‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 46 sur 57 · ANNÉE 1780. — MERCREDI, H OCTOBRE · texte numérisé non relu

ANNÉE 1780. — MERCREDI, H OCTOBRE

sion. C'est une chose honteuse et criante, mais c'est le favori du roy de Suède, et l'Imprratrice lui a donné une bague de brillans, pour avoir port»; ici en courrier un présent magnifique à Catherine II. C'est un ouvrage charmant de Sèvres, où l'Impératrice est représentée pesant les destinées do l'Europe dans sa balance. Est-il permis à des roys de s'aduler à ce point, et surtout à un descendant du grand Gustave d'être l'auteur de ces adulations !

Mercredi., 11. — Au même.

J'ai dîné aujourd'hui chez la Billot, avec le sénateur Alsoufiof (1), les comtes Voronzof et le secrétaire du cabinet Bezborodko (2), le favori en fonctions du matin. J'ai promis à Alsoufiof des estampes sur l'histoire du temps présent, et nous nous sommes proposé, le comte Alexandre Voronzof et moi, de nous envoyer mutuellement, moi du tabac et lui du thé.

Le prince de Prusse a été souper chez le chevalier Horta; il y a eu bal. Le prince a reçu de l'Impératrice un souvenir superbement enrichi de diamans. Les présens qu'a faits Son Altesse Royale sont très riches, on en parle beaucoup et chacun en est satisfait on ne peut davantage. Je t'ai parlé de quatorze mille écus qu'il a ajoutés à la somme destinée à cet emploi; c'est soixante mille qu'il a empruntés à la stathouderesse de Hollande,

(1) Adam Vassiliévitch Alsoufiof, homme d'État.

(2) Alexandre Andréiévitch Bezborodko (1747-1799). Il n'était alors que secrétaire du cabinet, mais après la disgrâce do l'aninc, en 1781, il dirigea à peu près soûl la diplomatie russe jusqu'en 1796, date de la mort de l'Impératrice, sans autre titre que celui de membre du Collège des affaires étrangères. Il fut fait comte en octobre 1784 et prince en avril 1797. (Sur ce personnage, cf. N. Grigorovitch, Le chancelier prince Alexandre Andréiévitch Bezborodko, dans les tomes XXVI et XXIX de la Sociélé impériale d'histoire de Russie.)

SA sœur, laquelle somme a été employée aux présens. C'est aujourd'hui que s'est fait l'échange des ratifications avec la Suède et le Danemark.

Jeudis 12. — Au même.

C'est aujourd'hui qu'on prend congé du prince de Prusse, mon ami. Nous y avons été à onze heures et demie, et y avons trouvé le grand-duc qui en est sorti à près de midi. Son Altesse Royale nous a donné un quart d'heure d'audience avec son air affable ordinaire, et elle a quitté l'audience ou terminé en faisant entrer le comte Panin dans son cabinet. Le prince part demain à six heures du matin et couche à Narva, après avoir dîné à Gatchina. Je t'ai parlé des présens magnifiques qu'il a faits; il a donné partout de même, et l'on cite l'argent qu'il a fait distribuer à la livrée de la Cour, qui se monte à seize mille roubles ou soixante-quatre mille livres. C'est un peu différent de ce que le grand-duc a donné à Berlin, lorsqu'il y a été.

Sans entrer dans des détails (le temps ne me permet pas de le faire), je dois néanmoins te dire une anecdote qui te fera juger de l'esprit des Russes et de celle qui les gouverne. Lorsque le prince de Prusse est venu prendre sa première audience de l'Impératrice, on a fait trotter Son Altesse Royale d'escaliers en corridors pendant un quart d'heure jusqu'à son entrée, dans l'intention de l'essouffler et de l'empêcher de parler librement. Le général de Goertz, qui marchoit devant, ralentissoitla marche autant qu'il pouvoit, mais la course n'en a pas été moins longue. Enfin il est arrivé devant la grande Catherine, qui avoit pris toute sa dignité ; cela n'a pas empêché le prince de Prusse de faire son compliment de bonne grâce, et d'un

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air si libre que l'Impératrice a pris à son tour la timidité qu'elle vouloit inspirer; elle a même tremblé et fait répéter le prince, qui s'est très bien tiré du mauvais pas ([u'on avoit voulu lui tendre.

