‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 6 sur 57 · ANNEE 1776. — SAMEDI, 16 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

ANNEE 1776. — SAMEDI, 16 NOVEMBRE

Vendredi, lo. — Au même.

Le prince Clierbatof père est venu me voir après le (liner. Nous avons causé trois quarts d'heure sur les Américains et sur la forme des gouvernemens; il ne veut admettre que celle des républicains, même pour les g^rands États. Cela te paroîtra bien systématique pour un Russe; mais il est de bonne foi, et c'est sûrement un des Russes les plus honnêtes.

Samedi, 16. — Au même.

Je suis resté chez moi toute la matinée ou chez le prince de Chimay. Il a des chagrins de famille, et c'est ce qui l'a décidé à voyager. J'ignore quels ils peuvent être; mais il m'a raconté quil s'est enfui sous-diacre du séminaire dans sa jeunesse. Il a été de là à Rome pour obtenir des dispenses, et a été traversé dans ses projets par le cardinal de Rochechouart (1), alors ambassadeur de France, et par ses parens, etc. Il me paroît en général que le prince de Chimay a eu les passions très vives.

Je lui ai parlé de son voyage à Cassel, où il auroit été plus longtemps sans l'impolitesse de M. de Grais, qui y est ministre. Il lui a refusé en quelque sorte de le présentera la Cour, habitant alors Geismar; et d'après ces difficultés, le prince de Chimay a écrit lui-même au baron de Wirtof, qui l'a présenté. Il est vrai que M. de Grais étoit brouillé avec la Cour; mais n'étoit-ce pas le moyen de se raccommoder? En tout, cela étoit gauche et cela ne me

(1) Jean-François-Joseph de Rocliechouart (1708-1777), proposé cardinal en 1756 par le roi de Pologne, électeur de Saxe, proclamé seulement en 1761 par Clément XIII, ambassadeur {17o7) de France auprès du Saint- Sièsc.

surprend pas. M. de Grais se conduit fort mal à Cassel; il vit avec une danseuse, dont il est amoureux, et est à pot et rôt avec son mari. Cette conduite, jointe à ses folles prétentions, ne lui donne pas, comme tu imag-ines, une grande considération. Le prince de Chimay m'a dit : « Je souhaite que vous ne changiez pas lorsque vous serez ministre: mais ce titre tourne la tête à la plupart des jeunes gens qui l'ont! » Nous nous sommes promis de nous revoir alors et de nous ressouvenir de cet entretien.

J'ai vu aussi Mme de Nélédinski ; elle étoit avec Cachélof. Lorsqu'il est parti, elle m'a fait passer dans son arrière-salon, et nous avons causé. Elle m'a prié de ne jamais lui faire de plaisanteries, surtout devant les autres : « A moi seule dites-moi ce que vous voudrez, tout ce que vous penserez. » Elle m'a comblé d'amitiés les plus tendres. Le prince Repnin lui reproche qu'elle lui parle trop de moi, et elle lui a dit que ma conversation lui plaisoit infiniment. Tout ce badinage, auquel je mettois beaucoup de gaîté et que j'ai pris comme je le devois, en riant, seroit devenu dangereux pour moi. Cette petite femme est charmante en vérité, charmante. Elle vouloit que je restasse à souper. Je l'aurois fait volontiers, mais j'avois promis à Charlotte.

On parle de courses de traîneaux, les samedis, à la Cour.

L'Impératrice a donné mille roubles à la Comédie allemande, oh on l'attendoit.

Lundi, 25j, jusqu'à la fin du mois. — A la marquise de Bréhan.

L'hiver a dû amener avec lui de nouveaux plaisirs ou des projets d'amusemens, car le plaisir n'est guère ici

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qu'en système, et rarement exécutc-t-on à cet é^anl les desseins qu'on a; plus rarement encore est-on satisfait de ceux qu'on a mis à exécution. Parmi ceux qui ont le plus occupé, la comédie et des assemblées particulières ont fixé davantage notre attention. Ces deux amusemens, loin d'atteindre le but qu'on seproposoit, ont été la source de plusieurs tracasseries, dans lesquelles j'ai été mêlé. Il faut avant tout vous mettre au fait de l'impression qu'a faite ici une Russe, que vous nous avez rendue de Paris. La princesse de Bariatinski, femme d'une trentaine d'années, jolie, aimable et galante, a rapporté, Madame, toutes les modes, les petites manières, les grâces et les ridicules que vous avez l'art de rendre agréables à Paris et dont la copie ne réussit jamais, surtout hors du terroir qui leur est propre. Mme de Bariatinski n'a pas été goûtée , parce qu'elle a trop parlé de Paris et qu'on n'aime pas les comparaisons désavantageuses. L'Impératrice a trouvé ses modes ridicules, et le ton de la Cour et de la ville a été de critiquer cette femme. De petites histoires galantes sont venues à la traverse; la Bariatinski, épouse d'un vilain homme, l'un des médecins de la colique hémorroïdale de Pierre III, avoit pour amant le comte André Razoumofski, et elle étoit partie de Pétersbourgpour la France grosse de lui. Elle a fait ses couches à Paris, et une feinte hydropisie a couvert le tout. Cependant son mari s'en est douté et, par le moyen d'une des femmes de la princesse, en a eu la certitude. Des pleurs ont lavé cette faute et l'avoient fait oublier, lorsque de nouvelles histoires en Pologne ont rebrouillé le ménage. Il y eut de nouvelles promesses de rompre cette intrigue; mais une lettre de la princesse a été surprise par son mari. Il y a vu que non seulement elle n'avoit pas rompu cette nouvelle intrigue, mais quelle se divertissoit

en propos sur son compte. Cela a été le signal d'une rupture décidée.

Il y a ici une femme qu'on appelle la Zoubof, d'une naissance obscure, une espèce de Bouvillon méchante, intrigante, effrontée, qui, par le moyen de Tadulation, s'est procuré l'entrée des meilleures maisons de la ville, qu'elle vend tour à tour et qu'elle soutient dans leurs ténébreuses intrigues. Cette femme ne manque pas d'esprit; elle a celui de l'incrimation et de l'audace. Séparée d'avec son mari, qu'elle a, dit-elle, épousé par amour au bout de cinq ans, et que par foiblesse elle a fait cocu le lendemain de ses noces, elle s'est rendue la protectrice décidée des femmes galantes et des filles amoureuses, et la confiance, qu'elle a gagnée généralement de cette manière, lui donne un grand empire dans ce cercle nombreux de gens intéressés. On méprise la Zoubof, mais elle est serviable^ et lorsqu'elle a servi, on la craint et on la ménage. La Bariatinski a bientôt été l'objet des soins de cette femme; elle ne la quitte plus. Les propos faux ou malins lui ont été rapportés et amplifiés par elle, et cela n'a pas peu contribué à la brouiller avec beaucoup de monde. La Bariatinski a une amie : c'est une Mme Zénoviof, née Menzikof, femme charmante, dont le mari est ministre en Espagne. La Zénoviof, que des malheurs et un dérangement de fortune ont éloignée de la Cour et du grand monde, avoit désiré former chez elle et chez la Bariatinski une société particulière d'amis, dont elle m'avoit parlé et où j'avois ma place. Ce projet a été exécuté chez la Bariatinski, avec l'apprêt et tout le dehors de la prétention. J'étois malade alors, et je ne fus point à l'ouverture de ces assemblées, qu'on avoit intitulées littéraires. Le petit Galitzin, qui veut être homme d'esprit, s'en est déclaré le lecteur et le soutien. Mille plaisante-

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ries ont été faites sur cette société : on l'a nommée club d'amour, académie, etc. Quelques-uns de ces mauvais propos m'ont été rendus, j'en ai ri^ et l'on m'en a rendu comj)lice aux yeux de la princesse Bariatinski, à qui la Zoubof m'a dépeint comme un être rusé et dangereux; jai laissé dire. On vouloit que je me justifiasse; j'ai répondu que je n'en avois pas besoin, et l'on ne m'a point engagé à grossir le nombre des membres du nouvel li(Mel, ou plutôt du petit liôtel de Rambouillet. Mais j'ai continué à voir la princesse les autres jours. Mon véritable tort a été d'être l'ami de Mme Nélédinski, l'émule et la rivale de la Bariatinski, que je trouve plus aimable et que je ne sacrifierai jamais à la princesse, par la seule raison qu'elle est ma plus ancienne connoissance.

La comédie a été encore un nouveau sujet de bisbilles. On joue le Roi et le Fermier cbcz la princesse maréchale, et l'on m'a retiré le rôle de Lurvel pour me donner celui de Rustaut. Cette misère, qui n'est pas fort intéressante, m'a fait voir qu'il ne faut pas être complaisant vis-à-vis des genspeudélicats. Je l'ai ditouvertementetj'ai fait Rustaut, qui n'est pas à ma voix, après m'être bien promis ou de ne plus jouer, ou de ne faire que les rôles qui me conviendront. Je soupçonne le petit prince Galitzin d'entrer dans toutes ces petites cliques, pour m'empêcher d'être de la société de la Bariatinski, où il voudroit dominer. Les propos qu'il a tenus à cet égard, et qu'on m'a rapportés, le prouvent. Les airs qu'il se donne chez cette jeune femme lui font au surplus beaucoup de tort dans l'esprit de plusieurs personnes et, je crois, à la Cour, où il sollicite néanmoins une place de gentilhomme de chambre. Tout cela me prouve que le petit Galitzin a peu d'esprit, peu de délicatesse, de tact, et qu'avec un simple bon sens et de l'honnêteté que je lui crois toujours, il ne fera pas

un chemin brillant et sera toujours au-dessous de son état. Adieu, Madame, voilà une partie de nos démêlés intérieurs, qui partout roulent sur les mêmes motifs : l'intérêt personnel et l'amour-propre. Cela ne m'empêche pas de compter ici sur quelques personnes et de jouir agréablement soit des sentiments particuliers et de l'intimité d'un petit cercle, soit de l'amusement d'une société qui contribue à mes plaisirs et à ma dissipation.

Dimanche, 1" décembre. — A mon frère.

Depuis quelque temps, mon ami, la manie ou gloire de se tuer est devenue fort à la mode. Depuis la mort du malheureux Pasquier qui sest coupé lagorge, un cuisinier françois a suivi son exemple ; un Anglois, dont on venoit se saisir pour dettes, s'est cassé la tête d'un coup de pistolet; et le 20 du mois dernier, un négociant de Berlin nommé Bachman s'est empoisonné. Cet homme, âgé de quarante ans, avoit employé une somme considérable d'argent au roy de Prusse, pour mettre dans une manufacture de glaces qu'il avoit entreprise et dont il croyoit retirer ces fonds qui ne lui appartenoient pas ; le roy de Prusse a envoyé un nommé Gerhard pour examiner ses comptes; il a eu peur de Spandau, et préférant la mort à l'esclavage, il a avalé de l'arsenic et rendu le dernier soupir, après avoir écrit cinq lettres à plusieurs personnes.

