‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 44 sur 57 · ANNÉE 1780. — VENDREDI, 6 OCTOBRE · texte numérisé non relu

ANNÉE 1780. — VENDREDI, 6 OCTOBRE

ment de vous et de lui, a fait une comparaison toute à votre avantage, »

Vendredi, 6. — Au même.

Le prince de Prusse part décidément dans huit jours, et je crois que ce sera avec plaisir. De tous les princes que nous avons vus ici, c'est celui qui s'est le mieux conduit et qui a été le moins bien reçu. Il est vrai qu'il est venu dans une circonstance fâcheuse : les troubles qu'ont amenés ces nouveaux gouvernemens, les désordres des tavi^linski, la décadence de Landskoï, et de plus les fatigues encore récentes de la comédie qu'on a jouée pendant le séjour de l'Empereur, tout cela réuni n'a pas donné beau jeu au prince de Prusse, et je crois qu'il auroit pu se dispenser de venir, et surtout si promptement. Mais c'est l'ouvrage de Goertz, et c'est à lui qu'il faut se prendre de cette gaucherie. Je crois qu'au milieu des raisons qui se sont opposées aux agrémens que le prince de Prusse auroit dû trouver ici, les intrigues du prince de Ligne n'ont pas peu servi. Cet Autrichien, extrêmement hé avec Cobenzl, qui l'a logé, a fait bassement sa cour aux Russes ; l'éloge affecté qu'il a fait du roy de Prusse, au commencement de son arrivée, l'a mis à son aise sur ce qu'il a pu dire ensuite en faveur du parti autrichien. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a été parfaitement bien avec l'Impératrice, qui a eu des entretiens particuliers avec lui, et qu'il est resté même, à ce qu'on prétend, plusieurs fois seul avec elle jusqu'à onze heures du soir. Le prince de Prusse n'a pas été accueilli de cette manière, et l'on va jusqu'à dire que c'est à cause du prince de Ligne qu'on ne lui a pas donné de fêtes. Celui-cy étoit également bien avec le prince Potemkin, et il est à remarquer, mon ami, que

c'est par ses instances, et chez Harris, que le prince de Ligne qui y dînoit, tout prêt à monter en voiture, a retardé son départ de huit jours. Les intrigues liées des deux ministres d'Angleterre et d'Autriche vont toujours leur chemin ; Vérac paroît ne pas les craindre, et il a raison quant au principal des affaires; il pourroit se tromper relativement à lui.

J'oubliois de te dire que le prince de Ligne n'a pas aussi bien fini qu'il a commencé. Son ton de polissonnerie n'a pas paru décent aux Russes; le comte Panin, toujours riant et applaudissant, a quelque fois haussé les épaules de voir un grand seigneur de cinquante-quatre ans, décoré delà Toison d'or, jouer à broche-en-cul et se faire mettre des mèches de papier au derrière. Son fils, le prince Charles, est, dit M. de Vérac, un bon enfant qui a parfois de l'esprit; je l'ai jugé, avec les Russes, bête, mal élevé, joueur et ayant le mauvais ton des garnisons allemandes. Tu en jugeras, mon ami, par la cochonnerie qu'il a faite à la table du comte Panin. Il vouloit empêcher son père de manger de quelque chose qu'il avoit sur son assiette, et ne pouvant le lui ôter, il prit le parti de cracher dans l'assiette de son père, qui trouva la plaisanterie fort bonne. Il est heureux pour le petit Vérac que ce jeune homme soit parti : il auroit achevé de le gâter.

Je ne dis rien de M. de l'Isle : il a de l'esprit sans doute, mais je n'aime pas sa tournure, et je ne sais pas ce qu'il a fait ici, si ce n'est y laisser ses chansons, qui sont au surplus jolies. On croit qu'il est venu sonder le terrain pour le comte d'Artois (1), qui se propose de faire un

(1) Le futur Charles X. Il ne vint en Russie qu'au mois de février 1793 pour demander à Catherine II des secours contre la Révolution, qui venait de conduire Louis XVl à l'échafaud. L'Impératrice lui offrit une splendide hospitalité, accorda des subsides aux armées coalisées contre la Repu-

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voyage à Pétersbourg ; mais, s'il ne lui dit pas plus de bien du pays qu'il ne m'en a dit à moi-même, je doute que ce voyage ait lieu.

