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donne avis assez à temps; cette nouvelle, une fois divulguée, fait beaucoup de rumeur, puis s'assoupit. Il y a quelques jours seulement, le capitaine en second d'un vaisseau en visite à Lubeck dit (ju'il a sept paquets pour une Mme Champagnolo. On ouvre quatre de ces paquets, dans lesquels on trouve, au lieu de dentelles, des billets de banque pareils à ceux qu'avoit contrefaits jadis un Poucbkin, qui a été en Sibérie. On ôtc les billets, auxquels on substitue de vieilles gazettes, et l'on dit à ce capitaine de porter ces quatre paquets à la Champagnolo. Il y avoit alors chez la Champagnolo un nommé Patingon, ou à peu près, négociant, (jui par hasard fait connoissance avec cette femme chez le consul de France, est prié à diner le lendemain chez elle avec le consul et y tombe malade au point qu'il y reste. Ce négociant sert de truchement à cette femme, pour dire au capitaine qu'elle lui remettra l'argent du port de ces paquets, lorsqu'il lui aura apporté les trois autres. Le lendemain, la Champagnolo dit au négociant : « Il m'arrive une chose singulière : j'attends des dentelles dans les paquets qu'on m'envoie, et je reçois des gazettes. » Le soir du même jour, on vient la chercher ; on la mène chez le procureur général Viasemski (1), et le surlendemain, on la ramène chez elle avec ordre de faire promptement ses paquets pour partir, elle, sa mère et son frère. On les a misdeuxdans une voiture, un dans un Idbkk, accompagnés de soldats pour être conduits à Mittau. Les uns disent qu'ils pourront aller plus loin; mais ce qui fait croire qu'ils sont sur la frontière, c'est que les soldats qui les accompagnent sont du Sénat; autrement ce seroient des soldats de régimens. L'Impératrice a poussé l'humanité jusqu'à leur faire donner de
(1) Le prince Alexandre Viazieniski, procureur général du Sénat.
rarg-ont pour leur route; ils ont reçu chacun cent roubles.
Cette histoire a fait beaucoup de bruit; on a dit que Chanipagnolo, le mari, avait été arrêté à Hambourg ou à Varsovie. La femme est partie hier au soir ou dans la nuit. Malheureusement Saint-Paul, qui couchoitavec elle, a été trouvé dans sa chambre, à ce qu'on dit, le jour de sa détention, et l'on a su également que Puységur devoit partir avec elle. Cela a produit quelques mauvaises plaisanteries, qu'on ne s'épargne point sur notre nation.
J'ai passé quelques instans chez le petit Galitzin ; nous avons parlé de l'Académie des beaux-arts, de l'émulation qu'on vouloity donner, mais des foibles progrès qu'on y voit. Betzky, qui est à la tête, est si médiocre! Le grandduc, qui en est membre, y assiste avec exactitude et se met modestement sur une chaise devant le président, qui s'étale dans un fauteuil.
3Ia journée s'est terminée par un souper chez la Nélédinski, en petit comité avec la 3Iatouchkin. Je les ai trouvées toutes les deux couchées sur un lit. Le souper s'est passé gaîment, mais très gaîment, avec le ton de la plus grande intimité et familiarité.
Jeudi, 31. — Au même.
Je commencerai par te dire que nous avons eu un dîner long et ennuyeux chez le baron de Nolkem, où le ministre de Saxe m'a dit que 0' Dunne alloit à Constantinople, et qu'on imaginoit que la Porte alloit envoyer un ambassadeur à Varsovie, d'où est déjà parti, dit-on, un internonce. J'ai été après le dîner chez le comte Panin et chez Mme Spiritof, qui est grosse et incommodée. Elle m'a parlé du bal du grand-duc, où il se commet des indécences à table, c'est-à-dire des excès de vin. Je ne
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serois pas surpris qu'on voulût donner Pierre III pour modèle au grand-duc. D'autres persoruics disent qu'on s'anmse beaucoup chez lui, et la princesse Bariatinski est furieuse de n'y pas y être invitée. Tu as su, mon ami, que le grand-duc en a été fort amoureux. C'étoit une raison d'exclusion sous la feue grande-duchesse; serait-ce de même sous celle-ci?
Vendredi, 1" novembre. — Au même.
Le comte Panin est toujours d'une santé délicate; le prince Repnin pourroit bien le remplacer, car on dit que le premier ira bientôt sur ses terres en Ukraine ou du côté de Smolensk. M. Boskam est parti de Varsovie pour Constantinople comme internonce, et les Turcs enverront un ambassadeur, qui reconnoîtra le roy de Pologne. Est-il vrai que 0' Dunne part de Mannheim pour Constantinople ?
Dimanche, lundi et mardi, 3, 4 et 5. — Au même.
Mardi, M. de Juigné a eu souper; il y avoit quatre femmes : la Bariatinski, sa nièce la Troubetzkoï, la baronne de Strogonof et la Nélédinski. Cela n'a pas été gai, à ce qu'on m'a dit: car je n'ai pu en juger moi-même, gardant ma chambre (1).
Puységur compte partir cette nuit. Je l'ai chargé de vingt-trois lettres.
