‹ Un divorceChapitre 11 sur 25 · UNE ENQUETE · texte numérisé non relu

UNE ENQUETE

Quand l'ame aux rêves échappée

S'aperçoit un matin qu'elle s'était trompée. Joseph Delorme , Poésies.

Mariette dormait encore , livrée à des songes attrayans, qui n'étaient pas le produit bizarre du sommeil, mais de sa préoccupation habituelle, lorsque M. Revel l'appela par son nom du bas de l'escalier- elle s'éveilla en sursaut à cette voix qu'elle entendait souvent dans ses rêves, se jeta hors du lit et se hâta de vêtir une robe; elle ne prit pas le temps de compléter sa toilette, et d'affranchir les boucles de ses cheveux de leurs moules de papier qui débordaient le foulard serré sur les tempes ; elle n'attacha pas même sa cein-

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lure et chaussa des pantoufles qui , en se déformant, n'avaient point réussi à lui faire un gros pied. Si madame lleyel l'eût appelée , elle aurait mis à venir autant de lenteur qu'elle montrait d'empressement à l'ordre de son maitre.

Elle s'arrêta un moment à la porte du cabinet de M. Revel, écouta pour savoir s'il y était seul, apaisa les soulèvemens de son sein, composa un sourire, et demanda d'un ton caressant si elle pouvait entrer ; Félix vint lui-même l'introduire et la faire asseoir silencieusement auprès de son fauteuil. Mariette interpréta en faveur de ses projets l'air pensif et mystérieux qu^'elle lui voyait pour la première fois; elle attendit avec une émotion visible qu'il l'interrogeât.

Ma chère Mariette, lui dit-il en affectant une indifférence qu'il trahit bientôt par la fixité de ses regards scrutateurs, j'ai fait une bien longue absence....

— Oh! bien longue' interrompit-elle, la prunelle dilatée et les mains jointes.

— C'est la dernière heureusement; si ma santé me force de reprendre les eaux, j'emmènerai ma femme et mon enfant —

— Et moi aussi? Dites que vous m'emmènerez, promettez-le; j'ai tant souffert pendant ces deux grands mois!

— Quoi donc ! Adeline a-t-elle eu moins d'égards, moins d'amitié pour toi? C'est impossible!

unj: enquête. 99

Il est vrai que je ne sais rien de ce qui s'est passé ici! Pas une lettre !

— Comment! Madame ne vous a pas écrit! J'ai bien porté des lettres à la poste, mais j'ignore à qui elles étaient adressées.

— Tu sais lire pourtant, et tu as bien profité de mes leçons; la discrétion ne défend pas de lire une adresse j mais n'est-il pas venu de lettres de moi ?

— Il est venu tant de lettres que je n'oserais dire non! d'ailleurs Madame ne me rendait pas de comptes.

— Qui pouvait lui écrire ainsi?

— Ma foi! cela ne me regardait pas, et je ne le lui ai pas demandé j M. Jenneval peut-être...

— Jenneval ! mais qu'avait-il besoin de lui écrire? Il la voyait, il lui parlait tous les jours^ à toute heure!...

— Ce n'était point assez sans doute; quand on aime beaucoup, on a toujours quelque chose à se dire; ça ne finit pas. Ah! monsieur, si j'étais, moi , votre femme ! . . .

— Que ferais-tu, mon enfant?

— Dame! je ferais!.... Je sais plutôt ce que je ne ferais pas. car vous ne méritez point, vous, d'être trompé : comme je vous aimerais, moi!

— Allons, Mariette , je ne comprends rien à ce langage dans votre bouche. Qu'est-ce qui me trompe ? Nous ne jouons pas la comédie, et je vous prie de vous expliquer.

— Mon Dieu ! volontiers , monsieur j la reconnaissance me prescrit de tout déclarer, et je n'ai plus de raénagemens à garder envers madame. N'avez-vous jamais eu de soupçons?

— Contre qui? contre Adeline? Ah! je vous ordonne de préciser vos accusations: aussi bien, j'ai à cœur d'éclaircir un propos que vous avez tenu hier, et qui tendrait à m'ôter la confiance de la personne que j'ai la plus chère au monde.

— Je répéterai , monsieur, le propos qui vous semble coupable : j'ai dit que M. Jenneval aimait madame

— Malheureuse ' que prétends-tu par cette calomnie ?. . . Eh bien ! Mariette , je n'ai jamais douté d'une amitié si légitime et si pure , à laquelle je m'associe du fond du cœur...

— Cette amitié avait pris toute l'apparence de l'amour, entendez-vous?

— L'amour? Tu es insensée, ma bonne Mariette; je ris d'y songer !... Depuis quand connais-tu ce que c'est que l'amour? Enfant!

— Oui, je connais l'amour, monsieur, pour mon malheur peut-être ! Est-ce que l'amour appartient seulement aux gens de votre condition ? L'amour n'est pas aristocrate , comme disait M. Jenneval.

— Folle! je ne t'ai pas mandée pour devenir ton confident ; instruis-moi de ce qui m'intéresse. Pendant mon absence, madame fréquentait-elle le monde ?

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— Elle allait le samedi au concert chez madame d'Orvilliers , où la conduisait BI. Jenneval, qui la ramenait à minuit, même plus tard.

— Il venait donc souvent?... Je demande s'il venait beaucoup de visites ?

— Quelquefois : madame Bourbier et son mari, ce gros père la Joie qui chante toujours; madame d'Orvilliers et le président; du reste, madame n'était que rarement seule; car M. Jenneval ne la quittait pas.

— Il ne la quittait pas? Il s'installait dans l'atelier un livre à la main , n'est-ce pas ? Il ne bougeait et ne disait mot?... Je suis fait à ses manières ; i'honnéte garçon avait scrupule de s'acquitter de sa promesse et d'outrepasser mes recommandations. Il gênait, il embarrassait Adeline dans la crainte qu'elle ne s'ennuyât.

— Madame ne se gêuait pas, je vous jure; elle m'envoyait chercher M. Jenneval lorsqu'il tardait au rendez-vous, et ils passaient ensemble les journées, les soirées. Je remarquais le lendemain que votre portrait en était au même point que la veille. Quant au petit, il fallait toujours le trimballer au Luxembourg , bien qu'il criât la faim !

— En vérité, cette conduite inconséquente m'étonne de la part de Jenneval qui n'a pas craint de donner prise à la méchanceté de vos pareilles , de la part de ma femme, qui devait prévoir les suites de sa légèreté.... Mais peut-être, Mariette, as-tu

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mal vu et mal jugé? Je ne puis me résoudre encore à croire cet excès d'imprudence...

— Voulez-vous me forcer à des aveux dont j'ai honte pour vous ? Si M. Jeniieval était encore à Paris, je me tairais de peur d'un malheur; mais il s'est rendu justice en partant de honne volonté. Fi donc ! un ami qui séduit la femme de son ami!

