétante, puisque alors les autres puissances seroient dans le cas de douter à leur tour de cette garantie. Les Hollandois vont expédier ces jours-cy un courrier chez eux.
J'ai appris d'Alopéus que le vaisseau qu'il a frété s'appelle le Saint-Dimitri; c'est le nom d'un saint canonisé en Russie sous le règne actuel. Ce vaisseau est destiné pour Bordeaux; il lui a coûté six mille roubles, neuf, d'un marchand russe, et il est à sa première course. Le fret remboursera au moins l'achat. Si un négociant avoit fait cette spéculation, en achetant plusieursvaisseaux, il auroit fait un gain considérable, puisque sans sortir de l'Europe, le fret d'un vaisseau paie en un an ce qu'il coûte.
Le prince de Prusse est toujours incommodé, mon ami; j'y ai passé l'après-dîner. Le grand-duc y a été ce matin, et il a passé la soirée d'avant-hier chez lui. J'ai vu Huttel : il a été trois heures chez le prince de Prusse, qui lui a fait un gracieux accueil. Il a été seul avec lui et a chiffré la partie de ses lettres qui regarde l'Impératrice et sa conversation avec lui. Huttel m'a dit qu'il avoit été surpris de la concision de son style; quant à la correction, T. II. 23
il ne faut pas s'y arrêter; son orthographe vaut mieux cependant que celle du Roy, son oncle.
A propos du roy de Prusse, mon ami, il court une nouvelle assez mauvaise de sa santé; on la cache, mais je crois qu'il y a quelque chose. Ce qui me le feroit croire, c'est qu'il y a ici un certain comte de Wartensleben, qui est incognito, parce que le Roy, n'aimant pas sa famille, ne l'a pas nommé du voyage; mais le prince de Prusse, dont il a été le compagnon de jeunesse et qui l'aime beaucoup, lui a dit de le précéder dans sa course de Pétersbourg. Il est ici depuis trois semaines sous le nom d'Aliem, et n'a pas été présenté à la Cour. Pour en revenir à mes soupçons, ce jeune homme doit partir aujourd'hui pour Berlin, avec des lettres particulières du prince, car celles que Son Altesse Royale a écrites hier sont parties par la poste. Je lui ai parlé de son départ et j'ai ajouté qu'il reviendroit sans doute; il m'a répondu que s'il y avoit une bonne nouvelle à apporter au prince, il viendroit dans la plus grande diligence. Voilà, mon ami, d'où viennent mes idées, et peut-être y a-t-il un peu d'imagination dans la manière de voir la chose, qui n'est cependant pas sans fondement. Il est vrai aussi que le prince a voulu le départ de Wartensleben, parce que son incognito est su du grandduc et de toute la Cour ainsi que de la ville, par Mme Cobenzl qui l'a reconnu aux Cadets, et qu'il craint pour lui l'humeur du Roy.
Le marquis a travaillé toute la journée; je ne sais ce qu'il peut faire de si pressé, [à moins que sa manière de dicter n'allonge beaucoup la besogne, car tu ne sais peutêtre pas que le marquis établit d'abord le brouillon de sa dépèche; il le corrige ensuite, le rature, etc., puis il le dicte, le fait passer soit à Caillard, soit à Landrieux pour être chiffré.]
ANNÉE 1780. — MERCREDI, 13 SEPTEMBRE. 3oa
Ce Gaillard devient d'un fatuité in.supportable ; c'est dans les petites choses comme dans les grandes, et cela va jusqu'à s'approprier des cartes de visite pour moi, de la part des étrang-ers. Les Ilollandois m'en ont parlé et m'ont dit Fiaturellement qu'ils ne connoissoient point M. Gaillard, et qu'ils avoient fait remettre des cartes pour moi et non pour lui. La même chose vient d'arriver de la part de la suite du prince de Prusse, qui s'est fait inscrire pour moi et dont on a donné la carte à Gaillard. Le pis de l'histoire, c'est que j'ignore la chose dans le commencement et que cela me met dans le cas de ne pas rendre les visites qui me sont faites à mon insu. Je dois ne pas être surpris de la fatuité de Gaillard, puisqu'elle existe vis-à-vis le marquis. Il a eu hier une prise avec lui à dîner devant les gens. M. de Yérac parloit des passeports de résidence nécessaires ici, et sans lesquels un étranger n'a point de logement en ville. Gaillard n'en veut pas donner et fait crier après lui les François, qu'il fait attendre dans son antichambre. Sur les raisons que 3L de Vérac alléguoit de ce qu'avoient fait ses prédécesseurs d'après la nécessité démontrée : « Monsieur, lui répondit Gaillard, je n'en donnerai pas davantage, et si vos prédécesseurs ont eu tort, vous ne devez pas les imiter. » Ge ton tranchant a cependant piqué le marquis, qui lui a répliqué : « Je veux que cela soit ainsi. » Je tiens ce propos de mon valet de chambre, à qui les gens de la maison l'ont répété. [Tu sens le bon effet que cela produit : ce qui est plus fâcheux pour le fond de la chose, c'est que la prétendue volonté du marquis cédera à celle de Gaillard.]
Mercredi, 13. — Au même.
Je suis sorti ce matin pour aller chez Tolstoï, le major
(les gardes de Prcobrajenski et l'ami utile de l'Impératrice, comme du prince Potemkin qu'il connoît depuis quinze ans. Tolstoï est amateur de chimie, et il m'a donné la recette de son ciralbo. Il connoît ici un nommé Schulgin, du Collège des mines, qui est aussi amateur et avec lequel il se propose de travailler. Il m'a promis de me donner de ses nouvelles, de me faire part de ses découvertes, et en même temps il m'a demandé de le faire souscrire pour les Archives mytho-hermétiques. Cet ouvrage me rappelle les opuscules chimiques de M. de Lavoisier, fermier général (1).
Je n'ai pas vu le marquis de toute la journée; il a dîné chez Cobenzl, chez qui je vais le moins que je puis, parce que c'est un homme faux et dangereux. Le marquis y a soupe aussi avec Caillard. Je le répète encore, la conduite du marquis ne réussira pas; il se livre trop et tient des propos inconsidérés qui le feront mal voir des Russes, en lui attirant le blâme des François. Dernièrement il a dit chez le comte Panin qu'il étoit assailli d'une foule de François sans aveu, qui lui demandoient de l'argent; que la nation françoise étoit mal composée et que le Roy ne l'avoit point envoyé pour eux, ni ne le payoit pour les soutenir. Ce n'étoit pas le langage ni la conduite du baron de Breteuil, quand il étoit ministre ici. Tout cela ne me donne pas grande idée du ministère de Vérac; il se flatte de faire ici le traité de commerce avec la Russie, mais j'en doute. Je crois que dans les termes oîi nous en sommes avec l'Amérique , ce traité devient peu désirable ; le principe de la Russie est de rendre toutes les nations égales par rapport au commerce, et de ne prendre aucun lien particulier avec l'une ou l'autre.
(1) Lavoisier publiait depuis 17G6 les opuscules qui devaient immortaliser son nom et donner naissance à la véritable chimie.
ANNÉE 1780. — JKUDI, 14 SEPTEMBRI']. 337
J'ai VU dans l'après-dîner le comte de Goertz, qui m'a confirmé l'opinion, où j'élois, que les visites qu'ils ont faites ici me regardoient de préférence à M. Gaillard. Il y a là dedans, mou ami, un tripotage ridicule; j'aurois mieux fait de me loger en ville, et la délicatesse que j y ai mise vis-à-vis le marquis a été en pure perte, car lorsque je lui ai montré une lettre particulière, que j'ai écrite à M. le comte de Vergennos, dans laquelle je faisois mention de mes craintes de le gêner en ayant un appartement chez lui, il ne m'a rien dit là-dessus. Sois sûr, mon ami, qu'il voudroit me voir loin, et Gaillard est la cause de tout cela.
