UNE NOIRCEUR
aiiïie avec d'autant plus de Téhéiuence que je n'a- Tais pas encore aimé... Cet aveu de ma part vous semblera monstrueux, et vous vous indignerez à penser comment j'ai pu à ce point profaner l'amitié. Pourquoi Félix m'a-t-il exposé au danger de vous voir , de vous connaitre ? lui qui savait la terrible puissance de l'amour, lui qui me prédisait que mon cœur n'en serait pas long-temps exempt! Vous allez nie bannir de votre présence, m'écraser sous vos reproches, et même m'ôter l'attachement de Félix, que je ne mérite plus... Grâce, madame! ordonnez de mon sort. Je meurs si je suis privé de ma dernière consolatitin , si vous me chassez, s'il faut que je parte... oui, je mourrai en n'adorant que vous... Pardonnez-moi, madame : je suis un insensé, un furieux, un misérable ; je me déteste. Ne croyez pas ces discours extra vagans; je vous aime, il est vrai , mais c'est de l'amitié; entendez-vous , madame? rien que de l'amitié : vous me l'avez permis. Mon amitié est plus vive, plus exigeante qu'une autre ; la vôtre auprès est froide et indifférente. Avez-vous pour moi un peu d'amitié?... Un pistolet! quoi! je n'aurai pas la force de presser une détente ! Je me suis juré, madame, de ne révéler ce secret qu'au moment de ma mort; je tiendrai ma promesse, et demain mon amour aura cessé de vous importuner. Félix ignorera tout... »
A cet endroit de la lettre , effacé par des larmes dont on apercevait les traces, l'écriture de-
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venait illisible, et plusieurs traits fie plume annonçaient que la force ou la resolution avaient manqué à Jenneval pour continuer. On pouvait juger aux lésions du papier qu'une volonté spontanée avait essayé de l'anéantir. Au bas, une autre main avait tracé avec une autre encre des caractères dont l'orthographe singulière obscurcissait le sens; M. Revel les déchiffra sans peine, parce que lui-même avait appris à les former : Mariette ne faisait pas honneur à son maitre.
(( Mosieu, vêla la lette que je vou dise : le malheure a voulus que nous n'aion pas pus nou antandre dabors. Cet lette que vou aveis lu es de M. Jenevalle, cora il es facil devoire à sa min; je le trouvai desu vote burot, un jour que M. Jenevalle si anferma pour écrir, aprè que madam le renvoie se couché. Je voulé vous conté cela en daitail, et je vcnnai ce soir pour cela. Je revindré demin si vou me recevrai en partiqlié.
Votre trai obaissante servante,
Mariette , rantier. »
M. Revel, que cette seconde lecture avait plus irrité que la première , sonna deux fois à briser la sonnette. La bonne qui remplaçait Mariette accourut plus vite qu'à l'ordinaire.
— Que signifie une lettre qui était là? demandat-il d'une voix entrecoupée.
— On l'a apportée ce soir , répondit la fille bal-
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butiant et rougissant comme si elle en sût la teiieiir , pendant que tous étiez sorti , monsieur.
— Qui l'a apportée? Elle n'est pas venue par la poste ? Ne m'en imposez point surtout.
— Je n'en sais rien , monsieur • c'est une dame en voiture j une jeune dame avec un cachemire. Elle est entrée dans la loge de la portière ^ qui a dit en riant : Tiens ! c'est Mariette !
— Il suffit. L'impudente ! elle ose reparaître dans cette maison! Vient-elle me braver encore!... Si cette fille remet les pieds ici, j'ordonne qu'on la chasse. Qu'elle ne se hasarde pas à se montrer devant moi! je veux la faire repentir de son effronterie! Entendez-vous? je ne veux jamais la voir !
Deux jours après, madame Bourbier vint rendre visite à son cousin Félix. Elle était tout épanouie de jubilation 5 ses regards brillaient de malice, et elle ne cherchait que des oreilles où déposer sa confidence. Elle ne prit pas garde à l'air abattu de M. Revel ; et, sans s'informer de la santé de Madame, alors absente pour affaire de toilette, elle se hâta de satisfaire sa méchanceté, seul dédommagement qu'elle eût de ses peines personnelles.
— Je parie que vous ne vous doutez pas , ditelle en passant la langue sur les lèvres comme un dard de vipère , des bruits qui courent sur vous , mou cher cousin ?