— N'ajoute pas une parole, Mariette, ou je te chasse de ma maison, je te repousse à jamais! Non, si tu attaches quelque prix à mon amitié, si tu n'as pas oublié que je t'ai sauvé la vie, si tu as de l'ame enfin, désabuse-moi, démens ces inculpations; ne m'enlève pas mon bonheur! lors même que tu ne m'en imposerais pas , ce qui serait horrible, par pitié, rétracte tes médisances, et sois sûre que je te pardonnerai, que je te récompenserai; car tu me rendras au centuple le peu que j'ai fait pour toi.

— Pour votre repos, pour votre bonheur à venir, mon bon maitre, je a eux, je dois vous révéler , au risque d'être leur complice, les trahisons qui vous accablent , qui vous menacent encore ; vous aurez cette preuve de mon... de ma fidélité... Maintenant j'ai ouvert les yeux, Dieu merci, et je ne balancerai pas entre une femme que je déteste et vous que...

— Tais-toi , Mariette : tu as perdu le respect... tu as perdu la raison!... C'est toi que l'on sonne ; va-t'en; prends garde qu'on nous trouve ensemble. Tu me dira* toute la vérité, si pénible qu'elle

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soit !... Jennevaî! Jenneval!... Je suis certain d'avance que le zèle t'aveugle, t'emporte trop loin.... Ali! Jenneval!

— Félix... Monsieur, je les ai surpris, vous disjeV... En croirez-vous yos yeux? J'ai soustrait une lettre commencée là sur votre bureau... Vous la

verrez

— Adeline ! épouse indigne ! Une lettre ! la preuve du crime ! alors je me vengerais, je tuerais Jenneval, je divorcerais!

— Le divorce , monsieur , c'est le meilleur moyen de sortir d'embarras j après un divorce , vous pourrez vous remarier !

— Moi! que me fais-tu dire là? Mariette, je t'ai suppliée de garder le silence sur un sujet qui m'afflige, qui m'outrage; à présent, je te l'ordonne sous peine d'encourir tout mon ressentiment. Ecoute, je ne veux plus rien savoir , et si ces lâches faussetés transpiraient au dehors , je vous punirais seule, je vous abandonnerais !

— Mon ami , est-ce que tu débites un sermon? dit madame Revel qui entr'ouvrit la porte et parut étonnée de rencontrer sa femme de chambre. Mariette, que faisiez-vous ici, quand j'ai besoin de vous pour m'habiller? voilà une heure que ma sonnette vous ay»pelle.

— Je l'ai bien entendue, répondit aigrement Mariette qui s'était levée; mais je ne pouvais être à deux endroits en même temps , car je suis aussi au service de monsieur.

On u'est jamais trahi que par les siens. Proverbe.

Madame Revel adressa comme un regard de reproche à son mari qui avait , par trop d'indulgence et de familiarité , encouragé les écarts insolens de Mariette, enhardie à braver toute son autorité bienv cillante j elle évita une discussion avec sa domestique, de ])eur d'être poussée à bout et d'aller plus loin qu'elle ne voulait. Ayant fait signe à celle-ci de la suivre, elle passa dans sa chambre à coucher. Mariette ne lui eût pas obéi si un geste impérieux de Félix n'avait donné plus de poids à l'ordre tacite de sa maitresse. Elle sortit, la tête basse, en ruminant sa colère.

tjne papillote. 105

Adeline avait une bonté qui dégénérait souvent en faiblesse, elle oubliait sa rancune aussi vite que le sujet qui l'avait motivée , elle revenait d'elle-même aux voies d'accommodement et de réconciliation : ainsi^ le moment qui s'était écoulé entre sa sortie du cabinet et son retour dans sa chambre avait tempéré la vivacité du premier sentiment; il semblait que la porte ^ en se fermant, eût laissé derrière elle l'amour - propre blessé, le dépit et l'offense. Mariette, au contraire, dissimulée et vindicative, ajoutait de nouveaux griefs à la haine couverte qu'elle portait à sa rivale, à l'ingratitude qu'elle amassait contre sa bienfaitrice. Elle se tenait debout, muette et glacée; mais il y avait plus que de la colère dans ses yeux roulans , plus que du dédain dans son sourire comprimé. Madame Revel s'aperçut de la lutte intérieure qui survivait à des torts réels dans l'ame fière de sa petite Marie , comme elle avait longtemps appelé la jeune orpheline, qu'elle se surprenait à moins aimer de jour en jour.

— Mariette, lui dit-elle, ne boudez plus; venez me lacer. Je vous pardonne de m'avoir répondu si malhonnêtement. Ce n'est pas une belle conduite, mon enfant ; j'excuse un mouvement d'humeur, mais une obstination sournoise et injuste décèle un mauvais cœur. Aurais-tu donc un mauvais cœur?

— Apparemment^ puisque je me révolte contre la tyrannie des maitres : tout le monde n'est

pas fait pour servir, et bien des gens ne sont pas à leur place.

— Je devrais vous y remettre d'un mot , mademoiselle; je devrais vous punir de tant d'arrogance, car vous êtes une folle ou une ingrate. Souvenez-vous que les droits de vos parens sont dans nos mains et que leur perte vous a placée sous notre tutelle : regardez-moi comme votre mère !

— Ma mère? Non, madame; vous n'avez de droits sur ma personne que ceux que vous donne ma triste position chez vous. Lorsque je voudrai en sortir, je serai la maîtresse; et, dès à présent, je vous avoue que j'espère n'y pas rester longtemps.

— Mais où irez-vous, ma pauvre enfant? En mettant le pied hors de cette maison, vous seriez perdue à jamais. Vous ne connaissez pas les périls qui environnent une fille sans expérience , sans avis, sans famille, sans moyens d'existence. Mais pensez-vous donc être plus heureuse en service ailleurs?

— Lorsque je vous quitterai, madame, j'entends bien ne pas rentrer en condition : autrement je ne changerais pas la mienne.

— C'est de la démence, vous ne savez ce que vous dites ; une femme ne peut compter avoir une aisance indépendante qu'en se mariant : croyezvous trouver un mari dans la rue? Tenez, Mariette; on vous a monté la tète avec des lectures

de romans; on vous a donné de perfides conseils j je souhaite qu'ils ne vous conduisent pas à votre malheur.

— Mon Dieu! madame, je suis d'âge à me conduire dorénavant; le reste est mon affaire. Vous me traitez toujours comme une enfant : je vous prouverai bien que j'ai mon but.

— Allons, Mariette ! vous ne pensez pas à vos paroles , qui n'ont pas le sens commun ; je ne vous en veux plus ; reconnaissez vos torts , repentez-vous, et faisons la paix : embrassez-moi.

— Oh! pour cela, non, madame! Si je vous embrassais, j'aurais l'air de me dédire, de vous craindre!... Non, vraiment; restons-en là , je ne m'engage à rien.