Enfin le courrier hollandois est parti ce matin, et ces tardifs Bataves ont mis heureusement terme à leurs irrésolutions. La dernière conférence, qui s'est tenue chez le comte Panin, a décidé leur adhésion : ils seront de l'Association maritime malgré les intrigues angloises. On doit envoyer ces jours-cy un courrier en Suède et en Danemarck, pour y porter cette nouvelle qu'on ne trouvera pas aussi agréable à Gopenhague qu'à Stockholm.
J'ai été ce matin voir la suite du prince et m'informer des nouvelles de Son Altesse Royale. Ge mal de jambe est plus sérieux qu'on ne le croit; le prince ne sortira pas avant quelques jours d'ici, et la plaie ne sera pas entièrement guérie avant trois mois peut-être.
J'ai dîné chez le marquis, et dans une conversation que j'ai eue avec Gaillard après le dîner, je lui ai fait sentir le procédé gauche du marquis de ne pas inviter Huttel et d'aller consulter sur les usages des gens foibles, qui ne sont ici que depuis un an, lorsque j'y habite depuis plus
de cinq. Il a senti qu'il y avoit peu de réponse à faire, et il s'est retranché sur ce qu'il répareroit en son particulier envers Huttel; mais je doute que ses projets de liaison réussissent : ces deux personnages ne se conviennent point du tout.
J'ai été faire quelques visites après le dîner, et je suis rentré chez M. de Vérac. Il y avoit beaucoup de monde à souper, c'est-à-dire dix-huit personnes, dont étoient Mmes Cobenzl, Nolken, qui est arrivée ces jour-cy, et Harris, qui y soupe pour la première fois. C'est un arrangement fait de manière que les jeunes gens iront chez M. Harris, et Mme chez le marquis. Les Cobenzl ont fait cet arrangement par politique, et le marquis s'y est prêté par sa facilité ordinaire. Je désire que cela lui réussisse.
J'ai causé avec le comte Simon Voronzof (1), et il m'a dit que les derniers états de perte de l'incendie se réduisoient à la somme de onze cent mille roubles, qui étoit encore susceptible d'une réduction de deux cent mille roubles, parce que les négocians ont amplifié leurs dommages; mais on les a examinés de près, et l'on regarde comme sûre la perte montant à neuf cent mille roubles. Il y a un négociant qui y est pour quatre-vingt mille roubles, mais il est très riche et n'a pas demandé de dédommagement. Je veux savoir le nom de ce barbare désintéressé, qui dans ce pays-cy est extraordinaire. Il ne ressemble guère au fameux Sabakin, qui n'a accusé que quarante mille roubles de biens, et que le comte Simon m'a assuré en posséder huit cent mille. Il a acheté de superbes établissemens à laroslaw, et les mines de fer et de cuivre appartenant jadis au père de Chouvalof (2), lepoète, qu'il
(1) Le comte Semen Romanovitch Voronzof (1744-1832), qui fut ambassadeur en Angleterre.
(2) Chouvalof, le poète, était le comte André Pétrovich (voir t. I, p. 79, note) ; son père était le feld-maréclial Pierre Ivanovitch.
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a laissées à la couronne pour payer ses dettes. Ce Sabakin les a, je crois, achetées deux millions de roubles, et elles valent davantage.
Le comte Simon m'a fait la description d'une mine qu'il a vue en Sibérie, oîi l'on tire l'or des pierres et cristaux qui le renferment. Le travail se fait dans des cavernes qui oui vingt toises de profondeur; là les ouvriers n'ont autre chose à faire que d'agrandir la caverne, en détachant tout autour les cristaux précieux qui forment les murs. On met les pierres dans des paniers qu'on remonte audessus du souterrain, pour les broyer à une meule, d'où la poussière, jetée dans de l'eau, donne la séparation du métal qu'on recueille. Le travail de la mine, qui se fait aux flambeaux, offre un spectacle superbe. Les lumières, qui sont en petit nombre, éclairent prodigieusement, en se multipliant dans les facettes des cristaux, entre lesquels on voit des paillettes d"or. Cette mine, au surplus, n'est pas d'un grand rapport et ne vaut pas celles de cuivre et de fer, qui sont bien plus abondantes. Il y en aune entre autres qu'on appelle en Russie la Montagne de bénédiction; on l'a sondée dans tous les sens, et elle est également remplie de fer.
Le prince de Prusse est toujours chez lui, retenu par son mal de jambe. Le grand-duc y va régulièrement tous les jours et souvent deux fois. Mais l'Impératrice et les Russes marquent peu d'empressement pour ce prince : il n'a pas assez de clinquant pour ce pays-cy. Les comtes de Goertz ne sont ni adroits, ni brillants, et le général a plus de pédantisme encore que son frère. L'un et l'autre sont des surveillans du Roy et ne paroissent pas avoir la confiance du prince.
J'ai appris ce soir une anecdote que j'ignorois. Les Dubouillé, dont je t'ai parlé déjà, ont dînéle jour de Saint-Louis dans la chambre de l'abbé avec Rozat. On leur a fait un dîner très bon à la connoissance du marquis, et tous les dimanches elles vont après la messe chez l'abbé, où on leur sert café, chocolat, confitures, etc. Cela donne une excellente réputation à notre aumônier, et même à la maison. Si c'étoit encore une maîtresse de parade pour le marquis, à la bonne heure, mais il paie les violons de ses secrétaires et cela fait faire des plaisanteries ridicules. Il est vrai que chacun prend son plaisir oîi il le trouve. Le vrai plaisir actif du marquis consiste à table; il mange prodigieusement, et lorsqu'il soupe en ville, il y a toujours un cuisinier de garde qui l'attend jusqu'à deux heures du matin, pour lui servir un bon potage avec une poularde et des légumes, qu'il mange en rentrant. Je ne pouvois croire à ce fait, mais il est exact et je le tiens de mon valet de chambre, qui a vu le cuisinier attendre avec le souper. Je doute que le marquis puisse résister ici avec un pareil régime, il détruira son estomac.
Samedi, 16. — Au même.
Bonafons est venu pendant ma toilette; il m'a recommandé ses affaires, dont je m'occuperai : c'est faire un bien utile, c'est un devoir précieux à remplir. Ce malheureux homme a quarante-cinq ans au moins; il est forcé, pour acquérir sa liberté et les moyens de vivre, de renouveler dans un an un contrat de trois années avec le Monastère, et c'est alors seulement qu'il pourra se retirer en France, avec environ huit cens livres de rente, ses dettes payées, c'est-à-dire deux mille livres à Falconet et je ne • sais combien à M. Cuvilliers pour l'entretien de son fils,
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dont il ignore le sort et mémo l'existonce. Ce Bonafons est un homme parfaitement honnête, mais il est dur dans sa probité, et le commerce du monde ne lui convient plus.
J'ai dîné chez le marquis avec MM. de Gocrtz, qui sont aussi pédans l'un que l'autre ; ce sont de ces gens fort honnêtes, mais qui ne conviennent point à ma manière.
