ANNÉE 1780. — SAMEDI, 7 OCTOBRE
perdre de vue de revenir, d'autant qu'on le désire à Pétersbourg.
J'y trouverai bien du changement dans le physique, si j'y reviens, beaucoup de nouveaux bàtimens ; il y en a un entre autres qu'on commence sur la place du Château, qui est destiné à loger beaucoup de gens du service de la Cour, qui n'ont point de logement au château et auxquels on donne de l'argent pour cet article, ce qui fait une somme considérable au bout de l'année.
J'ai été passer la soirée chez mes amies. Ma pauvre Charlotte me déchire le cœur par sa douce et discrète sensibilité; elle retient ses pleurs à tout moment, mais ils s'échappent malgré elle, et j'en suis cruellement bouleversé. C'est le cas, mon ami, où toute la philosophie est inutile, et je ne le sens que trop. Je me retiens en sa présence, je l'exhorte, je l'encourage, je la console, mais je ne puis moi-même me consoler. Hiittel les a trouvées toutes les quatre en larmes, et je suis arrivé deux heures après.
Hiittel a eu un entretien d'une heure et demie avec Son Altesse Royale, et lui a fait une lettre de remerciemens pour Domachenef, relativement à l'Académie dont le prince a été reçu membre. Ils ont ensuite beaucoup parlé de Maçonnerie : le prince de Prusse est très zélé et s'en occupe avec plaisir. Il a demandé à Hiittel quelques détails sur Cagliostro (1), qu'il lui a donnés d'après moi (2) et en
(1) Joseph Balsamo, dit Alexandre comte de Cagliostro (1745-1795), le célèbre aventurier que tout le monde connaît.
(2) Le chevalier de Corberon avait fait connaissance avec Cagliostro lors du voyage de ce dernier à Pétersbourg, en 1779. Voici le jugement qu'il porta sur lui quelques mois plus tard, après l'avoir revu à Paris : « Je crois que Cagliostro n'est point un cliarlatan, qu'il guérit non pas tout le monde, mais beaucoup, par ses connoissances chimiques et physiques, que cependant ce peut être un homme très dangereux et que certainement je ne me lierois pas avec lui quant au principe de ses connoissances. » (Ms, 3059 de la Bibliothèque d'Avignon, p. 146.) Il rapporte dans
lui disant que je pourrois lui en dire davantage. Là-dessus, le prince a paru charmé d'apprendre que j'étois maçon, et il a dit à Huttel qu'il m'en parleroit : ce sera sans doute à Potsdam. Il lui a parlé aussi d'un maçon zélé, qui est M. Wachter, chambellan du roy de Danemark et son ministre au Cercle du Haut-Rhin ; mais Son Altesse Royale croit qu'il n'est pas dans la bonne voie, comme elle pense de Cagliostro qu'il a des connoissances, mais qu'il lui manque des pouvoirs essentiels qu'il n'a pas.
' Dimanche^ 8. — Au même.
Voici, mon bon ami, le dernier jour de Cour pour moi dans ce pays-cy, celui où mon rôle et mon existence politiques finissent. C'est une époque douloureuse pour mon amour-propre, mais qui m'a cependant fourni quelques dédommagemens par les regrets qu'on m'a témoignés. Je puis me flatter qu'ils sont partagés entre mes amis, les Russes et les François.
J'ai été ce matin à la Cour, comptant y être présenté pour prendre congé; mais l'Impératrice n'ayant pas paru, cela a été remis au soir. J'ai été chez le grand-duc, qui m'a salué, s'est avancé vers moi et m'a dit avec bonté : « Monsieur de Corberon, vous nous quittez donc ! — Il le faut bien, Monseigneur, mais Votre Altesse Impériale jugera avec quels regrets de ma part. — Je ne vous dis pas combien j'en suis fâché, puisque c'est pour votre avantage. Vous allez à Deux-Ponts? — Quelque avantage qu'il y ait pour moi, Monseigneur, je l'oublie dans ce moment-cy, pour ne m'occuper que de la peine que me
son Journal, à la date du 2 juillet 1781, que Cagliostro avait guùri à Pétersbourg la baronne de Strogonof, « qui a eu des accès de folie provenant des nerfs », Yélaguine, Mme Boutourline, etc.