— Voilà une raideur de caractère que je ne soupçonnais pas encore ; restons-en donc là , Mariette. Vous ne méritez guère ce qu'on a fait pour vous. Silence! mademoiselle.

Mariette murmurait encore tout bas : madame Revel fit semblant de ne pas s'apercevoir de cette nouvelle désobéissance qu'il lui eût fallu châtier sévèrement; elle parut ne s'occuper que de sa toilette, qui n'avançait guère sous les doigts négligens de sa femme de. chambre. Celle-ci poursuivait le cours d'une idée, déjà indifférente aux Tsoins de son état présent; elle releva la tête hautainement et se regarda dans la glace qui reflétait son image avec celle de sa maitresse. Pendant cette muette comparaison où elle s'attribuait l'a-

vantage, le lacet s'échappait de sa main, et à peine entendait-elle la voix qui l'éveillait de ses distractions admiratives, lorsqu'elle analysait la supériorité des brunes sur les blondes.

— Qu'avez-vous donc ce matin , ma pauvre Marie ? lui dit madame Revel, se retournant vers elle avec bonté ; vous me gardez encore rancune, n'est-ce pas ? Savez-vous que votre caractère devient difficile à vivre ? Il y a en vous quelque chose d'extraordinaire... Relevez l'épaulette de mon corset —

— Je le veux bienj vous serez toujours mal habillée , madame.

— Pourquoi cela , s'il vous plaît ?

— Une femme qui nourrit ne doit pas avoir de prétentions. D'ailleurs , vos bras sont attachés trop en avant , votre poitrine trop rentrée et vos épaules inégales.

— Mariette , à coup sur, je ne vous choisirai pas pour faire mon portrait.

En prononçant ces mots d'un ton fâché et avec un sourire incrédule, Adeline appela sa psyché en témoignage, et un coup d'oeil complaisant, qu'elle échangea avec elle-même , donna un démenti rapide au jugement partial de Mariette. L'émulation d'être la plus belle existe toujours entre deux femmes , lors même que leur position se trouve à une grande distance sociale : une grisette se préfère à une princesse du sang impérial. Cependant madame Revel avait rougi j une impertinence en face

est plus sensible de la part d'un inférieur; elle eut besoin d'un moment de silence contemplatif pour se remettre de cette attaque imprévue, et amener, s'il était possible, l'entretien jusquesaux termes d'une dénégation indirecte qui flattait son amour-propre de femme.

— Mariette, dit-elle, Totre aigreur n'est pas naturelle; je vous le répète, tous m'attristez. Est-ce le mal du pays qui vous tourmente?... 0 mon Dieu! vous me décoiffez...

— Le mal du pays , dites-vous ? Non , ma foi ! je ne quitterai plus Paris où je suis bien, joù je serai mieux... Les cheveux qui frisent trop sont insupportables : d'ailleurs , vous a^ ez le front si étroit !

— Bon! il faudrait être chauve pour avoir, à votre sens, le front large et élevé ? Tous me déplaisez aujourd'hui... Mais qu'est-ce donc que cette tache noire à votre tempe droite ?

— Quelle tache, madame ? je ne vois rien; c'est l'ombre de ma papillote.

— On dirait du charbon. Vous vous êtes blessée ? Prenez garde , un coup à cette place serait dangereux... Je me trompe... ce n'est pas possible... cette écriture...!

Madame Revel, en parlant ainsi, considérait dans la glace comme une trace de fumée qui salissait le front de Mariette; puis elle remarqua que cette tache provenait du frottement d'une papillote à demi brûlée, et sur cette papillote elle

JO

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crut reconnaître une écriture qui fixa son attention palpitante; elle se leva brusquement sans que sa femme de chambre pût soupçonner son dessein, examina de près le singulier objet de sa surprise, et arracha la papillote qu'elle déplia de manière à y lire tout bas des mots et des phrases que la flamme n'avait pas atteints :

« La dixième lettre... la faute vient-elle de Barèges ou plutôt... je m'en rapporte à vous... Jenneval me marque dans sa dernière... continuer les bains... jusqu'à la fin d'octobre peut-être, et si tu étais ici... voir mon joli petit Jules... mon amour, ma bonne Adeline... recommande à Mariette... pas de nouv... Adieu. Ton... 20 septem... ))

Enfin , comme indice plus irrécusable , on lisait encore derrière la moitié de l'adresse, madame Rev... rue d'Vlm... par.., avec le timbre de la poste de Barèges. Madame Revel, qu'un trait de lumière avait frappée, interrogeait du regard ce débris de lettre dont le reste avait été consumé; les écailles tombaient toiit à coup de ses yeux ; elle voyait clair maintenant; elle rapprochait des circonstances qui expliquaient le présent par le passé; elle frémissait de l'avenir; ainsi qu'un imprudent qui aperçoit un reptile sur lequel il allait poser la main, elle hésita pâle et stupéfaite. Mariette sentit choir son audace, et prenant une attitude suppliante, elle attendit sans résolution préméditée ce qui arriverait d'une découverte

TNE PAPILLOTE. 111

que le hasard seul avait suscitée contre elle; ses paupières baissées , son air contraint , ses couleurs variant de l'écarlatc à la livide , tout chez elle trahissait le trouble, l'indécision, et non le repentir. Elle fit un pas en arrière pour se dérober à un interrogatoire foudroyant; mais sa maitresse indignée la saisit par le bras et la retint immobile devant elle, la subjuguant du regard, comme si ce fut son arrêt de mort.

— Misérable! s'écria-t-elle haletante de colère,, voilà donc le prix de ce que j'ai fait pour vous! Ma confiance ainsi récompensée ! Mais le but de ce complot, quel est-il? Pourquoi tant de fausseté' et de noirceur?

— Madame, de quoi m'accusez-vous? reprit Mariette s'afiFermissant à nier les preuves les plus manifestes, qu'ai-je donc fait? me oondamnerezvous de la sorte?...

— Comment ! monstre d'ingratitude , vous avez; le front déjouer l'ignorance?... Cette lettre... et les autres!... Je sais tout à présent, et vous nierez en vain : c'est vous qui voliez mes lettres, celles de mon mari, c'est aous qui jetiez l'inquiétude dans notre ménage, c'est vous qui conspiriez sans doute ma perte...

— Cette lettre ) madame? vous entendez parler de cette papillote? En vérité, je vois bien où vous l'aviez prise, mais non pas où j'ai pu la prendre ! Je l'aurai trouvée.

— Yous l'avez enlevée à sa destination; elle

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VOUS a élé remise par le facteur; c'est un larcin domestique! Je vais avertir mon mari... Vous vous exposiez à paraître en justice !

— Grâce, madame! dénoncez-moi devant les tribunaux, mais ne dites rien à M. Revel; ne me perdez pas auprès de mon ami, de mon bienfaiteur!...