J'ai été prendre Aribert pour aller aux bains russes, que je n'avois pas encore vus. C'est un spectacle, mon ami, tout à la fois singulier, écœurant et dégoûtant. On voit des hommes et des femmes pêle-mêle, s'exposer nus dans des étuves, où la vapeur de l'eau qu'on jette sur des poêles brûlans excite une transpiration abondante. Quand on est en sueur, on se frotte tout le corps avec du savon, puis Ton se jette dans la rivière. Ces gens y restent presque autant que dans les étuves et se versent avec une cruche de l'eau sur la tête, les épaules et les hanches. Ce contraste de deux températures, qui nous tueroit, est précisément ce qui leur fait du bien. Il y a deux enclos, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes; mais cette division n'empêche pas le mélange. Lorsque nous étions dans celui des femmes, à considérer les nudités les plus effrayantes, une manière d'inspecteur est venu nous avertir que l'Impératrice avoit défendu l'entrée de ce gynécée aux hommes, et nous sommes sortis malgré l'exemple que nous avions sous les yeux de cet ordre ou nul, ou peu suivi. Tu n'imagines pas, mon ami, l'inertie de ce peuple par rapport au nôtre. En France, tout divertissement ou assemblée quelconque est tumultueuse : le plaisir et la gaîté s'y annoncent par des cris, du moins des ris et des chants; à ces bains, c'est une cérémonie religieuse qu'on a l'air d'observer. On le remarque au peu d'attention qu'on accorde à deux étrangers qui entrent, seuls spectateurs au milieu de cette foule.
Les femmes n'ont pas été plus étonnées de nous voir que les hommes : au port Saint-Paul de Paris, nous aurions été hués; ici, on s'est mis à rire en nous voyant, et surtout une jeune femme jolie, que nous regardions avec complaisance, Aribert et moi, lorsque notre spectacle fut abrégé par l'invitation peu civile de l'inspecteur qui nous pria de sortir. En général, mon ami, indépendamment de cette représentation, de cet étalage de nudités qui ne sont pas belles avoir, ce coup d'œil est triste, en ce qu'il vous offre les effets de l'esclavage et de l'incivilisation, c'est-àdire le morne et la stupidité qui régnent sur les visages, et le peu d'expression, soit de plaisir, soit de peine, qu'ils montrent.
Dimanche, 17. — Au même.
Le prince de Prusse va mieux aujourd'hui, et l'on croit qu'il sortira bientôt, car ce matin il a pris l'air dans son jardin. Sa jambe néanmoins sera longtemps à se refermer. Ce n'est pas un coup de pied de cheval, comme on l'avoit d'abord dit, c'est un dépôt d'humeurs qui s'est amassé depuis quelque temps, et qu'il avoit même avant de partir de Berlin, mais qu'il a caché, ne voulant pas retarder son voyage. Cet accident devient dès lors plus dangereux, depuis qu'il a une cause naturelle; cela demande beaucoup de soins avec un corps replet, comme celui de Son Altesse Royale . On a voulu qu'il vit Moreau, mais le pauvre diable est mort cette nuit à quatre ou cinq heures d'une fièvre putride, qu'il a gagnée par un refroidissement pris en revenant le soir après souper dans sa voiture dont les glaces étoient baissées : exemple de la rigueur de ce climat pour les étrangers qui ne se ménagent point. Ce Moreau, fils du fameux chirurgien de Paris, étoit très
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habile. C'éloitau reste un assez mauvais sujet, mangeant tout ce qu'il gagnoit. S'il avoit eu de la conduite, il auroit pu faire ici une assez jolie fortune. Moreau pouvoit avoir autour de cinquante ans : il laisse des enfans naturels, rien pour les élever, mais il a une sœur en France qui, dit-on, s'en chargera.
J'ai diné chez Strogonof, après avoir été à la Cour. On parle d'un nouveau favori : c'est un officier dont on m'a dit le nom, que j'ai oublié; mais il ne sera déclaré qu'après le départ du prince de Prusse. C'est du choix de Tolstoï. Il y a toujours à cette occasion de la brouillerie entre le prince Potemkin et l'Impératrice; cela ne durera pas.
J'ai été voir après dîner les tours de l'Angloise Masson, dans le manège du comte Panin. Cette fille monte deux chevaux à la fois, avec toute l'adresse imaginable.
J'ai soupe le soir chez la Billot, oii étoit la petite Tatiana Engelhardt (I). nièce du prince Potemkin, qui est remplie d'esprit. En jouant avec elle, elle m'a dit en riant qu'elle savoit quelque chose, que si le Roy en étoit instruit, cela m'empêcheroit d'être son ami : c'est que j'avois été chez M. Harris et qu'il avoit soupe chez moi. Elle a sûrement entendu dire que les enfans du marquis de Vérac avoient été au bal de Harris, et que la femme avoit soupe chez le marquis. C'est un accord fait par les Cobenzl, dont je t'ai déjà parlé : Mme Cobenzl a amené Mme Harris chez M. de Yérac, et cela n'a pas été bien pris dans le monde. Je sais même que Harris a plaisanté là-dessus chez Potemkin.
Mardi, 19. — An même.
Le prince de Prusse est sorti hier pour la première fois ;
(l) La plus jeune des nièces du prince Potemkine, frêle de l'Impératrice.
il a soupe chez le grand-duc. Sa présence ici ne fait pas grande sensation, on ne s'en occupe que médiocrement, et le prince Potemkin a dit lui-même que l'on ne faisoit pas autant qu'on devroit pour un prince royal.
Il a dîné aujourd'hui chez l'Impératrice avec son ministre, le comte de Goertz. Ce peu d'empressement, mon ami, qu'on témoigne à Son Altesse Royale ne vient pas, comme on pourroit le croire, des impressions de l'Empereur. L'engouement qu'on a eu pour lui, et qu'il a fait naître par ses adulations, est passé. On commence à croire qu'il étoit venu ici pour duper les Russes, à ce qu'on dit, et entraîner l'Impératrice dans un système qu'elle n'adoptera point. On sait d'ailleurs que l'Empereur s'est permis des sarcasmes assez indécens sur le compte de Catherine II, et qu'il affecte à sa Cour, ainsi que le prince de Kaunitz, de l'élever aux nues : contradiction grossière qui doit faire tirer des conséquences qu'on a saisies.
Le prince de Prusse doit souper ce soir chez le vicechancelier, et le comte de Goertz m'en a fait prévenir. J'irai, quoique invité chez Cobenzl. Il est extraordinaire que les deux fois que le prince doit souper en ville, les ministres de France et d'Autriche aient donné ce jour-là un grand souper. J'ai dîné chez le comte Panin, où le conseiller de Cour Alopéus m'a engagé de venir chez le vice-chancelier; il n'y a pas d'invitation formelle, mais on se le dit à l'oreille.
Pour ne pas me faire de querelle , mon ami , avec les Cobenzl, j'ai passé à leur porte à sept heures pour me dégager, à cause du souper d'Ostermann. De là j'ai passé chez le prince Potemkin, que j'ai trouvé seul dans ses petits appartemens. Il étoit incommodé d'une indigestion, et m'a dit qu'il n'iroit pas chez le vice-chancelier. Nous
avons cause de gravures et dimprinicrie ; à cette occasion, il m'a dit que Harris lui avoit fait présent d'un Homère grec, imprimé par Barkierville. Je lui ai rappelé son projet défaire faire des gravures, il m'a répondu que cela ne pouvoit être exécuté qu'en France; là-dessus je lui ai proposé de m'en charger, ce qu'il a accepté, et de lui écrire de Paris à ce sujet. Cela a paru lui faire plaisir, et c'est un moyen de conserver des liaisons avec cet homme extraordinaire, le grand-vizir de la Russie.