Mercredi, 6. — Au même.
J'ai été réveillé àneuf heures, mon ami, parle marquis de
(1) SoulTrant d'un refroidissement qui lui avait occasionné des douleurs d'oreilles assez violentes.
Puvségur, qui a voulu me dire adieu. Je ne m'en souciois pas, parce que je n'aime point ces complimens : ils sont toujours tristes. Nous n'avons jamais été bien liés, Puységur et moi ; mais son départ m'a touché et la sensibilité qu'il a montrée m'a fait plaisir. Il ne s'est pas infiniment plu ici, mais il en est parti avec regret. Cela est si naturel! Il ne reverra peut-être jamais ce pays-cy ; il a eu sans doute cette idée, et elle est fort triste. Au surplus, Puységur est libre; il a vingt-quatre mille livres de rente, il est doux et a des talens. Avec cela il doit être heureux!... Un peu plus de philosophie dans la tête, de philosophie dans l'âme, je veux dire de fermeté, lui laisseroit peu de chose à désirer pour son bonheur. Mais quel est l'homme qui sache trouver ou faire son bonheur? Le plus philosophe sans doute, et l'on en voit peu de cette espèce.
Jeudi, 7. — Au même.
J'ai eu du monde. Le prince de Chimay, qui m'est venu voir plusieurs fois, s'est fait connoître d'une manière avantageuse. Le prince de Chimay a plus de quarante ans ; c'est un philosophe du monde, qui y tient encore par habitude, qui n'en est retiré que par satiété, etdontla philosophie est plus le résultat de la combinaison et du système que de l'inclination naturelle. Je crois que sa société nous sera agréable. Il cause, et c'est, à mon gré, un talent pr€^cieux et rare aujourd'hui. Je ne sais pas la raison de ses voyages. Il a une femme (i) aimable attachée à la Reine, et depuis deux ans ou dix-huit mois il est hors de France.
(1) Laure-Auguste Fitz-Jaiues (1744-1814), mariée avec le prince de Chimay le 28 septembre 1762, dame du palais de la reine Marie-Antoinette depuis 1775,
Il a passé l'hiver à Munich et pense beaucoup de bien de M. deFolard (1), qui y étoit alors ministre et qui maintenant a sa retraite avec dix mille francs de pension et deux mille écus d'une première pension viagère, dont mille livres réversibles après sa mort à l'une de ses filles, mille à la seconde et le reste sur la tète de sa femme. Le prince n'a pas été également content de M. de Montmorin à Trêves, qui est dune hauteur insupportable et ne se fait point aimer : amoureux au reste d'une femme (2) de cette ville, comme un écolier.
MM. de Grais (3) et de Bombelles ne sont ni plus considérés, ni plus estimables par leur conduite à Cassel et à Ratisbonne. Le premier a déplu totalement à la Cour de Cassel par son ton et ses procédés. Comme il a exigé le pas sur le duc de Wurtemberg, père de la grandeduchesse de Russie, aux fêtes qu'on leur a données à leur passage, le baron de Wirtof a eu ordre de dire à M. de Grais qu'il ne lui conseilloit pas d'aller à la Cour, parce que sa présence dérangeroit et qu'il n'y auroit même point de repas alors.
M. de Bombelles a porté à Ratisbonne la suffisance que je lui ai vue à Versailles et à Paris. Ébloui de son petit ministère et de ses petits talens, il affiche un luxe fort au-dessus de ses richesses, car il est pauvre, et se persuade qu'il mène tous ces vieux politiques allemands, qui se moquent de lui à sa barbe; amoureux déplus delà fille
(1) M. de Folard avait résidé à Munich de 1756 à 1776, avec le titre d'envoyé extraordinaire près l'électeur de Bavière, auquel on avait joint, en 1758, celui de ministre près le cercle de Franconie. Il eut comme successeurs : en Bavière, le chevalier de la Luzerne ; en Franconie, M. Mesnard de Chousy.
(2) Mme do Metternich. (Note du chevalier de Corberon.)
(3) Le comte de Grais avait succédé, en 1774. au marquis de Vérac en qualité de ministre plénipotentiaire pi'ès le landgrave de Hesse-Cassel. 11 y resta jusqu'en 1789.
(lu ministre de Prusse, Mlle Schwartzuan, qui n'a rien et dont il est épris, prétend le prince de Cliimay, connue d'une iîUe qu'on veut épouser. Voilà, mon ami, cet excellent sujet, ce fameux élève de M. de Breteuil! Maniéré, petit, sujet aux étiquettes dont il est esclave et jaloux tout à la fois, un homme enfin fort au-dessous de sa place.
Le prince de Chimay, dans ses différentes courses en Allemagne, a été choqué de voir des gens employés sous main par le ministère et qui sont des espions : un chevalier de Naillac, qui roule le monde avec dix mille francs de pension et envoie au ministre un tas de notes ahsurdes, vagues, mal digérées et recueillies à la hâte dans les sociétés ; un M. de Rhuilliers, qui fait le même métier ou à peu près, et à qui on a conservé deux mille écus, que lui donnoit 31. de Choiseul pour être son espion à Paris.