— Je vais de ce pas l'en instruire : il apprendra quel serpent nous avons réchauffé dans notre sein , il vous remerciera de ces perfidies , il vous rappellera ses bontés , il vous abandonnera !

— Oh ! madame , informez le monde entier de ma faute, excepté lui, lui seul... Mais enfin suis-je coupable d'avoir ramassé ici , quelque part , un papier que je croyais sans importance?

— Vous ne me convaincrez pas par des mensonges. Je veux bien ne point approfondir cette étrange conduite, pour mon repos, pour votre honneur; mais, c'en est fait, je vous chasse!

— Une autre fois, murmura Mariette quand elle se vit seule, j'aurai soin de choisir mes papillotes; madame Revel me doit son contrat de mariage pour en faire!

Rien n'est pkis timide , rien n'est plus efFronté que l'amour d'uce femme.

H. D3B RoANT , Souvenirs.

M. et madame Revel se consultaient tous les deux , enfermés dans le cabinet , à la porte duquel Mariette essayait d'écouter son jugement.

— En effet, disait Félix qui restait froid à la colère de sa femme, ceci est un fragment d'une de mes lettres j mais je ne puis devinerpar quelle circonstance il s'est Tctrouvé sur la tète de Mariette.

— N'est-ce pas surprendre la coupable en flagi'ant délit? repartit Adeline, s'animant à la froideur de son raarij comment cette lettre seraitelle venue en sa possession ?

114 UN Divonct:.

— Tous les jours on perd des objets plus précieux qu'une lettre; le portier, le facteur l'aura égarée; Mariette en aura par hasard ramassé des morceaux : le mystère est peut-être moins romanesque.

— Je n'ai pas l'habitude ni l'intention de faire prévaloir mon idée , mais les apparences sont pour elle, ainsi je ne doute pas que cette hlle n'ait détruit notre correspondance.

— A quoi bon? dans quel intérêt? on n'a jamais vu intercepter des lettres de famille; la curiosité ne va pas jusque-là.

— La curiosité ou tout autre sentiment, je ne sais , mais le fait existe : et Mariette en a presque avoué la cause; elle m'intercédait pour que je te cachasse cet événement.

— Elle me craint plus que toi, sans doute, et cette fois je ne me sens pas de penchant à pardonner. Je vais la faire venir et tirer d'elle au moins quelques éclaircissemens avant de rien décider. Ensuite je réfléchirai à ce qu'il convient de faire.

— Je te l'ai dit , Félix : cette fille a des vues odieuses; elle ne peut demeurer plus long-temps dans notre maison; elle cherche à nous désunir. Renvoyons -la ?

— Un peu d'humanité, madame; cette fille que nous avons recueillie n'est pas une étrangère qu'on puisse expulser comme vous dites ; laissezmoi la voir d'abord, mais abstenez-vous de cet

acharnement qui est trop subit pour n'être pas intéressé j reposez-vous sur ma prudence, chère Adeline.

Ces dernières paroles ne tempérèrent pas la dureté de la réprimande que madame Revel n'était point accoutumée à trouver dans la Louche de son marij il y avait, en outre, dans le regard et dans l'accent de celui-ci, une amertume indéfinissable qui lui mit une larme aux yeux : car en leur commerce de douce et affectueuse sympathie, les chagrins, s'il y en avait pour eux, étaient partagés de même que les joies. Pour la première fois , Félix semblait insouciant à ce qui affligeait sa femme, et surtout peu disposé à montrer la rigueur qu'elle désirait. Madame Revel, que de pénibles soupçons avaient assaillie d'autant plus vivement qu'elle n'y était pas préparée, s'aperçut de ce changement inopiné dans le cœur et la conduite de son mari. Ce fut un premier désenchantement, un douloureux réveil; elle sortit sans l'embrasser, sans lui sourire, sans lui parler, mais avec un long regard où la tendresse dominait le reproche.

Mariette, qu'elle poussa dans le cabinet avec un mouvement d'horreur, n'osait approcher de son juge, qui l'observait dans les moindres détails de sa contenance; elle se précipita soudain aux pieds de M. Revel, dont elle couvrit les mains de baisers et de pleurs, en tordant ses membres, en roulant des sanglots, en étouffanV

ses cris. Le jeune homme s'émut à ces angoisses qu'on ne peut feindre, et qu'il prit pour l'expression désolée du repentir. Il voulut la relever de sa position humiliante; il voulut la ramener à une douleur plus calme; il usa de douceur et même d'amitié. Ses discours, sévères et indulgens à la fois, n'apaisèrent pas l'exaltation de cette fille, qui étreignait ses genoux, collait les lèyres à ses doigts, et appuyait à son cœur une gorge bondissante. C'était du délire, de la pâmoison; enfin, elle tourna sur lui de grands yeux noirs nageant dans les larmes , et subit une sorte de fascination. Qu'elle était belle ainsi avec sa robe dégrafée, qui livrait à la vue un sein brun et rebondi; avec sa jupe éparse, d'où saillait une jampe pittoresque; avec ses cheveux flottant sur les épaules ! Félix douta un instant que la petite Mariette fût en sa présence : il avait senti que l'enfant était devenue femme; il n'osa plus l'en- Tisager, et endurcit sa voix pour lui ordonner de s'asseoir à ses côtés. Cet ordre, rudement prononcé, fut vite exécuté , et Mariette pourtant oublia le désordre qui régnait en ses vètemens moins qu'en son esprit. Elle se plaça droite et raide visà-vis son maitre , qui s'étonnait lui-même de son propre embarras.

— Mou enfant, lui dit-il d'un ton plus caressant que son air , d'où vient le papier qui servait à envelopper une boucle de vos cheveux? qui vous a procuré celle lettre?

— Il est impossible de dire non , reprit-elle en soupirant; je yeux bien tout déclarer à vous seul, entendez-YOUs?... Cette lettre, je l'avais g^ardée...

— Quoi! ce n'est pas une en-eur de votre part? Cette lettre est venue intacte en votre pouvoir? Vous l'avez gardée, néanmoins! elle ne vous appartenait pas; vous l'avez soustraite?

— Non; je l'ai reçue. Oh! monsieur, je vous confie un secret, mon plus grand secret... ne le divulguez pas , je vous en prie ! . . j'ai gardé toutes les lettres, toutes celles que j'ai pu...

— Est-il vrai? ïu t'accuses pour me donner le change. Mes lettres? dis-tu; les lettres de ma femme? je ne te crois point.

— Vous seriez resté un an, vingt ans absent, j'aurais agi de même; j'aurais brûlé vos lettres; j 'aurais élevé une barrière entre vous et Madame. . . je la hais tant!

— Mariette , ma petite Marie , tu inventes des contes invraisemblables , des folies , des enfantillages... Pourquoi faire la guerre à des lettres?

— Pourquoi? parce que je vous aime!... Oui, mon bon raaitre, je vous aime plus que vous... Yoilà mon secret...