Je me suis ensuite rendu chez le vice-chancelier, où il y avoit cent personnes. Le marquis de Vérac y étoit, ainsi que tous les ministres; lorsqu'il m'y a vu, il m'a annoncé que Cobenzl lui avoit dit le matin qu'il lui donnoit sa liberté, car il étoit engagé chez Cobenzl, mais qu'il comptoit sur ses enfans et sur moi. Le marquis m'a ajouté ({u'il lui répondoit de ses enfans, que quant à moi il ne savoit pas ce que je ferois, mais qu'il m'en préviendroit. J'ai répondu au marquis que je m'étois excusé chez l'Autrichien, parce qu'il me sembloit qu'entre lui et le prince de Prusse il n'y avoit pas à hésiter.
J'ai bien fait de venir à ce souper; le comte Ostermann en a paru satisfait par l'accueil que j'en ai reçu en entrant, et le prince de Prusse m'a beaucoup parlé à son jeu. Je m'étois tenu près de sa chaise sans affectation, et il m'a adressé plusieurs fois la parole sur différens sujets, avec l'air de la franchise et de la bonhomie la plus aimable. Cela a duré trois quarts d'heure. Il jouoit au macao le même jeu que l'Impératrice, c'est-à-dire cinq roubles le coup et dix roubles pour la tasse ou le tchaski, ce qui est un très gros jeu. M. de Vérac n'en étoit pas.
Je me suis mis à table, sans souper, à côté du comte Strogonof, et nous avons parlé Maçonnerie . Il voudroit que je fusse lié avec les Durfort. atin, m'a-t-il dit. que
366 JOURNAL I>fTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.
par les femmes, qui font tout en France, je pusse revenir ici. J'ai été flatté de cette raison du comte Strogonof, mon ami, mais ses moyens ne me conviennent guère : s'adresser à des femmes pour avoir des places me paroît si extraordinaire ! Je n'aurai pas de temps à perdre à Paris dans des sociétés brillantes et oiseuses, et je ne veux compter que sur M. de Vergennes.
Mercredi, 20. — Au même.
Le prince Pôtemkin a fait présent au prince de Prusse de deux superbes chevaux persans. Le comte Panin étoit là présent, et Pôtemkin l'a prié de choisir, comme connoisseur, ce qui étoit le plus digne d'être offert à Son Altesse Royale.
Jeudi, 21. — Au même.
J'ai été. ce matin, voir le comte de Goertz, qui m'a prévenu que le prince royal iroit au Monastère des demoiselles. Nous avons parlé de son séjour ici, et il ne passera pas le 15 octobre, d'après les intentions du Roy.
J'ai dîné chez le marquis et nous y avons reçu une excellente nouvelle : celle de la prise des flottes marchandes angloises par nos flottes combinées. C'est une perte pour nos ennemis de douze cent soixante-dix-huit mille trois livres sterling ou de trente millions de livres tournois.
J'ai été au Monastère des demoiselles; on y a joué la Colonie, opéra-comique, pour le prince de Prusse, avec un ballet dansé par les quatre classes. Le théâtre est très joli : la salle est circulaire et représente une enceinte d'arcades de pierre surmontées de feuillages, et ces
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arcades se terminent de chaque coté au théâtre, qui fait comme le jardin d'un bâtiment. J'ai été surpris de ne pas voir le prince de Prusse accompag^né d'aucun des grands de la Cour. C'est une impolitesse assez marquée, et dont on ne voit pas la raison. Le prince de Prusse a été fort honnête et fort gracieux; il a dansé avec l'actrice qui a fait le rôle de Biaise avec beaucoup d'aisance, et qui, avant le bal et à la suite d'un chœur de ciiant accompagné de harpes, a adressé à Son Altesse Royale un compliment court et bien tourné.
Vendredi, 22. — Au même.
J'ai passé chez Huttel qui dînoil; nous avons causé du prince de Prusse, et je lui ai montré de l'étonnement du peu de suite qu'il avoit au Monastère. Huttel m'en a dit la raison : c'est le comte de Goertz qui a pressé le Roy d'écrire à l'Impératrice qu'il désiroit qu'on reçût le prince, son neveu, sans cérémonie. Cela n'en est pas moins inconvenant de la part de ces gens-cy, et Goertz s'en mord les pouces; mais il n'est plus temps, et il devoit suivre le conseil de Huttel, qui n'étoit pas de l'avis de cette lettre.
Goertz se plaint de ma froiileur, et il est lui-même très froid à l'égard de Huttel et de moi. Il a prévenu tout le monde que le prince alloit au Monastère et n'en a rien dit à Huttel. Il ne me parle plus d'affaires, par ménagement sans doute pour Vérac, qui m'en parle encore moins. Il y a du bruit à Constantinople pour l'établissement de ce consul que les Turcs ne veulent point, parce qu'ils le regardent comme un espion russe. L'Impératrice, qui a déjà de l'humeur, en a ressenti un redoublement à cette occasion. On accuse M. de Saint-Priest de partialité, et on voudroit qu'il soutînt davantage le consul Lascarof. Les Russes
sont au surplus dans leur droit, le traité de Kaïnardji le prouve, et Catherine II, qui n'aime pas la contradiction, veut que ce traité soit suivi de gré ou de force ; elle est résolue à y contraindre la Porte. J'ai prévu cette difficulté, et si M. de Panin avoit voulu y mettre plus d'attention dans le temps que je négociois cette affaire, il auroit été au-devant de ces tracasseries. Je lui ai parlé des inconvéniens du consulat que les Russes veulent y établir, et de l'importance de prévenir une semence de brouillerie. Sa quiétude ordinaire l'a endormi là-dessus, ainsi que sur Stackief, que je désirois qu'on rappelât dès ce temps. Il faut maintenant y revenir : on rappelle Stackief, et il sera remplacé par Boulgakof (1), qui est un garçon d'esprit. On veut amadouer les Turcs, pour qu'ils deviennent coulans sur l'article du consulat; mais tout cela intrigue Panin, et l'Impératrice, qui en a beaucoup d'humeur, accuse M. de Saint-Priest de partialité pour la Porte.
Je sais toute l'affaire par Hùttel, qui m'a dit que le comte de Goertz en avoit fait part à M. de Vérac; celui-cy m'en a fait le plus grand mystère, selon l'usage.
J'ai dîné chez le résident de Hollande ; en parlant des nouveaux plénipotentiaires, j'ai été charmé de me trouver de son avis sur leur tournure. Heckeren me plaît infiniment davantage : c'est un homme de sens qui n'a point de dehors, et que les gens du monde comme Vérac jugent mal, en le croyant imbécile. Il est par principe et par l'intérêt de ses affaires stathoudérien, et malgré cela il raisonne plus conséquemment et plus froidement sur la conduite de son pays que Wasscnaer, qui est chaud, précipité dans ses opinions, et dont l'extérieur annonce
(1) .lacob Ivanovitch Boulgakof (1743-1809). Il était encore ministre de Russie à Constantinople en 1789.
ANNEK 1780. — SA.Mi;i)l. i';j SKI'TKMliUi;. 3(59
un vernis françois qui ne lui va point et, selon moi, est plutôt contre lui.
Samedi, 23. — Au même.
