UN nivouciî
profilé d'une éducation plus soifjnée que ne comportait son état. Elle se nomme Mariette.
— Depuis trois jours vous n'en avez pas de nouvelles? Alors elle s'est tuée ou elle est perdue...
— Perdue ! Je l'avais adoptée , jeFaimaiscomme ma propre fille. Oh ! non , monsieur ; elle aurait plutôt attenté à ses jours.
— Voici mes registres , monsieur; il n'est entré aucune femme au Dépôt, qui soit inconnue. D'ailleurs, si elle est telle que vous dites, je l'aurais remarquée, car je les passe toutes en revue. Dans quinze jours, un mois, revenez me voirj nous chercherons parmi les nouvelles patentes.
— Quoi! monsieur, vous présumez qu'elle puisse avoir été débauchée au point de tomber si bas î Mariette fille publique !
— Ce serait une de plus; nous en avons trente mille inscrites. Quant aux femmes galantes, entretenues et autres, dont il est impossible d'enregistrer tous les noms , le dernier recensement n'exagère pas en élevant leur nombre à soixante mille... Paul, ajouta-t-ild'un ton paternel, étudie ta leçon de catéchisme, si tu veux faire plaisir à ta mère.
— Le nombre serait encore plus considérable que Mariette n'en fera jamais partie. Vous êtes père, monsieur : eh bien ! je le suis de cœur pour celte enfant.
— Je souhaite qu'elle soit digne de votre aflxîclion , monsieur. Mais toutes les clgisscs de la société
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sont représentées dans mes listes : nous avons peut-être du sang: royal venu en droite ligne du Pare-aux-Cerfs ! Les mœurs ^ voyez-vous s'améliorent tous les jours , grâee à la police.
M. Revel sortit , l'ame uleérée , de ce réceptacle d'ordures enregistrées et numérotées; l'honnête fonctionnaire faisait répéter à son fils une leçon de catéchisme.
— Horreur! pensait Félix en se désistant d'une recherche inutile; j'aurais sauvé Mariette des flammes et ne la sauverais pas de l'infamie ! Il y a de l'amour même à la préfecture de police; mais seulement par noms et par chiffres. Qu'est-ce donc que l'amour ? Je préfère l'amitié.
Dans le moment il avisa un couple de chats qui s'ébattait au soleil dans les gouttières.
La calomnie qui l'assiège est arrivée jusqu'à vous. Vous croyez à la calomnie , vous aussi , Frédéric ?
Jules Janin , Barnave.
Mariette ne reparut plus chez ses maîtres , qui virent dans sa fuite un dessein prémédité. Des Lruits contradictoires circulaient par tout le quartier, où la chronique des laitières, des portières et des cuisinières déploie plus d'imagination qu'un romancier ne peut faireen quatre Tolumes. Mariette avait été enlevée par un beau jeune homme qui voulait l'épouser; ou bien, Mariette avait accepté une charge de bonne auprès d'un vieux garçon. Au reste, elle était remplacée chez.
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raadaiïie Revel; et on eût déjà oublié son étrange départ, si Félix^ toujours pensif et attristé, n'avait perpétué un souvenir auquel d'autres plus intimes se rattachaient pour lui.
— Une lettre de Jenneval ! cria-t-il un matin accourant dans la chambre de sa femme qui contemplait le profil de son enfant à la mamelle j enfin !
— Une lettre de Jenneval! répéta en hésitant Adeline qui eût voulut en deviner le contenu sans le lire.
Félix lui montra le timbre de la poste de Bordeaux, et n'eut pas l'air de soupçonner le trouble tumultueux que cette lettre avait soulevé dans l'esprit de madame Revel, qui, le sein agité et la bouche béante, essayait de percer le papier du regard j elle écouta la lecture lente et solennelle que lui fit son mari , en l'observant d'un coup d'œil froid et indécis : plusieurs foix sa voix faiblit et s'arrêta dans cette lecture, qu'il méditait phrase à phrase, et mot à mot.
Bordeaux , qo novemhre 1812.