— Vous m'aimez, Mariette! Je vous ai prouvé, moi, que mon attachement était celui d'un père...

— Un père! Félix! mon cher Félix!... monsieur... j'ai pensé, à la façon dont vous me regardiez, que je pouvais espérer du retour... Excusez-moi, ce n'est pas ma faute; c'est plus fort

118 UN DIVOBCE.

que nous... J'ai commencé^ voyez-vous, par vous aimer d'amitié, de reconnaissance j puis après d'amour; vous m'embrassiez quelquefois : c'était de l'huile sur le feu... Ne riez pas, monsieur; je vous ai entendu dire souvent que les hommes étaient égaux , depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre ; d'ailleurs , je vous aime tant!

— Mariette, j'étais persuadé que vous cédiez à la fantaisie d'un badinage; mais il parait que vous avez pris au sérieux des bagatelles de roman. Je vous aime, sans doute

— Je n'ai lu qu'un seul roman, monsieur : la Nouvelle Héloïse. Ces gens-là ont l'air de s'aimer beaucoup, et je n'avais pas besoin de leur exemple , moi , monsieur ; je vous rendrai heureux comme vous le méritez; oh! bien heureux! je ne vous ferai pas d'infidélités comme a fait madame...

— Ne calomniez pas votre protectrice ! je crains de deviner l'espérance de vos calomnies! Respectez ma chère et vertueuse épouse, si vous êtes plus insensée que méchante.

— Je vous ai dit pourtant, monsieur... vous savez que M. Jenneval... Je vous donnerai une lettre que j'ai prise, une lettre de lui... une lettre positive... vous ne pourrez douter.

— Je ne veux rien voir ni savoir ; cette lettre est une imposture!... Je vous conseille de la brûler ainsi que vous fites des autres. Jennevxil est mon ami; je l'estime trop...

— Monsieur, ce matin vous étiez presque con-

vaincu; que sera-ce donc après avoir rassemblé toutes les preuves?... Madame abusait de votre absence à me faire honte ; cela dure depuis votre premier voyage. Je les ai épiés ; je les ai surpris , et la cuisinière de madame d'Orvilliers assure que votre fils n'est pas votre fils.

— Tais-toi, malheureuse! tu n'as pas d'ame ni d'honneur! Va-t'en; éloigne-toi! Si jeune et si perverse ! Je te prédis le sort le plus afl'reux et le plus juste ! va-t'en.

— Ah ! monsieur , vous me chassez comme Madame; vous que je croyais mon ami, mon Ce

que j'ai fait, ce que je dis, c'est de l'amour, du dévouement ! Vous me renvoyez ; vous ne m'aimez pas , monsieur Félix!... Oh! que je suis, que je serai malheureuse !

— Mademoiselle, en me chargeant de votre éducation, de votre avenir, j'ai contracté un engagement; mais vous ne pouvez séjourner un jour de plus dans cette maison. J'ignore à quelles mains je vous confierai pour attendre votre majorité ; apprétez-vous à partir.

M. Revel en la quittant ne s'arrêta pas même au cri de grâce qu'elle avait jeté ; elle se laissa tomber à deux genoux,.

UNE FUITE

DlfBOIS.

As-lu du fruit nouveau ?

Cavaicnac.

Mariette, restée seule sous la menace d'une punition qu'elle s'exagérait, se sentit émue de mille inquiétudes que dominaient le dépit et l'amour; elle voulut un moment se persuader que M. Revel ne l'avait si dédaigneusement traitée que par crainte d'être épié et trahi. Souvent il lançait un coup d'œil vers la porte que sa femme avait refermée doucement; il hésitait à la réponse, il souffrait d'un aveu qu'il eût écouté ailleurs avec plaisir; il l'avait interrompu pour ne s'y pas laisser entraîner?... Mais quand elle se

UNE FUITE

rappelait les regards irrités , les paroles dures qui accompagnèrent la sortie de son maitre, elle était forcée de reconnaitre l'imprudence d'une explication aussi décisive , elle doutait des indices qui l'avaient poussée à croire que la voix de son cœur trouverait de l'écho; elle maudissait son aveuglement qui la perdait. Puis son ressentiment tuméfiait contre celui qui l'avait méprisée, qui l'avait chassée; elle détestait cette tendresse paternelle et amicale , ces caresses familières et bénévoles qu'elle avait mal interprétées au profit de sa folle passion. Elle vint jusqu'à fouler aux pieds toute reconnaissance : elle réunit dans sa haine le mari et l'épouse, elle jura de se venger de l'une par l'autre; elle prenait et quittait cent projets de vengeance confus, extravagans. Déjà elle s'abandonnait au courant qui l'entraina par degrés dans un abime de fautes et de maux. Déjà l'amour se métamorphosait en rage.

Ce fut de l'effroi et de la douleur, lorsqu'elle se souvint qu'on disposerait de sa personne, de sa volonté de son avenir; lorsqu'elle se représenta toutes les sortes de prisons qu'on pourrait lui faire subir. Elle avait entendu parler vaguement de lieux de correction réservés aux femmes coupables, et le nom de Saint-Lazare passa dans son esprit comme une sombre apparition ; elle vit sa jeunesse condamnée à un travail pénible, à un esclavage rigoureux, à un oubli dégradant ; elle se vit maigre, chétire , hâve, nourrie d'un pain

122 UN UIVORCE.

amerj couchant sur la paille humide, peut-être chargée de chaînes : car madame Revel pouvait la livrer aux tribunaux et invoquer contre elle une accusation infamante. Cette soustraction de lettres était un vol domestique , un abus de confiance; la justice ne pardonne pas. Oh! alors, elle souhaita mourir auparavant, elle regretta de n'être pas morte toute petite, au milieu des Landes ; elle pensa vaguement à une de ses amies qui avait disparu, et qu'on retrouva le lendemain à la Morgue. Félix serait l'auteur de sa mort, de son suicide, Félix qu'elle avait trop aimé pour ne point le haïr; Félix qui allait la plonger dans la misère et dans l'opprobre !

Ces lugubres préoccupations se succédèrent si rapidement , se croisèrent , se heurtèrent si étrangement que sa tête s'égara; des nuages couraient devant ses yeux, les portraits semblaient se détacher de la tenture; les meubles, l'appartement tournoyaient; elle s'appuya sur la cheminée, ferma les yeux et posa son front brûlant sur le marbre : c'était un cahos indébrouillable de remords, d'espoir, de projets, de souvenirs et d'idées informes; elle n'avait plus la force de penser ni d'agir. Mais elle fut frappée d'une discussion animée qui avait lieu dans la chambre voisine; elle jugea qu'elle en était l'objet, et croyant qu'on viendrait la saisir pour sa nouvelle destination, elle s'enfuit par une autre issue, et monta dans sa mansarde par l'escalier dérobé.

