‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 7 sur 57 · ANNEE 1777. — LUNDI, 13 JANVIER · texte numérisé non relu

ANNEE 1777. — LUNDI, 13 JANVIER

Lundi, 13. — Au même.

Il y a bal masqué à la Cour, mon ami, et je n'y suis pas, suite de mon interdiction. J'ai engagé le marquis de Juigné à mander à M. de Vergennes que, malgré ma disgrâce de Cour, je n'en suis pas moins bien reçu dans les sociétés russes; et, en effet, elles m'ont témoigné dans cette circonstance beaucoup d'intérêt et d'amitié, et j'y suis extrêmement sensible.

On m'a raconté un trait de l'Impératrice, qui m'a fait plaisir. Elle a reçu les députés de Novogorod, où elle vient de faire établir sa nouvelle forme de gouvernement. Elle les a fait manger dans son intérieur avec elle, et comme le comte Sievers, gouverneur de Novogorod (1), qu'elle aime beaucoup, lui parloit des arrangemens qu'ils avoient faits, il dit en parlant des députés : « Ces messieurs ne sont pas bien riciies. — Je vous demande pardon, monsieur le gouverneur, reprit l'Impératrice, ils sont bien riches en zèle. » Cette réponse charmante leur fit venir les larmes aux yeux et les contenta plus que de l'argent. Voilà la manière, mon ami. des souverains habiles : c'est celle de Catherine IL

(1) Jeaa-Jacques ou le comte Jacob Efîmovitcli Sievers, Holsteinois au service de Catherine II, qui l'employa « au\ pires besognes, à celles dont elle ne voulut jamais connaître le détail et pour lesquelles elle n'eût peutêtre pas trouvé un Russe de bonne volonté ». (K. Waliszewski. Autour d'un trône, p. 41.) Nommé gouverneur de Novogorod en 1764, il fut l'instigateur, en 1775, de la fameuse organisation des gouvernements et réunit en sa main les provinces do Novogorod et Tvcr. Dépossédé de ce poste en 1781, il fut envoyé en Pologne en [192, pour opérer, par la violence, le deuxième démembrement de ce royaume. Il mourut en 1808. (Voir sa biographie en quatre volumes : Blum, Ein russischer Staatsmann.)

Mardi, 14. — Au même.

J'avois le projet de souper chez les Galitzin; les Spiritof m'ont retenu et je me suis laissé aller. Cela m'a cependant dérangé, parce que j'espérois arranger ma brouillerie avec la Nélédinski par l'entremise de la comtesse Matouchkin. Ce sera pour une autre fois. Mme Spiritof a fait devant nous l'expérience de faire tremper un fd dans du hislichi où l'on met du sel ; ce fil prend feu sans^se rompre, de manière qu'eny suspendant un anneau et y mettant le feu, l'anneau ne tombe pas.

M. de Juigné a fait une dépêche particulière en ma faveur; mais elle est si plate et si gauche, que j'ai de l'inquiétude de la réussite. Il faut que cet homme ait envie de me voir loin de lui : j'en ai encore plus de désirs. Il n'y a nul avantage, mon ami, d'être avec des gens bornés, surtout quand ils ne se contentent pas d'être de bonnes gens. Heureusement que le prince de Chimay est témoin de tout ce qui se passe à mon sujet. Il croit que M. de Juigné a des projets, des idées qu'il ne nous communique pas. Cela m'inquiète à la vérité, mais cela ne m'effraye pas.

Il y a eu aujourd'hui un grand dîner chez M. d'Asfeld, ministre de Copenhague; je n'en ai pas été prié, Asfeld est comme les autres. M. de Juigné n'a pas approuvé cette politique vis-à-vis de moi; mais j'ai quelques raisons de croire qu'il le savoit, qu'on l'en a prévenu, car sans cela ce seroit une impolitesse vis-à-vis de lui, comme vis-à-vis de moi; mais le patron ne se pique pas d'avoir la vue bien longue, et il a raison.

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