Nous avons eu ce soir répétition chez la princesse maréchale; cela ne va point, et ne ressemble pas à nos répétitions de Troissereux.

Lundi, 2. — Au même.

Nouvelle histoire tragique, mon ami, qui a fait oublier

entièrement celle de Bachman, et qui occupe maintenant toute la ville. Après avoir fait plusieurs courses dans la journée, entre autres chez le résident de Hollande, Suart, qui, par parenthèse, m'a parlé du comte Nesselrcde connue d'un espion, et (jui, en effet, a eu l'air d'être celui du roy de Prusse dans la niallieureusc affaire de Bachman, dont il étoit l'ami en apparence, j'ai été souper chez les Beinner. Il y avoit le comte Wachmeister et Hutlcl, secrétaire de légation de Prusse. On m'a prévenu encore sur le compte de ce dernier, qui, dit-on, redit tous les propos qui se tiennent chez les personnes où il va. Si tu rencontres ces deux personnages, tu dois t'en méfier. Nesselrode a de l'esprit, narre avec heaucoup de sel et de causticité, mais il en tire avantage pour vous faire dire ce qu'il a envie de savoir. Huttel est froid, lent; il est ou fait le sourd et rend tout ce qu'il entend dire au comte de Solms, dont il n'a pas l'air d'être parlisan (1). Après le souper, nous parlions du comte Byland, Hollandois et hrigadier au service de la marine russe, dont il

(1) Il y a lieu de rapprocher de ce passage cet extrait d'une lettre de Corberon au comte de Goertz, ministre de Prusse à Pétersbourg, en date du 20 décembre 187o(BibliotiR'quc d'Avignon, ms. 3060, fol. 8) : « J'espère que vous me donnerez des nouvelles de tous les gens que j'y [à Pétersbourg] ai connus particulièrement. Vous voudrez bien commencer, s'il vous plaît, par Huttel, qui étoit mon meilleur ami là-bas et qui le sera toujours, sous ou hors la casaque diplomatique. Vous le connaissez maintenant, mon cher comte, pour apprécier le bien que je vous en ai dit alors, celui que j'en ai pensé quand jo l'ai connu; mais il m'a fallu deux ans pour le connoître. Nous avions chacun notre masque : il me prenoit pour un fat François, lorsque je le jugeois un sauvage et pédant Allemand. Le temps, l'habitude et l'amitié nous ont mis tous deux à découvert l'un vis-à-vis de l'autre. C'est alors que j'ai reconnu les heureuses qualités de cet homme : esprit, philosophie, talens politiques et (ce qui est bien rare avec tous ces avantages) une honnêteté scrupuleuse dans son état. Je vous avoue que notre ami Huttel m'a souvent étonné. Il m'a donné des levons spéculatives de politique sans s'en douter, et il m'a consolé sur les dégoûts de cet état mixte dont on ignore et confond les devoirs, lorsque je l'ai vu conserver, après bien des années de travail, la fraîcheur de son âme, de son esprit, et la pureté de ses principes politiques dans un pays où la pureté u'est certainement pas indigène. »

a pris congé. Cet homme est un assez mauvais sujet et ne jouit d'aucune considération. Comme nous nous entretenions de ses ridicules et des mauvaises plaisanteries que nous lui avons faites mille fois, Huttel me pousse par le bras et me montre un billet qu'on venoit de lui apporter, par lequel on liiistruit que le malheureux Byland s'est battu en duel, derrière Catherinhof, et qu'on le croit tué. Nous fûmes fâchés de cet accident, mais point surpris, Byland ayant la réputation d'être tapageur. Cependant, nous cherchâmes à deviner qui pouvoit être son adversaire : nous ne jetâmes nos soupçons sur aucun Russe, parce qu'ils n'aiment point ces extrémités; mais nous nous arrêtâmes sur un Italien, le comte Robasomi, chevalier de Saint-Georges, qui avoit pris son congé depuis quelque temps. Le comte Byland, qui devoit à toute la terre, lui devoit, nous dit Huttel, huit cens roubles. Je rentre chez moi, et comme je montois chez le marquis de Juigné pour lui apprendre cette nouvelle, je trouve sur l'escalier un valet de chambre de M. de Juigné, qui me prioit de passer chez lui. Lorsque j'y suis monté, il me dit que Robasomi étoit venu le trouver le soir chez le comte Ivan Czernichef, pour lui dire que, s'étant battu avec Byland, il avoit été trouver le comte Romanzof, qui lui avoit conseillé de se réfugier chez M. de Juigné, et qu'il lui en demandoit la permission. Le marquis lui a répondu qu'il ne pouvoit le receler chez lui ; mais il lui a fait entendre qu'il pouvoit venir me voir. « Vous le trouverez probablement chez vous, a repris M. de Juigné; voyez, que comptez-vous faire? — Passer la nuit avec lui, ai-je répondu. Je ne connois, que de vue M. Robasomi, mais c'est un militaire, nous sommes camarades, et je ne mettrai pas à la porte à cette heure-cy un galant homme. — Nous le ferons sortir

demain; d'ailleurs, c'est votre droit. » Je suis descendu chez moi, où j'ai trouvé Rohasomi; nous avons causé ensemble, je lui ai demandé les détails de son alFaire. Il avoit l'air triste, mais tranquille, et il m'a raconté ainsi le fait.

« J'avois appris hier, monsieur, par un de mes amis, que le comte Byland devoit partir incognito, et comme il devoit à tout Pétersbourg et à moi particulièrement huit cens roubles, on mavertissoit de prendre mes précautions. Je lui écris ce matin un billet que je lui envoie par mon domestique; M. de Byland ne prend pas mon billet et me fait dire qu'il n'en reçoit point. Mon domestique vient me faire cette réponse, je le renvoie une seconde fois. On ne trouve pas le comte chez lui et l'on me fait dire qu'il est allé dîner chez un traiteur dans la Millione. Je m'habille et je vais l'y trouver. En entrant, connue on me nomme, le comte dit : « Mes- « sieurs, c'est pour moi que vient M. Robasomi. — C'est « vrai, lui répondis-je, je viens pour vous parler. » Le monde sortit, et je montrai alors au comte Byland le billet que je lui avois envoyé, en lui disant : « Vous « pouvez le lire, il n'y a rien qui puisse vous y faire de « la peine. » M. de Byland ma répondu qu'il avoit dit ce matin à mon domestique qu'il ne recevoit point de billet, et qu'il me répétoit qu'il n'en vouloit pas recevoir de moi; que si j'avois à lui parler en particulier, il étoit prêt à me répondre. 11 a accompagné cette phrase de toutes sortes de mauvais propos, de manière que nous sommes sortis. Il m'a dit qu'il désiroit se battre près la maison de Perraut, parce qu'il connoissoit le lieu. Nous sommes montés chacun dans notre voiture; après les avoir quittées près du ministre de Saxe, nous avons été sous les arbres à gauche, vis-à-vis la maison de M. de Visen.

« Il y a un sentier, ma dit Byland, clierclions-le. » Il la trouvé, et comme il y avoit beaucoup de neige, il s'est mis à piétiner la distance de deux ou trois toises. Tout en faisant cette opération, il ma dit : « Si je vous tue, je « pourrai me sauver aisément par ce chemin-cy; si vous « me tuez, vous me ferez plaisir, vous me rendrez ser- « vice et mes dettes seront payées. — Je ne voudrois « pas vous rendre ce service, mais vous le voulez, il le « faut bien, et le sort en décidera. » Nous nous sommes battus; comme je rompois quelquefois la mesure, il me demandoit si j'avois peur. Enfin, après s'être défendu quelques instans, il a levé le bras pour me couper le visage, sans doute ; c'est alors que je l'ai touché, après avoir paré un coup qui m'auroit percé, sans un bouton concave qui a retenu son épée. Ce malheureux Byland, en ayant reçu sa blessure, m'a dit : « Cela ne me fait rien. » Je l'ai soutenu, mais il est tombé de foiblesse et le sang lui a sorti de la bouche. J'ai appelle ses tchwauchiks et son domestique; ils se sont enfuis. Ma voiture étoit restée, je me suis jeté dedans^ j'ai été en ville chercher un chirurgien; on n'en a pas trouvé. J'ai écrit à M. de Sacken, pour le prévenir qu'il y avoit un homme blessé à côté de sa maison, qui avoit besoin de secours; son neveu, qui a lu le billet, Fa renvoyé, disant qu'il ne pouvoit pas éveiller son oncle. Il étoit alors six heures du soir : nous nous étions battus entre quatre et cinq. Une seconde missive chez M. de Sacken n'a pas mieux réussi. J'ai été trouver M. Romanzof, qui m'a tranquillisé, m'a promis sa protection, m'a conseillé de venir chez le marquis de Juigné. J'ai trouvé ce dernier chez le comte Ivan Czernichef; il m'a dit de passer chez vous, et me voici. »

Ce récit m'a intéressé, mon ami; j'ai été fâché seu-

leiiienl (jue Robasomi, jeune et vigoureux, ait tué l'épée à la main Byland, foible et cassé. Le pistolet eût été une arme plus égale. Après avoir entendu Robasomi, je lui ai dit : « Il fait bien mauvais dehors, et si vous voulez le coin de ma cheminée, un fauteuil et des pantoufles pour passer la nuit, j'obligerai avec plaisir un galant homme. Votre affaire est malheureuse, mais elle est toute simple. Il faudra cependant vous sauver promptement, parce qu'il n'y a point de danger, d'après ce que vous a dit M. de Romanzof, et que M. de Juigné ne peut vous garder longtemps chez lui. » Je lui ai souhaité le bonsoir et me suis couché. Garry m'a dit qu'à neuf heures du soir, ma voiture étant rentrée de chez les Behmer où je soupois, sachant que ce malheureux Byland étoit sans secours, il y avoit été, qu'il Tavoit trouvé étendu sur la neige, roide et froid, sans épée, sans chapeau, sans perruque et volé de tout, excepté de son portefeuille qu'on n'avoit pas osé prendre, parce qu'il étoit sous lui et qu'on n'avoit pas osé le remuer. Garry étoit avec M. de Cussy; ils l'ont pris à eux deux et ont essayé de le mettre dans ma voiture; mais il étoit roide, et au moment oii ils le plaçoient dans le carrosse, ce malheureux fit un mouvement de la gorge qui probablement étoit le dernier soupir. Ils l'ont laissé sur la place, voyant qu'il n'y avoit plus de ressource, et sont revenus. Les moujiks qu'ils avoient avec eux, et un bas officier, trembloient comme la feuille.