J'ai été ce matin avec Aribert voir une fabrique de verre au prince Potemkin dans une terre à lui, qu'on appelle Oserski, à quatre verstes de la ville. On y fait des ouvrages charmans, tant en cristal qu'en verre ordinaire de couleur. Comme j'étois à examiner la faron dont on grave le verre, on a gravé devant moi mon chiffre sur un gobelet. Cette fabrique n'est à Oserski que depuis un an; il y a peu d'ouvriers comme peu de débit. Ce sont des Russes qui travaillent, soit des paysans de la couronne, soit d'anciens soldats. Les plus habiles gagnent depuis vingt-quatre roubles jusqu'à trente-six par an, ce qui n'est pas dispendieux; mais ils sont vêtus, logés et nourris, eux et leurs femmes. On doit réunir à cette fabrique une autre, déglaces; on les coule de la longueur de quatre archines et demie ; mais les nôtres sont meilleures et portent jusqu'à cent quinze pouces. Leur importation ici coûte cent pour cent de droits, lorsqu'elles passent une archine.
La Billot ma dit sous le secret quelques particularités de la Cour, qui justifient le froid qu'éprouve le prince de Prusse. L'Impératrice est d'une humeur abominable. Ses nouveaux gouvernemens vont à la diable; il y a partout des révoltes, les paysans se plaignent des traitements de leurs maîtres et refusent de leur obéir, sous prétexte que l'Impératrice leur donne la liberté. On a envoyé des troupes dans la Russie Blanche et à Novogorod. Quelques brevets deliberté, lâchés par l'Impératrice, comme brevets de marchands, à plusieurs paysans qui ont présenté des T. II. 24
suppliques, ont excité les autres : on en compte plus de dix mille qui font la même demande. Ceux de la Razoumofski ne veulent plus être à elle.
Il y a eu de plus dans le conseil une querelle très vive entre Panin et Potemkin. Ce dernier s'est montré ouvertement pour l'Angleterre, et, voulant faire entendre que le comte Panin étoit vendu à la France, il a dit en plein conseil que les effigies de Louis XVI étoient excellentes pour marquer au Avhist. Panin lui a répondu que s'il avoit eu besoin de pareilles marques, il auroit plus facilement des guinées. La dispute est devenue si vive que Panin est sorti pour aller trouver l'Impératrice, qui est venue mettre le holà. On ajoute que Potemkin, le jour de la nouvelle de cette fameuse prise sur les Anglois, a eu une humeur affreuse, et qu'il n'a vu personne que Harris, avec qui il s'est enfermé deux heures. Au surplus, le prince Potemkin n'est pas bien en ce moment avec l'Impératrice; il y a eu des propos de la princesse Galitzin- Engelhardt sur l'Impératrice, dont elle a dit qu'elle étoit assez vieille pour se passer d'amour. Ces propos ont été racontés par Tolstoï, créature ingrate du prince; ils ont piqué comme de raison la grande dame , et Fou croit que les Galitzin seront envoyés sur leurs terres, sans que Potemkin le puisse empêcher.
On ajoute encore qu'il est arrivé un exprès d'Orlof, avec une lettre pour l'Impératrice, dans laquelle ce prince dévoile la conduite de Potemkin et s'offre à prouver qu'il a reçu des Anglois cent cinquante mille guinées.
Tout cela donne du chagrin à l'Impératrice , dont la position est fort malheureuse; elle sent qu'elle n'a ni amis, ni gens qui la secondent. Il y a trois jours, elle s'est trouvée seule à dincr, et elle a retenu exprès le comte de Bruce pour lui tenir compagnie. C'est une cir-
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constance fâcheuse pour le séjour du prince de Prusse.
J'ai appris cliez Billot que les Anglois d'ici estiment la prise que nous leur avons faite à deux millions de livres sterling, ce qui feroit quarante-quatre millions de livres tournois.
Je n'ai pas soupe chez le marquis, parce que je n'y étois pas lorsqu'il m'a fait prier; le matin, j'étois sorti avant qu'il fût levé. Je n'en ai pas eu de regret, parce que j'ai appris que Mme Harris y étoit et que je sais que cet arrangement fait un mauvais effet, et avec d'autant plus de raison que l'Impératrice est outrée contre le mari de ses intrigues avec Potemkin; on croit même que son rappel sera demandé. La foiblesse du marquis de Vérac à cette occasion vient des Cobenzl; s'il n'y prend pas garde, ces gens-là lui feront voir du pays.
Dimanche, 24. — Au même.
Je ne sais, mon cher ami, quand on pensera au prince de Prusse; mais on ne s'empresse guère ni à l'amuser, ni à lui donner des preuves du plaisir qu'on a à le voir ici. Cette froideur étonne même les Russes, qui disent beaucoup de bien de ce prince et sont fâchés qu'on ne le fête pas davantage.
Il y a eu Cour aujourd'hui; Son Altesse Royale a dîné avec l'Impératrice et soupe chez le comte Panin. Tu vois que la journée s'est réduite à peu de chose. Nostitz m'en a parlé chez Cobenzl, où j'ai dîné, et il blâme avec raison le voyage que le comte de Goertz a conseillé au Roy, et dans lequel les Goertz n'ont vu que leur propre avantage. Mais je doute qu'ils le trouvent, malgré les soins qu'ils prennent à entourer ce prince. Il est bien singulier qu'on ne cherche pas à lui procurer du moins les intimités
dont a joui l'Empereur auprès de l'Impératrice; cela ne l'engagera pas à prolonger son séjour ici, et bien des gens pensent qu'il partira le 8 octobre, quoiqu'il ait jusqu'au 15. Il est bien vrai qu'il y a un boulvari diabolique à la Cour. Le prince Potemkin a cédé à l'orage qui gronde sur la tète des Galitzin, et leur départ pour leurs terres est sûr; il est fixé à mercredi matin. La princesse, convaincue des propos qu'elle a tenus contre l'Impératrice, ne les a pas niés; elle en est convenue, en disant qu'on ne lui donneroit pas le knout pour une vérité qu'elle s'étoit permise' (1). Sa sœur, la petite Catherine Engelliardt (2), la favorite actuelle du prince Potemkin, est grosse, à ce qu'on croit; Roggerson lui a ordonné les eaux de Stararoussa pour la forme; comme les terres des Galitzin sont sur le chemin, elle partira avec eux, et cela couvrira l'exil des Galitzin, qui ont l'air de l'accompagner. Galitzin est désolé, car cet exil peut nuire à son avancement qui auroit été rapide. Il a eu hier vingt spasmes de chagrin, et le prince Potemkin y a été à pied pour le consoler lui et sa femme. Sa situation à lui-même est des plus critiques ; son amitié personnelle pour Harris lui a fait (lu tort, car l'Impératrice ne peut pas souffrir ce ministre, et l'on croit que son rappel sera négocié.
On assure d'un autre côté que le comte Alexis Orlof revient.
P. S. —Je me suis trompé, lorsque je t'ai parlé de Stararoussa, à propos des bains où va la petite Catherine Engel-
(1) Allusion au traitement subi par la princesse Lapoukhin.
(2) Catherine Vassiliévna Engelhardt, nièce et maîtresse de Potemkin. Ses sœurs étaient Barbe, princesse Galitzine; Alexandrine, qui épousa, en novembre 1781, l'helman Branicki (François-Xavier); Nadiedja, qui devint Mme Cliépélof, et Tatiana. Catherine se maria avec le comte Skavronski, qui, en 1784, remplaça comme ministre à Naples le comte André Razoumol'ski.
ANNEE 1780. — LUNDI, 2li SEPTEMBRE, 373
hardt; c'est Saritzin quesenommontcesl)airis. Ils sonttros renommés ici, et il y a beaucoup de nioiulc celte année.
Lundi, 25. — Au même.
