IN CAL
pour avoir un entourage digne de lui ; ces personnages aux boites crottées et aux mains nues formaient dans un coin un bruyant tribunal de critique et de satire locales; ils parlaient haut, riaient aux éclats, débitaient mille sottises, et assiégeaient au passage les plateaux de sirops, de fruits confits, de glaces et de gâteaux, arec des plaisanteries indécentes. Ces gens-là s'intitulaient gens de lettres; ils avaient produit en effet, qui un couplet, qui un roman, qui des articles de journaux, qui un opéra comique. Leur Mécène renchérissait encore sur leurs personnalités dégoûtantes qui laissaient autour d'eux une prudente solitude ; à plusieurs reprises déjà, leurs cris et leurs rires avaient dominé l'orchestre et interrompu la mesure de la danse ; madame d'Orvilliers était indulgente aux hôtes de M. de Verzac, le président n'avait pas même droit de police chez sa femme.
— Messieurs , dit M. Revel en s'approchant du groupe qui redoublait d'insolence, vous pourriez, s'il vous plait, causer plus bas; ces dames se plaignent de n'entendre pas la musique.
Cette observation , prononcée d'un ton et avec un visage sévères, fut suivie du silence qu'on sollicitait au nom des dames. Cependant revenus de leur surprise après s'être consultés du regard, les orateurs se demandèrent quel était ce personnage qui , de sa propre autorité , avait osé leur fermer la bouche. Ils comptaient parmi eux un batteur de fer de profession, célèbre coureur de duels et de
déjeuners. Verzac n'eût pas été plus scandalisé de l'audacieux avis s'il avait été le véritable maître de la maison; un rouge vineux colora les pommettes de ses joues, et un feu sombre jaillit de ses orbites : il se contint toutefois, au moment de revendiquer son privilège d'ami tout-puissant par une scandaleuse discussion; mais faisant signe d'attendre à ses acolytes, il se glissa en boitant auprès de madame d'Orvilliers , qui le sentit s'asseoir lourdement à coté d'elle; les complaisans assidus qu'attire en cercle toute ordonnatrice de fête, quittèrent la place au favori en titre, lequel s'étendit sur les coussins comme un pacha dans son sérail.
— Eh bien! mon ami, lui dit niadame d'Orvilliers en minaudant , est-ce que vous ne nous lirez rien aujourd'hui? Votre dernier chef-d'œuvre de style est d'an genre unique...
— Dites-moi donc, interrompit-il se penchant familièrement à son oreille, ce que c'est que cet original qui se tient droit comme une statue sous les draperies des rideaux?
— Vous ne connaissez pas le mari de madame Revel? C'est vrai; il arrive des eaux; depuis un mois nous n'avions pas vu sa charmante femme. Verzac, j'ai annoncé que vous feriez une lecture; je vous en prie, mon ami : cette nouvelle imitée de quelqu'un...
— Non; permettez-moi de vous offrir, au lieu de ma lecture, une épigramme en action ^ vous
verrez l'excelleiite moquerie! Voilà un mari tué , assassiné à bout portant avec des armes courtoises.
— Que macJiinez-vous là? Encore une nouvelle malice; vous êtes un démon d'esprit, mon cher Verzae. Mon Dieu! que vous ont fait ces pauvres maris !
— Demandez plutôt ce que je leur ai fait; il n'y a pas une femme vertueuse pour moi. Madame Revel venait ici avec un docteur, un ami de l'époux, M. Jenneval : je ne le vois pas cet lionnête homme ; est-il destitué ?
— Yerzac, si quelqu'un vous écoutait! Allons! soyez sage, et pas de folies. M. Jenneval est en voyage, en Amérique, aux Elats-Unis , peutêtre ailleurs.
— En voyage! il a son congé. 0 l'éloquente figure de prédestiné ! je veux lui adresser mon compliment de condoléance.
3Iadame d'Orvilliers , bien que ne soupçonnant pas son projet, essaya de le retenir auprès d'elle , en l'engageant à lire un de ses écrits, qu'il eût au besoin trouvé dans sa poche, tant il était enclin à quêter des éloges à tout venant ; mais plein d'une conception de méchanceté , il voulut l'éprouver à l'œuvre. Il rejoignit ses camarades , et les avertit de prêter les yeux et les oreilles au spectacle curieux dont il allait les régaler. Ensuite il rôda autour de M. Revel et jeta quelques paroles vagues pour entamer la conversation; cet expédient ayant échoué, et M. Revel ne bougeant
pas, il se posa deyant lui, et, le narguant d'un sourire sardouique , s'exempta des précautions d'un exorde.
— Monsieur est sans doute présenté pour la première fois dans cette maison? dit-il en ricanant; Monsieur ne connaît personne ici ? Je veux tous servir de cicérone et vous raconter la chronique secrète...
— C'est inutile, monsieur, repartit Félix avec indifférence ; je vous remercie de votre offre obligeante, mais je me suis fait une loi de ne point m'occuper des autres plus qu'ils ne doivent s'occuper de moi.
— J'admire votre résolution , monsieur ; mais , dans le monde , la plus agréable manière de passer le temps , c'est de médire un peu. Je commencerai par cette jolie dame qui danse avec le neveu de M. d'Orvilliers , à gauche. Tenez! elle balance... Très-jolie, ma foi!
— Comment ! cette dame blonde aux yeux bleus, avec une parure de diamans, une robe jaune...
— Jaune, c'est cela. L'histoire est très-plaisante, sinon pour le mari, qui, par bonheur, dit-on, a toutes les qualités pacifiques de son état. Le digne mari est sans préjugés...
— Expliquez-vous , monsieur; je n'entends pas à demi-mot. Celte histoire , que vous dites trèsplaisante, m'intéresse; je veux la savoir en particulier.