UNE FUITE. 123

Elle ne se remit de sa terreur panique, qu'après avoir fermé et barricadé sa porte comme si on la poursuivait.

Assise sur son lit encore défait, elle reprit haleine à réfléchir ; et s'arrétant à une brusque détermination, elle réunit les principaux effets de sa garde-robe en un paquet léger , qu'elle dénoua plusieurs fois d'une main tremblante et irrésolue : mais son trouble alla croissant lorsqu'elle s'entendit appeler d'en bas par M. Revel; elle retint son souffle qui, par intervalles, s'exhalait ronflant aux bonds désordonnés de son sein ; elle s'imagina que son arrêt était prononcé, qu'on l'emmènerait à l'heure même, et qu'une prison devait la recevoir; elle résolut d'échapper à tout prix pour conserver sa liberté; ses paupières étaient sèches , ses yeux fixes , ses mouvemens prompts; elle choisit dans un tiroir un papier qu'elle cacha sous sa collerette; elle prêta l'oreille avant de se hasarder à sortir, et négligeant d'emporter le peu de bijoux , de linge et de vêtemens qu'elle avait assemblés dans une serviette, elle descendit les quatre étages en côtoyant le mur, et sans que les marches criassent sous ses pieds; elle traversa la cour en hâtant le pas , n'adressa ni un mot ni un sourire à la portière qui avançait sa face grimaçante hors du vasistas de la loge , et marcha dans la rue au hasard, tressaillant au moindre cri , n'osant regarder en arrière.

A l'entrée de la rue Christine, quelqu'un la prit

par la taille. Tout son sang fut glacé; elle supposa naturellement que M. Revel s'était aperçu de sa fuite assez tôt pour la rejoindre; elle se débarrassa donc de l'obstacle qui la retenait, et, sans oser envisager celui qui portait la main sur sa liberté, elle tenta de se soustraire à son persécuteur, en courant jusqu'à la rue de Savoie , où elle fut atteinte par cet homme qui courait aussi derrière elle ; alors la terreur et le désespoir lui ùtèrent la force d'implorer la pitié des passans; elle ferma les yeux pour ne voir pas les regards terribles qu'elle attribuait d'avance à l'indignation de son maitre. Un éclat de rire sonore et jovial dissipa ses craintes; une voix pleine et bien timbrée lui fit relever la tète qu'elle avait baissée et suppliante; elle sourit elle-même à l'aspect de M. Bourbier , qui lui caressait la taille en homme accoutumé à vivre sans façon avec le sexe, qu'il traitait encore plus familièrement dans ses refrains ; le gilet déboutonné, la cravate pendante et le cure-dent obligé à la bouche; il n'avait point employé la nuit à dormir, et sa bourse vide, plutôt que le grand jour, l'avait forcé de déserter le tapis vert devant lequel il accomplissait l'œuvre de la digestion; il se fût ruiné au jeu , s'il avait eu d'autre fortuneque sa place. Ce matin-là, par extraordinaire, il. n'était qu'en pointe de vin.

— C'est toi, mon enfant? lui dit-il en la serrant de près, sans se soucier des mœurs publiques et de la rougeur de cette fille. Diable ! je te fais peur

uni: fuite. 125

sans doute, que tu m'évites à belles jambes? Je vais l'embrasser sur ta joue pomme d'api? le joli tendron que tu es ! Dis-moi : n'as-lu pas au moins un amant ?

— 0 mon Dieu! monsieur, reprit-elle toute honteuse de ces paroles que chacun pouvait entendre, laissez-moi : vous me faites rougir jusqu'au blanc des yeux.

— Tant mieux, ma reine, cela prouve que tu rougis encore. 11 y a long-temps que tu sais combien je t'aime , et il ne tient qu'à toi d'en être plus sûre... Tu pleures ?

— Non, monsieur, oh! non, je ne pleurerais que de rage. Je suis pressée; allons! ne me relardez pas , je n'ai pas le temps ni l'humeur d'écouler vos folies. Adieu, M. Bourbier.

— Tu me quittes comme cela, Mariette? un de tes meilleurs amis! Fi! la petite coquette! Donnemoi des nouvelles de chez toi : Félix arrive-t-il enfin? et ma cousine?

• — Madame Revel? c'est la plus méchante femme...! Oh! je lui réserve un fameux tour!... Monsieur est arivé d'hier, et moi je m'en vais aujourd'hui.

— Qu'est-ce que tu veux dire parla? Où vas-tu? Le cousin est de retour • bon , j'irai diner plus souvent chez lui , et la chère sera plus soignée qu'en son absence.

— Pour moi, j'aimerais mieux mendier mon

120 IJPI DITOHCE.

pain que de rester à leur service. 6a vilainefemmc aura de mes nouvelles plus tôt que plus tard.

— Oui dà! tu parais furieusement en colère, ma pauvre mignonne? T'aurait-on grondée? Je demanderai pardon pour toi. "

— Gardez-vous-en bien ! On m'a chassée , on parle de me faire enfermer, que sai.s-je? C'est une injustice , une tyrannie que je ne souffrirai pas.

— Parbleu! tu as raison, ma mie. Tu n'es pas née pour servir, avec ces yeux fripons et ce minois agaçant. Je devine : tu brûles la politesse à ton maitre, à ta maîtresse, tu t'es mise dans la rue où je ne te laisserai pas. Ah ! les femmes ont des tètes ! Je parie que tu ne te repens pas d'être sortie de cette maison ?

— Je ne balancerais pas davantage si c'était à recommencer; je n'y remettrai jamais les pieds même pour chercher mes bardes, et M. Félix apprendra de belles choses sur le compte de Madame. Vous verrez si je me venge!

— C'est charmant! à merveille! Oui, madame Revel et l'ami Jenneval? Madame Bourbier m'a conté Vanccdole: Femmes , voulez-vous éprouver?.. Ah! daignez ni épargner le reste.

— Vous chantez toujours, M, Bourbier; vous n'engendrez pas la mélancolie, vous; je n'ai pas le cœur de rire à cette heure. M. Félix m'a bien trompée ! . . .

— Là , là, console-loi , ma bébclle. Tu n'es plus femme de chambre, voilà tout; est-ce une si

tNE FUITE. 127

jjrosse perte? Tu seras autre cli0se, îjriselte où princesse , n'importe; tu n'as qu'à profiter de mes conseils, je te réponds du succès.

— Ne vous moquez pas de moi, M. Bourbier , ma situation est assez triste : je ne connais personne à Paris, excepté la cuisinière de madame d'Orvilliers; j'ai peu d'argent...

— Ne t'inquiète pas de ces bagatelles, Mariette; tu deviendras riche quand tu voudras. D'abord , tu es dégoûtée de l'état domestique, veux-tu être danseuse ou marchande de modes?