Il y a eu Cour aujourd'hui chez Son Ailessc Royale pour l'anniversaire de sa naissance. Les Russes et les étrangers y ont été jusqu'à onze heures et demie (hi matin ; le grandduc y est venu, et l'Impératrice lui a cnvové de superbes fourrures, dont Landskoï a été porteur. Voilà tout ce qu'on a fait pour sa fête, à cause, dit-on, de l'Exaltation de la croix, qui ne permet pas qu'il y ait jour de (lour. Le comte de Goertz a donné à son prince un dîner, où il n'y avoit que des Russes, Le soir, Son Altesse Royale a été au bal et a soupe chez le grand-duc.
Il est parti un courrier aujourd'hui pour le Danemark, d'où sont arrivés des présens pour les ministres d'État. Les comtes Panin et Ostermann ont reçu chacun une belle boite garnie de brillans et une bague. Le conseiller de Cour Alopéus a eu une bague assez riche, et Strakof, son camarade, une jolie boîte d'or avec de la poussière de diamans, car ils sont rares et imperceptibles. Le chargé d'affaires danois, Schumacher, a reçu aussi une bague de sa Cour, avec une lettre très flatteuse du Roy, à ce qu'il m'a dit.
Il partira bientôt un courrier pour la Suède avec les ratifications.
J'étois invité à souper chez Horta et j'y suis resté jusqu'à dix heures et demie, qu'on n'étoit pas encore à table. Ces soupers, mon ami, ont un grand défaut, c'est d'être ennuyeux et éternels. Le comte Wacliineister 5- étoit et a eu une petite prise avec Caillard, ou pour mieux dire il en a reçu une réponse impertinente qui a fort choqué le Sué-
dois, qui ne l'a pas voulu relever à cause de Vérac, près de qui cela s'est passé. Le chevalier Horta a changé de maison et a pris celle du comte Chérémétief, qui est fort éloig-née, mais cependant guère plus que celle de Cohenzl. Wachmeister prétendoit que cette maison étoit au centre de la ville, et on se récrioit sur cette opinion. Gaillard, qui n'est pas lié avec le comte, mais dont la fureur est de glisser son mot et de faire de l'esprit, lui dit : « Oh ! comte, dites cela en suédois, car c'est cruellement abuser de la langue françoise. » C'est une platitude qui, sans la présence de Vérac, auroit attiré à Gaillard une dureté.
Mardi, 26. — Au même.
J'ai écrit en me levant au comte de Saint-Priest, à qui j'ai promis de lui envoyer de Paris le dessin de la chaîne de l'ordre de Saint-André.
Je suis ensuite sorti pour voir Bullo, avec qui je dois aller jusqu'à Berlin. Il m'a proposé une course que je comptois faire, à Schlusselbourg, où il y a de belles écluses à voir, qui côtoient le lac Ladoga. Ge lac n'est pas navigable par un mouvement extraordinaire qu'il y a dans les eaux, sans qu'on en sache la raison, car il n'y a ni écueil, ni cataractes.
On voit dans cet endroit une forteresse bâtie au centre d'une autre par Pierre III, pour y mettre Gatherinell. qui l'a prévenu. G'est là que le petit Ivan III (1) a été massacré
(1) Ivan III ou VI, fils du prince Aotoine-Ulric de Brûnswick-Wolfenbiittel-Bevern et d'Ëlisabeth-Calhcrine-Christine de Mecklembourg-Schwe- •rin, unique petite-fille d'Ivan V. Né le 23 août 1740, il n'avait que huit semaines quand, conformément au testament de l'impératrice Anne, il succéda au tr6ne des tsars. La révolution du 6 décembre 1741 amena sa déchéance et l'avènement d'Elisabeth. Ivan, transféré de prison en prison, fut enfin mis au secret à Schlusselbourg, où, le 15 juillet 1764, il fut assassiné par deux de ses gardiens.
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dans des prisons, qu'on ne voit pas, et qui renferment des personnes dont on ignore les noms, car les officiers chargés de conduire ces prisonniers font serment de ne pas les dire. Ivan est enterre sur la place; il n'y a point de monument, mais on vous montre sans rien dire, avec le pied, l'endroit où gît son cadavre : triste exemple de la méfiance du despotisme et de l'usurpation.
Je viens d'apprendre une chose qui fait voir combien l'Impératrice est peu tranquille au milieu de toute sa gloire. II y a, la nuit, dans l'intérieur du palais, des sentinelles répandues qui ont des balles dans leurs fusils, et des piquets de distance en distance également armés. Voilà où en est réduite pour sa sûreté cette grande souveraine, dont on peut citer ces vers de Sémiramis :
...Sémiramis, à .ses douleurs livrée,
Traîne ici les chagrins dont elle est dévorée.
Comme je n'ai pu faire la course de Schlusselbourg, j'ai demandé à Bullo l'article de son journal où il en est question. Il y a aussi dans cette ville une fabrique de toiles peintes, dirigée par un nommé Lemann, Allemand qui y est depuis vingt ans. La couronne lui a prêté dix mille roubles pour dix ans sans intérêts.
J'ai dîné chez le comte Panin. dont c'est aujourd'hui l'anniversaire. En en sortant, j'ai fait une visite de congé au prince de Ligne, qui part ce soir pourla Pologne, où son fils prendra l'indigénat. Il a reçu de l'Impératrice une belle boîte enrichie de diamans, avec son portrait, de la valeur de cinq mille roubles.
Mercredi, 27. — Au même.
Le prince de Prusse, mon ami, continue ses courses. Il
a été hier à Cronstadt, à Oranienbaum et à Péterhof; mais le temps n'étoit pas beau, nous avons déjà vu la neige deux fois depuis vingt-quatre heures. Tout le monde paroît content de ce prince, et cette approbation générale le dédommage de la froideur de la Cour. L'Impératrice, il est vrai, lui a donné de belles fourrures le jour de sa fête, mais le prince a montré qu'il savoit être généreux. Il a fait présent de huit cens roubles à la musique militaire, qui lui a donné une aubade ; il y a eu deux cens roubles à chacun des trois régimens des gardes et cent à chacun dtes régimens de campagne qui le gardent.
Le prince de Ligne qui devoit, mon ami, partir de chez Harris, oii il a diné avec le prince Potemkin, a été retenu par ce dernier, et il ne part que dans huit jours. J'ai vu la boîte que lui a donnée l'Impératrice : elle est plus riche que belle, et le portrait est peu ressemblant.
Il faut que je te parle du souper que le marquis a donné aujourd'hui au prince de Prusse. Il a un peu dérangé les calculs de Cobenzl, qui s'étoit flatté qu'on n'en donneroit pas ; il s'en étoit même expliqué d'une manière assez indécente, et il a fini par suivre l'exemple du marquis qui aura été le premier. Le prince est arrivé vers les neuf heures, en sortant de chez la grande-duchesse qui a été un peu incommodée. Il y avoit beaucoup de monde chez le marquis, et lorsque le prince a été à son macao, toute la jeunesse a filé dans une salle pour danser, ce qui a empêche la cohue. Le marquis, ses enfans et moi, sommes descendus pour le recevoir à la portière de sa voiture. Mme de Cobenzl est sortie dans l'antichambre, pour recevoir Son Altesse Royale, qui lui a donné le bras pour entrer dans les appartemens. Indépendamment du macao du prince, il y avoit dans une autre pièce un pharaon; le marquis de la Coste faisoit la banque, qui étoit de
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trois mille roubles. On ne jouoit j)as gros jeu, et la Coste a refusé cinq mille roubles sur une carte qu'on lui a proposée.