Mardi., 3. — Au même.

J'ai appris en me levant qu'un homme de la police étoit venu demander à M. de Combes si M. Robasomi étoit ici. Combes a répondu qu'il n'en savoit rien, que d'ailleurs

la police n'avoil rien à faire à l'hôtel de France. On lui a répondu, avec beaucoup de politesse, qu'on ne venoit que pour s'en informer. Comme cet homme s'en alloit, Robasomi a eu l'imprudence de se montrer, et l'homme de police lui a parlé, en lui disant qu'il n'avoit rien à craindre. J'ai bien vite fait cacher Robasomi chez Combes, et je suis monté chez M. de Juigné. Il m'a dit qu'il f alloit qu'il parlft sur-le-champ. Je lui ai représenté que cela vaudroit mieux la nuit, qu'il attcndoit une réponse du prince Orlof, à qui il avoit envoyé un exprès. Je suis redescendu; au bout dune heure, M. de Juigné a envoyé chez moi. Un secrétaire du comte Panin étoit venu aussi lui demander, au nom de l'Impératrice et de la part du ministre, si M. Robasomi étoit chez lui. Le marquis de Juig'né lui a dit en ma présence quil n'étoit pas chez lui. « 3Iais demandez à M. le chevalier de Corberon. — Monsieur, ai-je repris aussitôt, je ne vous cacherai pas que M. Robasomi a passé la nuit chez moi. Je ne le connois point; mais, à minuit, un militaire n'en met pas un autre hors de chez lui. Je vous donne ma parole qu'il n'est pas chez moi actuellement. — Mais, monsieur, je désirerois avoir une réponse nette, savoir s'il est dans la maison ou s'il n'y est pas. — M. le marquis ni moi, monsieur, ne pouvons vous dire, ce que nous ignorons. La maison est grande et nous ne sommes pas dans tous les coins. — Ce que je puis vous dire a repris le marquis de Juigné, c'est que je m'en vais donner des ordres pour qu'on le sache. M. de Corberon voudra bien en faire instruire de son côté. Au surplus, monsieur, mon intention n'est pas de receler un homme que je ne connois pas, contre la volonté de l'Impératrice. » Je suis descendu chez moi; quelques minutes après, cet homme m'a suivi et m'a dit : « Monsieur, voilà un homme de police qui dit l'avoir vu ici. » Le feu m'a monté au

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visage à celte phrase, et j'ai dit à ce conseilloi- duii air très ferme : « Est-ce que vous u'auriez pas entendu, monsieur, ce que M. de Juigné et moi avons eu l'honneur de dire? — Mais, monsieur, M. le marquis me l'a dit aussi. — Cela n'est point, monsieur; ayez la bonté, je vous prie, de ne point interpréter ce que vous dit M. de Juigné et de m'entendre bien littéralement. Je vous répète que M. Robasomi a passé la nuit chez moi, qu il n'y est pas maintenant, que j'ignore s'il est ou non dans la maison, mais que je vous promets de m'en informer. Voulez-vous entrer chez moi? » Mon homme est devenu fort doux; il ma dit : « Monsieur, il ne m'appartient pas de visiter chez vous. — Nous le savons bien, vous et moi, monsieur; mais venez vous chauffer. Je m'en vais donner des ordres en conséquence de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire. » Il est entré avec moi dans mon cabinet, oii nous nous sommes chauffés ; en entrant, je lui ai dit : « Vous voyez, monsieur, que M. Robasomi n'y est pas et que, lorsque je dis quelque chose, c'est la vérité. » J'ai dit aussitôt à Garry devant ce secrétaire , qui est à M. le vice-chancelier Ostermann et qui se nomme Alopéus (1) : « Allez-vous-en chez M. de Combes, le prier de s'informer de son côté si M. Robasomi est dans la maison. » J'avois été dans cet intervalle chez Combes, où étoit alors Robasomi, pour le faire évader sur-le-champ, afin de pouvoir dire un non avec assurance, ayant pour principe, mon ami, que dans la politique, qui souvent est la plus plate des professions, on doit mettre de l'adresse et jamais de fausseté. Au bout d'un quart d'heure, Garry est venu me dire que M. de Combes croyoit que le comte

(1) Ma.\iniilien Alopéus (1748-1821); il était entré dès l'âge de vingt ans au déparlement des allaires étrangères. Il fut plus tard ministre de Russie à Eutin (1788j, à Berlin (1791), à Dresde, à Ratisbonne, et de nouveau à Berlin (1802).

Robasomi n'étoit pas dans la maison. Heureusement que son air incertain m'a fait soupçonner qu'il n'étoit pas encore sorti, et j'ai dit à Alopéus, qui s'est levé : « Restez un instant jusqu'à ce qu'on se soit instruit plus amplement de la chose. » Alopéus m'a dit que cela suffisoit et m'a demandé à me dire un mot en particulier; Cussy étoit là. Je me suis levé, et Alopéus m'a dit : « J'espère, monsieur le chevalier, que vous me rendez assez de justice pour me croire peiné de ma commission; mais c'est mon devoir. Je vous prie, de vous à moi, de me dire que M. Robasomi n'y est point. — Pourquoi, monsieur? Je vous ai dit que la maison étoit assez grande pour que je ne puisse savoir si l'on n'a pas mis M. Robasomi dans quelque coin. — Mais c'est une formalité, et il faut que je dise un oui ou un non à M. le comte Panin. — Eh bienl monsieur, à la bonne heure ; dites non, si vous voulez. Cependant, remarquez bien que je vous ai dit que je l'ignorois et que je ne saurois vous dire autre chose que ce que vous avez déjà entendu de ma bouche, c'est-à-dire que M. Robasomi a passé la nuit chez moi, qu'il n'y est pas maintenant, que j'ignore s'il est dans la maison et que je vous promets, d'après l'intention de M. le marquis de Juigné, qu'on ne le gardera pas, au cas qu'il v soit. Au surplus, monsieur, je suis fâché d'avoir mis un peu de vivacité dans la simple discussion de ceci; mais comme j'ai coutume de dire franchement ce que je pense et ce qui est, j'ai été surpris de vous voir douter de ce que j'avois l'honneur de vous dire. » M. Alopéus m'a répondu beaucoup d'honnêtetés, beaucoup de complimens ; il m'a bien fait des salamalecs et il est parti. Robasomi ne l'étoit pas, et nous attendions la nuit pour le faire évader. Quelques instans après la sortie d'Alopéus, on m'a annoncé un Italien nommé Amati, qui m'a demandé

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la permission d'entrer et de me demander des nouvelles de Robasomi. Je lui ai dit que j'ignorois où il étoit. « Je venois, me dit Amati, pour lui dire que le prince Orlof étoit ici et point à Tsarskoïc-Sielo, et qu'il de voit lui écrire à Pétersbourg. » Je n'ai rien voulu dire à cet homme que je ne connois pas, et il s'est en allé; mais j'ai fait avertir Robasomi. et il a écrit sur-le-champ au prince. Je suis sorti, moi, aiin de n'avoir pas l'air occupé de toute cette affaire et d'entendre ce qu'on en diroit dans le monde.

J"ai diné chez la Nélédinski; j'ai été au spectacle et j'ai fini ma soirée chez les Behmer. En rentrant, M. de Juigné ma dit que le comte Panin, qu'il avoit vu, paroissoit fort mécontent, qu'il lui en avoit parlé et qu'on jetoit sur moi tous les torts, sans pouvoir bien les articuler. Peutêtre, mon ami, que si le marquis de Juigné avoit mis plus de fermeté, les autres en auroient mis beaucoup moins. Ils sont fâchés, et le général de police tout le premier, d'avoir agi gauchement dans cette affaire. Ce dernier a rendu à l'Impératrice un compte faux, pour couvrir l'inhabileté de sa conduite et nous impliquer là dedans.

P. S. — J'oubliois de te dire que M. de Juigné, en rentrant à cinq heures et demie de chez le comte Panin, a fait fermer les portes de la maison, après avoir dit de faire sortir Robasomi, s'il y étoit. Les portes ont été fermées avant l'évasion de l'Italien ; mais Garry a trouvé le moyen de le faire sortir. Il s'est conduit avec franchise, fermeté et humanité, trois quaUtés qui sont à mon avis les premières. Il a visité le Quai avant de laisser partir Robasomi, et quand il a été sûr qu'il n'y avoit personne, il la fait décamper. Il a porté après cela lui-même un

billet de Robasomi à Ribas. Ribas, qui est le compatriote et l'ami de Robasomi, a été avec Garry à la Cour pour parler au prince Orlof, qui lui a donné une réponse pour Robasomi; mais ce dernier-cy étant parti, je ne sais ce qu'est devenu le billet. Au surplus, tout est bien; chacun s'est bien conduit, et je suis tran(}uille et content.

Mercredi, 4. — Au même.

Il y a eu aujourd'hui dîner^ mon ami, chez le vice-chancelier, à cause de la Sainte-Catherine, fête de l'Impératrice. J'y ai été; le comte Ostermann m'a fait bonne mine, mais cela ne prouve rien, parce que nous sommes ici dans le pays de la fausseté. J'ai remarqué que le prince Cherbatof, qui y étoit, et dont Ostermann est parent, m'a accueilli avec froideur. J'ai été après le dîner chez le comte Pierre, chez le prince Lobkowitz. Je désirois savoir son opinion sur l'affaire de Robasomi ; mais il y avoit du monde, je n'ai pu lui parler là-dessus. Il a été question du dîner du vice-chancelier, qui étoit fort bon et fort somptueux. Je ne sais combien la Cour lui donnepour sa table; mais l'on m'a dit qu'étant ambassadeur en Suède, il avoit cinq cens roubles par mois d'extraordinaire.

L'affaire de Robasomi fait du bruit dans la ville. On conte l'événement de cent manières différentes, et on charge de torts Robasomi. J'avoue que cet homme, que je ne connoissois pas, m'est devenu intéressant, tant le malheur et l'oppression ont des droits sur notre âme ! On a accusé Robasomi d'avoir tué Byland par surprise; on a blâmé M. de Juigné, ainsi que moi; on a prétendu que nous aurions dû nier qu'il avoit été donné asile à Robasomi, et j'ai prouvé que nous aurions eu tort de ne pas accuser vrai, et tu verras combien j'ai eu raison. Je sais

que Hiittel, le secrétaire de Prusse, m'a blâmé et qu'il a dit que l'on nauroit pas été si doux, si cela avoit regardé Denon, dont tu sais l'histoire et le départ d'ici. Tous ces propos ne m'inquiètent nullement.

