ANNEE 1777. — JEUDI, IG JANVIER
Mercredi, 15. — Au même.
Il y a près de quinze jours, mon ami, que je me suis brouillé avec Mme Nélédinski pour des plaisanteries fort légères que je lui ai faites conjointement avec son beau-fds, qui y a le plus contribué. Cette petite femme a pris vis-à-vis de moi un ton (jui m'a déplu et que je ne souffrirai pas, même delapart d'une femme. Je suis sorti; mais le lendemain, je lui ai écrit une lettre à ce sujet, dans laquelle je lui mandois que si ma position à la Cour avoit donné sujet à l'envie de ne plus me voir chez elle, je respectois son intention, en me disculpant de prétendus torts que je ne voulois point avoir à son égard; ainsi, que j'attendrois qu'elle me fit dire de la voir. Je n'ai pas reçu de réponse et je n'y suis pas retourné. Je l'ai vue ce soir à souper chez les Golovin; nous nous sommes traités poliment, mais froidement.
Jeudi, 16. — Au même.
Mes inquiétudes continuent relativement à mon affaire, d'après la manière dont M. de Juigné la prend. Quoiqu'il m'ait attiré tout ce désagrément et que ce soit en suivant ses intentions et ce qu'il m'a dit que je suis dans l'embarras, cependant il ne parle jamais de cette affaire, qui devroit être la sienne, sans dire autre chose que l'affaire de M. le chevalier de Corberon. Ce procédé est révoltant; joint à la foiblesse qu'il y met, il n'y a rien de plus mortifiant, ni de plus terrible pour moi. Tu sais, mon ami, à quel point le cœur de cet homme est susceptible d'intérêt tendre. On l'a toujours dit, et toujours avec raison : les avares ont l'àme sèche et dure. Cet amour de l'ordre et T. n. 7
de la justice, dont je le croyois du moins susceptible, est foible chez lui, puisqu'il n'a pas assuré la vérité dans mon affaire et que c'eût été le seul moyen de me justifier. Ce n'est qu'un homme foible, sans esprit, sans fermeté, et qui ne sera jamais que l'être le plus médiocre. Je répète, mon ami, qu'il est douloureux d'être subordonné à de pareilles machines. M. de Vergennes a cru bien faire pour moi en m'envoyant avec lui, mais cette époque peut être celle de mon malheur, c'est-a-dire quant à la fortune, car un peu de philosophie nous fait toujours valoir et exister par nous-mêmes, et je ne veux pas ressembler à M. de Juigné, qui croit être ministre du Roy avant que d'être homme. C'est cette dernière quahté, mon ami, qui fait ma première, et ce principe me vaudra peut-être dans ma vie quelques grains de bonheur, au milieu des peines que me promet ma sensibilité.
Vendredi, 17. — Au même.
Je t'ai parlé il y a un an, mon ami, de la bénédiction de la Neva; ainsi je ne t'en parlerai point aujourd'hui. On a remarqué seulement que depuis dix-huit ans le temps n'a jamais été aussi doux qu'aujourd'hui. En effet, nous sommes à l'époque du plus grand froid, et il n'a pas été vif encore cet hiver.
J'ai dîné chez le prince Cherbatof, où l'on a tiré les Rois. Je n'étois point gai, cela s'est remarqué et il a été question de mon histoire comme le motif de ma tristesse. On en a parlé en russe, mais à mon avantage, car M. de Juigné est, à Pétersbourg, la personne qui me donne le moins de consolation à cet égard. Le prince Cherbatof en a parlé le soir au vice-chancelier, (jui lui a répondu qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu. Il m'a rendu cette réponse,