Le prince de Chimay voit assez bien, ce me semble, du moins il aime à voir, et l'habitude fait qu'on réforme son jugement. 11 est un peu prévenu pour ce pays-cy, à raison de l'accueil qu'on lui fait; il imagine qu il doit cet accueil à sa simplicité, et il ma dit que l'Impératrice avoit dit qu'il étoit le second François qui eût l'air simple. Je crois que l'honnêteté du prince de Chimay, son grand cordon rouge de Saint-Hubert et quelques galanteries qu'il aura adressées à l'Impératrice, ont décidé ses succès; la Cour a donné le ton, et, comme elle le donne ici plus qu'ailleurs, la ville le suit servilement et tout le monde reçoit bien le prince. Mais ce n'est pas, mon ami, à cause de sa simplicité; car il est un peu de ces gens qui, à force de s'élever contre les prétentions, montrent la prétention de n'en point avoir; c'en est une dans le moment présent.
Perraut est venu me voir plusieurs fois; Caroline prétend que je lui remonte l'esprit. Il ma détaillé l'histoire de
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l'assassinat du roy du Portugal (i). Ce qu'il y a de particulier dans cet événement, mon ami, c'est la sécurité des conjurés après avoir man(jué leur coup : Pcrraut a été à la campagne avec eux, et ce n'est que six semaines ou deux mois après que tous furent pris en sortant du bal anglois. On prétend que le cocher du Roy areconnu le duc d'Aveiro (2) au feu de la pierre de son pistolet (|ui ne partit point. Tous ont été suppliciés, jusqu'à un domestique. Son camarade Polycarpe s'est enfui, et jamais on ne l'a revu depuis.
Jeudi, 14. — Au même.
Je garde encore ma chambre, mon ami, et j'ai toujours compagnie et toujours choisie, car tu t'en rapportes à moi pour ne recevoir que les gens que j'aime. Le prince de Chimay, qui est actuellement mon voisin, vient très souvent me voir, et sa compagnie me plaît. Il est singulier, mais il paroit honnête, et d'ailleurs il a des idées, ce qui •fournit à la conversation le ton du grand monde et quelques connoissances. Il sest aperçu de la prédilection du marquis de Juigné pour les Czernichef et surtout pour la comtesse Ivan, dont il est amoureux autant qu'il peut l'être. Une chose l'a frappé, c'est le ton de préséance qu'il veut prendre à l'instar de tous les ministres et qui devient gênant pour eux, pour les autres, et souvent ridicule, comme l'affectation de passer devant dans une
(1) Joseph I", né le 6 juin 1714, roi de Portugal le 31 juillet ITiiO, décédé le 24 février 1777. Une conspiration de grands seigneurs, mécontents de lui et de son ministre Ponibal, avait menacé sa vie; elle avait éclaté dans la nuit du 3 au 4 septembre 1758. Le Roi avait été blessé do deux coups de carabine. A la suite de cet attentat, les Jésuites avaient été expulsés du Portugal.
(2) Joseph Mascarenhas et Lancastre, duc d'Aveiro, né on 1708, chef de la conspiration contre Joseph I", exécuté le 13 janvier 1759.
maison particulière, à un souper, etc. Ce système, commencé par le comte de Lascy et le prince Lobkowitz et adopté par le marquis de Juigné, leur ferme beaucoup de maisons. Il les a exclus des intimités de l'Impératrice, TErmitage et autres, où Ton ne veut point d'étiquette, et ce système n'est pas adroit. Il n'a point échappé au prince de Chimay.
Il y a eu aujourd'hui comédie au Monastère. Le prince n'y a pas été, se trouvant incommodé de rhume, mal de gorge, etc. Nous avons passé l'après-midi ensemble jusqu'à sept heures. Perraut est venu^ et nous avons causé ensemble sur les choses singuHères. Il m'a parlé à ce sujet du vieux Euler d'ici, ce fameux géomètre qui tire des horoscopes. Il a tiré celles de ses enfans qu'il leur a données cachetées, avec le conseil de ne les pas lire; c'est une preuve qu'il y croit et que ses enfans craignent de les consulter, ce qui est une foiblesse tolérable peut-être, mais pas moins une foiblesse. Il étoit effectivement connu à Berlin pour avoir ce talent, et jamais il n'en a voulu tirer de l'argent, ce qu'il auroit fait aisément et avec avantage. Nous avons projeté, Perraut et moi, de le consulter làdessus.
T'ai-je dit, cher frère, tous les projets de fêtes, d'amusemens qu'on a pour l'hiver'? Il y aura, les samedis, des bals chez la maréchale princesse Galitzin. Les personnes de fond sont nommées, et je suis sur la liste. Il y aura de plus comédie et je dois en être ; l'on m'a donné le rôle de lord Lurvel dans le Roy et le Fermier. De plus, il se forme une société littéraire chez la princesse Bariatinski, dont on m'a dit que je devois être. Cependant je n'ai entendu parler de rien. Il y a eu aujourd'hui la première assemblée. On cherche du moins à s'amuser, et, si l'on veut, on y réussira.