Le comte de Goertz est prévenu par Hiittel de mes projets à l'égard de Charlotte et m'en a parlé avec intérêt, en ajoutant qu'il feroit en sorte d'en avertir le prince de Prusse par lui ou par son frère. Il m'a proposé de venir dîner samedi en petit comité, avec Alopéus ou les personnes que je voudrois; j'ai préféré qu'il n'v en ait pas d'autre, pas môme Vérac, à qui je ne ferai part de mon futur mariage qu'en lui écrivant, ce que j'ai dit à Goertz qui m'a fort approuvé. Je vois avec plaisir que mon affaire fera ici un bon effet : le vice-chancelier Ostermann a dit qu'il en étoit charmé, qu'il avoit toujours dit que j'étois un parfait honnête homme et que je le prouvois, que je faisois plus même, puisque j'alliois par ma conduite la circonspection et la prudence à l'honnêteté. C'est le jeune Vollz, assesseur aux affaires étrangères, qui s'en est expliqué d'une manière non équivoque. Il a dit aux dames Behmer que le vice-chancelier avoit parlé de ma prise de congé, en ajoutant qu'il étoit fâcheux que j'eusse choisi un jour que l'Impératrice avoit tant d'humeur, que sans cela elle m'auroit parlé indubitablement, parce qu'il étoit sûr que cette princesse avoit beaucoup d'estime pour moi, non seulement par rapport à la manière dont j'avois dirigé les affaires (1), mais relativement

(1) Voici, à titre de document confirmatif de i^ctto partie du Journal, la lettre écrite à M. de Corberon par le comte Osteimann, le 29 décembre 1781 : « La lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire, le 7 de novembre, exprime si vivement les sentimons dont vous êtes pénétré pour l'Impératrice, mon auguste souveraine, que je me suis fait un devoir de la mettre sous ses yeux. Sa Majesté a reçue (.t/c) avec satisfaction ce renouvellement de votre hommage, Monsieur, et s'est rappelée avec plaisir du tems où à la Cour vous eûtes soin des affaires de Sa Majesté Très Cliré-

encore à ma conduite particulière, qu'il falloit que je revinsse ici et que l'on s'en flattoit universellement. On n'imagine pas que [Vérac reste longtemps ici. Je sais par] la Loventief que son [physique déplaît à l'Impératrice ; aussi est-il très froidement à la Cour, et il s'en aperçoit]. Ce même propos, mon ami, a été cité à la Guibal par la frêle Alexandra Engelhardt, à qui l'Impératrice a dit en lui parlant de [Yérac : « Je ne puis m'accoutumer à la figure de cet homme, elle est équivoque. »] C'est, ajoutet-on, la cause qu'il ne fait [pas la partie de la souveraine]. On a dit dans la maison que cette exclusion venoit de ce que le marquis avoit répandu dans le monde [qu'il craint de perdre au jeu, et que l'Impératrice en étant informée auroit répondu que] son intention nY'toit pas [de le ruiner], et qu'en conséquence on ne lui [proposeroit plus de cartes].

Vendredi^ 13. — Aii même.

J'ai fait demander un rendez-vous au comte Panin, que j'ai vu aujourd'hui. Après y avoir dîné, il m'a fait entrer dans son cabinet; nous nous sommes assis, et après lui avoir renouvelé mes remerciemens pour la manière dont il m'a traité durant ma mission, je lui ai fait part de mes projets de mariage avec Charlotte, ajoutant que si je ne l'avois pas fait plus tôt, javois cru devoir à mon état, aux

tienne. La manière dont vous vous êtes acquitté de cette tâche, aussi importante que distinguée, vous promet les succès les plus complets à l'avenir. Les sentimens que m'ont inspirés pour vous, Monsieur, toutes les qualités de cœur et d'esprit que vous réunisses dans votre personne, vous doivent garantir la part marquée que je prendrai à tous les sujets de satisfaction que vous serés dans le cas de rencontrer dans votre carrière. C'est encore à eux que je dois le plaisir que m'a fait éprouver la nouvelle du bonheur domestique dont vous alliés (sic) jouir et auquel j'ai donné déjà tous mes vœux lorsque vous commençâtes à le préparer ici. « J'ai l'honneur d'être, etc. »

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