‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 41 sur 57 · ANNEE 1780. — MARDI. 3 OCTOBRE · texte numérisé non relu

ANNEE 1780. — MARDI. 3 OCTOBRE

Dorpach, et Potomkin conduira jusque-là M. de Ligne.

J'ai fini ma journée par le souper de Cobenzl, où est venue Son Altesse Royale, qui m'a parlé avec beaucoup de gaîté à son macao. Je l'avois deviné, mon ami, qu'il n'y auroit pas de pharaon chez Cobenzl : il fera faire au marquis toutes les fautes qu'il pourra, et profitera des leçons qu'on lui donnera.

Harris reçoit le prince de Prusse vendredi; il m'a engagé d'y venir comme particulier, mais je l'ai remercié le plus honnêtement possible et n'irai point.

Mardis 3. — Au môme.

Les galas et les fêtes ne finissent point; ce n'est assurément pas qu'on s'amuse, et même qu'on cherche à amuser le prince de Prusse, mais on tue le temps et Ion se tue soi-même d'ennui et de fatigue.

Il y a eu aujourd'hui Cour pour l'anniversaire du couronnement, matin et soir, et souper ensuite chez le grandécuyer Narychkin, avec bal et illumination. Le prince de Prusse, dont la présence gêne ici à cause du nouveau favori à installer, paroit avoir décidé son départ; on dit que c'est pour le 12. Nostitz me l'a dit, comme nouvelle publique, car il n'en est pas instruit particulièrement. Les Goertz se conduisent singulièrement à son égard, et je crois que l'égoïsme qu'ils mettent dans leur conduite envers les autres, relativement au prince de Prusse, ne leur réussit pas, et que cela ajoute encore au pédantisme et à la roideur de leur tournure. Le général veut y joindre une légèreté qui le rend encore plus ridicule, et les Russes se moquent impitoyablement de sa danse, qui, dans le vrai, est extrêmement risible. Hier, en arrivant chez Cobenzl, il aborda le cercle des jeunes personnes, en figurant deux

OU trois pas de danse, qui firent le contraste le plus singulier avec sa longue figure. Cet homme veut être plaisant et ne peut l'être. Son frère est toujours embarrassé, mais cet embarras naturel est augmenté, depuis qu'il se doute que je suis instruit de sa plate conduite vis-à-vis de Hùttel. Je croyois presque qu'il me boudoit, et il m'a fait ce reproche chez le grand-écuyer. Je lui ai demandé avec étonnement pourquoi il avoit cette idée; il m'a répondu qu'il s'en apercevoit depuis plusieurs jours à ma froideur, et qu'il en savoit la raison, mais qu'il étoit innocent. Je lui ai dit alors que je lui demanderois là-dessus une explication qu'il m'a promise, et qui l'embarrassera, je crois, plus que moi.

Me voici, mon ami, à la veille de mon départ, et je prendrai congé dimanche prochain. Vérac le sait et ne me parle pas de nos arrangemens [pécuniaires (1) ; nous sommes toujours du plus grand froid l'un avec l'autre. Sa conduite vis-à-vis des dames Behmer est on ne peut plus décourageante pour moi] ; mais il est arrivé un petit incident aujourd'hui à la Cour qui m'a fait grand plaisir. Ces dames y ont été pour voir le prince de Prusse, qui les a saluées très affectueusement et a parlé à ma Charlotte. Il lui a dit qu'il les avoit bien reconnues sur le grand chemin, le jour de son arrivée, qu'il étoit charmé de les revoir, mais qu'il falloit qu'elles revinssent à Berlin. La Cobenzl étoit là, [Vérac aussi, qui leur a tiré aussitôt une grande révérence. C'estle courtisan, mon ami, mais cen'estpas mon homme.] Je ne lui parlerai pas de mon mariage, dont je préviendrai MM. Panin et Ostermann.

Il y aura, mon ami, des histoires après mon départ.

(1) Les attachés d'attaires étaient en effet payés d'une grande partie de leurs frais par les ministres qu'ils remplaçaient et qui touchaient l'intégralité de leur traitement.

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