— Sur moi! repartit Kevel en cliaiigeant de visage. Que peut-on dire, s'il tous plait? Au reste, je m'embarrasse peu de ce qu'on dit de moi et des autres.
— C'est du cynisme, en vérité! Il faut s'embarrasser de ce qui vous regarde , de ce qui vous touclie de si près. Yoyez-vous, si l'on disait de moi telle ou telle chose, je crierais plus haut. Ce n'est pas que je craigne les méchans : on me connaît. Dieu merci! ma religion et mes mœurs n'ont jamais reçu d'atteinte. Mais je vais a^ous apprendre...
— N'en faites rien , ma cousine; je préfère ne pas apprendre les misères, les sottises dont s'occupe le monde.
— Pas possible ! les philosophes n'ont pas de cœur, ils se moquent de l'opinion publique; mais je me suis bien promis de vous ra])portcr ces vilains bruits qui m'affligent pour vous et pour moi , car nous sommes cousins , M. Félix. On dit que M. Jenneval , votre ami qui est parti on ne sait où, était amoureux d'Adeline, de votre femme...
— Fi donc! madame; laissez ces ignobles calomnies à ceux qui les inventent : c'est outrager à la fois les deux personnes que j'aime et que j'estime le plus...
— Voilà ce que j'ai répondu à la personne qui soutenait le fait devant une nombreuse asseni-
UNE NOIKCEUR. IGl
Liée; le monde est plein de médisans. Ce n'est pas lout : on dit encore
— Mon Dieu! madame, faites-moi g:râce du reste ; ces mensonges abominables , que sème la malignité, n'ébranlent pas ma confiance et n'affaiblissent pas mon amour...
— Pas possible ! Vous ayez bien raison : chacun porte sa croix ici bas; c'est un précepte de rEvangile. Mais il est des imputations si graves qu'on doit les combattre lorsqu'on le peut, et je vous assure que j'ai poussé un ferme démenti à vos accusateurs. On disait même que ma bonne cousine avait chassé sa petite bonne Mariette, jolie fille, ma foi!...
' — C'est moi seul qui l'ai renvoyée, qui l'ai abandonnée! Elle était déjà perdue!
— Pas possible! Oh ! cela ne m'étonne pas; une si jolie fille à Paris! On m'a donné à entendre qu'elle vous aimait beaucoup plus qu'un protecteur ; mais peu m'importe. On dit que ma chère cousine s'est vengée de sa femme de chambre qui avait trouvé une lettre très-claire de M. Jenneval V
— Abominations ! tissus d'infamie ! Est-il des gens assez vils pour se plaire à pareilles atrocités! Ils ne savent pas ce que souffre une ame honnête offensée dans ce qu'elle a de plus cher, de plus respectable? Jamais je n'ajouterai foi à des propos qu'il n'est pas besoin de qualifier.
— Ne vous tourmentez pas , mon cousin , j'ai
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pris votre défense ayec tant de chaleur que mon adversaire s'est retranché derrière la lettre qu'il offre de montrer; la copie s'entend, l'orijjinal vous ayant été remis... Pas possible! Je n^en crois pas un mot , je vous jure ; si le fait était vrai , ce serait le cas de divorcer ou jamais.
— La lettre? Ils ont la lettre, dites-vous? C'est impossible! c'est faux! Je défie à ces calomniateurs de produire une lettre de Jenneval ! Ce sont des femmes sans doute qui distillent tout ce venin; que leur ai-je fait pour ameuter ces lâches attaques? Si du moins il y avait un homme!...
— Pardon , mon cousin , nous sommes bien loin du motif de ma visite; j'ai compté sur votre amitié pour prêter à mon mari quatre ou cinq cents francs.
XYÏ.
Elle aimait trop le bal , et le bal l'a laée ! Victor Hogo , Ivs Orientales.
La fin d'un bal diffère beaucoup du commencement. D'abord ce sont des femmes qui arrivent fraîches et parées avec un soin minutieux : leur coiffure , où les pierreries , les fleurs et les rubans serpentent dans les cheveux transparens , sort étincelante des mains de l'artiste ; leur toilette symétrisée, sans qu'une seule épingle ait désobéi aux conseils du miroir, ressemble à une armée avant la bataille j leurs yeux mêmes ont encore le regard composé devant la psyché, et souvent leurs joues sont aussi jeunes que le fard peut les faire ; alors les lustres et les bougies brisent leur vive
clarté dans les glaces et les cristaux ; tous les visages sourians et dispos rayonnent du plaisir qu'on se promet; l'orchestre qui prélude observe scrupuleusement les tons et les demi-tons de la musique, la contre-danse française conserve quelque chose de la gravité pédante du défunt menuet ; il existe une sorte d'examen tacite entre danseurs et danseuses; chacun médite pour s'acclimater dans une partie du salon, aux quadrilles, aux tables de jeu, aux conversations; la galerie est immobile et attentive.
