‹ Un diplomate français à la cour de Catherine 2, 1775-1780. Journal intime du chevalier de Corberon, chargé d'affaires de France en Russie, publié d'après le manuscript original, avec une introduction et des notesChapitre 9 sur 57 · ANNEE 1777. — DIMANCHE, 19 JANVIER · texte numérisé non relu

ANNEE 1777. — DIMANCHE, 19 JANVIER

en ajoutant : « Le comte Ivan Czcrnichef ne poiinoit-il pas vous servir? » Je lui ai répondu à l'oreille : « (Juand il le pourroit, je ne m'adresserai jamais à lui 1 — Vous connoissez l'honinH^ », a repris le prince en me prenant la main. Il le connoît lui-même, mon ami, et le méprise, ainsi que la plus grande partie des Russes et surtout la plus saine. J'ai raconté le trait au prince de Chimay. J'avois envie de le dire à M. de Juigné; mais le prince m'a conseillé de n'en rien faire. « Il ne faut pas, m'a-t-il dit, l'aigrir inutilement sur le compte de ces gens-là. Il n'en reviendra pas davantage de son aveuglement et cela pourroit vous nuire d'y tenter de nouveau. »

Tu vois, mon bon ami, où j'en suis réduit; mais j'ai pour moi la raison, le sens commun, le prince de Chimay, mes amis et même les Russes! Que me faut-il de plus?

Dimanche, 19. — Au même.

J'ai vu aujourd'hui, cher frère, un homme qui veut absolument me donner de bonnes nouvelles de mon affaire. C'est le baron de Mayer, qui est au service de Pologne et grand musicien. Il m'a fait entendre qu'après le départ de Robasomi, j'aurois permission de revenir à la Cour. Je ne sais d'où vient son opinion, mais il fréquente beaucoup le prince Potemkin.

Ma soirée s'est passée chez la maréchale Galitzin. Je n'ai rien appris de nouveau, et la pièce du Bureau d'esprit est maintenant ce qui nous occupe. Elle fait la critique de la société de la princesse Bariatinski. Je soupçonne Catuellan d'en être l'auteur.

Mardis 28. — Au même.

Mes affaires de la Cour ne se terminent point. On a assuré Mme Zénoviof qu'on avoit écrit à Bariatinski de demander mon rappel à la Cour de France et de choisir le moment où M. de Vergennes auroit lair d'avoir du dessous. Cependant le baron de Mayer m'a dit que tout ceci fîniroit plus tôt que je ne pense. Le prince Potemkin doit en parler à l'Impératrice ; il l'a promis au prince de Chimay et l'a dit à Mayer, qui va quitter le service de Pologne pour celui de Russie, afin d'être attaché à Potemkin, qui paroit l'aimer.

Le Prince pointu (i) est venu passer la soirée de mercredi chez moi. Nous avons causé histoire; je lui ai montré ma lettre sur l'irruption des barbares en Europe, et je crois qu'il a envie d'en faire autant en Russe, du moins il me la dit, après avoir lu ma lettre dont il a paru content. Ses projets ne s'accomplissent pas plus que les miens, il n'est pas encore gentilhomme de chambre; il désireroit bien avoir la place de Manheim, à laquelle on va nommer.

On m'a dit que le Narychkin de Sibérie avoit eu le coup de grâce, c'est-à-dire qu'il a été décollé à la forteresse ; mais cela n'est pas vrai. Il est à Moscou, d'où arrive le maréchal Galitzin, qui y a été envoyé pour cette affaire. Narychkin a, dit-on, été déclaré fou et enfermé dans un couvent. On parlé du gouverneur de Tobolsk, Sitzcherin, qui a fait des horreurs qui crient vengeance. L'Impératrice ne peut se déterminer à un exemple de justice publique, autant et peut-être plus par crainte que par humanité.

(1) Le jeune Galitziu.

ANNEE 1777. — MARDI, i'8 JANVIICR. 101

Celte crainte, mon ami, est toujours dans le cœur des souverains despotes.