Mon ami , je m'étonne moi-même de ne t'avoir pas encore écrit; niais tu m'excuseras en apprenant que je suis tombé malade dangereusement à mon arrivée ici. Le moral comme le physique ne change pas impunément de régime , et j'ai dû payer mon tribut avant de m'accoutumer à une
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autre vie de l'amc. Je ne reste pas dans eette ville, qui me semble trop près de Paris , et je veux me réduire à ee point, de n'espérer plus même un retour possible. Je vais aux Etats-Unis ; c'est le seul asile au monde qui convienne à un républicain. Je ne m'étendrai pas sur les motifs de ce départ , de cette fuite j tu es assez mon ami, ta connais assez ce que je souffre loin de toi, pour ne m'intcrrog^er pas* il a fallu une nécessité inexorable , il faut un courage de tous les jours, de tous les instans. J'avais d'abord songé à reprendre du service dans l'armée, àm'engager comme simple volontaire s'il le fallait; mais la campagne de Russie et la guerre étant à peu près terminées par la prise de Moscou, je ne trouverais pas les dangers que je désire; d'ailleurs, je serais exposé à rester en France dans quelque ville de garnison , et j'ai besoin de me contraindre à partir. Si je viens à mourir dans le cours d'une absence qui peut être éternelle, j'ai instruit mon notaire de mes dernières volontés. 11 peut se faire que tu attendes long-temps des lettres de moi, puisque les croisières anglaises interceptent toutes les communications par mer. Outre cette cause de mon silence, je dois t'en cacher une autre plus grave que je n'ose m'avouer. Néanmoins , je compte sur l'éloignement, sur les distractions du voyage et sur les circonstances qui peuvent bouleverser ma carrière. Quoi qu'il en soit, Félix, ne m'accuse pas d'indifférence; d'oubli ou de légèreté. La distance
des lieux ne réussira par à nous séparer de cœurj notre amitié, qui date du collég-e, ce berceau de toutes les amitiés durables, aura la force de résister aux orages de l'ame et aux caprices du hasard. Adieu encore une fois, mon seul ami vrai. Je sens que je n'ai rien à me reprocher envers toi. Je demande au ciel que tu vives heureux, ainsi que les tiens j je serai ton ami jusqu'à la mort. Me pardonnerais-tu si j'étais coupable ? A toi pour la vie. Jenneval.
Cette lettre , écrite dans un accès de fièvre , vague et désordonnée, était trop intelligible pour madame Revel, qui affecta de prendre une contenance calme et immobile ; elle avait l'air de ne s^occuper que de son enfant , dont elle enviait le visage serein et jubilant; elle suivait en l'air le vol d'une mouche invisible, ou enlevait de sa robe une tache problématique. Mais elle évitait le regard poignant de son mari , qui étudiait sur ses traits l'impression involontaire de chaque partie de la lettre.
— Adeline , dit - il en achevant sa lecture , remarques-tu que ton ami Jenneval n'a pas seulementprononcé ton nom dans cette épîlre insensée?
— Mon ami? reprit-elle plus embarrassée de la réponse que de la question : en effet, il parle de moi sans me nommer; je n'y aurais pas pris garde. Voilà une singulière lettre.
— Très -singulière. On n'est pas plus avancé
après l'avoir lue. Qu'est-ce que tout cela sig^nifie? Ce départ précipité, cet exil au bout du monde, c'est incompréhensible.
— Oui, incompréhensible. On soupçonne néanmoins quelque malheur sans remède , quelque chagrin sans espoir, ou bien une maladie noire, le spleen peut-être.
— L'air de France ne lui convient plus ; il va faire fortune en Amérique? Ou plutôt était -il compromis dans la conspiration de Malîet?
— J'en avais eu l'idée. Cependant , mon ami , il est des peines du cœur qui vous déchirent , qui vous tuent, sans que jamais personne en découvre les affreux progrès. Le plus honnête homme peut concevoir une passion coupable
— Tu me parais bien informée ! Une passion , dis-tu? Oh! non; Jenneval amoureux, ne seraitce pas un phénomène? Amoureux de qui? tu l'ignores, sans doute?
— Il ne m'a pas fait part de ce qu'il veut cacher à lui-même; en tous cas, il est à plaindre , et son secret ne nous appartient pas. Je crains qu'il ne revienne plus.