Jeudi, 5. — Au même.

Robasomi s'est présenté, dit-on. ciiez le comte Panin par le conseil du prince Orlof. Le ministre n^a pas voulu le voir, mais il lui a fait dire par un secrétaire qu'il n'avoit qu'à aller voir son juge, le général de police. Il y a été, et quelque temps après il a été arrêté et mis à la police, où il est bien traité. Je ne vois pas qu'on lui puisse faire de la peine. Il est vrai que les lois du pays sont formelles contre les duels; il y a la Sibérie pour l'un, et la claie pour l'autre. Cependant, il y a eu à Moscou un duel d'un Galitzin, contre lequel on n'a point sévi.

Vendredi, 6. — Au même.

L'orage qui grondoit, mon ami, depuis trois jours sur ma tète, vient d'éclater en partie. Je suis le petit Menzikof dans toute la proportion de nos deux individus, c'est-àdire que, comme ma faveur n'étoit pas brillante, ma disgrâce n'est point effrayante. Il n'en est pas moins vrai que le comte Panin a dit à M. le marquis de Juigné que l'Impératrice désiroit que je ne lui fisse point ma cour ! Le marquis lui a répondu qu'il en étoit bien surpris et, de plus, amèrement affligé, que cela lui prouvoit les faux rapports qu'on avoit faits à l'Impératrice, que je n'avois rien fait que lui n'eût fait et qu'il le prioit instamment de désabuser l'Impératrice sur les faux rapports qu'on lui a faits à mon égard. M. de Panin le lui a promis, en insistant

f.6 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.

néanmoins sur le désir qu'elle avoit témoigné de ne point me voir. Je ne sais quelle suite cela aura; mais si l'obstination s'en nièloit, cette affaire pourroit devenir grave et ministérielle. J'espère qu'on ne nous mettra point dans ce cas. M. de Juigné en est vivement affecté. Je suis bien sensible à la conduite qu'il tient: elle me prouve son amitié sûre et solide. Quant à la chose en elle-même, je n'ensuis pas inquiet. Je n'ai de tort dans aucun dos points, mais on a mis de l'humeur contre moi, et cela ne peut m'effrayer, parce que le motif est trop léger pour qu'il en résulte des suites fâcheuses.

Samedi, 7. — Au même.

J'étois fâché hier au soir de la nouvelle que M. de Juigné m'avoit apprise du mécontentement de l'Impératrice, mais j'étois tranquille sur moi-même, et j'ai passé une très bonne nuit. C'est aujourd'hui la fête de Saint-Georges et gala à la Cour. Ne pouvant y aller, je crus qu'il seroit plus décent de ne pas me montrer dans le monde, et surtout de ne point aller au bal chez les Tiéplof, où j'étois invité. Mon dessein étoit d'aller passer ma soirée chez les Behmer, et j'ai écrit un mot à Charlotte pour lui mander que je ne comptois aller ni à la Cour ni au bal.

Je suis resté chez moi, j'ai dîné dans ma chambre, et, à cinq heures, j'ai causé avec le marquis de Juigné avant qu'il retournât à la Cour. Il m'a dit que le matin l'Impératrice avoit eu de l'humeur et qu'elle n'avoit parlé ni à lui, ni aux autres ministres.

Grimm est venu dîner chez le marquis. Tu sais, mon ami, sa fave»ur auprès de Sa Majesté Impériale. Elle lui parle souvent, et sa finesse l'a admis à son intimité. Le marquis, ne le voyant point instruit de mon affaire, a cru

l'en prévenir et lui a dit : « Je ne vous prie pas d'en parler; mais si l'on vous en louclioit quelque chose, vous pouvez dire à llmpératrice (ju'on lui a fait de faux rapports sur le chevalier de Corberon, qu'il s'est conduit ainsi. Et ne lui cachez point toute 1 amertume que j'en ressens. » J'ai remercié le marquis de Juigné, et je suis, en effet, touché de la manière dont il prend cette affaire.

En rentrant de chez les Behmer, le marquis m'a fait prier de passer chez lui. Il n'y a rien eu de nouveau à la Cour; rien n'y transpire, et M. de Panin, qu'il a été voir, lui a dit qu il ne m'ouhlioit j)as auprès de l'Impératrice.

Dimanche, 8. — Au même.

Mon affaire ne finit point, mon ami, et c'est l'incommodité du comte Panin qui en est cause. Il ne peut sortir, et il charge le vice-chancelier Ostermann de faire les démarches nécessaires auprès de l'Impératrice. Il ne se presse point ou agit mal, ce qui neseroitpas étonnant, car c'est lliomme le plus faux et qui nous aime le moins comme François ! Le comte Panin a dit à M. de Juigné ce soir qu'il ne savoit pas encore les intentions de l'Impératrice à mon égard. Le marquis lui a représenté que cela devenoit embarrassant, à cause de la comédie de la mart>chale, dans laquelle je dois jouer samedi devant le grandduc; que cependant je désirois que ce ne fût pas par cette raison qu on entendît ma justification, indépendante de cette raison. Le comte Panin lui a répondu que je ferois toujours bien, par égard pour l'Impératrice, de me dégager de la comédie : ce que je ferai en prétextant un mal de gorge, pour ne pas aller à la répétition de mardi. M. de Juigné a vu la princesse maréchale, qui lui a demandé de mes nouvelles. Il lui a répondu que je ne me

portois pas très bien. « Effectivement, a-t-elle repris, je ne l'ai pas vu hier à la Cour. » Cependant il paroît qu'on ignore la raison qui m'a empêché de m'y trouver; si la maréchale la savoit, elle eût dit à 31. de Juigné : « Peut-il jouer samedi? » Elle l'a prévenu au contraire qu'il y auroit répétition mardi.

Charlotte et Albertine ont été ce matin chez Visen pour découvrir quelques nouvelles. Visen leur a ditqu il avoit entendu la conversation de M. de Juigné et du comte Panin, qui lui a dit : « Monsieur, pourquoi avez-vous nommé M. le chevalier de Corberon?» Mais il ne paroît pas instruit de la défense de l'Impératrice à mon égard, et ce silence ou cette ignorance universelle me paroît être en ma faveur.

On dit que l'Impératrice a un nouvel amant, et l'on nomme le général comte Romanzof (1), qui est bête, mais bien nourri. On parle aussi du premier acteur de la comédie allemande. Cela ne seroit pas étonnant; mais j'en doute.

P. S. — J'ai appris que les appointemens du prince Bariatinski, ministre de Russie en France, ne sont que de huit mille roubles. Le comte Ostermann n'avoit pas davantage à Stockholm, avec six mille roubles à la vérité d'extraordinaire pour sa table. Il a ici la même somme de six mille roubles pour le même objet, et il donne trois dîners ou quatre par an.

La gouvernante des frêles n'a que mille roubles d'appointemens ; c'est la baronne de Maltitz qui l'est maintenant, une femme de mérite, dont le fils, joli garçon, passe pour avoir couché avec l'Impératrice. Mais on

(1) C'est le flis du maréclial. Il est cordon rouge. (Noie du chevalier de Corberon.)

ANNÉE 1776. — .MARDI. 10 DÉCIÎMBRE. 69

prétend qu'elle a dit qu'il n'étoit pas de son goût, parce qu'il est blond. C'est Rostaing, le gouverneur des pages, de qui je le tiens et auquel elle l'a dit.

Lundi, 9. — Au même.

D'après notre conversation d'hier au marquis de Juigné et à moi, j'ai écrit ce matin à la comtesse Matouchkin, pour la prévenir sur mon indisposition, et peut-être mon impossibilité de jouer samedi l'opéra-comique. Il s'agi.ssoit d'y mettre la gaîté d'un homme qui ne veut point avouer sa disgrâce, la fermeté d'un homme qui n'a aucun tort, et la décence en même temps de celui qui n'en veut point avoir.

Le marquis de Juigné a vu ce matin le comte Ostermann, qui l'a assuré que l'Impératrice n'étoit pas fâchée contre lui, mais contre moi. Ses préventions seroientelles véritablement à mon désavantage? Albertine prétend qu'on me craint et qu'on dit que je me mêle des affaires. Cependant, j'espère que cela sera bientôt décidé. Le vice-chancelier a dû sortir pour voir le comte Panin et s'aboucher avec lui à mon sujet.

Mardi, 10. — Au même.

Rien encore de nouveau, mon ami. Le prince de Chimay a été hier au bal chez le grand-duc, qui lui a dit qu'il étoit bien aise qu'il ne fût point mêlé dans cette affaire. « M. de Corberon est là dedans, à ce qu'on dit. Qu'est-ce que M. de Corberon? Le connoissez-vous? » Le grand-duc a fait cette question, qu'il auroit mieux résolue que le prince de Chimay, afin de savoir son opinion, et c'est en quoi le prince de Chimay ne lui a pas

répondu net. Le grand-duc me connoît de reste par le comte André. Il a dit au prince : « Le chevalier de Corberon a été mêlé dans cette affaire; il est un peu jeune. — Pourtant, a repris le prince, il a vingt-six ou ving-t-sept ans, et il ne les paroît pas à la vérité », voulant faire tomber le mot de jeune sur mon âg-e et point sur ma conduite.

Les ministres étrangers, d'Autriche et de Prusse, se sont platement conduits dans cette affaire ; ils ont donné à dîner ces jours-cy et ont affecté de ne m'y point inviter. Cela ne me surprend pas; cette tourbe politique est vile, rampante, craintive, et le moindre souffle de la Cour la fait agir et jamais d'après sa propre façon de penser; ce sont les inspirations de la crainte ou de la faveur qui les régissent, qui les gouvernent. Sacken aussi, ministre de Saxe, a tenu des propos équivoques sur ma conduite; cela devoit être, et j'en suis tout consolé. On apprend dans les circonstances à connoître les gens.

Mercredi, 11. — Au même.

C'est aujourd'hui grande fête et grand g'ala à la Cour : c'est jour d'ordre . Mon interdiction n'est pas levée, et je suis resté chez moi.