cause mon départ. » Il m'a dit encore quelques mots de la manière la plus honnête, et cela s'est terminé à ma grande satisfaction. M. de Soltikof m'a remercié de la lettre que je lui ai écrite au sujet de ma présentation, et m'a dit qu'elle scroit pour cinq heures et demie, avant la Cour du soir. Je m'y suis rendu, mon ami, après avoir dîné chez Cobenzl. Le prince Michel Dolgorouki, chambellan, est venu à moi, et m'a dit qu'il me présenteroiten l'absence de M. Soltikof, grand-maître du grand-duc. En attendant, j'ai causé avec Michel, qui m'a fait beaucoup d'honnêtetés et m'a dit qu'on espéroit que je reviendrois
Le grand-duc a paru enfin avec la grande-duchesse, à qui j'ai baisé la main; elle m'a tenu le même propos du grand-duc et a ajouté à ma réponse que je devois regretter ce pays-cy, parce qu'on m'y regretteroit beaucoup. Le grand-duc m'a dit : « Monsieur de Corberon, je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit ce matin : souvenez-vous-en. »
J'ai passé de là à la Cour de l'Impératrice, à laquelle j'ai été présenté par le vice-chancelier, avec Bullo, chambellan de Mecklembourg. L'Impératrice ne nous a rien dit ni à l'un ni à l'autre, ce qui m'a donné de l'humeur. La matouchka en avoit beaucoup, peut-être à cause que la Cour n'étoit pas nombreuse, ce qu'elle n'aime pas. Je ne sais pas, mon ami, ce que je dois conjecturer de cela; on boude aussi Vérac, qui n'a pas joué avec l'Impératrice ni avec le grand-duc.
J'avois vu ce matin le comte Panin chez lui en particulier, qui m'a dit les choses les plus flatteuses à l'occasion de mon départ : « Je ne puis trop vous répéter combien j'ai été satisfait et enchanté de la manière dont vous avez raité avec moi les affaires de votre mission, et j'espère
bien VOUS revoir un jour. » Je lui ai répondu combien j'en serois flatté. « J'espère, a-t-il ajouté, Monsieur le chevalier, que vous me rendrez justice. » Je lui ai demandé la permission de m'entretenir avec lui de loin, et il m'a répondu avec l'air de l'amitié et de l'intérêt. Je sais que Visin a parlé de mon départ avec regret, et qu'il a dit à cette occasion : « C'est une perte que nous faisons, car M. de Vérac est un fort galant homme, [mais il est foible]. » Tu vois comme on connoît les gens ici.
[La foiblesse, du marquis perce même dans sa maison, et l'on y dit qu'il se laisse mener par le ministre anglois.] Nous causions, pas plus tard qu'hier, lui et moi, de Cobenzl, et je lui disois que cet homme chercheroit à le tromper : « Je le connois bien, m'a-t-il répondu... Il est venu ce matin chez moi, a-t-il ajouté, etilvouloit revenir souper ce soir, mais je compte souper chez M. de Panin (1). »
Lundis 9. — Au même.
J'ai dîné chez le comte de Goertz ; le prince de Prusse y étoit et m'a parlé de mon départ. Il m'a demandé si je courrois nuit et jour; sur ce que j'ai répondu que oui, il m'a ajouté très honnêtement : « En ce cas, j'espère que nous nous rencontrerons. » Rien au monde de si affable que ce prince : il en a donné ici des preuves à tous les Russes; aussi on en est généralement content, excepté l'Impératrice, qui est embarrassée et peut-être humiliée de la bonne conduite de ce prince et de son air noble et décent. Il a fait sa cour bien différemment de l'Empereur, et c'est une raison de plus pour que la matouchka n'en ait pas été aussi satisfaite.
(1) La suite du récit, relative à M. de Vérac, a été raturée et ne peut être décbifirée.