— Pourquoi? son amour a donc été repoussé? Ah ! dis-le moi , ma chère. Cette malheureuse Mariette assurait le contraire; elle mentait, n'estce pas ?
— Mariette vous a dit... ? L'infâme !
— Rien , presque rien : elle m'a dit que Jenneval avait de l'amour en tête, et qu'il se brûlerait
UNE RÉSOLITION. 145
la cervelle. Voilà tout ; Mariette m'a trompé de toutes manières.
— Il y a plas que de l'ingratitude dans sa conduite j je voudrais m'abuser sur les motifs qui l'ont déterminée à me désoler... Au reste, Félix , je te raconterai tout
— Tout ! Je n'ai que faire de ces révélations ; Mariette et Jenneval sont loin tous les deux , n'importe pour quelle raison; je ne m'en intriguerai pas désormais. Crois-moi, Adeline : il vaut mieux ignorer complètement ce qu'on ne saurait plus empêcher- un mal ignoré n'est pas un mal. Depuis mon retour, tu es rêveuse, et j'ai surpris des larmes dans tes yeux; moi-même je redeviens mélancolique et insouciant; notre existence a été dérangée en un mois; le départ de Jenneval et la fuite de Mariette ne sont que les effets d'une cause que j'oublierai, que je ne connais pas. Qu'avonsnous fait de notre bonheur tranquille et profond? En sommes-nous à ce funeste période où l'amour s'éteint, où l'amitié s'use, où l'indifférence commence ?
— Jamais", mon ami, mon Félix; je t'aime plus que la ^ie; toutes mes affections sont partagées entre toi et notre fils. Je n'ai pas cessé un instant de t'aimer avec enthousiasme, avec fanatisme, avec reconnaissance. Il n'est pas au pouvoir des hommes d'altérer un sentiment si noble et si pur, d'affaiblir la tendresse que je t'ai vouée; je t'aimerai toujours!
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— Toujours ! répète ce mot qui dans ta bouche reprend son caractère sacré j toujours, Adeline! ce n'est pas aujourd'hui , ni demain , ni dans un an; c'est l'éternité, si Télernitéaun sens en amour. Jeté crois, ma belle chérie: mais le monde où tu t'es livrée, le monde tigre et caméléon peut faire que ta volonté changée; il est encore temps de le prévenir...
— Un nouvel accès de misantrophie ! Félix, le monde est ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a a de plus mauv.'iis; sachons choisir : es-tu d'âge à t'enterrer vivant ? Mais j'y consens, mon ami, s'il faut cela pour te contenter; nous irons ensemble nous cloitrer dans une province... A propos, nous sommes invités la semaine prochaine à un grand bal chez madame d'Orviîliers.
A cette brusque transition , qui n'avait rien de préparé, M. Revel n'eut pas le courage de froncer le sourcil, bien qu'il fût ennemi des nouvelles connaissances que madame Bourbier avait ajoutées aux siennes. 11 ne tint pas rigueur au sourire enfantin et à la douce voix de sa femme ; il écouta les digressions de toilette qu'elle étalait avec complaisance; et, en la serrant dans ses bras , il donnait un démenti formel aux calomnieuses imputations de Mariette.
— J'y suis résolu, pensait-il en descendant l'escalier le soir même de ce jour-là pour aller faire empiète d'une parure de corail qu'il avait promise à sa femme; je ne songerai plus à cela. Les men-
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songes de l'indigne Mariette n'ont fait qu'augmenter mon amour; je ne me pardonne pas d'avoir soupçonné les deux seules personnes en qui je dois avoir confiauee aveugle, Adeline et Jenneval. Pauvre Adeline! Elle s'affligeait de mou refroidissement, elle pleurait sans témoins. Oh! je l'ai bien consolée! Elle ne se doutera jamais de mes soupçons; j'en rougis à présent. Nous serons encore heureux, toujours heureux. La jalousie est une horrible chose !
Il avait suivi la pente de ses idées paisibles et agréables; il était parvenu lentement et sans bruit au bas de la rampe, lorsqu'une vive macédoine de voix de femmes, dures, aigres et accentuées à la provinciale, attira toute son attention; sou nom , répété par ce conciliabule qui avait lieu dans la loge de la portière, lui conseilla de s'arrêter et de prêter l'oreille.