Jai eu la visite du prince Jean Cherbatof et de Galitzin. Ce dernier prétend qu'on me rend justice dans le public et que mon affaire, une fois éclaircie, ne me donnera que plus d'avantages dans le monde et vis-à-vis l'Impératrice, dont elle me fera connoître. Je n'en crois rien, mon ami, parce que je soupçonne de l'animosité particulière à l'Impératrice sur mon compte, à raison de ma liaison ancienne avec André Razoumofski. Le comte Ostermann a montré au marquis de Juigné le rapport

ANNKE 1776. — MERCREDI, 11 DKCEMRRE. 71

qu'on a fait de son affaire à Sa Majesté Impériale. Il n'est pas question de moi. Il a demandé s'il lui en avoit parlé, et le vice-chancelier lui a répondu qu'il le prioit de ne l'en pas charger, qu'il igrioroit si 1 "Impératrice n'avoit pas quelques motifs particuliers de mécontentement et qu'il ne pou voit se charger de mon affaire, que c'étoit le comte Panin qui avoit reçu les ordres qui me regardoient, que c'étoit à lui à qui il falloit s'adresser. Le marquis de Juigné a demandé au comte Panin une audience pour le lendemain. Au surplus, mon ami, il m'est revenu par des voies particulières qu'on me hlàmoit généralement moins que M. de Juigné. On l'a accusé de foiblesse, de timidité; je suis, quant à moi, très content de la manière dont il s'est conduit relativement à moi. Un peu plus ou un peu moins de fermeté ne change rien à l'état des choses, surtout s'il y a prévention contre moi. Je regrette seulement de n'avoir pas été moi-même voir le comte Panin et plaider ma cause; mais le marquis m'en a empêché. Si cette prévention de l'Impératrice contre moi est forte et réelle, pourquoi ne m'a-t-elle pas fait dire de m'en aller? Pourquoi., du moins, n"a-t-elle pas rendu publique l'interdiction de sa présence? On ne le sait pas dans le monde, et le comte Panin paroît ne l'avoir dit qu'au seul ministre de Prusse Solms, qui lui-même est en défaveur à cause d'un scellé mis à la mort du pauvre Bachman.

J'ai vu Huttel ce soir, qui ne m'a rien dit; mais je sais que l'autre jour, chez les Behmer, à qui il a dit que je ne pouvois aller à la Cour par défense, il a voulu en même temps leur conseiller de faire un choix plus politique dans les personnes qu'elles voyoient, faisant entendre que mes assiduités pouvoient leur nuire. Elles l'ont si mal reçu à cette insinuation, elles ont toutes les trois si bien

tombé sur sa friperie, que de colère il est parti subitement et même a oublié sa tabatière.

Jeudi. 12. — Au même.

En rentrant, j'ai vu le prince de Chimay, qui, dans l'idée de me servir, a été voir le comte Panin, qui lui a parlé de l'affaire du marquis de Juigné. Il ne l'a pas approuvé et m'a accusé d'un peu de jeunesse, mais c'est qu'il part d'un premier jugement sur mon compte qui n'est pas exact Le prince de Chimay, ainsi que tous mes amis, sont fâchés que je n'aie pas moi-même parlé au ministre. Une chose assez singulière, c'est que le comte Panin a dit au prince de Chimay qu'il n'avoit pas voulu que je parusse dans cette circonstance devant l'Impératrice ; cela nous a fait supposer que le comte Panin de lui-même m'auroit fait la défense de paroître devant l'Impératrice, sans qu'elle l'eût dit. Ce qui me le feroit croire, c'est ce mystère et secret général qu'on fait de mon interdiction. Le comte Ostermann, en disant à M. de Juigné que c'étoit au comte Panin à en parler luimême, confîrmeroit cette opinion, et j'aime, mon ami, à la réaliser.

Le marquis de Juigné a été chez le comte Panin, qui lui a (lit qu'il ne m'oublioit pas, mais qu'il falloit un peu de temps pour faire revenir l'Impératrice, qu'elle étoit femme et vive. Il a ajouté : « J'ai déjà chargé quelqu'un de faire quelques insinuations, et le comte Ostermann, quoi qu'il vous ait dit, en doit parler aussi. » Tout cela confirme mes soupçons. M. de Juigné ne se doute pas de cette comédie ; il croit que le prince Repnin est celui que le comte Panin a chargé d'agir. Il m'a demandé si je trouvois convenable et avantageux de lui faire parler;

ANNÉE 1770. — DU 16 AU 18 nÉCEMBRE. 73

j'ai répondu qu'il valoit mieux attendre. D'ailleurs, je suis bien aise d'éclaircir mes soupçons sur la défense qui m'a été faite de la part de l'Impératrice. Combes m'a fait faire une réflexion sur Repnin. Mme Nélédinski n'a point envoyé savoir de mes nouvelles ; tu sais, mon ami, la manière dont nous sommes ensemble : ce qu'elle m'a dit à cet égard a dû me faire penser que le prince Repnin, qui est son nouvel amant, n'ait pris de l'ombrage sur mon compte. Il faut voir et attendre l'événement. Le prince de Chimay peut me servir; il le fera par sensibilité et par amour-propre, parce qu'il prend intérêt à moi et qu'il voit de la réserve do la part du marquis de Juigné, qui a eu grand tort de ne lui pas confier toute mon affaire, et il seroit possible que le prince de Chimay fît davantage.

Lundi, mardi et mercredi, 16, 17 et 18. — Au même.

Mon affaire est toujours au même point, mon ami ; on pourroit dire qu'elle s'aggrave, car l'Impératrice a pris sur mon compte des impressions fâcheuses. Le public, qui commence à être instruit de l'affaire, me rend justice; on dit que c'est un prétexte qu'on a saisi pour me donner du désagrément. Les préventions de l'Impératrice sur moi sont fondées en apparence sur ce que je suis leste, que j'aila tournure françoise, queje vais beaucoup dans le monde, etc. On a ajouté qu'elle me croyoit dangereux, qu'elle avoit appris que j'étois lié avec tous les gens mécontens du gouvernement et que je faisois faire au marquis de Juigné tout ce que je voulois. La raison, la cause véritable de ses préventions contre moi est mon ancienne liaison avec le comte André Razoumofski , les visites que Pictet m'a faites, dont j'ai tiré quelques lu-

Ti JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.

mières, et sans doute celles de Le Roy, qui m'a servi beaucoup. LImpératrice m'a fait plus de mérite ou plus d'honneur que je n'en ai, en me supposant un homme dangereux.

Le comte Panin s'intéresse à mon affaire; il me rend justice et il blâme M. de Juigné, qui a fini par me sacrifier et à qui je n'en veux point de mal. Panin blâme également l'Impératrice : « Ce n'est pas, a-t-il dit à mon sujet, la première cacade qu'elle auroit faite, si je ne m'y étois trouvé pour raccommoder les choses. » Il a fait son affaire de la mienne; mais ij éprouve de la résistance, et. comme il ne peut sortir, les démarches sont lentes. On ne désespère point encore. M. de Juigné prétendoit qu'on avoit mandé à Bariatinski mon affaire sous des couleurs désavantageuses. Yisen a dit à Albertine qu'il s'étoit fait montrer les trois dernières dépêches et qu'il n'y avoit pas un mot de mon affaire. Il faut prendre patience; peut-être tenterai-je la voie du prince Orlof. Je te rendrai compte, mon ami, de mes démarches et de leur effet. Cela pourroit bien hâter mon avancement et notre réunion ; mais quelque plaisir que j'aie à te rejoindre, il m'en coûtera beaucoup de quitter Charlotte.

Mon affaire prend une mauvaise tournure. M. de Juigné, au lieu de l'avoir liée à la sienne, a saisi l'occasion qu'on lui a présentée pour se disculper, et il m'a chargé en disant qu'il avoit ignoré ce que j'avois fait, tandis qu'il sait très bien que je n'ai agi que d'après lui. Mais je ne lui en sais pas mauvais gré; c'est par foiblesse qu'il se conduit ainsi et non par mauvaise intention. Je désire qu'il s'en tire aussi bien qu'il le pense, mais je ne le crois pas. Il éprou-

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vera ce qui doit être et ce qui arrive toujours, quand on n'oppose pas la fermeté à la iinesse. Ce n'est pas la première fois quil montre de la mollesse et de l'incertitude ; il en a ici la réputation, et parmi les François qui sont en Russie, et parmi les Russes, qui l'ont qualifié de bonhomme. Quant à moi, auquel ils donnent le tort contraire, je m'en moque et mon parti est pris. Je quitterai ce pays-cy avec quelques connoissances. J'ose croire que j'aurois pu les faire servir peut-être à l'avantage des deux Cours. Ces gens-cy ont voulu voir le contraire; je les plains et méprise leurs opinions. Quelque envie qu'on ait de bien penser d'eux, il faut malgré soi en revenir à la triste vérité qu'ils nous font voir sur leur compte : ce sont de vrais sauvages, qui n'ont pas ce nerf appartenant aux peuples qui ne sont pas encore policés ; ils n'en ont que la rusticité. Il joignent à ce défaut labrutissementdes esclaves et la mollesse des peuples corrompus par la trop grande civilisation. Enclins à tous les vices qu'amène le luxe, corrompus sans avoir passé par les différentes gradations de la maturité, ils ressemblent à des fruits verts et pourris, qui n'ont ni sève ni douceur et qui ne pourront jamais parvenir à la perfection. Ce n'est pas le sol qui manque et qui pèche : l'empire de Russie est un trésor pour les richesses. Ce n'est pas absolument le jardinier qui est mauvais : Catherine II, sans être ce qu'elle veut qu'on en dise dans tous les papiers publics, n'est pas un mauvais souverain; mais c'est une femme à la rigueur du mot, qui n'a pas la première notion de philosophie, dont toutes les actions sont marquées au coin de l'amourpropre, et dontla volonté est de régner plutôt dans l'Europe par une réputation qui ne sera que passagère, que dans son pavs par le bien solide qu'elle auroit pu produire sans ostentation, mais avec solidité. Il n'y auroit peut-être

qu'un moyen idéal de rendre à cette nation le germe de -grandeur qu'elle couvoit dans son sein : ce seroit de séparer la génération future de celle qui existe, pour la préserver de la gangrène qui la ronge maintenant. Quand on auroit fait cette séparation salutaire et rendu la nation à sa première origine, à sa simplicité naturelle, deux ou trois souverains philosophes de suite pourroient l'élever graduellement à la perfection, mais avec le temps et sans crise, sans mouvemens forcés et contre nature. Ilfaudroit aussi que ces souverains, pris dans la nation, eussent des droits incontestables au trône qu'ils occuperoient, qu'ils n'y fussent point conduits par le meurtre et la prison, et que leurs pouvoirs fondés sur la justice fussent respectés et aimés des peuples qu'ils gouverneroient.