Mais , plus tard, quand l'aiguille des pendules a recommencé le tour des cadrans , l'aspect du bal n'est plus le même : il y a de l'ennui, de la fatigue sur les figures ; on remarque des paupières qui se ferment , des bouches qui baillent ; à la lumière pâlissante des bougies presque consumées, les plus jolies femmes paraissent livides, hagardes; leurs cheveux débouclés pendent sur leurs tempes ruisselantes de sueur; leur gorge turbulente s'affranchit des entraves du corset; les robes de gaze et de moire et de crêpe et de simple mousseline sont froissées, tachées, arrachées; les fins souliers de satin, poudreux, élargis; les gants humides^ déchirés : tandis que l'or rit à la vue des joueurs sur les tapis verts de l'écarté , le punch circule avec les intimités, les sympathies de rencontre ; les musiciens font vibrer avec plus de verve les cordes échauffées de leurs instrumensj les danses plus lascives, plus pétulantes, les wal-
ses , les gavotes j les rondes déguisent la lasssitude par le mouvement et la gaité. Cependant les rangs s'éclaircissent, les banquettes se dégarnissent; les épaules nues se couvrent ;, on reprend haleine, on va partir à regret aux premières lueurs du matin qui pénètrent à travers les rideaux ; le son argentin accompagne les sons vifs et confus de l'orchestre harassé.
Le bal de Madame d'Orvilliers en était là. On réclama de toutes parts le carillon de Dunkerque pour la clôture ; madame Revel , qui , malgré les précautions exigées par son état de nourrice, avait dansé plusieurs fois dans la nuit , se reposait enveloppée de son châle, prèle à se retirer; Félix restait debout dans l'embrasure d'une fenêtre : il ne dansait pas.
Verzac était le grand-maitre des cérémonies dans le bal. Yerzac, qui se faisait appeler M. de Yerzac, après avoir usé les noms qui trainent partout, Saint- Aubin, Saint-Elme et dix autres saints plus ou moins romanesques , était le sigisbé ordinaire deM™'^ d'Orvilliers, petite grosse femme à laquelle il ne restait pour beauté qu'un embonpoint exubérant, et pour esprit qu'une loquacité creuse; du reste, ayant bonne table ouverte et bon accueil aux jeunes gens novices , elle concentrait tous les rayons de sa société habituelle : selon qu'elle recevait des avocats, des médecins, des littérateurs ou des hommes d'état, elle devenait tour à tour jurisconsulte, praticienne , auteur ou
politique; cette transformation s'étendait au dehors, et elle empruntait les manières, les modes et surtout les ridicules des femmes qu'elle fréquentait; elle n'avait rien à elle , excepté Yerzac que personne n'aurait voulu lui disputer.
Ce Verzac avait joué tous les rôles et gâté tous les métiers, sans jamais réussir qu'à ruiner les autres et à se donner des ennemis; il se vengeait de ses mauvais succès sur le prochain qu'il ne traitait pas fort chrétiennement; il n'avait qu'à frapper la terre pour en voir sortir des haines tout armées; le cœur chez lui s'était tourné en fiel, il ne savait que mordre; ses ouvrages, écrits en style amphigourique , participaient du caractère de madame d'Orvilliers, et n'étaient qu'une mosaïque mal composée de pièces et de lambeaux, un habit d'arlequin décousu, une suite d'échantillons volés avec tous les défauts de l'école littéraire de l'Empire. Quant à son individu, il ressembkiit à Silène, à quelque buveur de tableau flamand; courte taille et ventre rebondi sur des jambes de basset, visage allumé, bouche édentée et bavante, yeux ronds et saillans au regard faux. Ce déplaisant personnage, dont les allures rustiques, la mise négligée et la A'^oix coassante, étaient au moins déplacées dans une maison de bonne compagnie, avait souvent fait fuir les plus beaux ornemens du salon de madame d'Orvilliers.
Cette fois, il avait introduit dans le bal une collection d'originaux recrutés dans les estaminets