ANNÉE 1780. — JEUDI, 5 OCTOBRE
Jeudi j 5. — Au môme.
Le prince de Prusse part d'aujourd'hui en huit; mais, avant, il assistera à une fête qui se donnera à l'occasion de la première pierre posée d'une église, que l'Impératrice fait construire sous le nom de Sainte-Sophie et sur le modèle de la fameuse mosquée de Constantinople. Cette église doit être celle de la nouvelle ville que Sa Majesté Impériale veut faire élever aux environs de Tsarskoïe- Sielo. On a dit, à ce sujet, que son intention étoit d'y demeurer avec sa Cour et d'en faire le Versailles de la Russie.
Après le dîner, j'ai passé chez Hiittel, avec qui j'ai causé une heure. Il est fort content de son prince, et le comte de Goertz a eu avec lui une explication fort amicale sur ses petits mécontentemens , et s'est justifié autant qu'il étoit possible. « Mon cher Hûttel, lui a-t-il dit, vous m'avez écrit une cruelle lettre et vous m'avez fait bien du tort, en doutant de mon amitié. C'est le chevalier deCorberon qui vous a animé contre moi. » Hûttel lui a répondu que je n'étois pour rien dans cette affaire, si ce n'est que de lui avoir dit l'histoire du dîner de Vérac. Tout cela s'est fort bien passé. Le comte a ajouté : « Le chevalier deCorberon voit tout en noir de ce moment-cy; je con viens qu'il n'a pas tort d'être mécontent, mais cela doit-il rejaillir sur les autres? »
Il a été ensuite question du prince de Prusse, et de ses bonnes intentions pour Hûttel. Il a dit à Goertz : « Je ne suis pas bien pécunieux, mais si dans le moment actuel deux mille roubles peuvent l'aider, je les lui offre de grand cœur. » Ce présent est fort joli, et surtout la manière est flatteuse. Ce prince, mon ami, est adoré de tout ce qui
Tentoure; il est d'ailleurs généreux et il aime à donner. Il a envoyé aujourd'hui une jolie montre garnie de brillants à Mlle Ouchakof , demoiselle du Couvent, qui a prononcé le compliment le jour du Monastère. Ce prince, voulant bien faire les choses, a ajouté à la somme qui lui a été donnée par le Roy pour les présens, quatorze mille écus de sa poche. Tout le monde ici en est enchanté, et les Russes, en faisant l'éloge de sa conduite et trouvant qu'on n'en fait pas assez pour lui, disent qu'il a un air noble et dédaigneux vis-à-vis de l'Impératrice, qui en est jalouse.
Il est arrivé un petit incident qui prouve combien la nation l'a pris en gré. Le prince de Ligne est parti ce matin et a emmené avec lui des chevaux avec des hommes, dont l'Impératrice lui a fait présent; cela s'est su parmi le peuple, on a cru que c'étoit le prince de Prusse à qui Sa Majesté Impériale avoit donné cent de ces gens, et, en conséquence, il en est venu une foule chez le comte Panin demander à être choisis .
Je reviens à ce qui regarde Vérac : j'ai demandé à Hûttel ce que son ministre en pensoit ; il m'a dit que personnellement il en étoit content, ill'a même écrit au roy de Prusse, [qui ne lui a rien répondu sur cet article]. Vérac, qui se fie entièrement à lui, s'est ouvert sur ce que l'Impératrice le traitoit froidement et le regardoit bien moins que Harris, malgré la situation des affaires ; il vouloit même en témoigner sa sensibilité au comte Panin. Goertz l'en a empêché et lui a rendu service. Ce Goertz, mon ami, est un galant homme; c'est dommage qu'il soit minutieux et pédant, grand défaut dans notre métier. J'ai répondu à cela qu'il me paroissoit que Panin le dédommageoit par la manière dont il le traitoit, et que ce ministre avoit l'air de l'aimer : « Oui, m'a-t-il répondu, il en a l'air, mais je sais de bonne part que le comte Panin, en parlant dernière-