Dimanche dernier, on a accordé au.grand-maréchal de la Cour Galitzin son congé, en lui continuant en pension ses appointcmens de quatre mille roubles. Le général Sievers, gouverneur de Novogorod, a reçu un présent de vingt mille roubles. C'est un honnête homme qui a du mérite et qui, quoique Livonien (1), jouit de l'estime des Russes : c'est un éloge réel (2).

La place de Manheim est donnée, ou du moins, dit-on, désignée ; mais on ne sait pas. encore qui c'est.

Il devoit y avoir un quadrille de seize personnes : de la princesse Bariatinski, de Mmes Nélédinski, Troubetzkoï, Matouchkin, etc., et de MM. Poniatowski Ç]), Galitzin, d'Uben; mais le grand-duc, qui ne peut souffrir ni Poniatowski ni Mme Bariatinski, y met obstacle par les propos qu'il tient. Il a dit au prince de Chimay : " Je suis bien aise que vous n'en soyez pas, car entre nous ce sont des polissons. » Ce propos, que M. de Chimay m'a redit, me paroit bête et indécent pour un grand-duc de Russie à un étranger qui est depuis deux mois à sa Cour. Les femmes sont furieuses, mais elles n'oseront rien dire.

J'ai été lundi à la répétition d'un opéra italien de la composition de Paësiello (4), le nouveau maître de chapelle qui est arrivé de Naples il y a deux mois. Le sujet

(1) Corberon se trompe. C'était ua Ilolsteinois.

(2) Il est vrai qu'il n'avait pas encore braqué ses canons sur la diète de Grodno.

(3) Stanislas Poniatowski (17o4-1833), neveu du roi do Pologne Stanislas II-Auguste. Il fut, sous le règne de son oncle, grand trésorier de Lithuanie, staroste de Kaniow, lieutenant général, etc.

(4) Giovanni Paësiello ou Païsiello (1741-1816). II resta huit années en Russie, grâce aux libéralités de Catherine II. C'est là qu'il composa, entre autres opéras ou opéras-comiques, le fameux Barbiere di Seviglia, qui eut une si grande vogue.

i02 JOURNAL INTIME DU CHEVALIER DE CORBERON.

est Nitelli, de Metastasio (1). La musique m'a paru belle. Comme je ne veux pas aller au spectacle de la Cour, j'ai été à la répétition; jnais le grand-duc est venu sans qu'on l'attendît, et je suis parti dans ce moment. Cependant, j'ai su que le grand-duc étoit instruit de ma présence à cette répétition; le prince de Cliimay a peur que cela ne fasse un mauvais effet. Je ne le crains pas, moi, et j'ai dit à la princesse Cherbatof, chez qui j'ai soupe ce soir avec le comte Ostermann, que j'avois été à la répétition et que j'en étois sorti à cause du grand-duc.

Mercredi, 29. — Au même.

Je ne t'ai pas encore parlé, mon ami, du ministre de Danemark, M. d'Asfeld, et de ce qu'on en dit ici. Sa réputation n'est pas meilleure que celle des autres, et tout le monde s'en moque. Il est taxé d'une si horrible ladrerie, qu'on dit qu'il s'éclaire, lui et sa femme avec une demoiselle de compagnie, dune seule chandelle de suif. Quand on a dîné, il va voir lui-même ce qui reste de vin dans les bouteilles, et il le serre dans son cabinet avec le pain blanc. C'est lui qui va au marché acheter la viande, etc. Il ne laisse point sortir sa femme par le même principe, ne va nulle part, s'enferme chez lui, et cet homme a vingt- cinq mille roubles de revenu. Tu juges si un cerveau aussi étroit est propre à enfanter de grandes choses.

L'Impératrice a fait des présens à tout l'Opéra italien, de fort belles boîtes aux hommes et une aigrette de diamans à la Bonafmi. M. Grimm a eu le même jour une boîte de Sa Majesté Impériale, à laquelle elle veut faire

(1) Pierro-Bonaventure Trapassi, coquu sous le nom de Metastasio ou Métastase, qu'il a illustré (1698-1782^

Page 1