Vendredi et samedi, 20 et 21. — Au même.

Mon affaire est toujours au même point. M. de Juigné s'en croit quitte pour lui, et je crois qu'il se trompe. Tout le monde lui jette la pierre, et on lui reproche de m'avoir sacrifié. Il prétend qu on a écrit à Bariatinski et qu'on veut mon rappel; je crois être sûr que l'on n'a pas écrit, puisque Yisen a assuré que les dernières dépêches n'en faisoient pas mention. Il semble que le marquis veuille se persuader que cette affaire soit finie, parce qu'on le boude moins. Mais on trouve honteux qu'il me laisse dans le lac, et ses confrères le blâment. Au surplus, le public me rend assez universellement justice et, comme victime, je deviens intéressant. Je ne suis pas sorti de la journée; j'ai eu la continuité de ma migraine, qui m'a fait souffrir beaucoup.

J'ai appris dans la journée que la maison du marquis étoit espionnée et vendue. On a même ajouté que l'abbé

étoit l'espion de Chicherin. Il y a longtemps qu'Antoine et lui me sont suspects, et je l'ai dit à M. de Juigné.

Dimanche, 22. — Au môme.

Je suis sorti à midi, pour aller voir Mme Zénoviof. Elle m'a reçu avec toute l'amitié possible, m'a beaucoup parlé de mon aflaircet de tout ce qu'elle avoitdit hier au prince de Chimay, pour l'engager à se charger de mes intérêts auprès du prince Orlof. Elle m'a ajouté qu'il avoit répondu qu'il ne sa voit rien de M. de Juigné,quiluifaisoit mystère do tout, etc. Tu sens bien, mon ami, qu'elle n'a ni loué ni approuvé mon ministre, que je plains plus que je ne blâme.

J'ai été dîner chez les Cherbatof ; la princesse mère m'a dit les mêmes choses sur M. de Juigné, qu'il étoit bien étonnant qu'il me laissât dans l'embarras. Elle m'a conseillé de voir le comte Ostermann; j'y ai été aussitôt. Ce ministre m'a fort bien reçu, fort bien parlé même, et il m'a dit : « Je suis bien fâché de tout cela pour vous, mais c'est au ministre de France et non pas à vous avec qui nous avons à traiter; il s'est disculpé sur vous, c'est vous qui restez. » J'ai répondu : « Monsieur le comte, M. de Juigné ayant fait son rapport, ce n'est plus à moi à faire le mien; je respecte la volonté de l'Impératrice, mais c'est votre témoignage que je réclame, et j'espère que vous me rendez la justice de croire que je me suis conduit comme j'ai été obligé de le faire. » Il m'a traité avec l'air de l'amitié et de l'intérêt, m'a dit ou fait entendre qu'il n'avoit pas été content de l'incertitude de M. de Juigné dans l'affaire de Robasomi, et que relativement à lui, Ostermann, dans une autre occasion, il n'avoit pas eu à se louer de M. de Juigné. Notre conversation est

devenue plus confiante; il m'a raconté cette dernière histoire et m'a demandé ce que j'en pensois. Je lui ai répondu qu'il ne m'appartenoit pas de juger entre eux, que j'ignorois cette affaire, mais que ce qu'il me faisoit entendre me paroissoit simple et juste.

Lundi, 23. — Au même.

Nous avons eu, mon ami, du monde chez le marquis de Juigné: entre autres personnesM. Coceiy, colonel prussien, qui est venu complimenter Leurs Majesté et Altesses Impériales sur le mariage. Le résident de Hollande m'a beaucoup bavardé sur mon affaire, me disant qu'elle finiroit bientôt, que l'Impératrice avoit fait bonne mine à M. de Juigné hier, et qu'elle avoit été touchée des bruits qui se répandoient touchant son rappel. Je ne sais s'il vouloit me tirer les vers du nez, mais il n'a pas été bien avancé, car je ne lui ai rien dit. Je l'ai encore trouvé chez moi avec Combes, en rentrant après avoir fait une visite aux Cherbatof.

Quant à mon affaire, il me semble que. sans finir pour moi, elle ne devient pas avantageuse au marquis : on a parlé à la Cour de son départ, et l'on a été jusqu'à nommer son successeur. J'ignore en vérité comme cela finira. J'ai soupe ce soir chez la maréchale Galitzin, où l'on m'a parfaitement bien reçu. Il faut, mon ami, de la patience.

Mardi, 24. — Au même.

Il y a eu spectacle à la Cour; je ne m'y suis pas montré. Rien de nouveau, mon ami. J'ai fait plusieurs visites, et j'ai soupe chez les Behmer avec beaucoup de monde. Markof y étoit, un agréable dont je t'ai déjà parlé, qui a

ANNÉE 1776. — JliUDI, :!« DKCKMBIU:. 79

été de l'ambassade de Constantinople. On lui a proposé d'accompagner M. d'Osterwald à Malte; il a répondu que mon exemple lui ouvroit les yeux, et qu'il ne lalloit pas s'embarquer en second avec un homme de peu d'esprit qui n'a pasdefermeté. C'est le portrait de M. d'Osterwald. Il ressemble à tant de gens !

Mercredi, 25. — Au même.

Je ne sais, mon ami, par quelle voie se terminera ma brouillerie de Cour. On prétend que le comte Panin n'est pas si fort disposé pour moi; mais on dit avec plus de certitude qu'il n'est pas bien avec l'Impératrice et qu'elle lui a écrit dernièrement une lettre touchant sa retraite ou sa démission. Elle n'aime pas ce ministre. Des trois favoris, Orlof, Potemkin et Zavadovski, qu'elle a boudés, Potemkin est revenu plus en faveur que jamais, et dans trois semaines on prévoit des choses qui prouveront sa haute faveur. M. de Juigné est assez inquiet de mon affaire; les suites en seront moins agréables pour lui que pour moi.

Jeudi, 26. — Au même.

J'ai été dîner avec Combes, cher frère, chez la Billot. Elle a beaucoup parlé de M. de Juigné à son ordinaire, m'a dit combien le public voyoit ma brouillerie de Cour à mon avantage et que je fcrois bien de ne pas montrer tant d'empressement pour rentrer en grâce. C'est mon avis, et, sans suivre le conseil de la Billot, que je ne crois pas en tout, j'adopte fort le système de fermeté relativement à moi, dont la conduite est innocente, et d'indifférence à l'égard de la Cour de Russie, qui m'importe peu.

D'ailleurs, je viens d'apprendre avec plaisir le congé de Fonscolombe (1), qui est ministre à Gênes; si les circonstances pouvoient me procurer cette place, quel avantage il y auroit pour moi, quels agrémens à cette petite Cour et quelle volupté de quitter celle-cy dans de pareilles circonstances !

Vendredi, 27. — Au même.

J'ai été faire des visites, et j'ai fini par aller souper chez la comtesse Ivan Czernichef, oii je me suis amusé contre ma coutume et mon attente. La petite comtesse a de l'esprit et est fort amusante. Le prince de Chimay a eu la complaisance d'y venir pour moi. J'ai été sensible à ce procédé. C'est un homme qui connoît le prix de l'amitié et qui la rend précieuse par la délicatesse dont il l'assaisonne.

Dimanche j 29. — Au même.

Crois-tu possible qu'à quarante-cinq ans, sans beauté, sans esprit, sans richesses, sans nom et sans ces talens merveilleux qui font la fortune des ruelles, on puisse intéresser toutes les jeunes et jolies femmes d'une ville ? Crois-tu qu'avec de la simplicité et de la bonhomie, la mort d un homme, tel que je viens de le dépeindre, fasse une révolution dans un cercle de jeunes femmes ? C'est ce que beaucoup d'hommes ne sauront imaginer, et c'est ce que j'ai vu, vu à Pétersbourg !

Un événement tragique et malheureux, qui s'est passé ici il y a quelques jours, a été cause du désespoir de la

(1) M. Boycr de Fonscolombe, envoyé extraordinaire du roi de France prés la République de Gènes.

plus grande partie de nos beautés russes. Nébouch, le pauvre Néboucb, dont tu m'as souvent entendu parler, je crois, est mort la nuit du jeudi au vendredi. Il avoit une réplétion de sang considérable, qui lui occasionnoit des malaises, des étouffcmens, qu'il prenoit pour les symptômes d'un polype. Un charlatan lui donne un vomitif qu'il prend; son chirurgien, qu'il consulte après, le menace d'accident s'il ne se fait pas saigner tout de suite; il veut remettre au lendemain, et la nuit il est éloufTé dans des vomissemens de sang. Toutes nos jolies femmes ont été malades de sa mort. Ce Nébouch, Allemand d'origine mais né en Russie, étoit pauvre, avoit un rang ordinaire dans la société et ne faisoit parler de lui ni par son esprit, ni par ses talens. Mais il étoit honnête, simple et bon ami. Les hommes l'accusoient de n'avoir pas de caractère. Je lui en ai trouvé un bien beau dans ce pays-cy : c'étoit une extrême franchise et visà-vis la souveraine et vis-à-vis le favori, et cette franchise m'a paru un caractère estimable et précieux. J'ai rendu avec plaisir des soins dans cette occasion à Mme Zénoviof, qui a été très affligée de sa mort. Cette femme, comme je t'ai déjà dit, est une des plus aimables d'ici et des moins grimacières. Elle m'a témoigné un intérêt réel dans les désagrémens qu'on m'a fait éprouver au sujet de Robasomi.

Lundis 30. — Au même.

Un peu de politique, mon ami, car il y a longtemps que je t'en ai fait. Tu sauras d'abord que depuis un mois les trois favoris ont été un peu boudés : le prince Orlof, parce qu'on parle un peu de son mariage avec la Zénoviof, dont il est toujours amoureux et qu'il veut épouser;

Zavadovski. à cause de lintérêt qu'il a mis au congé qu'a obtenu Pictet, et dont on se repent depuis qu'on le dit placé en France. On m'a assuré même que M. de Voronzof n'avoit pas eu lo cordon par la même cause d'intérêt qu'il a pris au sort de Pictet. Potemkin, qui a eu le même sort de ses deux confrères, s'en est retiré avec avantage. On le dit très bien actuellement, et l'on est dans l'attente d'une grande faveur pour lui dans peu de temps. Cet homme a beaucoup d'esprit, de cet esprit de finesse qui réussit à la Cour. Tu sais qu'il est né pauvre : il a prédit sa fortune et a dit en propres termes à l'Impératrice que, s'il se mettoit en tête d'en être aimé, il y réussiroit ; tu vois qu'il a dit juste. C'est Mme Zénoviof qui m'a appris ce propos, qu'elle a entendu de la bouche de Potemkin avant sa faveur, dans la société des Strogonof de Paris, des Bariatinski, Zagraski, etc., dont étoit alors Potemkin, qui fut même exclu de ce cercle par sa réputation de méchanceté et de tracasserie.

