‹ Un divorceChapitre 13 sur 25 · UNE NOIRCEUR · texte numérisé non relu

UNE NOIRCEUR

La morale est l'unique souci de ceux qui me font cette affaire ; ils n'ont point d'autre oijet, ne voient autre chose.

Paul-Louis Coueier, Pamphlets.

Félix avait oublié d'acheter la parure de corail ; et quand il rentra, fort tard, soucieux et défait, Adeline courut à sa rencontre avec cet empressement badin et ces mignardises gracieuses que la femme la moins coquette sait toujours composer pour plaire j mais elle ne trouva en échange qu'un abord bourru, un silence glacial et un regard éteint. Elle essaya de dompter cette fâcheuse humeur qu'elle mettait encore sur le compte de la

maladie de foie; mais son mari, qui avait à cœnr de détourner une nouvelle explication, prétendit avoir couru les magasins du quai des Orfèvres et les plus riches boutiques du Palais-Royal , sans pouvoir faire nn choix digne d'elle; puis il tira de sa poche un magnifique écrin de diamans qu'il lui présenta tristement, et pour se soustraire à une admiration reconnaissante que ce présent avait provoquée en folles boutades de joie , il prétexta un travail indispensable pour se renfermer dans son cabinet. Il voulait cacher ses larmes, qui débordèrent bientôt de ses paupières ; il resta la tète plongée dans ses mains, l'ame sillonnée par mille projets confus; il tressaillait aux battemens de ses artères prêtes à rompre ses tempes ; il s'arrachait des poignées entières de cheveux sans s'émouvoir à la douleur; il labourait sa figure avec ses ongles sanglans. Un violent chagrin qu'on laisse éclater en sanglots et en bruyantes démonstrations, fait moins de ravages que contraint et tourmenté.

Après une lutte intérieure dans laquelle l'avantage fut remporté par la raison , il ouvrit un tiroir secret, et en sortit un registre où ses plus secrètes pensées étaient consignées à la suite et par dates ; il relut quelques pages qui contenaient l'expression d'un bonheur idéal, ratura plusieurs morceaux qu'il n'osait plus appliquer à sa situation présente, et puisant dans l'encj'ier avec précipitation , comme s'il eût craint de voir un souvenir lui échapper, il commença ce nouveau nié-

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morial par une large tache d'encre qui semblait un présage de deuil. Les soupirs montaient péniblement de sa poitrine, et il reportait souvent ses yeux fixes vers le portrait de sa femme. 11 écrivit avec une rapidité toujours plus active à mesure que ses idées affluaient, se croisaient et se mêlaient dans son esprit incandescent.

— C'en est fait! quatre années de bonheur, voilà tout ce qui m'a été donné; combien d'autres n'ont pas, dans une longue vie , obtenu un jour, une heure de bonheur véritable ! Je puis donc me dire privilégié; aussi n'étais -je pas aveugle, insensé, d'espérer la continuation d'une existence si complète et si harmonieusement partagée ? L'amitié entre hommes peut durer autant que les individus; mais l'amitié entre un homme et une femme doit tôt ou tard dégénérer en jalousie ou en indifférence : l'amitié pure exige deux êtres homogènes; l'amour n'est qu'un alliage de l'amitié. Cependant Jenneval, éprouvé par vingt- cinq ans d'un commerce sur et intime, Jenneval dont j'admirais la vertu républicaine, Jenneval que

j'aimais si bon, si noble, si aimant c'est lui

qui me trompe, qui me blesse dans mes plus chères affections! Non, c'est impossible : une femme peut décheoir par faiblesse, par légèreté, par caprice; la faute en est moins à elle qu'à son sexe : mais un homme d'honneur n'a point de ces lâches complaisances, de ces odieuses contradictions de caractère ; un homme qui n'est ni un misérable