— C'est une plaisanterie; moi actrice! je serais trop embarrassée avec de belles robes et des bijoux. Pourtant, un jour j'ai essayé la toilette de bal de Madame ; vrai, elle m'allait bien...

— Je n'en doute pas, mon enfant; il ne te manque rien de ce qu'il faut pour réussir au théâtre et partout ailleurs ; la modiste et la couturière se chargeront de la métamorphose. Pour te donner idée de ta condition future, je te mène ce soir au Vaudeville.

— Ah ! volontiers, j'adore le spectacle. Mais je ne pense pas au plus important : je suis sans place ni logement. Je n'ai pas d'ami ni de parent. M. Bourbier, je me trouve seule !

— Bah! Mariette; une jolie fille n'est pas longtemps seule à Paris ; je te conduirai chez une respectable dame qui se fera un plaisir de te garder chez elle. Regarde-moi dès à présent comme ton

128 IN DI\Or.CE.

protecteur : prends mon bras , et vive la gaitc ! Laisse-moi faire ton bonheur !

Après la soirée du Vaudeville , dans une baignoire obscure, M. Bourbier mena l'innocente victime souper au Cadran bleu.

La semaine n'était pas écoulée que M. Bourbier, l'haleine vineuse et la démarche avinée , rencontre M. d'Orvilliers qui se rendait à l'audience en promenant ses regards lubriques dans l'intérieur des magasins à travers les marchandises étalées eu montre. Lorsqu'il découvrait quelque divinité boutiquière trônant au comptoir, il stationnait un moment avec toute l'attention sensitive des flâneurs qui hument les parfums gastronomiques de Corcellet.

— Bonjour, mon cher président, dit l'épicurien d'un air d'intelligence; déjà en chasse? Le gibier est-il abondant et bien choisi? Ma foi! hier, je songeais à vous.

— Qu'est-ce donc ? chansonnier des Grâces , avez-vous déniché quelque phénix? Depuis que mon Aspasie m'a délaissé pour suivre les moustaches d'un sous-lieutenant en garnison, je suis en quête d'une passion nouvelle; j'ai des actrices par dessus la tète : je veux quelque chose de simple, de naïf, de pastoral enfin , si c'est possible.

— J'ai votre affaire: un ange! Vous me remercierez... A propos, je compte sur vous pour une somme de six cents francs ? Puis-je compter avec^ mon hôte?

TNE FUITE. 120

— Comptez, mon amij c'est moi qui ne compte pas avec vous. La petite a-t-elle les qualités requises? yeux, nez, bouche, teint, gorge, taille? N'achetons point chat en poche. Elle a des mœurs! c'est-à-dire de la décence , de l'éducation...

— Sans contredit. Vous apprécierez vous-même tout ce qu'elle a. Une beauté neuve ou à peu près : c'est un mystère!... Nous la formerons.

Le lendemain Mariette avait un chapeau et une robe de soiej elle était dans ses meubles.

Et puisqu'il faut qu Viles périsscul , (Qu'elles périssent sans retour; Que les roses ne se flétrissent Que sous les lèvres de ramour.

Alphonse de Lamartine.

Madame Rcvel ne fut pas indifFérenle à la fuite de sa femme de chambre, qui ouvrait le champ à ses conjectures j elle se repentit de n'avoir pas éelairci le mystère des lettres soustraites. Elle eût beau excuser Mariette qu'accusaient tant les apparences; un pressentiment irrésistible s'opposait sans cesse à un pardon généreux. Klle eût voulu se convaincre de la faute ou de l'innocence. Son mari parut plus sensible encore à cette dis-

parition , qu'il se reprochait d'avoir causée par sa sévérité; il plaignait la pauvre Mariette^ sans lui garder le moindre ressentiment : on est toujours indulgent à l'amour qu'on inspire , lors même qu'on est le plus éloigné de répondre à cet amour. Il repassa dans sa mémoire toutes les particularités de leur dernier entretien , et se persuada qu'il eût mieux fait d'employer la douceur consolatrice pour calmer une ame en délire. Le premier jour iJ fut sombre et silencieux, écoutant le marteau de la porte d'entrée, la sonnette qui annonce , et les voix montant dans l'escalier : le second jour il fut inquiet et désespéré , courant de la porte à la fenêtre , et plongeant un regard distrait dans les profondeurs des rues vivantes , qui lui semblaient désertes : le troisième jour il ne résista plus à ses angoisses , à ses remords; il était comme un père qui pleure sa fille; il prit machinalement son chapeau, et sortit sans savoir où aller.

Il alla d'abord jusqu'à la Seine qui coulait jaune et bourbeuse entre ses quais entrecoupés d'égouts; il suivit des yeux le cours de l'eau , où surnageaient quelques débris informes sortis du cloaque de THôtel-Dieu : il croyait voir un corps humain déjà gonflé et verdi. Sa préoccupation chagrine croissait en marchant; et il s'arrêta visà-vis le moins somptueux de nos raonumens publics, cette baraque ignoble dont l'inscription, Secours pour les noyés , n'a pas été composée par un académicien. Il aperçut comme un linceul

132 VN DiYoncr.

blanc à la lucarne du toit; ce linceul se mouvait et s'arrondissait au souffle du vent ; c'était un rideau, prudemment fermé : une petite main le souleva ^ et une femme échevelce apparut en souriant, et derrière elle un jeune garçon la tenant embrassée; le rideau retomba, et le bruit d'un baiser soupira d'une rive à l'autre.

— Là de folles caresses , pensa-t-il en continuant sa route , des plaisirs insoucians , de l'amour et du bonheur peut-être; au dessous la mort hideuse, des cadavres et des médecins.

Il longea la riviève qui serpente comme un ruisseau dans un pré émaillé, et la même idée l'accompagnait dans cette solitaire promenade : il examinait les endroits qui favorisent le projet d'un suicide, ceux où l'onde bleue et immobile semble plus profonde, où le bois ombragé de saules s'enfonce en baie, où les roseaux forment la ceinture d'une ile; car on ne se noie pas volontiers dans une eau noire et infecte environnée d'herbes séchées et de rocs décharnés. Félix ne se sentait pas heureusement dans cette disposition morale qui nous pousse à la noyade, de même qu'un oiseau fasciné par le serpent qui va le dévorer.