Lorsque le souper a été servi, après la partie du prince, il a donné la main à Mme de Cobcnzl comme faisant les honneurs, et le marquis s'est placé vis-à-vis de Son Altesse Royale. Il avoit compté donner le bras à la comtesse de Romanzof, grande-gouvernante ; mais je ne sais pas comment cela s'est fait, la comtesse s'est mise de l'autre côté du prince, qui avoit la Cobenzl à sa droite, et le marquis n'avoit pas une femme à côté de lui : il étoit entre deux officiers aux gardes. Le souper étoit magnifique, il y avoit soixante-quinze couverts et les premiers du pays. Le prince Potemkin n'y étoit cependant pas, il s'éloit fait excuser. Je t'ai déjà dit qu'il y a de la brouille entre lui et l'Impératrice, à cause de la petite Catherine Engelhardt, qui est partie, je crois, hier, grosse de six à sept mois, à ce qu'on dit. C'est l'Impératrice qui l'a voulu, cette jeune personne étant promise au petit Bobrinski, fds de la grande dame et du prince Orlof. Tu sens bien que ce mariage n'aura pas lieu, et l'éclat que cet exil fait, relativement à l'état de la petite Catherine, a fait remercier un jeune homme russe à qui Potemkin l'avoit accordée après le refus de Bobrinski. Voilà, mon bon ami, une idée des mœurs russes, et la manière dont le prince Potemkin protège ses nièces. Il y en a encore une qui a douze ans et qui aura le même sort. C'est la dernière, elle s'appelle Tatiana : elle sera remplie d'esprit, avec une de ces figures de fantaisie plus piquantes qu'une beauté.
AYachmeister a parlé à Caillard du propos de chez Horta, et celui-cy lui a fait d'honnêtes excuses, chose humiliante à l'âge de Caillard.
Manteufel a relevé de son côté un propos grossier d'un
M. deZénoviof, frère de la princesse Orlof et gentilhomme de chambre de service auprès du prince de Prusse. Ils étoient à table à côté l'un de l'autre, et le dessert ou le surtout en table représentoit les armes de Prusse et les chiffres de Son Altesse Royale. Zénoviof, en les examinant, dit : « Je ne croyois pas que les François connussent les armes de Prusse », voulant faire une épigramme. Manteufel répondit fort bien : « C'est tout ce que pourroit ignorer une nation qui n'existe que depuis soixante-dix ans. Mais un peuple comme les François est trop éclairé pour ne pas cohnoître ce qui l'entoure. » Zénoviof repartit : « Ah! sans doute, mais à Rosbach... — Monsieur, reprit Manteufel, vous ignorez sans doute que j'ai été en France, et que j'y suis attaché de cœur pour les bons traitemens que j'y ai reçus; ainsi je vous prie de finir une conversation dans laquelle je ne pourrois vous faire des réponses selon votre goût. » Voilà les Russes, mon ami; enclins à l'épigramme, ils lâchent à son défaut des grossièretés contre tout le monde, dès qu'ils en trouvent l'occasion. Amis, parens, gens en place, leur souverain même n'est pas à l'abri de leurs sarcasmes, et c'est à la table du marquis, qui les comble d'honnêtetés, qu'ils se permettront les propos les plus indiscrets, les plus sots même, s'ils en trouvent l'occasion. C'est une preuve de foiblesse sans doute, et c'est là où ce fier Russe, au milieu de son faste et de sa grandeur, laisse voir l'empreinte de l'esclavage qui partout et dans tout le suit et le décèle.
P. S. — Je viens d'apprendre que la petite Catherine Engelhardt est partie hier avec sa sœur et son beau-frère le prince et la princesse Galitzin.
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Jeudi, 28. — Au ninue.
Pendant que je faisois ma toilette, est arrive le jeune Dubiiquois. qui m'a parlé de ses afraires : le prince Potemkin lui a promis de lui faire avoir des appointeniens de la Cour, en l'y attachant pour raccommoder et entretenir les tableaux delà souveraine. Il fera sa supplique et demandera deux mille roubles pour en avoir quinze cens. Betzky y consent, et Dubuquois m'a prié de lui parler de lui : ce que je ferai, malgré ma répugnance, car je ne puis souffrir ce vieux singe.
J'ai dîné chez le comte Ivan Czernichef avec le prince de Prusse : il n'y avoit que les ministres étrangers et des Russes, aucun chargé d'affaires et pas même les enfans du marquis de Vérac. Après le dîner, nous avons été au Corps des Cadets, oii l'on a représenté une tragédie, Mahomet, et la Coupe enchantée, dans laquelle le comte Boutourlin a joué comme un ange le rôle du pédant.
J'oubliois de te dire que j'ai parlé au vieux Betzky pour Dubuquois au Corps des Cadets : il m'a promis de s'intéresser à lui.
P. S. — Je me suis trompé quand je t'ai dit que le marquis, à son souper, étoit entre deux hommes ; il avoit à sa gauche Mme Talésin, la maîtresse de Panin, qui lui tirera quelques présens. Il auroit mieux fait d'avoir à ses côtés quelque dame à portrait : c'est une loi d'étiquette qui s'observe scrupuleusement; mais du reste sa fête a été bien, et il paroît qu'on en a été content.
Vendredi, 29. — Au même.
Dubuquois est venu me parler ce malin d'une dispute qui s'est élevée entre le danseur Lefebvre et son émule Cauclîiani. Le premier, François, a été insulté par l'Italien, et il a demandé sa démission ou une satisfaction éclatante et publique. Comme le directeur Bibikof ne lui a pas répondu, il a écrit au prince Potemkin une longue épitre en lui envoyant la copie de ses plaintes au directeur ; c'est là-dessus qu'il venoit me consulter, et je lai fort conseillé de se tenir tranquille. Son projet est cependant de s'adresser à M. de Yérac et de faire une plainte ministérielle, ce qui n'arrivera pas.
Dubuquois m'a amené un François nommé Germain, dont le vrai nom est Robin. 11 est venu avec le prince de Prusse, dont il est chirugien. Son Altesse Royale en fait beaucoup de cas; mais, pour l'avantag-e de cet bomme, elle désire qu'il travaille ici jusqu'à certaine époque où le prince le prendra avec lui. Ce garçon a une tournure originale, et on lui donne du talent.
J'ai été dîner cbez Son Altesse Royale. Il y avoit beaucoup de monde, tout le corps diplomatique y étoit et jusqu'aux chargés d'affaires. Le dîner étoit exécrable, parce que c'est la maison de l'Impératrice qui sert Son Altesse Royale et que le maître d'hôtel vole et pille à son aise.
Le comte de Goertz a montré à cette occasion sa petite manière accoutumée et la hauteur germanique avec l'embarras du peu d'usage du monde. Il n'a point prié Huttel, qui pouvoit et de voit y être dans tous les cas, quoique les secrétaires de légation n'y fussent point : Huttel est conseiller de légation de la Cour de Prusse, et il devoit v avoir une exception en sa faveur; personne
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ne s'en seroit offensé. HiUtel lui a ('-crit à cette occasion une lettre assez ferme, à laquelle (loertz a répondu gauchement, et cela a fini par accommodement, c est-à-dire que Hiiltel sera invité pour demain.
Il y a eu ce soir bal uiasqué à la (^our : je n'y ai pas été. Le marquis en est revenu à dix heures et demie^ et il a eu chez lui quinze personnes à souper, du nombre desquelles étoit Mme Ilarris.
Samedi j 30. — Au même.
La supplique de Dubuquois a été signée par le prince Potcmkin, et il me l'a fait ensuite signer. Quand je dis supplique, mon ami, ce n'est pas supplique précisément, mais les conditions auxquelles il s'engage à la Cour, et la demande qu'il fait de deux mille roubles d'appointemens. Le tout est adressé à Betzky, qui le présentera à Sa Majesté Impériale.