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ni un scélérat, prévoit le mal avant de le sentir , fuit le péril avant d'y tomber. La jalousie! c'est un serpent qui vous ronge le cœur, qui vous le tord , qui l'emplit de fiel; la jalousie est une démence par accès , une sottise par vanité ; la jalousie ! c'est l'égoïsme qui se crée des droits imaginaires , c'est le respect humain qui rougit de soi-même, c'est l'écho de la raillerie et le reflet des sourires moqueurs. Pour Dieu! messieurs, où diable a vez-vous niché le ridicule? Malheureuse! tu as flétri, corrompu mon avenir ; tu as tari dans mon cœur les sources de l'amour paternel, cet amour sacré auquel les brutes mêmes répondent, cet amour qui ne se dément jamais. 0 mon fils! pauvre Jules ! Et moi je t'apprendrais à mépriser ta mère! je te donnerais l'exemple d'un cruel abandon! Cher enfant, tu ne connaîtras point la trahison qui va empoisonner le reste de ma vie ! Toi aussi que je nommais ce matin encore mon Adeline, tu me croiras toujours confiant et abusé. Je t'épargnerai la honte d'un interrogatoire, le scandale d'un châtiment. Adieu, mes espérances de félicité pour la vieillesse! J'avais deux amis au monde; ils ont conspiré ensemble contre moi, contre mon fils; ils ont agi comme des voleurs domestiques ; ils m'ont enlevé mon repos, ma seule fortune : l'amitié. Eh bien! s 'ils étaient l'un vers l'autre entraînés par un sentiment irrésistible, si ma femme était lasse de porter mon nom, jeluiaurais dit : Séparons-nous; tu resteras mon amie en deve-

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nanl l'épouse de Jenneval. Ce n'était donc pas un transport d'amour, une éruption de sympathie, puisque Jenneval s'est éloigné d'elle à jamais sans qu'elle se révolte de son absence, sans qu'elle lui accorde beaucoup de ces pleurs que les femmes

répandent volontiers, saus qu'elle l'ait suivi !

Mariette m'a parlé de lettres, de preuves; j'aurais dû l'écouter, l'interroger pour me convaincre , pour fixer mon indécision. Est-ce là de ma philosophie ! On est philosophe à bon marché dans des questions banales et étrangères : mais sitôt qu'on a l'application d'un système à faire pour ses intérêts propres, ou sacrifie aussitôt les plus sages utopies, on se rejette dans le positif; le géant se fait pygmée. Vienne à moi la réflexion qui éclaire les doutes et combat les fantômes : Adeline que j'accuse , que je traduis à mon tribunal sans lui permettre un défenseur, doit-elle être condamnée, d'après de vagues calomnies et d'indignes bavardages d'antichambres et de coins de rue ? Je rends hommage ici à la justesse de mes présomptions : si mon mariage n'avait eu d'autre consécration que celle de l'amitié et de la probité, pas de liens qu'il fallût briser en public et sur le banc des accusés, un accord mutuel nous faisait libres tous les deux!... Libres! Moi qui ai formé une association de rapports identiques , de goûts, d'humeurs et d'habitudes, moi qui ai transfusé la moitié de mon ame dans un autre corps, je briserais les seuls nœuds qui m'attachent à ce bien-

loG UN DIVORCE.

être conjugal ; si rare et si nécessaire ! Un moment d'erreur peut-il compenser quatre années d'union? Ma femme ne me témoig^ne point qu'elle désire une séparation, un divorce; elle se livre assidûment aux soins de son ménage ; elle ne m'épargne pas les caresses et les doux épanchemens : si elle était coupable, elle aurait des remords, des rougeurs subites, des larmes furtives; d'ailleurs, rien

n'est changé entre nous, moi seul peut-être

Ces soupçons me brûlent !

Il jeta tout à coup la plume en apercevant sur son bureau une lettre cachetée à son adresse. Il la prit d'une main tremblante; et, brisant la cire d'Espagne avec Timpatience d'un amant qui attend un rendez-vous de sa maitresse , il tira d'une enveloppe parfumée un papier froissé et à demi déchiré. Ses yeux se voilèrent d'un nuage : il avait reconnu l'écriture de Jcnneval dans cet étrange billet, qui n'avait jamais été achevé.

(( Madame, l'amitié, le devoir, l'honneur m'ont long-temps fermé la bouche; l'amour, un amour sa us espoir me force de parler; mais comme ma langue se refuserait à prononcer des paroles que vous n'entendriez pas en face, je me résigne à les écrire, avec horreur de moi-même et de mon action. Un an de prodigieux eflorts n'a servi qu'à mieux faire triompher ma criminelle passion. Ne m'accablez pas de votre mépris et de votre haine , madame! Je suis bien malheureux , et je voudrais avoir le courage de me brûler la ceivelle. Je vous

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