Les présens de Son Altesse Royale sont fort beaux. Il a donné aux deux ministres de superbes bagues avec son portrait, couvert d'un superbe diamant plat en forme de glace, enrichi d'un triple entourage. Le comte Czernichef et le vieux Betzky ont eu de fort belles boîtes, et les cbambellans de l'Impératrice, qui sont attachés à Son Altesse Royale, un présent chacun de la valeur de mille ducats. On a pris pour règle ce que le grand-duc a donné à son voyage de Berlin, et l'on a doublé et triplé la valeur des présens. Cela coûtera beaucoup au prince de Prusse, qui y a mis du sien quatorze mille écus, en outre de ce que le Roy lui a destiné pour les présens seulement, et l'on m'a dit que pour suffire à cet extraordinaire, il avoit cherché à emprunter sur la banque de Berlin, qui l'a refusé, le Roy n'y ayant pas donné son consentement; les Suisses n'ont pas osé davantage par la même raison, et c'est sa sœur, la stathouderesse de Hollande (1), à laquelle il a eu recours, et qui, m'a-t-on assuré, lui a prêté quarante mille écus.
Il est étrange que l'on n'ait pas fait plus d'empressement pour amuser ce prince, et qu'on s'en soit si peu occupé. Il n'y a point eu de fêtes qu'un opéra italien, qui n'est pas une chose extraordinaire, et on l'a fait courir pour lui montrer avec ostention des choses du pays qui l'auront ennuyé. Il y a deux jours que le grand-duc l'a engagé de venir à la Comédie allemande : on avoit commandé une pièce (2) qui est une critique des Allemands. Le prince y est arrivé avant le grand-duc, et a attendu une demi-heure sans qu'on ait levé la toile. Des procédés pareils sont peu touchans. Le petit duc de Courlande a
(1) Frédérique-Sophie-Guillelmine de Prusse, mariée, depuis le 4 octobre 1766, à Guillaume de Nassau, stathouder des Provinces-Unies de Hollande.
(2) Der Schwaetzer, ou le Babillard. (Note du chevalier de Corberon.)
mieux fait : il a ordonné qu'on battît ou qu'on frappât des médailles; il y en a eu quatre-vingts, soixante d'argent de la valeur d'un ducat, et vingt d'or.
Mardi, 10. — Au même.
J'ai vu de la fenêtre de mes amies passer le prince de Prusse, qui revenoit de chez Nolkem, où il a dîné. Il n'y avoit point de ministres étrangers que M. de Sacken, celui de Saxe, parent de Mme de Nolkem, et son triste soupirant. Une parente d'elle, Mlle de Sengle-Manteufel, n'v étoit pas sous prétexte d'incommodité, mais, je crois, parce qu'elle est fort jolie, et que la Nolkem, chez qui elle loge, en est jalouse. On avoit admis à ce dîner le petit Pernon, qui est venu en courrier et qui n'étoit pas fait pour être à la même table que le prince de Prusse; mais il faut savoir l'histoire du jeune homme, et la voici.
Le petit Pernon est fils, ainsi qu'un frère, son aîné, d'une Françoise mariée à un négociant de Suède. Lorsque le baron deBreteuil étoit à Stockholm (1), il eut cette femme pour maîtresse. Son mari mourut; ses affaires allèrent mal, et M. de Breteuil recommanda à Raimbert l'aîné des Pernon, qui a été élevé dans sa maison àPétersbourg et se trouve maintenant associé à son comptoir. Le petit Pernon, son frère, d'une jolie figure, a été remarqué du Rov, qui en a fait son garde du corps et l'a ennobli pour cet effet. On a crié, mais on crie en vain devant les roys, et le petit Pernon a prospéré. Cependant il s'est brouillé avec M. de Scheffer, et le Roy l'a envoyé en France, où, à sa recommandation, il a été fait capitaine à la suite du régiment de LamcU*ck, avec quinze cens livres de pen-
(1) Où il fut envoyé comme ministre plénipotentiaire en quittant la Russie.