ANNÉE 1780. - MARDI, 3 OCTOBRE
L'aventure du [pharaon est un soufflet qui lui a été donné; il n'est pas bien ici malgré sa dépense. Je crois qu'il le sent et qu'il commence à se déplaire dans ce pays, pour lequel il n'est pas fait.] Sûrement il songe à s'en aller au printemps. Je crois d'autant plus à ce projet que M. de Vérac, [qui ne sait rien taire], en a parlé à Raimbert. Celui-cy lui faisoit quelques représentations sur les marchandises que ses gens distribuent aux colporteurs de la ville, marchandises même de contrebande, comme blondes dont ils ont apporté une quantité considérable. M. de Vérac lui a répondu : « Je ne suis pas fâché que mes gens fassent leur main, [parce que je ne leur donne pas de gros gages]. — J'aimerois mieux, lui répondit Raimbert, à votre place, les [augmenter de gages et ne pas permettre] les fraudes. — Au surplus, reprit M. de Vérac, je ne m'en embarrasse guère, et quand je serai parti au printemps, bien fin qui me fera revenir dans ce pays-cy. » Il y aura, en effet, mon ami, du changement dans le ministère, d'ici à peu de temps. Le baron de Breteuil ne restera pas longtemps à Vienne. Il a écrit à Raimbert il n'y a que quelques jours, et il lui mande qu'il changera incessamment de décoration et de manière à lui être utile. Breteuil sera ministre de la marine et fera Raimbert consul, ce qui se rapporte au conseil qu'il lui a donné de laisser les affaires de son commerce à son frère, parce que les consuls n'en peuvent exercer.
Le prince Bariatinski, arrivé hier de France, m'a fait à la Cour l'accueil le plus honnête. Il m'a dit devant Vérac combien M. de Vergennes étoit content de mon travail, et il m'a ajouté, en arrière de lui, que je laisserois ici beaucoup de regrets à mon départ.
Mercredi j 4. — Au même.
J'ai été ce matin chez le conseiller Staehlin, pour lui demander une petite carte nouvelle sur l'intervalle qui est entre l'Amérique et les possessions russes. Il me la donnera avec une description en allemand. Staehlin m'a dit qu'on pouvoit estimer la population de Pétersbourg à cent soixante-deux mille âmes, et celle de Moscou à trois ou quatre cen^ mille. Je ferai part à M. Banville (1) de la carte et de la description. Ce Staehlin est un bavard bredouilleur qui sait beaucoup, mais qui rend mal : c'est un homme excellent à connoître.
En rentrant chez moi, j'ai trouvé le palatin Hultzen, qui me tourmente depuis longtemps pour avoir une conversation avec moi. Nous avons parlé Maçonnerie, et il est fort instruit. Il m'a promis de me faire connoître de ses supérieurs, qu'il croit être vrais rose-croix. Ce Hultzen est un très galant homme, qui a d'excellens principes; il cherche comme moi, mais il prétend avoir un procédé qu'il m'a promis pour la fixation du mercure en argent.
Il y a eu mascarade à la Cour; je n'y ai pas été, car je n'ai pas le cœur à la danse. Je souffre d'ailleurs d'un rhumatisme ou d'une sciatique qui me fait faire des contorsions en t'écrivant. Les dames Behmer ont été au bal, où le prince de Prusse leur a parlé de la manière la plus affectueuse. J'ai regretté de ne pas m'y être trouvé, avec Charlotte, qui n'y a pas été non plus : elle est triste et plus intéressante que jamais.
(1) Jean-Baptiste Bourguignon Banville ou d'Anville (1697-1782), le célèbre géographe français.