— Aussi vrai que j'existe, disait une voix qu'on eût attribuée à un grognard delà garde, Mariette en tenait pour son maitre. J'ai connu une Franc- Comtoise , c'était là une fille bien bàlie ! qui s'était amourachée de même : elle en est venue à ses fins.
— - Dieu de Dieu ! mademoiselle Jacqueline , reprenait une voix gasconne , en avcz-vous connu , vous? Cette jeunesse a mal tourné; et, à l'heure qu'il est, elle a un amant et va-t-en fiacre.
— Dame! ma petite mère, répliquait la première, c'est eu égard à l'exemple qu'elle a fini
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par se pervertir. Madame Revel ne se mouche pas du pied, comme on dit...
— Seigneur Jésus! interrompait l'autre; madame Revel a un sentiment , c'est vrai; mais votre maitresse, madame d'Orvilliers , en a la demi-douzaine à la fois , sauf votre respect.
— Bah! Cette pauvre chère femme s'en amuse, et monsieur n'y trouve pas à redire. Maintenant , M. Yerzac , l'auteur, est notre amoureux. Mais madame Revel est plus sournoise ) elle fait la sainte Nitouche. J'ai connu une baronne qui s'est mordu les pouces joliment pour avoir goûté de l'ami de son époux.
— Vous nous conterez l'anecdote, mademoiselle Jacqueline, avec les deux cuirassiers dont vous avez fait votre pain blanc. Mais, Dieu de Dieu! je voudrais, une fois pour toutes, savoir comment se démenait l'amouretle de la bourgeoise dans l'absence du mari. Vous mère Côme, qui ne tirez pas le cordon de main morte, dites votre avis?
— Je n'ai pas d'avis, ma fille, dit une voix fclée comme un chaudron; j'ai des yeux et des oreilles qui ne s'endorment pas : madame Revel , qui demeure au second au dessus de l'entresol, la porte à gauche, est une bonne locataire qui n'oublie pas les étrénnes et le sou pour livre, et la bûche, et la chandelle, et les autres profits de ma loge : mais oji a fait sur elle de fameux can-
caiis; et Mariette, pour vrai, m'a dit des choses qui Jie sont pas belles du tout.
— Quoi! repartit Jacqueline; M. Jenneval, le docteur , qui menait madame en soirées et au spectacle, se payait de ses visites, et c'était là haut un trafic qui a duré plus d'un an, ma foi! J'ai connu une grosse Allemande qui avait des maitres
— N'interrompez donc pas la mère Côme! reprit la questionneuse. Quelles sont les belles choses qu'on TOUS a dites? Il n'y a pas de fumée sans feu; disait-on ceci ou cela? Dieu de Dieu! j'aime-t-y les récits d'amour et les cancans ! C'est tout notre bénéfice.
— C'est des histoires! continua la portière en humant une prise de tabac ; de fait, M. Jenneval venait chez madame deux, trois fois par jour; c'était incongru et particulier : dès qu'il sonnait , Mariette allait des heures au Luxembourg, promener le petit qui miaulait^ le pauvre innocent : je ne fermais ma porte qu'après minuit, et c'est autant de pièces de vingt sous que j'en ai eues. 5[ais voici le scandaleux de l'aventure. Un matin, vers les sept heures, sept heures et demie, madame n'était pas levée... C'est tout simple : on est fatiguée de la veille; on a sommeil, on roupille : n'y a pas de mal à ca...
— J'ai connu une Savoyarde qui dormait comme une marmotte ! interrompit Jacqueline...
— Ecoutez le plus beau , s'écria la Gasconne ;
mère Come est à la source ; vous verrez qu'on les aura pris sur le fait...
— Crac ! on frappe; j'ouvre. Qui est-ce? On ne me répond pas ; M. Jenneval , car c'était lui si matineux, monte les trois étages quatre à quatre; je le reconnais à sa marche. II entre dans l'appartenjent, droit dans la chambre à coucher, écarte les rideaux et sans dire gare... on prévient les gens dans notre pays.
— Le cordon, s'il vousplait! criaM. llevel d'une voix de tonnerre.