Le prince de Prusse a dîné aujourd'hui chez le vicechancelier; il m'a fait l'honneur de me parler à son jeu; j'étois vis-à-vis de lui à table, et à côté du comte Ostermann.

Samedi, 7. — Au même.

Je ne t'ai pas dit qu'il y avoit eu hier bal et grand souper chez Harris pour le prince de Prusse, qui n'a pas joué mais dansé quelques polonoises. Le souper étoit médiocre, à ce qu'on m'a dit, et Ilarris a fait demander quelques couverts de vermeil chezPotcmkin, qui lui ont été refusés, à cause peut-être de l'absence du prince; mais il les a trouvés chez Vérac, qui n'en sait rien, car ses gens les ont prêtés sans lui avoir dit. C'est ainsi que cela se fait chez les valets maîtres. Vérac n'est pas sorti de toute la journée ; il a de l'humeur, à ce qu'on dit dans sa maison, et on y a parlé du peu de succès qu'il a ici, tant auprès delà souveraine que des Russes et des François. Sa manière d'être timide et l'obstination qu'il met à ne pas jouer à la Cour contribuent beaucoup à lui enlever de la considération du côté des Russes; et quant aux François, la hauteur visible deCaillard lui a fait beaucoup de tort. En général, le ton qu'il prend chez le marquis révolte beaucoup de personnes, et ses talons rouges ne sont point oubliés; ils ont fait dire à l'office du marquis qu'il étoit le fils d'un vigneron.

J'ai dîné aujourd'hui chez Vérac, et nous avons causé

blique française et donna au prince, au milieu d'un grand appareil, une magnifique épée bénie dans la cathédrale de Pétersbourg.

ensemble après le diner; il m'a parlé des intrigues de Harris et de Cobenzl, que je ne regarde dangereuses qu'en ce qu'ils tâcheront [de rendre Vérac ridicule et de lui faire faire des sottises] .

Il m'a parlé aussi de la manière dont on traite le prince de Prusse. Chez le grand-écuyer, mardi, on lui a fait une impolitesse marquée. Il y avoit deux tables, et le prince de Prusse étant à la première, le prince Potemkin, le prince de Ligne et Ivan Czernichef se sont mis à la deuxième. Le comte de Goertz a dit au prince de Ligne qu'il étoit surpris que Son Altesse Royale, ou du moins Natalie Narychkin, ne l'ait point décidé à se placer à la première. Il faut savoir que le prince de Ligne a courtisé cette frêle, la fille aînée du grand-écuyer, comme auroit fait un mousquetaire de dix-huit ans.

Le marquis m'a enfin parlé de ce qu'il me doit, et il m'a proposé de me rembourser à Paris, ce que j'ai accepté. Il m'a encore répété qu'il avoit écrit à M. de Vergennes qu'il avoit compté qu'il me feroit un traitement particulier (1), mais que nous n'aurions pas de difficultés sur un objet de cette nature, et je le lui promets bien pour ma part. Il aura sans doute écrit à Maurepas, car il me semble que Vérac n'aime pas M. de Vergennes, Il blâme son système économique, et il m'a dit, à cette occasion, qu'il avoit demandé quarante mille écus d'appointemens, que M. de Maurepas étoit prêt de les lui obtenir, mais que M. de Vergennes ne lui avoit accordé que quatre-vingt-dix mille livres de fixe, sauf les gratifications. Je persiste à croire que Vérac ne restera pas longtemps ici, et je ne dois pas

(1) Le comte de Vergennes avait en effet accordé au chevalier de Corberon, en qualité de chargé d'affaires, un supplément d'appointements de cinq cents livres par mois ; mais il était bien spécifié que les « frais ordinaires annexés au titre de la mission » continuaient d'être à la charge du ministre eo titre.

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