Les affaires du comte de Brtdil ont l'air de s'acheminer. Le grand-duc lui a proposé, de la part de l'Impératrice, Mlle Lofchin en mariage ou Mlle Alimof, avec liberté d'accepter ou de refuser. C'est ce qu'il a fait au sujet de la première, et je l'ai approuvé. La Lofchin a peu d'esprit, moins de caractère, et paroit ennuyer à la fin l'Impératrice qui voudroit s'en défaire ; ce qui rend à la vérité le refus délicat. Mlle Alimof est d'une tournure bien différente, elle plaît d'ailleurs au comte; comme elle est aimée du grand-duc et de la grande-duchesse auprès de laquelle elle est, le grand-duc s'intéressera à son mariage. Briihl conserveroit au service de Russie son rang de lieutenant général, et il paroît, par ce que lui a dit le grand-duc, (ju'alors il pourroit devenir grandmaître de sa maison à la place de Soltikof, qui auroit

ANNÉE 1776. — MARDI. 31 nKCEMBRE. 83

un gouvernement général. Voilà ce que m'a dit Uiiilil lui-même, et je le désire.

J'ai passé une après-midi charmante chez Mme Zénoviof ; les Behmery étoient et la frêle coFutessc Effimofski, qui a déraisonné avec moi sur l'inconstance Françoise et sur mes attachemens de cœur.

Mardi, 31 . — Au même.

Il y a un an révolu que je suis à Pétersbourg-, mon ami, et cette année finit sans que je t'aie vu. Je ne croyois pas que ce terme d'absence seroit si long-, et j'ignore quand il finira ; mais je crains que cela ne soit bientôt, car tu sais ma position ici et les liens qui m'attachent.

J'ai été voir le comte Ostermann pour mon all'aire; il m'a bien reçu, mais il avoit du monde et je n'ai pu lui parler. Je me suis fait écrire ensuite chez le prince Orlof et suis revenu souper à l'hôtel. Il v avoit beaucoup de monde. Le comte de Briihl m'a parlé de ses affaires; elles ne vont pas à son gré. Le grand-duc a voulu terminer trop vite, et la proposition de mariage faite à Mlle Alimof n'a pas réussi. Cette jeune personne intimidée n'a vu dans cette proposition que l'éloignement de Leurs Altesses Impériales pour elle, en n'étant plus à leur service. Elle s'est mise à pleurer quand on lui a parlé de ce mariage; le grand-duc, qui en est très fâché, a parlé en cette occasion au comte de Briihl avec toutes sortes de bontés. Celui-ci a raconté cette affaire aux Lafond : elles s'y emploieront.

Bonsoir, mon ami, et adieu pour cette année.

Pétershourg, vendredi, 3 janvier. — A mon frère.

Nous avons eu hier une grande assemblée de Maçonnerie en mémoire de ce pauvre Bachman qui étoit membre. La loge étoit tendue de noir, comme celle de maître; il y a eu une musique funèbre, une représentation du corps qu'on a porté en pompe dans une autre chambre, où il y avoit un tombeau décoré dans lequel on a placé le cercueil. La cérémonie étoit assez belle, mais à quoi bon? J'aurois préféré à cette pompe une cérémonie plus simple, terminée par une quête en faveur des enfans du défunt, que je crois dans la misère. Mais ici la forme l'emporte toujours sur le fond, on aime ce qui paroit et l'on ne pense guère à l'essentiel : il faut du brillant et point de solide.

Samedi, 4. — Au même.

C'est aujourd'hui la veille de Noël suivant l'ancien style, et ce jour est fêté en Russie dans les familles par de petits jeux. J'ai été retenu chez les Spiritof par cette raison, et quoique j'y fusse venu de bonne heure pour n'y faire qu'une visite, on ne m'a pas permis de m'en aller;

j'y ai soupe. On m'a très bien reçu, malgré ma disgrâce, ce qui m'a fait plaisir, de la part de l'amiral et de sa femme, qui sont de bonnes gens du temps passé.

Dimanche, 5. — Au même.

La fête dont je t'ai parlé hier, mon ami, se fait véritablement aujourd'hui. On l'appelle, en russe, la fête des fleurs. Après avoir fait beaucoup de visites (car c'est l'usage ici d'en faire ainsi qu'au jour de l'an et à Pâques), j'ai été souper chez les Cherbatof, oii les Spiritof étoient assemblés avec la famille. On a joué plusieurs petits jeux russes. D'abord, les femmes de la maison sont venues, et la plus ancienne a présenté à la compagnie un plat, dans lequel chacun a mis un gage; alors ces femmes se sont rangées le dos contre le mur, et celle qui tenoit le plat a entonné une longue chanson russe, pendant laquelle la personne la plus distinguée de la compagnie tiroit les gages de ce plat que l'on avoit couvert d'une serviette; à chacun des gages la chanteuse s'arrêtoit et prédisoit, par le sens du couplet où elle s'étoit interrompue, ce qui doit arriver à la personne dont on avoit tiré le gage. On a annoncé beaucoup de mariages, et à moi une année très heureuse. En général, les femmes aiment beaucoup à se faire tirer la bonne aventure, et dans ce temps-cy il y a des femmes du peuple qui courent les maisons et gagnent de l'argent avec les cartes.

Après avoir joué à de petits jeux, au voyage de Kiovie, à la quête à la romaine, etc., on a soupe, on a proposé des énigmes, et le prince Cherbatof m'a demandé qu'est-ce qui, en ajoutant à un poids,lerendoit plus léger?... Ce sont les roues d'une voiture, qui la rendent plus facile à traîner. Je lui ai dit que son énigme étoit si jolie que je la mettrois

ANNIŒ 1777. — LUNDI. G JANVIKR. 87

en vers. Nous nous sommes retirés après minuit^ moi fort content de ma journée.

Lundi, 6. — Au même.

Au milieu de mes courses de la matinée, je me suis trouvé retenu à dîner chez la maréchale Galitzin.

L'après-midi j'ai été voir la Billot. Elle m'a beaucoup parlé de mon affaire. La Talésinlui arapporté que le jour que j'ai été voir le comte Panin, lorsque je fus sorti, il lui dit : « M. de Juigné s'est conduit comme une hôte; il ne sait ni quels sont ses droits, ni quels sont ses devoirs. S'il n'a pas été meilleur militaire qu'il n'est bon ministre, c'est un pauvre homme. » Ces propos sont bien fâcheux, mon ami; ils existent dans le public, et la considération de mon principal diminue sensiblement. On prétend qu'il s'en va; on a dit qu'il iroit en Suède, mais il m'a assuré que non. Le retard d'un arrangement pour une nouvelle maison confirme les soupçons et les bruits.

Une autre nouvelle plus fâcheuse encore, c'est ce qu'on dit de ses liaisons avec la comtesse Ivan Czernichef. Tu sais bien qu'il y passe sa vie; je l'en croirois amoureux, si je le soupçonnois susceptible d'un attachement vif. Il y a quelques mois qu'un certain Lascaris, Grec d'origine, attaché au Czernichef, celui qui a amené cette fameuse pierre pour le piédestal de la statue de Falconet (1), est parti pour France. Le vaisseau qui le portoit a fait naufrage. La chronique dit que la comtesse Ivan, ayant fait à son départ de Paris quelques dettes, avoit chargé cet homme d'arranger ses affaires à ce sujet. Lascaris a mandé que ses instructions, ses lettres de change, etc.,

(1) Voir t. I, p. 154.

avoient été comprises clans les pertes qu'a faites le vaisseau, et c'est ou par ses lettres ou par les réponses qu'on a appris qu'il étoit question de seize mille roubles de dettes, et que le marquis de Juigné les acquittoit. Tu penses, mon ami, l'effet que peut produire une pareille nouvelle, si elle s'ébruite. 11 faut que le mrrquis, avare comme nous le connoissons, ait fait payer celte somme par le ministère, croyant de bonne foi que ses intelligences avec la femme pourront lui être utiles, ce que je ne crois pas. Je t'ai déjà dit que cette fenmie étoit bête et la très humble servante de son mari; celui-ci, un gueux qui n'a ni foi ni loi et qui pourroit bien profiter de l'engouement du marquis, pour non seulement lui tirer de l'argent et payer ses dettes, mais aussi lui donner de fausses nouvelles par le canal de sa femme. Et le marquis, qui n'est ni assez fin pour jouter avec le mari, ni assez aimable pour subjuguer la femme, sera dupe constamment de l'un et de l'autre. Dieu veuille que ma prédiction soit fausse!

Mardi, 7. — Au même.

M. de Juigné m'a donné ce matin une dépêche à chiffrer pour Copenhague, en me proposant d'y ajouter quelque chose pour le marquis de Vérac, ce que j'ai fait dans le style le plus familier comme à mon ami, et en clair. J'y ai parlé des agrémens dont je jouissois dans ce pays-cy, des amusemens de famille, de ses fêtes et du plaisir que j'avois eu à y être admis. J'ai saisi l'occasion de dire un mot d'éloge de l'Impératrice et des grâces qu'elle mettoit dans le commerce de la vie privée, en lui disant que cette souveraine donnoit à la Cour l'exemple de cette union des familles en jouant, comme on fait dans les maisons russes, à tous ces petits jeux. Cet usage a été cependantsupprimé

ANNHK 1777. — iMAIlDI, 7 JANVIER. 89

cette année, et l'on a dansé à la Cour au lieu d'exécuter ces petits jeux, comme cela s'est pratiquéjuscju'àprésenl. Le motif qui m'a fait écrire ainsi, cher frère, est l'habitude cil l'on est d'ouvrir toutes les lettres et de faire l'extrait de tout ce qu'on dit à la louange de Sa Majesté Impériale, ce qui lui est exactement montré. On m'avoit conseillé d'écrire à Paris relativement à mon histoire. Je l'ai fait, mais je n'ai pas envoyé ma lettre, parce qu'alors on auroit pu ne pas être dupe de cette ruse ; mais, à cette occasion, je n'ai pas négligé ce moyen. Nous verrons ce qu'il produira. Je t'avoue que je n'aime pas ces petites voies; tant par franchise que par hauteur, je n'emploierai jamais, quand je tiendrai le gouvernail, des moyens subalternes,, qui ne prouvent guère que de la foiblesse et le petit génie de la médiocrité. N'est-ce pas ton opinion ?