Il y a eu séance à l'Académie, où est venu le prince de Prusse; on a fait lecture d'un mémoire du sieur Pallas(l) sur la génération des animaux, et c'est l'auteur qui l'a lu lui-même, mais d'un ton de voix si foible qu'on avoit peine à l'entendre. On alloit en lire un autre sur l'astronomie, lorsque Son Altesse Royale, fatiguée, ennuyée sans doute et incommodée de la chaleur, s'est trouvée mal. Cela a rompu l'assemblée pour un quart d'heure, après quoi on a terminé la séance à l'ordinaire par l'agrégation d'un ami de Strogonof,le baron d'Holbach(2). Onnousamontré
(1) Pierre-Simon Pallas (1741-1811), naturaliste et voyageur allemand. 11 avait été appelé à Fétersbourg en 1708, avait été nommé membre adjoint de l'Académie des sciences, etc. 11 n'en fut membre titulaire qu'en 1783, après de nombreux travaux exécutés en Russie.
(i) Paul-Henri Thiri, baron d'Holbach (1723-1789), philosophe athée et matérialiste, qui fonda VEncyclopt-die avec Helvétius, d'Alembert, Diderot, Grimm, Rousseau, etc.
deux machines à soufflet à cinq touches, qui imitent à peu près le son de cinq vielles, mais cela est imparfait. J'ai vu, il y a vingt ans, chez Peltier, un automate qui prononçoit mieux les jours de la semaine.
Dimanche, 1" octobre. — Au même.
11 V a eu Cour aujourd'hui, et l'Impératrice n'a pas paru le matin, car l'humeur subsiste toujours, et lune des raisons qui contribuent à l'augmenter est l'interrègne de favori où nous sommes maintenant (1). Landskoï est tout à fait sur le coté (2), et son successeur est connu ; c'est un nommé Pajarski, capitaine dans l'armée. Il a paru le soir au jeu de l'Impératrice; maison attend le départ du prince de Prusse pour lui donner la légitimité pubhque qu'il aura. C'est un jeune homme taillé en hercule, et dont on ne dit pas autre chose jusqu'à présent.
Il y a eu, mon ami, une petite histoire relative au souper de Yérac, dont il faut que je t'instruise. Le jour qu'il a reçu Son Altesse Royale, on avoit établi un pharaon, dont la Coste tenoit la banque. C'étoit soi-disant pour amuser le prince de Prusse; cependant il n'y a joué que par complaisance, et l'on a su que cette banque a déjà été tenue il y a quinze jours chez Vérac [par ses enfans, qui aiment le jeu à la fureur]. Beaucoup de Russes se
( 1 ) On peut rapprocher de ceci ce passage, déjà cité dans notre introduction, de la dépèclie du clievalier de Corbcron adressée au comte de Vergennes le 17 septembre 1778 : « On peut remarquer en Russie une espèce d'interrègne pour les aliaires, qui a pour époque le déplacement d'un favori et l'installation de son successeur. Cet événement éclipse les autres; il dirige et fixe tous les intérêts d'un seul côté, et les ministres du cabimi même, qui se ressententde cette inlluence générale, suspendent leurs opérations jusqu'à l'instant où le choix décidé fait rentrer les esprits dans leur assiette naturelle et redonne à la macliine son mouvement accoutumé. » (Archives du Ministère des affaires étrangères, AE, Russie, vol. 101, fol. 311». )
(2) Landskoï réussit à se réconcilier avec l'Impératrice et à reprendre sa faveur au bout de quelques jours.
ANNIiE 1780. — LUNDI. -2 OCTOBRE. 383
sont mis à jouer, entre autres Strogonof, qui est sénateur. Tu sauras, mon ami, (jue par une de ces ineonsé(juences (juc nous avons aussi en France, les jeux de liasard sont défendus par un oukase en Russie, et qu'il y a une amende attachée à linfraction de la loi, laquelle amende se paie sur les appointeniens, s'ils ne sont même pas tout à l'ait supprimés dans ce cas. Le lendemain du souper de Vérac, Strogonof va au Sénat; il y reçoit un paquet de l'Impératrice, dans lequel se trouve l'oukase contre le jeu. Notre sénateur ne dit rien, mais le soir, à l'appartement, il se jette aux ])ieds de l'Impératrice et lui demande pardon. L'Impératrice lui dit : « Monsieur, voilà qui est bien: j'ai voulu et j'ai dû vous faire cette leçon, parce que vous, qui êtes sénateur, devriez savoir les lois. » L'inconséquence est que l'Impératrice joue elle-même au macao, qui est un jeu de hasard. Il est vrai qu'il est fixé, et qu'on ne peut mettre sur sa carte qu'une demi-impériale et une à la tasse ; chez Vérac on ne pouvoit tenir au delà de cent roubles.
Je tiens cette anecdote du neveu de Strogonof, le prince Troubetzkoï; elle est publique au surplus, et bien des gens y ont voulu voir une leron donnée à Vérac, qui évite de jouer à la Cour. Cette leçon sera au profit de Cobenzl, qui n'aura sûrement pas de pharaon demain chez lui, au souper qu'il donnera au prince de Prusse.
Lundis 2. — Au même.
Il est arrivé avant-hier un courrier de Suède, le jeune Pernon, frère du négociant qui est ici. Il a apporté des présens pour l'Impératrice, qui consistent en biscuits de porcelaine de Sèvres relatifs à l'union maritime, et que le roy de Suède a commandés avec beaucoup de goût.
Le prince de Bariatinski est enfin arrivé de France ce matin. Il y a longtemps qu'on l'attendoit, et je crois ({u'il ne retournera pas, du moins comme ministre. Le projet (i) est d'y envoyer Zavadovski, secrétaire du cabinet, général-major et ancien favori. C'est un homme sensé, qui passe pour avoir des connoissances et de l'application. Sa tournure est un peu roide et plaira médiocrement; mais il sera accompagné par son ami, le comte Simon Voronzof, un des plus aimables Russes qui soient ici.
On parle aussi d'un projet de congrès pour la paix. On nommera un ambassadeur de cette Cour-cy, et l'Impératrice a fait entendre que la France en feroit autant de son côté. Ce seroit alors Repnin et Breteuil qui reprendroient pour la deuxième fois le caducée de médiateurs (2). Catherine II s'est expliquée sur le compte de ce dernier d'une manière flatteuse, en disant que malgré ses torts elle Taimoit toujours (3).
La brouillerie contre Potemkin dure toujours. Il y a des gens qui croient qu'il y succombera, mais je n'en crois rien. Sa petite-nièce Catherine doit revenir dans six semaines, et, si cela est vrai, cela détruit le bruit qui s'est répandu de sa grossesse. Le général-major Tolstoï est dans la plus grande faveur; mais, quoi qu'on en dise, Potemkin finira par l'écraser. Il va faire une petite absence de quelques jours pour montrer son régiment au prince de Ligne, qui part samedi. Ce régiment est à
(1) Qui n'a pas été exécuté. Le prince Bariatinski resta ministre en France jusqu'en 1783 et eut pour successeur le comte Marivol".
(2) La première fois, c'était à Teschen.
(3) Le baron de Breteuil avait éti', on s'en souvient, ministre plénipotentiaire de France eu Russie de mars 1761 à mai 1763; ses rapports avec Catherine II avaient fini par être si tendus qu'il était parti après avoir demandé son rappel, et eut avec l'Impératrice une dernière entrevue très pénible. (Voir A. Ramb.a,ud, Recueil des inslruclions... Russie, t, II, p. -17 et 218.)