M. Revel arriva au pont de Sèvres, dont les arches servent de limites aux victimes de l'amour, du jeu et de la misère. On dirait que la capitale craint de montrer aux provinces les funestes effets des vices et des maux qu'elle renferme; ce sont

UNE RilCHERCIIE. 133

les colonnes d'Hercule du suicide : les filets de Saint-Cloud, qui ont reçu tant de célébrités de l'infortune, du crime et delà démence, gardent fidèlement leur dépôt qu'ils ne rendent qu'à la Morgue. Des perches à demi pourries et des cordes sont les seuls indices qui décèlent la place de ce cercueil humide. Sur le pont , de bruyans équipages emportent au bal des femmes parées et joyeuses , des hommes de plaisir et de débauche qui demain peut-être passeront au dessous; mais à côté de ces filets, rarement vides, quelque bourgeois patient pèche à la ligne une friture de goujons,

Félix , obsédé par une pensée poignante , se dirigea vers une maisonnette construite en planches auprès du pont; c'était la demeure du gardien des filets. Il oublia de s'annoncer enfrappant à la porte qui céda d'elle-même à la première impulsion; il entra dans une chambre fort propre, où un gros marinier berçait sur ses genoux une fille rouge et réjouie, qui ordonna d'un signe à son amant de congédier l'importun nouveau venu, et de mieux tirer le verrou à l'avenir. M. Revel jugea bien qu'il était de trop dans un tête à tète amoureux , et n'insista pas pour obtenir une réponse satisfaisante.

— Depuis trois jours , dit-il d'une voix émue , n'aurait-on pas trouvé dans les filets un corps de femme, de jeune fille?

— Non, monsieur, répondit rudement celui

à qui s'adressait cette question ; nous n'avons eu ces jours-ci qu'un agent de change, un conscrit et deux particuliers inconnus.

— Monsieur s'intéresse à cette femme, reprit la fille se redressant de curiosité; serait-ce votre parente, votre maîtresse ou madame votre épouse, sauf votre respect?...

— Assez causé, Toinette! interrompit le marinier avec humeur, qu'est-ce que cela te fait ? Oui, vraiment , monsieur, les femmes ne sont pas communes dans mon arrondissement , et celles qui m'arrivent n'ont pas de quoi se faire regretter. Au reste, demandez à M. le concierge de la Morgue.

— Encore de l'amour, pensa Félix ainsi hrusquement éconduit, de l'amour paisihle et content aux filets de Saint-Cloud !

11 revint à Paris, un peu rassuré sur le sort de Blarielte, qui n'avait pu rompre les liens nombreux par lesquels on tient à la aùc quand on n'a pas vingt ans; il était soulagé d'une pesante anxiété lorsqu'il découvrit de loin le tombeau noir qui surmonte la Morgue en guise d'enseigne ; il marchait plus vile , avec la certitude qu'il ne devait pas rencontrer ce qu'il cherchait à la Morgue. Il considéra môme en artiste cette maison carrée qui a les pieds dans l'eau, à l'instar d'un noyé qui attend le procès- verbal d'un commissaire de police; ces murailles qui suintent, ces pierres verdàtres que ronge l'humidité, cette

UNE RECUERCHE. lOO

architecture sépulcrale , et l'étroite fenêtre qui rcg^arde la rivière comme une dépendance, des pots de capucines qui forment un berceau touffu de fleurs jaunes et couleur de feu. Autour de l'établissement, des bouquinistes, des regrattiers, des marchands de fruits et de vieux linge : on dirait une vente après décès à la porte du défunt.

Félix entra dans cette puante et obscure antichambre de la mort , où viennent au spectacle l'ouvrier qui déjeune , le fainéant qui bâille , la femme qui jase , et , d'intervalle en intervalle , un ami qui réclame un ami pour l'ensevelir. Les héritiers ne connaissent pas le chemin de la Morgue, où la civière louche au corbillard des pauvres, où le lit de marbre noir approvisionne la fosse commune. M. Revel, qui déjà ne cherchait plus une morte, jeta un regard indifférent à travers le vitrage presque opaque, sali par les haleines et les vapeurs du lieu, protégé par une forte grille qui sépare le théâtre des spectateurs. Il ji'aperçut dans ce funèbre dortoir qu'un vieillard étendu sur la dalle mouillée, le corps parsemé de taches bleuâtres, le ventre gonflé, le visage décomposé. Il tria la défroque des cadavres appendue aux murs comme des trophées, misérables lambeaux qui souvent retournent à la Morgue aA'ec un nouveau maitre ; mais parmi ces dépouilles à demi corrompues, il ne reconnut pas les vètemens de 3Iariette.

Au moment où il réflécliissail au parti qu'avait <lû choisir la fugitive, au lieu de se détruire, il tourna la tète au tintement de la sonnette du concierge. Une grosse fille rebondie, aux puissans appas, à l'air effronté , à la démarche soldatesque , se présentait avec l'assurance d'être bien accueillie. Le concierge des morts, petit barbu sale et maigre, alongea le chef hors de son antre fétide, et sourit le plus agréablement qu'il lui fut possible à la visite d'une bien vivante.

— Bonjour, la Renarde! lui dit-il avec son fausset ricaneur ; la rivière est haute aujourd'hui, on n'apportera personne : nous ne serons pas dérangés , ma chatte.

— Je vois que tu as fait la toilette de ton habitué, reprit la fille barbouillant d'un baiser au cognac la face tannée de son Adonis ; nous boirons sans compter , et les amours n'en vont que mieux à la barbe de tes pensionnaires.

— On peut s'aimer, on s'aime à la Morgue, pensait M. Revel en se retirant; l'amour est donc Tinévitable condition de la vie humaine; Mariette n'a point renoncé à l'existence , elle aime aussi !

Il se trouva dans la rue de Jérusalem , qui aboutit à la sentine de Paris : des physionomies basses et crapuleuses sont là pour indiquer le chemin de la préfecture de police. Sous d'Argenson comme sous Fouché, c'est un cloaque de crimes, un ramas de choses odieuses, un cahos mystérieux d'iniquités. Une grande ville, dit-on, ne

saurait se passer de cette fange organisée. M. Revel entra , tète haute , à coté de ces mercenaires qui trafiquent de délation, et osent à peiuc regarder en face l'argent qu'ils gagnent à ce \il métier; il se perdit dans un dédale de corridors et de cours avant de parvenir au bureau des renseignemens : il frémit pour Mariette en voyant l'enceinte duDépôt^ effroyable pèle-mélede vagabonds et de scélérats; il entendait les chansons obcèues et le langage d'argot qui font les délices des chauffoirs. M. le préfet habite, souvent avec sa jeune famille, cet hôtel de corruption.

Félix salua un employé, qu'à sa tenue décente, à sa figure ouverte , et à ses manières affables on n'eût pas pris pour un suppôt de la police. Il était assis à son bureau et montrait i\ lire à un enfant qu'il renvoya dans la pièce voisine à l'arrivée d'un étranger. Ce chef de bureau portait le ruban de la Légion-d'Honneur, comme s'il l'eût méritée sur les champs de bataille.

Monsieur, dit M. Revel en rougissant, une fille que j'ai élevée, une domestique a disparu de ma maison depuis trois jours : comment savoir ce qu'elle est devenue ?

— 0 mon Dieu 1 monsieur, repartit le fonctionnaire, Paris est si grand et si peuplé qu'il est difficile d'y retrouver une femme. Elle est sans doute jolie ?

— Biais elle est d'un extérieur distingué; elle a

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