On parle toujours de la faveur future du prince Potemkin; dans peu, dit-on, elle éclatera. Les Orlof baissent. Le comte Alexis est allé à Moscou; il est parti d'ici mécontent. Il y a des gens qui disent que le mariage du prince Orlof avec sa cousine Zénoviof est prêt à se conclure, et qu'ils partiront clandestinement après. On soupçonne l'Impératrice d'avoir fait naître cette intrigue, pour le rendre odieux à la nation par un mariage auquel les lois s'opposent. Elle en veut depuis longtems à Orlof des mauvais traitemens qu'elle a essuyés de sa part ; sa vengeance, pour être retardée, n'en sera que plus complète. Grégoire l'a battue plus d'une fois, et Pictet, qui longtemps a été témoin de toute cette intimité, m'a dit avoir vu pleurer l'Impératrice et se plaindre à lui du peu d'égards que le prince avoit pour elle. On m'a ajouté que les biens dont jouit la famille des Orlof appartiennent à la couronne, et que le premier souverain pourra les déposséder. Enfin le jour de l'an amènera bien des choses, des.

nominations de nouveaux ministres étrangers à Naples, à Turin, en Portugal, etc. Le département des affaires étrangères coûte de sept cens à sept cent cinquante mille roubles connus, sans ce qu'on ne dit pas.

M. Brelan de la Brelandière, ce faiseur de mauvais vers, est envoyé en Sibérie; il a été découvert complice dans l'affaire des billets de banque.

Mercredi, 8. — Au même.

J'ai vu, mon ami, pour la seconde fois Falconet le fds(l); c'est un anglomane décidé. Cela m'a prévenu en sa faveur, et il en a besoin, car son extérieur est si ordinaire qu'on le prendroit plutôt pour un imbécile. Il y a des gens qui gratuitement lui accordent ce titre; je ne sais si cela est, et j'ai peine à le croire. Il a apporté ici une nouvelle pièce de Paris qui y a fait beaucoup de bruit, c'est le Bureau d'esprit. Cette comédie en prose, en cinq actes, etc., est une satire contre Mme Geoffrin et les Encyclopédistes. On l'attribue à plusieurs personnes, mais il me paroît qu'on ignore positivement de qui elle est. Le grand-duc a le seul exemplaire qui soit ici. Je la lirai, lorsqu'on pourra l'avoir.

Jeudi, 9. — Au même.

Rien et toujours rien sur mon affaire, mon cher ami ! M. de Juigné ne s'en mêle plus, et il est si embarrassé pour son propre compte, que je ne suis pas étonné qu'il le soit pour le mien.

J'ai été passer l'après-midi et souper chez les Spiritof,

(1) Pierre-Etienne Falconet, tout réccmnaent arrivé de France à Pétersbourg.

ANNEE 1777. — VENDRElJl, 10 JANVIER. 91

OÙ l'on a joué à toutes sortes de jeux. Il y avoit beaucoup de monde et l'on a dansé, ce que je n'ai point fait par décence. La jeune Spiritof, à (jui j'ai dit que je n'irois pas au bal masqué le lendemain parla même raison, m'a dit à propos de mon histoire : « Ah! que je vous en ai voulu! Je vous ai blâmé, mais je vous ai plaint. » J'aime la naïveté de cette jeune personne. Elle a quinze ans, les yeux noirs et tendres, l'air de l'ingénuité et la fraîcheur de la saine jeunesse. Ma Charlotte y étoit, mon ami, et comme je voulois me placer à table près d'elle, Mme Spiritof m'en a éloigné, en me plaçant à ses côtés; j'ai vu par les regards de ma jeune amie que cela ne lui plaisoit aucunement. Le souper s'est passé assez gaîment. J'ai appris avec douleur que la jeune princesse Cherbatof, cousine de Mme Spiritof, qui sort du Couvent, a des attaques d'épilepsie. Il seroit affreux qu'elle n'en guérit pas; elle a dix-huit ans, et c'est une des jolies personnes de Pétersbourg.

Bonsoir, mon bon ami! tu vois que j'aurois lieu de regretter ce pays-cy : je m'y amuse et j'y ai des amis. J'oublie de te dire que le jeune capitaine Spiritof fait sa cour à cette pauvre princesse Cherbatof; je ne sais quelle en sera la suite. Elle part incessamment pour Moscou, et Spiritof ne peut se marier avec elle à cause de la parenté; mais, comme disoit le chevaHer de Choiseul (1), on se retrouve dans le monde.

Vendredi, 10. — Au même.

Je ne t'ai point parlé de la séance académique d'hier, pour le jubilé du demi-siècle depuis sa fondation : il

(1) Louis-François-Honoré de Choiseul, dit le clievalier de Choiseul, né le 17 août 174b, chevalier de Malte.

s'agit de l'Académie des sciences (1). Le roy de Prusse y a été reçu, et on a lu une lettre de lui à cette occasion, dans laquelle il dit que le choix qu'on a fait de sa personne est justifié par son admiration pour cette assemblée. On a reculé le jour de ce jubilé à cause de M. Domachenef, qui en est directeur et qu'on a envoyé à Berlin pour annoncer le mariage du grand-duc. Domachenef n'est revenu que depuis peu, et l'on dit qu'il avoit formé obstacle à la tenue de l'assemblée académique le jour même du cinquantenaire, pour ne pas perdre le droit de la présider; c'est là, mon ami, un russicisme. Il y a eu plusieurs réceptions de François, tels que Buffon (2), Daubenton (3), Yalmont de Bomare (4), Sigaud de Lafond (5), etc.

Tu dois te rappeler, mon ami, un baron dUben, Suédois, qui est venu ici pour complimenter à l'occasion du mariage. Cet hoiimie, qui est, dit-on, petit-fds d'un laquais, décoré de l'ordre de Stanislas de Pologne, a toutes les prétentions attachées au petit esprit. Assez bon diable d'ailleurs, il veut être danseur, chanteur et homme à bonnes fortunes. Tous ces petits ridicules le font le jouet des plaisans de Pétersbourg, qui ne demandent pas mieux que de se réjouir des sottises des

(1) En réalité, l'Acarbinie des sciences de Pétersbourg a été fondée par Pierre le Grand eu 1724.

(2) Jean-Louis Leclerc, comte de BuCFon. le célèbre naturaliste français (1707-1788). Il était depuis 1739 mi'Uibre de l'Académie des sciences de Paris, et depuis 1753 membre de l'Académie française. 11 faisait encore partie des Sociétés royales de Londres et d'Edimbourg et de l'Académie de Berlin.

(3) Louis-Jean-Marie Daubenton (1716-1800), collaborateur de Buffon, membre de l'Académie des sciences do Paris depuis 1744, de la Société royale de Londres et de l'Académii* de Berlin.

(4) Jacqiies-Ciiristophe Valmont de Bomare (1731-1807), qui était directeur du cabinet de physique et d'histoire naturelle du prince de Condé à Chantilly, après avoir refusé d'aller en Russie et en Portugal.

(5) Josepii-Aignan Sigaud-Lafond (1730-1810), professeur de physique, d'anatomie et de ])hysiologie au collège Louis le Grand.

ANNKK 1777. - SAMllDI. 11 .IANVII:R. 93

étrangers, qui y sodt haïs et enviés. Il y a quelque temps que l'oisiveté du beau sire l'amena, sans avoir été annoncé, chez une comédienne russe. Comme elle lui parut jolie, il devint entreprenant. Cela ne réussit pas comme il le croyoit, la nymphe fit du bruit, un voisin arriva au secours; notre galant voulant l'apaiser lui offrit sa montre, (jue la belle lui jeta au nez. Et notre galant égratigné sortit avec sa courte honte. L'événement se divulgua bientôt dans la ville; le pauvre baron fut un peu bafoué; cependant, en politique, il crut devoir, en niant son aventure, la raconter à toutes les femmes, ce ^ul l'a rendue plus connue et plus plaisante. Mais il s'en console en chantant et dansant la chacone dans toutes les maisons où il va. ce qui rend le personnage plus ridicule encore. On dit qu'il s'en va bientôt.

On parle de plusieurs nominations de ministres. Si le comte Razoumofski pouvoit y avoir part! Je le désire.

Samedi, 11. — Au même.

Voici le dernier jour de l'année russe, mon ami, et la soirée des étrennes. Jai été aux boutiques faire mes petites emplettes, car tu imagines que j'ai voulu me conduire chez les Behmer comme si j'étois dans ma famille, puisque je regarde celle-là comme la mienne, à toutes sortes de titres. J'y ai été souper, et lorsque minuit a sonné, nous nous sommes embrassés et j'ai distribué mes petits dons.

Je suis plus amoureux et plus heureux que jamais, et je crains bien que les circonstances de mes affaires ne changent ma position. M. de Juigné se conduit si mollement envers tout le monde et si mal envers moi, que je pourrois bien rester la victime malheureuse et plainte

infructueusement, même par les Russes, qui me dédommagent bien du désagrément que j'éprouve. Voilà ce que c'est, mon ami, que d'avoir affaire à un homme médiocre et indécis.

Dimanche, 12. — Au même.

Voici le jour du nouvel an, mon ami, et il s'est passé à la Cour sans moi, ce (jui m'afflige, parce que j'espérois qu'à cette époque on lèveroit mon interdiction.

J'ai appris une nouvelle qui m'a fait grand plaisir, c'est la nomination du comte André Razoumofski comme ministre de Russie à Naples. Il y a longtemps qu'il vouloit embrasser cette carrière, et depuis sa disgrâce, son envie de voyager n'avoit fait qu'augmenter. Il est heureux que dans sa position il ait obtenu cette place. L'Impératrice, en la lui donnant, a fait voir son caractère de bienfaisance ostensible et sa finesse de tact, en choisissant un sujet convenable à ses desseins ; car il n'y a pas beaucoup de sujets du mérite de Razoumofski. Cette femme unit la finesse du souverain adroit à celle de son sexe. On dit que le princePoteinkin a contribué beaucoup à cette nomination.

Le prince de Chimay, mon ami. qui plaît ici et que l'Impératrice ainsi que le grand-duc accueillent beaucoup, est l'objet de la jalousie de tous les ministres étrangers. On prétend qu'il aura la place du marquis de Juigné que l'on fait partir; mais toutes ces conjectures n'ont pas le sens commun. Le prince de Chimay a, je le répète, l'esprit très délié d'un courtisan et non le cœur. Il seroit incapable d'une pareille bassesse; car on ne manque pas d'insinuer que ses démarches suivent les vues qu'on lui prête, et cela n'est pas.

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